‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 32 sur 38 · INFLUENCES · texte numérisé non relu

INFLUENCES

On a trouvé beaucoup de maîtres à Barrés : Renan, Taine, Le Play, Comte, Baudelaire, Stendhal, Benjamin Constant, Sainte- Beuve, Fichte, Gœthe, Disraeli, Spencer, Stuart Mill, Michelet et même Nietsche qui fut traduit pour la première fois l'an dernier (Barrés ne sait pas Tallemand).

Sans doute, et non moins qu'aucun autre génie, la sensibilité de Barres a eu des éducateurs ; mais à les trop multiplier, n'en amoindrit-on pas singulièrement l'influence?. Nous n'en gardons que deux capitaux : Taine et Renan. Le premier le mit sur la voie de la doctrine nationaliste basée sur la race et la tradition. Le second contribua pour une grande part à la formation du dilettante et de l'élégant ironiste. Barrés

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ne les a jamais désavoués ; il n'est guère de pages de son œuvre où leur nom ne revienne dans un texte de- louange et d'admiration.

Mais tout en rendant hommage à ces maîtres de la pensée moderne et en tenant à indiquer les liens qui le rattachent à eux, Barrés marque fortement ses oppositions.

Parmi les plus caractéristiques, nous devons citer celle-ci qui se trouve résumée dans le premier alinéa d'un article sur l'œuvre de Taine (i) :

M. Taine, comme M. Renan, comme tous les n:aî- Ires qui nous ont précédés, croyait à une raison indépendante, existant dans chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. Voilà une notion à laquelle, pour ma part, j'ai cru passionnément. L'individu ! son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers ! il faut en rabattre. La raison humaine est enchaînée de telle sorte que nous repassons tous dans les pas les uns des autres. Selon les milieux où nous nous sommes développés, nous élaborons des jugements, des raisonnements. Nous ne sommes pas maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des réactions, des mouvements de notre organisme dans

(l) Figaro, 19 déoembrc 1896.

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uti milieu donné. Elles ne naissent pas de notre intelligence. Elles sont des Taçons de féagir qui sont communes à tous les êtres plongés dans le même milieu*

Cette note jetée au hasard d'un article doit être tenue pour un des renseignements les plus importants sur le développement et sur l'évolution de la pensée de Barrés, du Culte du Moi au Roman de Vénergie nationale. C'est elle qu'il faudrait inscrire en épigraphe aux Déracinés^ et voilà probablement le secret le plus profond de la pensée du philosophe qui, devenu sociologue, a écrit La Terre et les Morts.

De même l'influence de Renan ne fut pas absolue. Barres vis à vis des enseignements spécieux de ce maître qu'il aimait, je crois, davantage avec sa curiosité qu'avec son cœur, sut toujours garder une entière indépendance d'esprit. Nous trouvons dans un article du Figaro qui parut le jour même de la mort de Renan (3 octobre 1892) les lignes suivantes qui décèlent un abîme enti^ le maître et le disciple.

^ Dans sa Vie de Jésus de Renan, nous ne trouvons pas un contentement moral. Les liens se sont dénoués

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par lesquels M. Renan pensait avoir rattaché le passé au présent. Nous n'entendons plus que comme une belle poésie la façon dont il confond le sentiment religieux et la curiosité scientifique. Et de là il résulte" entre autres conséquences fort graves, que la notion du devoir où il nous invite ne nous paraît nullement nécessitée par la conception de l'univers qu'il nous propose d'après les sciences naturelles.

« Le malentendu a pris de telles proportions que dans ces dernières années c'était devenu, chez les intelligences les plus averties, une habitude de soupçonner M. Renan d'ironie, alors qu'il parlait le plus gravement du monde.

« Je ne crois pas qu'il y ait dans l'histoire littéraire un exemple de disciples différant de leur maître aussi fort que diffère de M. Renan le « renanisme ».

Mais en fait d'influences, celles subies par Maurice Barrés sont bien minimes en comparaison de celles qu'il imposa.

Je ne pense pas que la génération actuelle ait trouvé le bonheur dans le dilettantisme prêché par l'inventeur du culte du Moi ; mais il est certain qu'elle s'en est montrée satisfaite, et c'est un résultat quand on songe à la maladie inquiète qui anémiait la jeunesse intellectuelle d'il y a dix ans.

Avec quelle avidité, avec quelle joie elle

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accueillit ce docteur d'harmonieuse indépendance, et comme, dès le début, elle se sentait déjà disposée à le suivre ! Il en profita pour lui montrer le chemin de Taction, pour lui donner des leçons d'énergie. Et elle s'empressa, fascinée.

L'œuvre morale de Barres fut moins de discipliner selon une méthode abstraite des individus bien disposés que de créer alentour une atmosphère spéciale qui fît éclore en eux des germes ignorés. Il ne nous a pas procuré une sensibilité nouvelle, mais en favorisant le développement de celle qui nous est propre il lui a donné les moyens de se suffire. Et ils sont rares les jeunes de quelque culture réfractaires à cette influence. Beaucoup la subissent qui ne savent d'où elle leur vient. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les Barbares pour être un favorisé du barrésisme : il suffit de se laisser vivre selon •son temps.

Cela est si vrai que non seulement l'état d'âme qu'il suscita, mais encore les mots dont il se servit pour le dépeindre se sont imposés dans tous les milieux d'intellec-

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tualité.' Je ne parle pas des termes qu'il créa et qui aussitôt prirent place dans la langue (déracinés, décadents, nationalisme (^), dissocié, décérébré etc.) d'autres dont il rénova le sens, mais de sa façon même d'écrire, de ses expressions coutumières, de son tour d'esprit familier. Tout cela est passé dans la littérature française : qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas quiconque pense, quiconque écrit aujourd'hui dans le ton d'aujourd'hui, pense et écrit sous l'influence de Barrés.

Et il se trouve de jeunes esthètes, justement les plus directement favorisés par cette ambiance, qui s'efl*orcent de grapiller des pierres de son édifice pour les lui jeter ! Ils l'insultent avec ses mots et avec ses mots ils ont loué Dreyfus !

Ah ! Maître, s'ils savaient, ceux-là, avec quelle pitié vous les dédaignez...

(1) Barrés s'est présenté en 1895 comme candidat « nationaliste » , avec pour programme le « nationalisme » ce qui détermina Millerand et Jaurès, avec qui il avait d'excellentes relations, à le combaltre directement au nom de l'internationalisme. A cette date la portée d'une lutte à laquelle la suite des événements devaient donner son plein sens échappait au grand publc.

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... Un jour que plusieurs de ces jeunes gens avaient été particulièrement violents à l'endroit de Maurice Barrés, il me sembla, tandis qu'il prenait connaissance de leurs insultes, surprendre sur son visage une expression de plaisir. Et comme je lui en témoignais quelque surprise, il me répondit :

« Je ne puis m'empêcher de rire sur la posture tout à fait ridicule qu'ils choisissent si délibérément. Ils voudraient bien m'injurier, et peut-être pour des personnes mal averties paraissent-ils en effet m'injurier.

Mais vous et moi, nous voyons bien qu'en vain pour me renier .ils se laissent aller jusqu'à la plus dégradante colère : dans leurs gestes, dans leur ton, dans le fond et dans la manière, je trouve la preuve de mon influence féconde et qu'ils sont mes flls. Ils me lapident avec des mots et des idées que je leur ai données. Et rêvant de me blesser ils me remplissent de joie : ô mes fils sincères, je vois bien que vous ne feigniez rien quand vous disiez me devoir beaucoup !

C'est vrai, vous me devez tout, jeunes sauvageons qui portez ma greffe, — et jusque

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dans les rangs dreyfusards, vous êtes de ma propriété ... »

Ce disant il précipita dans le panier les proses laborieuses.

UESPRIT DE CONTINUITÉ

Il est un point sur lequel je ne suis pas près de me mettre d'accord avec les journalistes nancéiens. Ils ont toujours prétendu que Barrés est un individu dénué d'esprit de suite et qui n'a jamais su ce qu'il voulait, — bref une girouette. Ils ne lurent guère, il est vrai, de sa prose que celle imposée à leurs feuilles par ministère d'huissier, quelques tirades sur les vices du régime parlementaire et d'élégants placards où « les sales opportunistes sont priés de respecter les affiches du citoyen Barrés. » Pour moi qui, l'ayant beaucoup étudié, ai cette prétention de le connaître moins superficiellement, une des choses au contraire qui me paraissent le plus admirables dans le génie de Barrés c'est

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la continuité, le développement normal et pour ainsi dire méthodique de l'idée à travers son œuvre. J'avoue même que cet esprit de suite m'a toujours semblé bien étonnant de la part d'un génie qui pouvait si aisément émerveiller son public par de spécieuses fantasmagories. Il a dit en maints endroits que la vie c'est le changement et qu'il adore le changement ; or les seules choses qui n'aient jamais changé en lui, ce sont ses beaux cheveux noirs et ses idées directrices.

J'ai déjà montré quelque part comme quoi dès les Taches d'Encre on pressent Bérénice et les Déracinés, A la rigueur il me suffirait pour prouver ma thèse de refaire cette constatation. Mais peut-être ne voit-on pas comment le culte du Moi conduit à la doctrine nationaliste...

Dans ses trois premiers volumes, Maurice Barrés n'a traité que de la vie intérieure de l'individu ; c'était la base abligée d'une étude approfondie des collectivités ; le « Moi »

élargi devient le « Nous ï) ; l'égotisme s'étend jusqu'au patriotisme. De même que nous

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HARRÈS LITTÊRATEtm 223

avions eu le traité de l'énergie indivicUielle, nous devions avoir le a: roman de Fénergie nationale ».

Le principal moyen d'énergie nationale préconisé dans les Déracinés comme dans la conférence La Ten^e et les Morts, c'est Tamour du terroir qui parle et collabore à notre conscience : « par son influence les ancêtres nous transmettent intégralement l'héritage accumulé dans leurs âmes ^. Commence-t-on à comprendre l'idée profonde qui nous amène au provincialisme, retour aux traditions ancestrales, à la campagne de décentralisation, et ^u nationalisiae que déjà en 1894 la Cocarde appelait par son nom ?

Or cette action de la race sur les individus, avant d'en faire une question de salut national Barrés en avait constaté la force active depuis longtemps déjà ; dès 1889, dans Un homme libre, il l'exposait dans toute sa plénitude; Philippe, pour achever de s'éclairer sur les parties fondamentales de sa sensibilité prend la résolution de visiter la Lorraine, sa province d'origine :

(L Là, chaque pierre façonnée, les noms

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Ma NOTRK MAITRE MADBIGE BARBES

même des lieux et la physionomie laissée aux paysans par les longs efforts de leor race nous aident à suivre le développement de la race qui nous a transmis son esprit. En faisant sonner les dalles de ces églises où les vieux gisants sont nos pères, je réveille des morts dans ma conscience . . . Chaque individu possède la puissance de revivre tous les battements dont fut agité le long des siècles le cœur de sa race. . . » etc.

Au fond, éciivait-il récemment, tout ce travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le Moi individuel était tout supporté et alimenté par la société. Idée banale, capable cependant de féconder l'œuvre d'un gi-and artiste et d'un homme d'action. Je ne suis ni celui-ci ni celui-là, mais j'ai passé par les diverses étapes de cet acheminement vers le Moi social ; j'ai vécu les divers instants de cette conscie.ice qui se forme. Et si vous voulez bien me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les diverses phases d'un développement si facile, si logique, irrésistible. Ce n'est qu'une lumière plus forte à mesure que le matin cède au midi.

Ainsi nous pensons avoir établi Tobsession du même but et comme la hantise de

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la même idée à travers l^œuvre de Maurice BaiTès. QueLques uns, tout en admettant que de la trilogie du Moi découle naturellement la trilogie du roman national, pour-raient croire cependant que Tauteur des Déracinés sourit de Fauteur des Barbares, que la délicate invention de l'égotisme n'est plus tenue par le Barrés d'action que comme une intéressante relique de son passé...

Erreur ! Il n'a jamais cessé de cultiver son « Moi », mais il n'en est plus à la période d'étude, il est parvenu à la période d'action ; il est arrivé à la connaissance de la sensibilité générale par la connaissance de sa propre sensibilité. Pénétré de cette idée, relisez ses dernières œuvres et vous retrouverez à chaque page le sens et l'intention des débuts, — avec beaucoup d'amour en plus et un peu d'ironie en moins.

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