‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 17 sur 38 · IRONISTE · texte numérisé non relu

IRONISTE

Quant à Tironie, elle est sous sa plume un procédé favori et redoutable ; mais qu'elle est fine et jolie, dissimulée le plus souvent dans un tour de phrase imprévu, dans un mot détourné de son emploi habituel mais ainsi devenu plus exact encore !

Elle est discrète comme un sourire qui se contient; rarement elle éclate, mais dans toute§ les pages où il s'agit des conventions des barbares elle règne à Tétat latent.

Vraiement, dit-il dans VExamen des trois volumes, je ne remployai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un mardi-gras perpétuel, sous des formules louées chez le costumier à la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont des manteaux de cour qui pendent, avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur des mollets bureaucrates,

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mais, disgrâce plus grave, sur des âmes indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui, très certainement, n'étaient pas héréditaires !... Ah ! laissez-m'en sourire, tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'héroïsme que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de société et même accepter Tétrange dictionnaire où vous avez défini, selon votre intérêt, le juste et l'injuste, les devoirs et les mérites ; mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de crapauds... Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athéné dans son Sérapis, pour ma tendre Bérénice humiliée, pour les pauvres animaux ? Nul ne peut me reprocher de rire de Gundry sur le passage de Jésus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans Parsifal. . . »

Nous ne saurions donner d'exemples de cette finesse ironique du dilettante ; isolées de leur milieu ces phrases subtiles perdraient de leur saveur. Qu'on relise Sous Vœil des Barbares^ Un homme libre, le Jardin de Bérénice : elles y fourmillent. Par contre, il nous serait facile d'accumuler- des pages où l'ironie à fleur de peau s'accentue jusqu'à dominer le sujet ; elle y devient plus sensible, partant moins délicate. Mais encore que multiplier les citations de la prose

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de Barrés soit le moyen de nous faire pardonner la nôtre, nous nous bornerons à quelques fragments typiques.

Voici le début d'un article qu'au temps où certaines expériences de suggestion étaient à la mode, il intitulait : Du géyiie insuffisant de nos hypnotiseurs (i).

Dernièrement, j'ai passé une matinée très excitante chez un de ces illustres médecins qui, depuis peu, ont beaucoup fait pour la vulgarisation des phénomènes de la suggestion.

... Si je me suis plu l'autre matin chez cet hypnotiseur, c'est simplement que son iinagination et celle de ses aides avaient pris je ne sais quel tour héroïque, ns me firent voir dans des raccourcis sublimes tout ce qui honore l'humanité. Grâce à leurs suggestions, ce n'était dans ce cabinet, à droite et à gauche, que martyrs, soldats et poètes ; même en face de moi, une petite servante se glorifiait d'être Dieu le Père. On visite, à Londres, le musée Tussaud, le musée des horreurs ; je me flatte d'avoir passé une matinée dans le musée des héros, le musée Carlyle :

. . . TJne petite prostituée, à qui l'on avait suggéré d'être un poète, se tenait le front entre les mains, comme fait André Ghînier sur les pendules. « A quoi penses-tu ? » lui dis-je. — « Je cherche mes rimes. »

(\) Figaro, 27 juillet 1890.

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— c( Est-ce difficile? » — « Oui, pour en avoir de bonnes. » Dans le même temps, un général passait en revue ses troupes, le poing sur la hanche, le nez en l'air et frappant du talon... Une autre, durant une heure, annonça la victoire de Marathon, le cou gonflé de joie patriotique et demi-morte pour avoir traversé les plaiies fameuses de l'Attique. A sa voisine, nous dîmes : a Soyez Madier de Montjau. » J'en rougis pour elle, elle hésita-t. Nous lui soufflâmes con rôle : a Vous êtes un proscrit très éloquent ; vous écrasez le l3oulangisme et du même coup vous flétrissez 52. ô Elle se mit aussitôt à faire les "gestes qui flétrissent et les gestes qui écrasent.

Durant une heure, ce fut dans cette petite salle le jeu le plus complet qu'on puisse imaginer de salamalecs sublimes. Je m'y sentais un cœur plus fier, comme à la lecture de Plutarque. Avec une véritable clairvoyance de mon état d'àme, l'illustre savant, gagné par mon émotion, se mit à pleurer doucement, et il répétait, appuyé d'une main sur André Ghénier et de l'autre sur Madier de Montjau : « Je sens bien que je n'aurai pas vécu une vie inutile. »

Visiblement, par ce dernier trait, il complétait sa collection.

Il ne faudrait pas croire que cette ironie n'est absolument qu'un procédé littéraire ou de polémique. Elle est dans son tempérament et il se conforme à la doctrine du

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Moi quand il lâche les rênes à cet instinct.

Il arrive que parfois, selon les occasions, le milieu et pour certains effets, il lui donne comme adjuvant la plus extravagante des imaginations ; alors, n'était un sentiment très élevé de sa dignité, Barrés deviendrait facilement un ahurissant fumiste. En voudrait-on d'autre preuve que cette anecdote racontée par lui-même à un banquet des interviewers où il fut invité à prendre la parole ?

R y a quelques années, à l'époque où M. Schœlcher nous faisait voir sur l'emplacement des Tuileries la belle bibliothèque qu'il a offerte auK nègres pour leur donner le goût d'apprendre à lire, je rencontrais souvent un jeune homme de couleur. (Ce n'était pas M. Gerville-Réache).

Garçon fort instruit, il avait passé des examens de droit, de médecine et de belles-lettres ; il savait tout, et, pour être exact, je dois ajouter qu'il ne comprenait rien.

n honorait M. Schœlcher d'un culte ardent parce que celui-ci, comme on sait, a contribué à l'abolition de l'esclavage, et il se désolait de ne pas le connaître.

Ce fut au point qu'il me toucha.

— Mon frère, lui dis-je, il ne faut pas que vous tiriez la langue plus longtemps. Je vais vous introduire

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près de M. Schœlcher, quoique je n'aie pas Thonneur de le connaître. Voici ma carte, prenez mon nom et allez l'interviewer. . . Contemplez celui que vous aimez, et si vous en apprenez quelque chose d'intéressant, sur sa bibliothèque, par exemple, nous le mettrons dans le journal.

Quand mon nègre revint, il était fort ému et me remercia abondamment, mais il ne rapportait aucun renseignement.

— N'avez-vous pas interrogé M. Schœlcher? lui dis-je.

— Oh ! non, j'étais trop impressionné, j'ai pleuré tout le temps.

J'en fus vexé et je ne pus m'empêcher de lui dire :

— Mon ami, vous me fîtes faire là une sotte figure.

Eh bien ! non, j'avais tort. Il paraît qu'il me représenta plutôt de la bonne manière. Car, peu après, survinrent des événements politiques, et des personnes parlèrent de moi en mauvais termes. M. Schœlcher était là qui ne disait mot. On le pria de se joindre à ces blâmes, mais on n'en put rien tirer. Et comme on insistait :

— Oh ! non, dit-il, j'aime trop les nègres !

Cette parole qui étonna jusqu'à la stupeur ceux qui l'entendirent, ne s'éclaire-t-elle pas à ravir de l'anecdote que je viens de dire ?

En vérité, la bienveillance de M. Schœlcher, pour être un avantage un peu lointain de l'interview, m'est cependant si précieuse que j'en ai conçu, mes

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chers confrères, un goût tout particulier pour ce genre littéraire.

Mais M. Schœlcher est oublié depuis longtemps, ses nègres aussi ; peut-être ne trouvera-t-on plus dans ce discours Texcès d'ironie que j'ai annoncé. La citation suivante n'offre pas le même inconvénient.

Quand j'allai demander à M. Ranc s'il lui convenait de s'entremettre par la presse et ses relations gouvernementales pour qu'on transportât Michelet au Panthéon, je ne me doutais pas que je faisais le premier acte d'une comédie.

Certes je comprends qu'on éprouve pour d'autres Français illustres ce généreux sentiment qui m'échauffe moi-môme pour les intérêts posthumes de mon maître. Naquet a mille fois raison de réclamer les honneurs du Panthéon pour les chimistes ZaMren^, Gerbordt et Wûrtz, Léon Say pour Thiers, Horace de Ghoiseul pour Arrago, Bugeaud, Claude Bernard, Lamartine, Littré, Ingres, J.-B. Say, Ghiché et Le Senne pour Louis Blanc, etc. Mais la conclusion nonobstant, c'est que voilà le Panthéon déconsidéré.

. . . Chose curieuse, c'est l'ensemble de ces propositions qui fait sourire ; dans le détail elles sont excellentes. Nul de ces noms qui ne se justifie, et même le choix de Lamartine s'imposerait. C'est qu'à feuilleter le dictionnaire des Français illustres, on

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n'en trouve guère qui soient absolument indignes de reposer au Panthéon. Précieux squelettes, nous vous honorons tous. J'en sais même dont les morceaux seraient bons.. Par un singuHer hasard, je possède un os authentique de Bayard ; dans le premier instant, moi aussi, je tins à déposer un amendement ayant pour objet le transfert au Panthéon de mon os de Bayard. Il n'y fallait d'ailleurs nul crédit, je l'eusse porté moi-même ; c'est un petit métacarpien.

J'avais tort et mon erreur était précisément celle de mes collègues qui, tour à tour, viennent proposer le cadavre pour lequel ils ont le plus de sympathie : nous nous faisions les uns et les autres une idée fausr.e du Panthéon.

Le principe essentiel, le voici : le Panthéon n'a pas pour but de récompenser les bons serviteurs du pays, mais de glorifier la patrie. Il ne s'agit pas de créer une nouvelle dignité, une façon de décoration posthume. « Enseveli au Panthéon » ne doit pas être quelque chose d'analogue, encore que supérieur, au grand cordon de la Légion d'honneur. Il s'agit de créer un endroit où le Français ému puisse prendre la plus haute idée de la patrie. Que ce soit un lieu d'éducation nationale.

Quand no;js avons le Mérite Agricole, les rubans d'Académie, la Légion d'honneur, l'Institut, avec lesquels on stimule les vivants, n'est-il pas superflu de créer une nouvelle décoration, une autre Académie : le Panthéon ? Je vous comprends, vous dites : « La Légion d'honneur s'obtient après tant d'années de

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services, le Panthéon ne se donnera qu'aprCs tous services rendus. Ce sera le véri table courcnTiemcnt d'une belle carrière. & Eh bien ! en dépit de ce caractère particulier, l'utilité de ce nouveau grade ne m'apparaît pas.

Ah ! certes, je ne fais fi ni des titres ni des décorations. Ils s'adressent au sentiment de l'honneur grâce auquel on peut mener loin les hommes. Nul sentiment qui soit plus fort ! J'ai même coutume de le prouver par une histoire pleine de sens, selon mon goût, et que je demande la permission de raconter, dans l'espoir qu'elle embellira par la suite la Morale en action, pour Tutilité de nos enfants.

Voici l'histoire :

J'ai connu quelqu'un qu'incommodait la cuisine des restaurants et à qui la modicité de ses ressources ne permettait pas de se créer un intérieur. Dans cette détresse, ayant fait une tournée chez les connaissances assez nombreuses qu'il possédait dans le Périgord, oi^i l'on trouve la meilleure chère de France, il distingua entre toutes une cuisinière à laquelle il dit : « Avec votre talent, c'est à Paris et non pas en province que vous devriez servir; sans parler du sou du franc, il y a plus d'honneur ! »

Elle quitta ses maîtres et le suivit à Paris, et comme elle était belle et que sa santé s'améliorait, il désira la posséder ; à quoi il parvint en insistant sur l'honneur que c'était pour une cuisinière de ne pas dormir au grenier. Mais quand vint la fin du mois, il lui dit : « Sophie, je ne vous ferai pas

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' l'injure de vous donner de l'argent, car vous êtes ma chère maîtresse et non pas une amante vénale. » Peut-être fùt-elle désappointée, mais elle se rendit encore au sentiment de l'honneur.

Quand j'allais dîner chez lui, elle demeurait à la cuisine. « Si tu t'assieds à table, lui avait-il dit, il pensera : voilà une servante qui a cédé à son maître ; je ne veux pas que tu aies à rougir devant un étranger. » Et de cette façon les mets étaient cuits à point et servis chauds.

Lorsque vint l'instant de rompre, il lui dit : « Sophie, je ne puis plus supporter votre façon de faire la cuisine et, quoique vous aimant beaucoup, je vous donne vos huit jours. » Elle déclara qu'après un pareil affront, elle ne demeurerait pas une nuit de plus chez mon ami, et c'est ainsi qu'il échappa aux difficultés si fréquentes des fins de liaison.

Et souvent il racontait cette histoire afin de me prouver que, dans nos rapports avec les hommes et avec les femmes, il ne faut jamais perdre de vue le sentiment de, l'honneur.

Oui, je le crois, c'est en faisant appel à l'honneur qu'un gouvernement obtiendra beaucoup. Je ne médis pas des décorations. C'est un excellent instrument. Mais enfin ne mêlons pas tout.

Il paraît néanmoins que les députés persistèrent dans leur projet saugrenu de remplir le Panthéon avec des cadavres illus-

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très, car Barres accentua sa protestation d'une manière imprévue. De la tribune et au milieu de la stupéfaction générale des parlementaires, le pale adolescent déposa un projet de loi tendant à transférer au Panthéon... M. Jules Simon, qui à cette heure même légiférait au Sénat. Le président de la Chambre, M. Floquet, pour ne pas être en reste, s'informa « si M. Barrés demandait, Turgence. » A quoi le député riposta fort irrévérencieusement qu'il n'était pas pressé, mais que si l'on tardait un peu la place allait sûrement faire défaut!

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