‹ Notre littérature étudiée dans les textesChapitre 71 sur 532 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

[L'horreur de la mort est le sentiment qui plane sur toute l’œuvre de Villon. Il a peint avec un réalisme saisissant l’anéantissement physique de l’homme ; et la méditation de cette loi universelle le conduit à l’idée de l'égalité. La vision de la mort fut d’ailleurs la vision obsédante du xve siècle, au temps de la Danse

Macabre1.]

De povreté me guementant?, Souventesfois ? me dit le cueur:

« Homme, ne te doulouse * tant

Et ne demaine * tel douleur.

Se tu n'as tant que Jaques Cueurf, Mieulx vault vivre soubz gros bureau, Povre, qu’avoir esté seigneur

Et pourrir soubz riche tombeau. »

Je congnois que povres et riches, Sages et folz, prestres et laiz®, Nobles, villains?, larges et chiches, Petiz et grans, et beaulx et laiz,

[4. D'après M. Mäle, ce mot, qu’on a écrit Macabré jusqu’au xvnre siècle, est la corruption du mot Macchabée (la danse des morts aurait été primitivement la représentation du martyre des sept frères Macchabées) plutôt que le nom du peintre qui aurait le premier représenté cette danse des morts. D’après M. Cirot, ce serait tout simplement un mot arabe (magabraton, cimetière). Villon eut souvent l’occasion de contempler la Danse Macabre qui avait été peinte en 1424 et 1425 sur les murs du cimetière des Innocents: vaste fresque, où l’on voyait un mort, figuré par un squelette, invitant à la grande danse trente personnages, quinze ecclésiastiques et quinze laïques, depuis le pape et l'empereur jusqu'au clerc et à l’ermite; au-dessous de chaque personnage était inscrit un huitain, qui exprimait l'invitation sarcastique du mort et les prières et regrets de son partenaire. — 2. Guementant, lamentant — 3. Souventesfois, souvent. — 4. Ne te doulouse, ne te plains pas, — 5, Ne demaine, ne manifeste pas. — 6. Jacques Cœur, le célèbre argentier de Charles VII, né en 1400, mort en 1456. — 7. Bureau, vêtement de bure. — 8 Laiz, laïques — 9. Villains, paysans]

Dames a rebrassez! collez, De quelconque condicion, Portans atours et bourrelez?, Mort saisit sans exception.

Et meure Paris et Helaine*, Quiconques meurt meurt a“ douleur Telle qu'il pert vents et alaine ;

Son fiel se creve sur son cueur,

Puis sue Dieu scet quel sueur,

Et n'est qui de ses maulx l’alege :

Car enfant n’a, frere ne seur,

Qui lors voulsist ' estre son plege?.

La mort le fait fremir, pallir,

Le nez courber, les vaines tendre,

Le col enfler, la chair mollir,

Joinctes * et nerfs croistre et estendre.

Corps femenin, qui tant es tendre,

Poly, souef 1°, si precieux,

Te fauldra il ces maulx attendre? ; Ouy, ou tout vif aller es!! cieulx.

(Villon, Le Grand Testament, xxxvi-xir.)

Quand je considere ces testes Entassees en ces charniers?,

[4. À rebrassez collez, portant collets retroussés et ouverts (décolletés). — 2. Bourrelez, bourrelets (sorte de coiffure). — 3. Et meure Paris et Helaine, que ce soit Päris (un des fils de Priam, roi de Troie) ou Hélène (femme de Ménélas

ule ‘ée par Pàris) qui meure. — 4. À, avec. — 5, Vent, souffle, respiration. — b. Y est qui, il n'y a personne qui. — 7. Voulsis!, voulût. — 8. Plege, caution, garant, — 9. Joincles, jointures, articulations. — 40, Souef, doux (suavem) — 414. Es, dans les. — 12, Il s’agit des charniers (dépôts d’ossements) du cime. tière des Innocents, où Villon allait souvent se promener ; car, au moyen âge, comme on ignorait le respect des morts, les cimetières étaient des lieux de réunion et de plaisir : il y avait toutes sortes de boutiques et l’on y donnait souvent des fêtes et des bals.]

Tous furent maistres des requestes i, Ou tous de la Chambre aux Deniers?, Ou tous furent porte-paniers ? ; Autant puis l’ung que l’autre dire, Car, d’evesques ou lanterniers*,

Je n'y congnois rien a redire.

Et icelles® qui s’inclinoient

Unes contre f autres en leurs vies, Desquelles les unes regnoient,

Des autres craintes et servies :

Là les voy toutes assouvies 7, Ensemble en ung tas pesle-mesle.

Seigneuries leur sont ravies ; Clerc$ ne maistre ne s’y appelle.

Or° sont-ils morts, Dieu ayt leurs ames | Quant ° est des corps, ils sont pourriz.

A yent !! esté seigneurs ou dames,

Souef!? et tendrement nourriz

De cresme, fromentée !# ou riz,

Leurs os sont declinezt* en pouldre:

Auxquels ne chault 5 d’esbat, ne ristf.…..

Plaise au doulx Jesus les absouldre !

(Villon, Le Grand Testament, oxuix-cui.)

[4. Maistres des requestes : magistrats qui faisaient l'office de rapporteurs au Conseil du Roi. — 2. Chambre aux Deniers : institution qui jouait à peu près le rôle de notre Cour des comptes. — 3. Porte-paniers, porteurs de hottes, portefaix, — 4. Lanterniers : serviteurs qui portaient les lanternes devant les maîtres. — 5. Icelles, celles-ci. — 6. Unes contre autres, l’une en face de l’autre. — 7. Assouvies, calmées, apaisées. — 8. Clerc : ce mot désigne ici, non pas les gens instruits, mais les garçons de divers métiers. — 9, Or, maintenant. — 40. Quant est des corps. pour ce qui est des corps. — 44. Ayant esté : subjonctif (qu'ils aient été). — 12. Souef (adverbe), doucement. — 13. Fromentée : gâteau fait avec du froment. — 44. Declinez en pouldre, tombés, réduits en poussière. — 15. Ne chault, il n'importe (du verbe chaloir). — 16. Ris, rire.]

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