‹ Notre maître Maurice BarrèsChapitre 37 sur 38 · CAMPAGNES ÉLECTORALES · texte numérisé non relu

CAMPAGNES ÉLECTORALES

Je ne connais que par les journaux de l'époque et par la tradition qui en est restée vivace à Nancy la campagne boulangiste menée par Maurice Barrés en 1889, de pair avec Gabriel et Paul Adam. Elle fut violente, comme c'était nécessaire ; ses contradicteurs d'alors ont gardé une véritable terreur de ce jeune homme imberbe, qui vint si intempestivement troubler leur digestion satisfaite.

A lire les journaux de l'époque, nous constatons que du dilettantisme contemplatif, le jeune Barres était entré carrément et sans transition dans la phase d'activité.

Voici, d'après une feuille adversaire, quelques documents typiques sur la première réunion où il prit la parole :

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248 ^^ÛTRE MAITRE MAOHïGE BARRÉS

M, Harrt^s monle sur Test rade*

I! est désolé de se trouver entre amis : iî aurait voulu qu'il y eût des interrupteurs et des siffleurs pour se payer le plaisir de les flanquer à la porte.

« Le parti opportuniste est une société financière qui exploite la République. Il faut se débarrasser des opportuniste».

« Ce soir, si je compte bien, nous sommes 800 ; il y a quelques jours ici même à TAlliance républicaine ils n'étaient que 60. (On rit).

« La Tunisie et le Tonkin, c'est une infamie.

« Encore une infamie ces reproches faits au général Sénard par cet infect avocat Floquet.

(( Quand on a donné la main pendant cinq ans à Wilson, on est capable de toutes les infamies.

« On ne compte plus les bureaux de tabac donnés par les ministres aux maîtresses de leurs amis.

« Il faut mettre toute cette fripouille-là à la porte : les pailementaires et les opportunistes. . . »

C'est tout ; des orateurs se succèdent ; puis M. Maurice Barrés revient à la tribune :

« Le citoyen Poligfiac et moi, nous avons eu l'honneur d'être filés de Paris à Nancy par un policier qui s'est mis à nos trousses et qui a disparu, après avoir mangé l'argent que le gouvernement lui avait donné.

« S'il était venu ici, conclut M. Barrés avec son accent calme et flegmatique, nous lui aurions cassé les reins, ce qui eut ajouté un peu de joie à notre réunion... »

L*CEUVBE MILITANTE 249

Mais mieax qu'on résumé banal des faits^ les passages suivants d\m article publié par Maurice Barres au lendemain de son élection fixeront la moralité de cette campagne (i) :

. ♦ . Il est impossible de vivre pendant quelques semaines RU milieu des désliéritês sans recevoir d'eux une émotion^ un sincère mouvement d'amour. A quoi songeait mon ami Gabriel, élu hier, lui aussi, député de Nancy, pendant ce monotone retour des réunions publiques, tandis que, le long de la Moselle, nos ouvriers en rangs serrés nous entouraient, chantant les Marseillaises boulangistes ? J'imagine que j'étais arrivé, moi nouveau venu parmi les ouvriers, à les aimer comme lui-même les aime, qui partage leurs labeurs depuis vingt ans. Engourdi par la fatigue physique que donne ce sport violent, ce lawn-tennis d'injures électorales, il y avait en moi une joie sincère : le sentiment que j'avais touché l'âme populaire, la sensualité presque d'être en contact avec une belle chose vigoureuse, bien vivante, substituée enfin à ces abstractions qui m'avaient tant lassé dans l'ombre des bibliothèques.

Cette période électorale me laissera un fécond souvenir. J'aimais mes amis pour leur confiance ; je goûtais dans mes adversaires l'énergie de leurs insultes. Pas de milieu plus sain. Délicieuses bagarres de

(1) Figaro, 27 octobre 1889. — Notes d'un nouvel élu.

septembre et d'octobre ! Incomparable ballottage ! C'est là que je me pris à comprendre, à aimer la vie, rinstinct tout nu...

. ^ . Un jour, j'ai entendu à la Cour d'assises Gamahat, parlant de sa victime, s'écrier avec une entière bonne foi : « C'est alors que la canaille se débattit, et, me saisissant à la gorge, essaya de m'étrangler ». Gamahut, comme mes adversaires électoraux, était un passionné ; pas plus qu'eux il ne savait se faire une vision nette des événements auxquels il avait été mêlé, ni des personnalités qu'il avait combattues. Eh bien ! voilà le travers que je voudrais éviter. Et s'il m'est arrivé à moi aussi, pendant la période électorale, de regarder mes adversaires par leur mauvais côté, au point de me laisser aller à y allonger ma botte, je me propose dorénavant de ne plus considérer que leurs vertus.

. . . Avec quelle curiosité sympathique ne vais-je pas étudier la physionomie de ces hommes supérieurs appelés par le suffrage universel à interpeller et à légiférer ! Délicieuses après-midi du Palais-Bourbon!..

Qu'ajouterai-je ?. . . Il vint à plusieurs reprises dans sa circonscription rendre compte de son mandat à ses électeurs et chaque fois il eut à combattre l'hostilité furieuse de ceux qu'il avait eu Taudace d'évincer. Le Temps pubha un jour, sur la foi de son cor-

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l'œuvre militante 251

respondant nancéien, une relation si mensongère d'une de ces réunions que Barrés crut devoir lui adresser la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

Vous publiez un compte-rendu d'une telle inexactitude de la réunion que j'ai faite dimanche dernier à Saint-Nicolas (Meurthe-et-Moselle) que je désire que les électeurs de cette ville puissent juger de votre bonne foi.

Je vous adresse donc sous ce pli un bon de poste, en vous priant de me faire parvenir cinq cents numéros du Temps, qui seront distribués à Saint-Nicolas par mes soins.

Maurice Barrés.

Des luttes électorales de Neuilly je suis encore moins bien renseigné ; il est probable qu'elles furent aussi ardentes, puisque l'histoire rapporte que l'hôtel de Barrés fut assiégé, envahi, saccagé par les bandes anarchistes de M. de Pressensé.

Mslis j'aurai plaisir, si j'écris la brochure dont j'ai parlé plus haut, à me rappeler les événements de la campagne nationaliste de 1898, à laquelle j'eus l'honneur de participer.

SdS notre maître macbicr barbes

Car, entre des réunions tapageuses où, souvent, au lieu d'idées nous fûmes obligés d'échanger des coups de cannes avec des stipendiés, il y eut de bonnes heures de calme et de travail commun. Je crois que je ne reverrais pas sans émotion la chambre no 46 de l'Hôtel de France où, lui assis près de la fenêtre, moi installé devant une table encombrée d'un beau désordre de livres, de journaux, de dossiers, nous avons passé des après-midis de soleil à préparer les numéros du petit journal qui parlait à ses amis les ouvriers du patriotisme et des lois nécessaires. Souvent il me dictait (car il possède une écriture déplorable qui fait le désespoir des typos) et j'entends encore sa bonne voix calme, un peu enrouée, improvisant de superbes phrases qu'il ne relisait pas et qui^ le lendemain, faisaient par toute la ville l'émerveillement des lettrés.

Parfois, pour plus de célérité, tandis qu'il me dictait un article, lui-même en écrivait un autre. . .

Le soir, gaiement, il s'en allait au-devant de quelque guet-apens.

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Et le lendemain, sa voix était un peu plus enrouée, la fièvre alourdissait son geste :

mais sa belle énergie dédaignait les courbatures...

Celui qu'on lui préféra se nommait Gervaize.

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« Maurice Barrés, dit Anatole France, a exercé sur les jeunes gens de ces dernières générations une influence profonde, une sorte de fascination. »

Cela pour des raisons multiples dont nous allons donner les principales :

aj Parce que Barrés est un admirable styliste qui a délivré notre littérature des fastidieux clichés et des lourds procédés de l'école naturaliste. Son rôle à la fin de ce siècle a été celui d'un Malherbe libérateur de la langue française.

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â5S XOTRE MAITBË AtAlTBtCË BAABÈS

bj Parce qu'il est venu alTranchir notre âme et notre esprit de Tesclavage des codes

philosophiques en proclamant la suprématie de l'individu, en instituant le culte du MoL Notre sensibilité est devenue notre loi ; hier nous étions le reflet d'une pédagogie, aujourd'hui nous sommes xNOus.

cj Parce qu'il nous a fourni des moyens d'énergie. Grâce à lui nous pouvons crier comme les martyrs aux arènes : (l Que nous importent les conditions matérielles de l'existence ! Vous pouvez bien, barbares, inventer des tortures : nous ne vous laisserons qu'une vaine défroque dans les mains ; ce que vous ne sauriez maîtriser, c'est notre âme, c'est notre pensée. . . Toujours nous aurons la satisfaction de vous mépriser et la joie d'être ironiques. »

dl Parce qu'ayant exalté en nous l'esprit

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de race, il nous a doublement attachés à notre pays et que, lui, ce métaphysicien, il nous a donné l'exemple de Taction.

e) Parce qu'ayant souffert lui-même de la détresse morale des jeunes gens de ce temps, il s'est fait leur ami et leur confident. Quand le médecin, appelé près d'un malade, dès le premier abord découvre le mal invisible le malade dit : a Ce médecin est savant : je suis en bonnes mains. » Il a pris confiance et déjà il est à demi guéri. Barrés est venu à nous, il a touché du doigt nos angoisses et il nous a dit : « Moi aussi j'ai souffert de cela ! » Voilà pourquoi nous avons foi en lui.

Il a fait davantage, et à notre souffrance il a prescrit des remèdes' : on est libre de les suivre ou de les dédaigner, rien ne saurait empêcher qu'il ait conquis notre sympathie par le seul fait d'avoir découvert la formule

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« des sentiments que nous éprouvions et dont nous ne prenions à nous seuls qu'une conscience imparfaite ».

Pour toutes ces raisons Maurice Barrés est notre Maître, nous l'aimons et nous le suivrons.

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