LE JARDIN DE BÉRÉNICE
La longue période d'angoisses et d'études intérieures qu'embrassent ces deux premiers volumes serait vaine si elle ne devait avoir de conclusion pratique. A la fin des Barbares, le jeune homme supplie son Maître (« qui que tu sois, axiome, religion ou prince des hommes ») de lui choisir le sentier « où s'accomplira sa destinée y>.
Par le Jardin de Bérénice, nous l'accompagnons dans ce sentier. Philippe a résolu d'être député. Bien entendu l'auteur ne s'attardera pas aux menus détails d'une agitation électorale ; il n'en retiendra que le cadre indispensable à sertir des idéologies, à a: situer » des sensations.
Probablement parce que l'action y est plus continue, qu'il s'y trouve des pages
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d'un sentiment plus délicat et que, même abstractiofi fuite du symbole, la douce Bérénice incarne un type infiniment touchant, le Jardin de Bérénice est vite devenu populaire dans les classes lettrées. Pour cette raison il devient inutile d'en faire ici l'analyse ; au reste il entre simplement dans notre intention de saisir le sens de l'œuvre, qui surtout importe.
Le Jardin de Bérénice (qui primitivement devait être intitulé de la parole de Néron mourant : Qualix arlifex pereo !) est, pour employer les termes mêmes de Fauteur, le commentaire des efforts que tenta Philippe en vue de ce conciher les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active ».
Il entre dans la vie, ayant à ses côtés son amie Bérénice, symbole de l'àme populaire et en face, comme adversaire, Charles Martin qui se créant de l'univers une vision opposée à celle qui passionne Philippe, incarne les barbares.
Or plus il avance, plus le monde s'harmonise avec ses pensées ; tous les systèmes sont tombés comme des voiles ; il
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BÂBRèS LITTÉRATEQR 145
voit par lui-merne ; il découvre autour de lui une harmonie universelle ; il est le centre d'un infini séduisant et (comme ce mot résume bien toute Tœuvre de Barrés !) « d'une belle ordonnance ».
En résumé, le Jardin de Bérénice c'est les premiers jours de vie d'une âme qui, ayant pris conscience d'elle-même, se forme un univers.
Il n'est peut-être pas hors de propos de remarquer ici une ingénieuse appUcation de la théorie qui dominait Un homme libre : Bérénice, élevée dans un musée parmi des tentures aux dessins naïfs qui bornent pour elle l'univers, conservera toujours son âme mystique et fleurie, — un peu étroite, un peu triste, mais perverse avec tant d'innocence. . .
Ce serait peut-être aussi l'endroit où « placer » une étude sur « la temme dans Barrés », l'objet... « Voilà bien le nom qui lui convient sous tous ses aspects, au cours des trois volumes. Elle est en eflêt
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objectivée la part sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps. » Mais tout ce qu'il y avait à dire, il Ta dit lui-même en ternies magnifiques et immuables ; je ne saurais que paraphraser certaines pages de ses opuscules exphcatifs ; aucune étude, si savamment psychologique soit-elle, ne les vaudra. Qu'on s'en tienne à ses commentaires, puisqu'ils contiennent tout.
De tous les hvres de Barrés celui-là me semble lui demeurer le plus cher ; il aimerait particulièrement lui voir rendre justice et surtout qu'on le comprît. Ne nous y trompons pas : le grand succès a été pour l'affabulation ; des esprits d'un monde sentimental plutôt que subtil, mais peu accoutumé à ces métaphysiques, ont pu y prendre un plaisir délicat, en raison de ce qu'ils soupçonnaient sans en prendre une notion exacte de profond à travers l'indécis de la forme, — le public de ceux qui ont compris le sens intime de l'œuvre
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est restreint. L'auteur en a souffert ; il est trop fier pour vous le dire. . . Et pourtant, lisez ce fragment d'une préface qu'il écrivit autrefois pour un livre de Jean Lorrain, La Petite Classe; on y sent trembler de rémotion à travers le nuage d'ironie.
La petite classe ! c'est le nom charmant dont Jean Lorrain s. baptisé ceux et celles qui se piquent d'avoir les opinions, les sensations, les frissons artistiques les plus neufs. La métaphore est à la fois gentille et très exacte. Les plus jeunes, les plus naïfs, lez plus charmants, voilà ce qu'est la petite classe, en même temps que son nom souligne fort bien le goût très décidé et très singulier qu'ont les femmes de cette époque pour l'instruction. Elles veulent savoir. Elles aiment les choses d'autant mieux qu'elles sont ardues : la musique savante, la poésie savante, la philosophie. Leurs flirts préférés sont Mallarmé et Nietzche.
... Et moi aussi, pourtant, j'ai été de la « petite classe » ! Je leur ai amené une petite fille, l'enfant Bérénice, triste et vcLue de violet, avec ses mains chargées de péchés, dont ils s'amusèrent. Mais chez eux, on ne fume pas et on ne parle pas politique. J'y baillais. Pour en sortir j'aurais pris le bras de Georges Ohnet lui-même, car il n'est qu'une chose que je préfère à la beauté, c'est le changement. Je n'eus point à recourir à cette extrémité. Quelques verres
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que je pris sur le comptoir du marchand de vins, dans l'antichambre des réunions politiques, ont lavé sur mes lèvres ce qui put s'y trouver un jour de miel poétique. ..
Quand je dis plus haut : Bérénice est le symbole de Tàme populaire, — cette interprétation ne prétend pas s'imposer. D'aucuns ont vu en Petite-Secousse l'instinct, d'autres la tradition d'une race ... Ce me semble également plausible et conforme à Fesprit d'un Barrés : et c'est la première apparition dans son œuvre d'une forte pensée qui supporte toute sa thèse démocratique et sa conception du véritable intellectuahsme.
Barrés pense que l'instinct national concorde avec la raison la plus réfléchie, que l'instinct d'un pays est la vérité pour ce pays. Sur cette concordance de la plus haute raison réfléchie et de l'inconscient national Barrés s'est toujours victorieusement appuyé dans ses luttes contre les intellectuels. C'est le sens de ses appels o: à la France Eternelle, » où il dit que la santé sociale se
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rétrouve dans chaque crise si l'on accepte les instincts séculaires du pays ; et c'est bien aussi le sens de Bérénice, qui meurt du pédant intellectuel Charles Martin.
Mais à propos de Petite-Secousse, qu'on me permette une légère digression, — en plus positif.
— Pourquoi l'avez-vôus appelée Bérénice?
demandais-je un jour au maître, fort étourdîment.
— Bérénice? Mais c'est un joli nom...
J'aime beaucoup... Et puis, n'est-ce pas?
elle est un peu cousine de l'autre... celle de Racine. . .
— C'est bien à Aigues-Mortes que vous l'avez connue? C'était une jolie petite méridionale ?. . .
— Quel insatiable curieux vous faites !
Durant mon premier séjour à Aigues-Mortes, je n'ai fréquenté personne ; j'ai voyagé, j'ai travaillé... A telles enseignes que les habitants de là-bas prétendent que je ne suis
venu chez eux qu'après avoir écrit et publié mon volume. . .
— Bah!
— Mais c'est faux : j'y suis allé avant et encore après !
— . . . Alors le prototype exista?. . .
— Quelle fausse idée de toute création artistique. Peut-on dire jamais qu'on copie un modèle vivant !
Il réfléchit, les yeux au plafond.
— Ma foi oui ; elle était bien naïve, bien enfant, toute neuve, et douce. . . Une belle àme. . .
Il y eut un nouveau moment de silence ; il se promenait à travers la chambre en sifflottant Boudeuse (i).
(Pourquoi bouder ainsi, méchante. . .)
Soudain, comme suivant une idée, il leva les épaules d'un geste coutumier et, avec un de ses ineffables sourires qu'on ne sait s'ils viennent de la tète ou du cœur :
(1) ou diable a-t-il appris cela?
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BARRES LITTÉUATEUR 151
— Au fond, je crois qu'elle était simplement stupidej dit-il.
Nous descendîmes pour le dîner.
— Et pourquoi « Bougie-Rose » ?
— Bougie-Rose (Il dégringolait très vite). . . sa petite amie. . . poseuse
grands mois airs pinces
(Je le suivais avec peine) ce Toi
prétentieuse comme une bougie rose ».
Alors (Il faisait grincer ses doigts sur
la rampe en acajou massif)
— Et (( Petite-Secousse » ?
— Indiscrétion exécrable Petite-Secousse Tiens ! oublié les
cigarettes! Eh bien, voilà Petite- Secousse
(Le reste se perdit à un tournant de Tescalier.)
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LENNEMI DES LOIS /i/
Cette divinisation de Tinstinct, cette loi qui nous est proposée de l'abandon complet de chacun à la bohème de son esprit et de son cœur est d'une esthétique merveilleuse et, dans la plupart des cas, une incomparable puissance multiplicatrice d'énergie ; mais on est en droit de se demander si cette théorie peut sans danger être présentée à tout individu comme règle de vie ?
Car, et c'est là précisément le sujet de VEnnemi des Lois, si nous portons en nousmême notre code, nous devons tout d'abord nous affranchir des lois et de tous le fatras
(1) La trilogie du « Culte du Moi » est terminée. L'Ennemi des lois qui en est une des conscqucnrcs obligées dans l'ordre pratique a été, dès le début, l'objet de multiples attaques. Bien mieux qu'une sèclie analyse, la discussion de ces attaques nous aidera à déi^'ager le sens du volume.
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des conventions sociales, obstacles artificiels au libre exercice de nos instincts. Et nous marchons en quelque sorte (voici un gros mot : si je ne savais avoir, moi aussi, des lecteurs intelligents j'hésiterais à récrire car aussi bien je lui veux ici un tout autre sens que celui de son acception habituelle) vers l'anarchie .
Comment vont s'harmoniser tant d'instincts divers ?
Et puis, ces instincts, seront-ils toujours bons ?
Barres, philosophe généreux et d'une bienveillante humanité, est quant à ce problème d'un optimisme admirable :
« Que chacun satisfasse son Moi, et l'humanité sera une belle forêt, belle de ce que tous, arbres, plantes et animaux, librements'y développeront, s'élanceront selon leur sève.
« Les monstres sont rares, et puis dans toutes les hypothèses sociales et quand même la gendarmerie verrait supprimer son budget, les circonstances et la générosité naturelle aux hommes feraient surgir des défenseurs pour les instincts opprimés. »
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Voilà des objections.
Elles se détruisent d'elles-mêmes. .
Aidons-les :
4« Cet affranchissement des lois n'est pas absolu, car « le mieux où l'on peut prétendre, déclare Barrés lui-même, c'est à conibiner les intérêts des hommes de telle façon que l'intérêt particulier et l'intérêt général soient dans une commune direction. »
Expliquons-nous :
La société a été constituée pour l'intérêt et le confort de chaque individu. Donc, non seulement il n'est du devoir de personne de se sacrifier pour la société, mais il est au contraire de la plus stricte raison que chacun prenne le maximum de liberté d'allures qui ne lèse point les intérêts et le confort d'autres individus. Si, en effet, vous acceptez les bénéfices que procure par surcroît la société, il n'est pas admissible que vous rejetiez ceux auxquels vous donne droit a priori votre qualité d'être doué d'une sensibilité originale ; — à moins que, volontairement et en connaissance de
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cause, vous ne vouliez dénoncer votre privilège d'homme sociable. . . Conclusion pratique : laissons épanouir notre sensibilité, lâchons les rênes à nos instincts tant que la collectivité n'a pas à en souffrir.
Voilà qui est rassurant pour la conservation de Tordre social et satisfaisant pour ceux qui redoutaient un régime d'égoïsme universel !
2o Barrés n'a pas prétendu que le culte du Moi dût être généralisé ; il ne convient évidemment qu'à une élite.
Laquelle ?
Question embarrassante ; mettons d'une manière générale : l'élite qui comprend ses livres. Si Barrés avait voulu instituer une doctrine populaire, il eût exposé cette doctrine en termes accessibles au populaire, sans préoccupation de littérature. Avouons qu'une telle éthique, même vulgarisée en éditions à 3 fr. 50, est peu inquiétante, car elle ne saurait convaincre que ceux qui en pénétreront le sens intime et de ceux-là précisément l'abus ne saurait être à craindre.
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30 Du reste, tout le monde n'a pas une a: sensibilité » à développer et à suivre ; et quand cela serait, il est bon de se rappeler qu'à cet exercice il est des conditions matérielles. ( « Je vous suppose quelques rentes et de la santé. . . »)
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