‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 20 sur 38 · UN HOMME LIBRE · texte numérisé non relu

UN HOMME LIBRE

Voilà donc le Moi créé ; mais cela ne suffit pas pour qu'il existe et soit une sauvegarde : maintenant et chaque jour il faudra le créer de nouveau, le perfectionner.

Mais nous avons des périodes d'abattement, de stérilité morale, de séclieresse; pour avoir pleine conscience de notre Moi, il nous faudrait disposer de moyens d'enthousiasme et de clairvoyance...

Qu'à cela ne tienne; voici Je formulaire : Un homme libre.

C'est, à parler juste, le recueil des exercices que PhiUppe (Barres a décidé de s'appeler Philippe) imagina pour se mettre en présence de soi-même, à l'instar d'Ignace de Loyola qui réunit en un volume iuti-

tulé Exercices spirituels, une « série de mécaniques » destinées à mettre les fidèles en présence de Dieu lui-même.

Il est dès lors facile de comprendre l'arrangement du livre.

Première Partie, -^ En état de grâce, — La religion catholique nous enseigne que Tétat de grâce, situation particulière d'une âme possédant la foi et l'innocence, est indispensable au fidèle pour que lui profitent ses bonnes œuvres.

Philippe, commençant sous l'égide du Moi qui vient de se révéler à lui une vie nouvelle, ayant du reste abdiqué toutes vérités qui ne sortent pas de son fonds propre, se trouve dans une disposition éminemment favorable au développement de sa sensibihté. Il est en état de grâce.

i/e Partie, — UEglise militante. — Ici commence la série des mécaniques morales : examens de conscience, méditations etc.. qui sont le sujet du volume.

Mais, nous Tavons dit, pour [bien con-

byGoogk

BARBES LTTTÊRÂTEOE 130

naître son âme, il faut se rendre compte qu'elle n'est qu'un instant dans Texistence d'une race et que, de celle-ci, elle résume les tendances. Philippe est Lorrain ; pour obtenir la formule de ses propres instincts, il analysera l'histoire de la Lorraine (i).

III^ Partie. — L'Église triomphante, — Les luttes sont terminées. Philippe se connaît. Il est en pleine possession de soimême. Mais savoir ce qu'est notre Moi ne nous suffit pas ; chacun de nous doit accroître, perfectionner son Moi dans le sens de sa destinée propre, selon sa vérité individuelle, pour approcher de son idéal. C'est à Venise et par renseignement des chefs-d'œuvre du Vinci que Philippe parvient à cette seconde période de sa culture. Il se reconnaît tout saturé d'éléments étrangers : philosophies disparates, tendances qui se heurtent, influences qui se contrarient. Loin de se désoler d'une telle invasion, il s'en féli-

(l) Quand on aui*a décidé de ne plus s'attarder à de vaincs considérations politiques, ces admirables pages d'études lorraines deviendront classiques.

byGoogk

cite car il possède une clairvoyance qui lui permettra de coordonner, de synthétiser ces choses diverses et contradictoires : ces alluvions loin d'ensevelir, de bloquer son âme vont li vivifier, la fertiliser. Grâce à la conscience qu'il possède de lui-même, ce chaos va devenir une harmonie, son Moi sera infiniment riche et puissant de tous ces apports hétérogènes.

Et voilà en quoi devra consister sa vie :

ouvrir son âme toute grande pour y recueillir (c les forces inépuisables de l'humanité, de la vie universelle. »

Il me souvient que Paul Bourget, dans la préface de son beau roman Le Disciple, parlant de Un homme libre, le qualifie de (( chef-d'œuvre d'ironie d. Je demande pardon à un maître que j'aime beaucoup de le contredire, mais son appréciation me paraît inexacte. Un homyne libre comme je le comprends est un livre passionné, grave, douloureux, — ironique seulement dans la mesure où on le dit des œuvres de Henri

byGoogk

Heine, où domine un accent strident de vérité.

Quant au mot « chef-d'œuvre » nous sommes d'accord pour le maintenir.

byGoogk

byGoogk

Page 1