‹ Notre marine marchandeChapitre 7 sur 83 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Importance du rôle Joué autrefois par le commerce et l'armement français.

Une première question. — Le commerce maritime et l'armement français ont-ils toujours été à la hauteur de leur tâche? Peuvent-ils l'être encore et à quelles conditions?

Intérêt que présentent les recherches et les études sur la vie et les institutions commerciales d'autrefois. — Ouvrages de ce genre sur Marseille. — Un notaire marseillais.

A cette époque le commerce se suffît à lui-même. — Il sent la nécessité de coordonner ses efforts. — La première de nos Chambres de commerce. — Conditions dans lesquelles elle fut fondée.^- Son rôle. — Protection de la marine marchande contre les pirates. — Démêlés avec le pouvoir central. — Le droit de cottimo. — Présents et cadeaux. — C'est la Chambre qui délivre les autorisations d'établissement dans les Echelles du Levant. — Elle arme des frégates. — Audace et indépendance des capitaines marchands. — Grandeur de l'œuvre accomplie par le commerce dans la Méditerranée. — Le bastion de France.

Part que le commerce français avait su se réserver dans le reste du monde. — Obstacles qu'il rencontre. — Ango. — Mauvais vouloir du pouvoir royal. — La vraie doctrine. — La lutte dans la Guinée, le Brésil, le Sénégal.

Le système de Richelieu. — Ce qu'en pensaient les Rouennais

et les Marseillais. — Colbert s'appuie sur le commerce. — H lui doit ses succès. — Décadence de notre commerce colonial. — Patriotisme des armateurs français.

Il est hors de doute, ainsi que nous le prouverons plus loin en examinant son état actuel, que notre marine marchande est en pleine décadence. Est-ce la conséquence d'une loi fatale? Cette situation ne tient-elle pas à des causes sociales autant qu'économiques? Voilà la première question que Ton est tenté de se poser.

Certes, ce point de vue vaut d'être étudié; et, tout d'abord , nous devons nous demander si le commerce et l'armement français se sont toujours montrés à la hauteur de leur tâche ; s'il existe dans notre race les qualités d'initiative, de persévérance et d'énergie qui sont les éléments essentiels de la grande navigation et du haut négoce. Notre réponse, appuyée sur un court exposé historique, forcément incomplet et où nous avons seulement groupé les faits qui nous ont semblé les plus topiques, — notre réponse sera nettement affirmative. Nous nous proposons même de démontrer que notre commerce maritime a été prospère, puissant, plein d'audace et de ressources , et cela malgré des obstacles de toutes sortes, tant qu'il a joui de la liberté. Son déclin a commencé par la lutte avec l'autorité royale, le pouvoir central, qui peu à peu ont éteint la fougue première et tari la sève généreuse et surabondante. Sans doute, notre marine a connu de beaux jours sous Colbert et plus tard encore. Mais, enserrée par une législation et une réglementation de plus en plus complexes, elle a rarement trouvé dans les avantages

AITREFOIS 3

qiii lui étaient consentis la compensation suffisante des charges dont elle est accablée. De là vient tout le mal.

Loin de nous la pensée de prétendre qu'il soit fait table rase de notre code naval. C'est un régime traditionnel que nous devons respecter. Mais le devoir s'impose h nous de l'améliorer, de le mettre en harmonie avec les canditions nouvelles du commerce et de la navigation maritimes, et de veiller à ce que certaines lois ne privent pas l'armateur de l'outil, de l'équipage qui lui sont nécessaires pour remplir son rôle avec chance de bénéfice et de succès. Enfin, puisque ni le passé, ni les pratiques des pays voisins ou concurrents ne nous permettent d'abroger l'œuvre artificielle de la loi, nous devons faire en sorte que celle-ci restitue au commerce maritime toute la liberté dont il peut jouir encore et tienne la balance égale entre les divers groupes d'intérêts qui concourent à son organisation et à l'accomplissement de son œuvre.

Pour donner plus de précision et de valeur à l'exposé, qu'il nous semble intéressant de faire ici, des phases et transformations diverses traversées par notre commerce maritime, nous croyons préférable d'insister sur certains faits et considérations, particulièrement caractéristiques. Pour spéciales qu'elles soient à l'un de nos ports, et au plus grand, elles n'en ont pas moins une portée générale et sont de nature, suivant nous, à constituer le plus utile des enseignements.

D'ailleuï's, l'histoire du commerce de Marseille a été

étudiée avec le plus grand soin par des hommes distingués dont les ouvrages méritent d'être signalés et connus.

M. Paul Masson, docteur es lettres, dans son Histoire du commerce français au xvii* siècle^ a complété, avec une grande finesse de jugement, le sujet qu'avaient traité pour une période antérieure Depping etHeyd*.

De son côté, M. Octave Teissier, ancien archiviste municipal, a dressé Yinventaire des archives historiques de la Chambre de Commerce de Marseille ^. Il en a condensé et commenté les éléments essentiels dans un volume ^ auquel nous n'avons pu mieux faire que d'emprunter plusieurs des passages qui vont suivre.

M. Louis Blancard, archiviste des Bouches-du- Rhône, a également publié, en 1884, des Documents inédits sur le commerce de Marseille au moyen âge. Ce livre est très curieux. Une seule citation permettra de juger de quelle lumière ces enquêtes rétrospectives éclairent l'existence commerciale d'autrefois.

C'étaient les notaires qui passaient alors les contrats maritimes. Voici le portrait de Giraud Amalric, notaire marseillais en l'an de grâce 1248.

(( Giraud Amalric avait pignon sur rue, puisqu'une rue portait son nom, mais ce n'était pas chez lui qu'il instrumentait. C'était sur la place publique, à côté

i. Histoire du commerce français dans le Levant au wn* sièclcy par Paul Masson, docteur es lettres; Paris, Hachette et G*% 1897.

2. Inventaire des archives histoi^iques de la Chambre de corn.merce de Marseille, par Octave Teissier, 2 vol. ; Marseille, Barbatier Feissat père et fils, 1878 et 1882.

3. La Chambre de commerce de Marseille, par Octave Teissier; Marseille, Barlatier-Barthelet, 1892.

des tables des changeurs, juxta tabulas campsorum. Là, s'ouvrait son bureau, dans une boutique ou une baraque dont les ais de fermeture se relevaient sans doute en auvent pour abriter au besoin la clientèle; tout de l'échoppe de l'écrivain public de nos jours, rien de l'étude du notaire actuel. Une table ronde, discus, ou un tablier, tabularium^ fixé à l'intérieur de la baraque et qu'on relevait pour écrire, supportait le registre. L'encrier détaché de la ceinture, les plumes taillées en petite ronde et l'accessoire, douillettement vêtu en homme qui a l'habitude du confort, bien assis sur la chaise de bois, l'œil au guet, l'oreille au vent, la main gauche libre pour le geste ou l'appui, la droite aux armes, tel apparaissait lo notaire. Quand il le fallait, il était là dès l'aurore, et il le fallait pour un notaire de commerce, au moment où commence notre registre, à la fin de l'année 1247. L'année nouvelle s'ouvre le 25 mars et avec elle le printemps, c'est àdire la saison où les navires sont en partance, où l'on se prépare aux foires. Les clients se pressaient autour du scribe. Les uns partaient pour Acre sur le Saint- Esprit de Raimond Suffren ; les autres pour Messine sur le Saint-Gilles de Bernard Rostan ; ceux-ci pour Geuta, sur la Bonne- Aventure d'Armand Gase; ceux là pour Naples, sur le SaintAicolas ou le Saint-Antoine. Tous ces navires voulaient mettre à la voile sans retard, de suite après l'équinoxe, le 1" avril s'ils pouvaient. Et alors on se hâtait.

« Le 14 mars, Giraud Amalric rédigea trois contrats de commande pour le Saint-Esprit ; ce nombre fut en augmentant jusqu'à la fin du mois. 11 y eut quelque arrêt un dimanche et le 25 mars, premier jour de la

nouvelle année de 1248; mais les autres journées n'en furent que mieux remplies. Le 30 mars, il y eut sept inscriptions; le lendemain, veille du départ du Saint- Esprit^ il y en eut encore dix- sept. En même temps, il fallait satisfaire les marchands du Saint-Gilles; quoique la date de partance fût moins sûre et voisine, on espérait une mise en route dès les premiers jours d'avril; aussi, le 30 mars la clientèle de ce bateau se pressait-elle autant que celle du Saint- Esprit sous Tauvent du notaire. Ce jour-là, Giraud Amalric eut à faire cinquante-sept actes et je pourrais dire cinquante-huit, car il alla h domicile recueillir les dispositions de Pierre de Saint Paul qui tenait à faire son testament avant de partir pour la Syrie : volens in viago Surie. Cette journée, durant laquelle Giraud Amalric enregistra un chiffre d'affaires d'une valeur relative de plusieurs centaines de mille francs en marchandises de toutes sortes, lui rapporta, en honoraires, un peu moins de trente sous : je veux dire — car il faut s'entendre d'abord sur la valeur intrinsèque du sou — 23 francs environ de notre monnaie. Le successeur de Giraud Amalric qui me lira, s'estimera heureux de n'avoir pas vécu à une époque où la plus grande somme de bénéfices d'une journée n'atteignait pas ce que représente d'intérêts quotidiens le prix de sa charge. »

Au début, le commerce sut se suffire à lui-même. L'intrusion et la tutelle du pouvoir central ne l'avaient pas encore privé de l'esprit d'initiative et du sentiment des responsabilités, condition principale de sa force d'expansion et garantie indispen-

sable de la bonne gestion de ses intérêts propres.

Mais l'expérience devait bientôt apprendre à nos hardis négociants que Tindividualisme absolu n'est pas le dernier terme du progrès. Les efforts combinés et mûrement délibérés produisent d'autres résultats que des tentatives isolées, si habiles et audacieuses qu'elles puissent être. Ils sentirent la nécessité de se grouper et créèrent du même coup l'organe qui convenait le mieux au but qu'ils poursuivaient.

C'est ainsi que prit naissance la première et de beaucoup la plus ancienne de nos Chambres de commerce. Elle en demeure comme le type, et il est d'autant plus intéressant d'en connaître les origines et le développement historique qu'elle fut appelée par la qualité et l'autorité do ses membres, par l'importance croissante du port de Marseille et par les circonstances tant économiques que politiques, à exercer une influence considérable, prépondérante même, sur les destinées du commerce français dans la Méditerranée.

La Chambre de commerce de Marseille fut fondée en 1599, à une époque où sévissaient la guerre civile, la piraterie et la peste.

Honoré de Montalieu, premier consul, assembla le Conseil et lui communiqua les plaintes qu'il avait reçues sur l'état du commerce : « Il m'a été remonstré, dit-il, de la part des négociants, que cette ville soulait estre l'une des plus florissantes du royaume et principalement par le moyen du négoce et traffîque de toutes nations, qui y abordaient ordinairement en très grand nombre, et que, à présent, on voit ledit négoce et commerce discontinué et réduit, presque au totale ruyiié. »

Après mûre délibération, le Ck)nseil vota, sur la proposition du même consul, la création d'une commission spéciale : « Seront d'ores en là csleus, commis et députés, annuellement quatre des négociants de la ville, apparents, dignes, suffisants et solvables, qui seront nommés par messieurs les consuls en rassemblée et avec Tadvis d'un bon nombre des plus notables et principaux marchands et négociants de la ville pour et afin de surveiller et prendre garde particulièrement aux affaires qui pourront concerner le négoce, traffique, tant pour le faire remettre en son premier état et splendeur, que pour le maintenir, deffendre et garder de toutes avanies, représailles, concessions, sallagement, impositions indues et autres abus. »

A titre de voies et moyens, le Conseil ouvre aux députés du commerce un crédit annuel de 1 200 écus, qu'ils se procureront en imposant, avec la permission du roi, les marchandises « h raison de tant par balle, selon la valeur et qualités des robes (marchandises) ou bien autrement, comme par lesdits députés sera advisé ».

Tel est le point de départ de l'institution. Elle a subi depuis cette époque plusieurs transformations; mais son esprit est resté le même et c'est son œuvre qu'il importe avant tout de connaître.

La protection de la marine marchande contre les prises et pirateries devait être l'objet de sa constante sollicitude. Voici en quels termes la Chambre en délibérait le 20 novembre 1652.

Antoine d'Albertas, député du commerce, prenant la parole, fit connaître à l'assemblée que les princi paux négociants de Marseille lui avaient exposé qu'ils

AUTREFOIS y

attendaient une quantité considérable de marchandises et, notamment, le produit de la récolte de soie de Seyde et des autres échelles du Levant et que les barques sur lesquelles ces marchandises avaient été chargées étaient en péril, ne pouvant aborder sur les côtes de Provence à cause des courses constantes dos corsaires mayorquins. L'assemblée accueillit favorablement cette proposition et donna mission aux députés du commerce de traiter avec un capitaine nommé Bègue, qui s'engagea moyennant 4000 livres par mois à armer une galère royale et à la mettre à la disposition de la Chambre dans un très bref délai. L'affaire fut conclue sans retard et la convention signée le 11 décembre 1632.

Sur la recommandation du roi, le 28 février 1654, la Chambre de commerce traite encore avec M. de Vauvré, pour la location de la galère royale La Reine, qui gardera les côtes de Provence.

Dans Je même but, pour mettre le commerce à l'abri du brigandage et de la piraterie, elle ne se contentait pas de traiter avec les capitaines des galères, elle distribuait encore des gratifications aux capitaines marseillais qui défendaient les marchandises à eux confiées, ou donnait des secours h leurs veuves.

Mais le temps devait venir où le pouvoir royal, au lieu de prier les consuls et les députés de faire bon accueil à ses protégés, aurait la prétention de les lui impo.ser et chercherait à empiéter sur l'indépendance et l'initiative des armateurs. Les annales de la Chambre nous font assister aux premiers essais de centralisation. Colbert et ses successeurs, animés des meille^ires intentions, voudront protéger le commerce ;

ils se feront rendre compte de ses besoins ; ils donneront des conseils, puis des ordres et auront la prétention de diriger de Paris des affaires qui ne sont bien traitées que sur place. Les députés du commerce luttèrent avec énergie et persévérance et restèrent d'autant plus forts, même vis-à-vis du pouvoir royal, qu'ils avaient pris à leur charge les dépenses des Echelles. Ils payaient les traitements des ambassadeurs et des consuls. Ils faisaient les frais de tous les cadeaux que les autorités musulmanes exigeaient pour permettre et faciliter les transactions commerciales.

Colbert, par un édit de 1669, consacra la franchise du port de Marseille. Certains droits furent, il est vrai, rétablis, tel le droit de cotlimo perçu sur tous les navires français et étrangers faisant le commerce du Levant, à leur entrée, soit à Marseille, soit dans les Echelles. Ce droit, perçu par la Chambre jusqu'à la Révolution, devait servir de gage à un emprunt destiné à payer les dettes de la Nation du Levant et à acquitter notamment la pension annuelle de 16000 livres que touchait l'ambassadeur à Constantinople.

En 1681, la Chambre offre de contribuer pour une forte somme aux frais d'armement d'une escadre destinée à combattre les corsaires de Tripoli. Elle intervient encore dans les conflits internationaux et s'efforce d'éviter la rupture avec les Algériens qui aboutit au premier bombardement d'Alger par Duquesne.

Autres soins : il lui faut s'assurer le concours bienveillant du commis du ministre du commerce. Nous relevons dans la délibération du 6 avril 1684 que

c'était la coutume de faire un présent d'environ 30 pistoies à la personne qui était employée, sous M»"^ le marquis de Seignelay, aux affaires du commerce, en considération de ses bons offices que le commerce peut recevoir de cette personne; qu'on en a usé de cette manière par le passé à l'égard de M. de Bélinyani, et comme depuis quelques mois M. Morel a été établi à la place du S' Bélinyani, il serait nécessaire de délibérer si l'on ne doit pas continuer la même chose.

Sur quoi, la Chambre a unanimement délibéré de chercher quelques nippes propres pour un présent de la valeur d'environ 30 pistoies et de les lui envoyer à Paris.

Vers la fin de la même année, le 16 novembre, la Chambre vota un nouveau présent pour M. Morel d'environ 20 louis d'or et en marge du procès-verbal de cette séance, le secrétaire a inscrit le détail du pré sent, ainsi qu'il suit :

« Ledit présent s'est élevé à 224 livres, et consiste en une vane boutiflfe piquée, deux jupes piquées, une toilette piquée, deux trousses, deux pelotes, deux grands carreaux, quatre petits carreaux, le tout mis dans une caisse couverte d'une toile grossière, adressées M. de Gumery, agent de commerce à Paris. »

Même générosité pour s'assurer les bonnes grâces du Directeur général du commerce. Le S"" Anune, député, et Thomas Estienne, auraient remontré qu'il serait à propos de donner quelques témoignages de gratitude et de reconnaissance à M. de Lagui, directeur général du commerce sous M^"" le marquis de Seignelay, pour tous les bons services qu'il rend au

commerce... et même pour en attirer en quelque manière la continuation dans toutes les affaires qui surviennent et auxquelles le commerce est intéressé.

Sur quoi, la Chambre délibérant, a résolu de faire un présent audit S' de Lagui, en toile piquée et autres choses de cette nature, de la valeur d'environ 50 louis d'or.

Ce sont là des détails, intéressants à coup sûr comme traits de mœurs, mais qui ne doivent pas faire perdre de vue le rôle plus élevé que jouaient les représentants du commerce.

Une ordonnance du 21 octobre 1685 décida que les Français ne pourraient se rendre dans le Levant et s'y établir qu'après y avoir été autorisés par la Chambre de commerce de Marseille. En exécution de cette ordonnance, les députés du commerce firent afficher l'avis suivant : (( Les personnes qui voudront aller s'établir dans les Echelles du Levant sont averties de la part de Messieurs les échevins et députés du commerce de se présenter à l'avance aux bureaux de la Chambre du commerce qui se tiennent ordinairement le jeudi, pour y requérir l'acte de leur réception, aux termes de l'ordonnance du roi, du 21 octobre 1685, sans attendre l'extrémité du départ des voiles, sur lesquelles ils voudront s'embarquer. »

On ne pouvait mieux reconnaître et consacrer l'heureuse action qu'exerçait la Chambre sur notre commerce dans le Levant. Considérée comme responsable de nos nationaux, elle avait la faculté de choisir ceux dont elle était garante et qu'elle prenait en sa tutelle. Nous considérons une pareille prérogative comme le témoignage le plus éloquent de la haute

mission que les circonstances et la confiance méritée par ses membres avaient remise aux mains de la Chambre de commerce de Marseille.

Les conflits entre la France et le Dey d'Alger n'atteignent pas seulement Marseille dans ses intérêts ; elle doit encore contribuer aux frais de la guerre. Un arrêt du Conseil d'État, en date du 17 septembre 1697, prescrit à la Chambre de commerce de payer 3000 livres à chaque armateur qui prendrait un vaisseau d'Alger armé en course, et 1 500 livres pour une barque armée en guerre.

Si les hostilités régulières sont intermittentes, constante est la lutte contre les pirates. La Chambre arme doux frégates et reçoit pour ce sujet des félicitations. (( La résolution que vous avez prise, écrit le ministre, le 3 janvier 1703, d'armer deux frégates pour assurer votre commerce a été très agréable au roi, qui est persuadé qu'en les renvoyant dan^ le fond du Levant, où ces vaisseaux ne peuvent aller, les corsaires flessinguois qui se verront chassés de toutes parts et leurs croisières ordinaires occupées prendront le parti de sortir de la Méditerranée. »

Le 2 mars 1703, il est décidé que deux vaisseaux de guerre vont être affectés à la protection des navires marchands. Le commerce de Marseille paiera la moitié de la dépense, mais il aura la moitié des prises qui seront faites par les deux vaisseaux.

Les frégates du commerce et les deux vaisseaux escortent tous les navires marchands, mais ceux-ci, pressés d'arriver, s'en éloignent constamment, ce qui provoque, le 5 décembre, l'ordre suivant : « Sa

Majesté, informée que la plupart des capitaines de bâtiments qui composaient le dernier convoi qui a passé au Levant, sous l'escorte de la frégate La Fortune Tout quittée à la sortie dos Echelles pour le désir de revenir plus tôt que les autres et de profiter, en s'exposant au risque d'être pris par les ennemis, de Tutilité qu'ils peuvent 'trouver dans un prompt retour, ce qui cause un préjudice très considérable à l'Etat, au commerce, par la perte des bâtiments arrivés à quelques uns et par la mévente des marchandises et rend inutile la dépense qui se fait pour les escorter; Sa Majesté fait défense à tous les capitaines de quitter l'escorte, sous peine d'être mis en prison pendant trois mois et d'une amende de 400 livres ».

On ne saurait prétendre que ces négociants et ces capitaines étaient gens routiniers et timorés. On ne peut qu'admirer leur entente des affaires, leur audace et constater le peu de souci qu'ils prenaient de l'appui royal et des secours militaires qu'on imposait au commerce, à prix d'or, bien entendu.

La sollicitude des ministres pour les intérêts dont ils prétendaient assumer la charge n'était pas d'ailleurs du meilleur aloi. Elle revêtait parfois des formes singulières : « Sa Majesté, est-il écrit dans une dépêche ministérielle adressée à la Chambre, étant informée qu'on aura un pressant besoin pour son service des bâtiments qui se trouvent dans les ports de Provence et de tous les matelots et mariniers qui peuvent servir à en former les équipages, elle a ordonné que les ports de Provence et de Languedoc Sôieilt fermés pour les bateaux de pêche pendant les tnois dfe février et de mars prochain ».

AUTREFOIS i 5

Cette suspension ayant pris fin, survient un ordre du roi qui interdit aux capitaines de quitter le port de Marseille sans escorte : (( Gomme c'est au roi, dit le ministre, à empêcher que ses sujets exposent leurs fortunes trop légèrement. Sa Majesté veut que vous reteniez tous les bâtiments qui se destinent pour le Levant et pour TArchipel, jusqu'à ce qu'Elle puisse leur donner. une escorte qui les garantisse de corsaires ilessinguois ».

Vives protestations des négociants de Marseille. Ils représentaient, non sans raison, que les convois étaient onéreux au commerce parce qu'ils portaient dans les Echelles une abondance de marchandises qui en diminuait le prix, en même temps que celles du pays recevaient une augmentation considérable par la concurrence des acheteurs et que, dans les retours, la ville de Marseille se trouvait surchargée de marchandises.

Les archives de la Chambre de commerce de Marseille sont riches en correspondances sur ce point. La controverse se reproduit constamment, le ministre ne voyant d'autre moyen de combattre la piraterie que les escortes ou la suspension du commerce et la Chambre ne cessant de réclamer l'entière liberté. Si bien que le ministre scandalisé, finit par qualifier de « licence extraordinaire le caprice et la fantaisie avec lesquelles les capitaines marseillais se permettent de naviguer ». Cet honnête ministre, comme beaucoup de ses successeurs, ne comprend rien à un pareil amour de la liberté.

Enfin, la lettre que reçut la Chambre le 29 juin 1707, donne une idée de la place que le commence marseil-

16 NOTHK MAIUNK MAIIGHANDE

lais avait su prendre dans TEtat. Du reste, cet honneur n'était pas sans charges : « Sur les avis que le roi a eus, que M. le duc de Savoie avait dessein d'attaquer la Provence en commençant par Toulon, j'ai mandé à M. de Montmort d'examiner avec MM. le comte de Grignan et de Forville, les mesures^ à prendre pour la défense de la ville de Marseille et de fournir de l'Arsenal toutes les munitions dont on aura besoin pour y contribuer, et en vous chargeant de la défense et des consommations. Il est nécessaire que vous envoyiez une tartane à Malte pour donner avis à M. le bailly de Tincour de la situation présente, afin qu'il charge M. le chevalier de Broglie de conduire au port Mahon, ou dans quelque port de Corse, où on puisse mouiller sûrement et sans crainte d'être insulté, les bâtiments qu'il escortera, et vous y ferez savoir à l'avance, ou sur la nouvelle de son arrivée, s'il peut aborder sans trop de dangers aux côtes de Provence. » Le 1®'' octobre 1757, la Chambre emprunte quatre millions pour les dépenses de la marine.

Ainsi, non seulement la Chambre de commerce de Marseille gère les intérêts du commerce du Levant, mais elle participe à de véritables dépenses de souve raineté : elle contribue à la rémunération des ambas sadeurs et des consuls ; elle loue les galères du roi ou elle arme des frégates pour son propre compte; elle supporte une part des frais de la guerre, quand celle-ci est déclarée; elle paie les munitions. Les relations une fois reprises, c'est elle- encore qui offre aux autorités musulmanes les cadeaux et présents d'usage; elle rachète les esclaves enlevés par les pirates ; enfin elle perçoit pour subvenir à toutes ces charges un

droit qui lui est spécial et dont elle encaisse tout le produit.

Ces constatations prouvent surabondamment qu'aussi longtemps qu'on leur a laissé la liberté, le commerce et la marine se sont admirablement acquittés de leur tache. Bien plus, ils n'ont reculé devant aucune autre œuvre, même de guerre et de paix, tant était grand le sentiment qu'ils avaient de leur rôle et de leurs destinées. C'est seulement quand vint la centralisation, lorsque se multiplièrent les interventions du pouvoir royal, que l'institution, si vivace, perdit de sa force et de son élasticité. En même temps, déclina l'influence prépondérante, le protectorat économique et politique que nous exercions dans les pays ottomans vis-à-vis des autres nations chrétiennes.

Car notre action n'était pas limitée aux Echelles du Levant, à Constantinople et à Alexandrie. Nous

jouissions dans les Etats Barbarescpies d'une situation analogue.

Dès le début de son existence, la Chambre eut notamment à régler une affaire des plus importantes qui suffira pour caractériser la nature des relations qu'elle entretenait avec la « Barbarie ».

Il s'agissait du Bastion de France (fui, depuis sa création en 1651, n'avait pas cessé de donner lieu à des conflits avec les pachas de Tunis et de Bône et les deys d'Alger.

L'histoire de ce Bastion est ainsi racontée dans la Correspondance des deys dWlger avec la Cour de France publiée par M. Eugène Plantet : « Le Bastion de France fut fondé, en 1631, par un négociant corse

KOTRE MARINE MARCHANDE. "o

établi à Marseille, Thomas de Leiiche, associé à Carlin Didier. Ces derniers avaient obtenu du sultan Sélim II, moyennant certaines redevances, le droit d'exploitation des places, ports et havres situés sur la côte de Mers el-Kharez ou la Galle, du Gollo, du Cap Rose, de Bone et de quelques autres du Cap Roux et de la rivière de Leybas, avec la permission d'y élever des forts, batteries et établissements et la reconnaissance du privilège exclusif, qui nous appartenait alors, de la pêche du corail dans l'étendue de cette même côte. Thomas de Lenche fit de mauvaises affaires et dut céder sa charge de commandant du nouvel établissement à son parent le sieur de Moissac. L'établissement commercial commençait à prospérer, en 1604, lorsque les taxes de Bône vinrent le détruire de fond en comble. »

A la suite du traité du 19 septembre 1628, la reconstruction du Bastion fut autorisée par les Algériens. Trente ans après, le gouverneur abandonna le fort en enlevant quatre vingts indigènes pour les vendre. La Chambre de Commerce de Marseille dut intervenir et racheter les Musulmans livrés aux galères. Elle réussit enfin à calmer le ressentiment du pacha d'Alger.

Mais les bonnes relations avec les Etats Barbaresques ne pouvaient être durables. La piraterie amenait des conflits et des ruptures continuelles. Puis, les hostilités devinrent permanentes. Marseille eut beaucoup h en souffrir. Mais elle devait présider à la revanche. Centre d'organisation et d'armement de l'escadre qui transporta nos troupes sur la terre d'Afrique, elle eut l'honneur de contribuer à la préparation de la conquête*

Quittons la Méditerranée sur les bords de laquelle nous nous sommes peut être attardés, et, nous rendant compte de l'œuvre que les négociants français entreprenaient dans le reste du monde recherchons si, Ifi tout au moins, ils ont justifié ces reproches d'inconstance et d'incapacité qu'il est de mode de ne pas leur ménager.

Sans entrer dans le détail des premières expéditions lointaines qui furent tentées par les Normands et les Bretons, sans discuter l'authenticité des relations de leurs voyages, nous pouvons considérer comme établi par des témoignages incontestables que Terre-Neuve et ses pêcheries étaient fréquentées par nos navigateurs et qu'il existait dès le règne de Louis XII des relations constantes entre les ports normands, Rouen et Dieppe, et le Brésil. Les sauvages, les perroquets et les singes provenant de ces régions, étaient déjà connus en France dès cette époque *.

De ce côté encore, nous trouvons le commerce agis sant seul à ses risques et périls, luttant contre des obstacles presque insurmontables. De droit des gens, il n'en est pas question. L'autorité pontificale, la seule que l'on reconnaisse entre nations, encourage et con sacre les abus de la force, plutôt qu'elle ne les modère ou les réprime. C'est ainsi que les Espagnols et les Portugais obtiennent de Nicolas V et d'Alexandre IV des bulles leur conférant le privilège exclusif de la navigation et de l'occupation des terres d'Afrique, d'Amérique, et des Indes. C'était une attribution de souveraineté arbitraire, sans fondement, un peu ana

1. H. Pigeonneau, Histoire du commerce de la Finance; Paris, Léopold Gerf»'

logue peut être à celle que les Anglais s'arrogent si volontiers de nos jours sur mainte partie du globe. Nos marins ne voulurent jamais reconnaître ces prétentions de leurs rivaux. Rien ne les arrêta. Ils pénétrèrent dans la zone interdite et s'y installèrent. II leur fallait pour cela quelque courage. Tout navire rencontré par les Espagnols et les Portugais dans les parages qu'ils considéraient comme placés sous leur domination était traité avec la dernière rigueur et coulé bas; l'équipage était massacré. Massacrée également la population des comptoirs après pillage des marchandises, mise à sac des habitations, incendie et ruine des établissements. Et, pendant ce temps, la royauté française n'avait qu'un souci : les guerres d'Italie. Elle traitait les Normands en enfants perdus et n'intervenait que pour décliner la responsabilité de leurs entreprises.

Malgré tout, nous étions parvenus à contre-balancer au Brésil rinlluencedes Portugais; nous y avions des installations permanentes; nous leur disputions avec succès le trafic des cotes de Guinée. Nos pêcheries de Terre-Neuve étaient déjà prospères. Nous avions appris le chemin du Cap de Bonne-Espérance et la route des Indes ; nous mettions le pied à Madagascar avant les Anglais.

Les intérêts de notre commerce n'avaient d'autres sauvegardes que celles qu'il savait se ménager luimême. C'est ainsi (fu'un grand négociant, digne émule de Jacques Cœur, Ango, vicomte de Dieppe qui possédait une flotte d'au moins vingt cinq navires, put, grâce à sa puissi'yice maritime, se défendre et même menacer les ennemis du pavillon français.

Victime des violences exercées par les Portugais pour faire triompher leurs prétentions abusives, Ango arracha au pouvoir royal des lettres de représailles Tautorisant à prélever par force sur les Portugais des prises équivalentes aux pertes qu'il avait subies. La cour du Portugal préféra traiter avec Ango plutôt que de s'exposer à l'exécution de ces lettres de marque.

Cependant la lutte ne cessa point. Rouennais, Dieppois, Roclielais, Marseillais s'obstinèrent, malgré les risques d'une guerre cruelle et ininterrompue, à ne rien iibandonner de leurs intérêts. Ils ne pouvaient se résoudre à l'inaction. Les Portugais, de leur côté, ne nous ménageaient point. Ils chargèrent l'amiral Alphonse de Souza de ruiner nos établissements de la côte du Brésil. Le fort fondé dans la baie de Pernanlbuco par Saint-Blancard fut détruit et la garnison exterminée.

Aux réclamations pressantes du commerce et de la marine française, le roi François I", soucieux de ménager l'appui ou la neutrahté du Portugal dans le conflit où il se trouvait alors engagé, répondit purement et simplement par l'interdiction pour tous navires affrétés à destination des terres dont le Portugal s'arrogeait la propriété, de quitter le port et de mettre à la voile pour ces parages. Rien n'y fit. La prohibition fut tournée, et en plus du risque de lutte avec les Portugais, les navigateurs français, les Rouennais et les Dieppois, s'exposèrent de gaieté de cœur à la confiscation, h l'amende et aux peines corporelles que com portait la transgression des ordres royaux.

Du reste, ces abus d'autorité n'étaient pas sans soulever de vives protestations. Saint Blancard déclare

que la mer et les terres inoccupées sont accessibles pour tous, a Sa Majesté Sérénissime, disait il, n'a pas plus de droit sur ces terres que n'en a le roi très chrétien : la mer est commune à tous : les îles qu'elle baigne sont ouvertes à tous ceux qui y peuvent aborder et il doit être permis, non seulement aux Français, mais à toutes les nations de les fréquenter et de trafiquer avec leurs habitants. »

(( Bien que les Portugais soient le plus petit peuple du globe, écrit un autre contemporain, il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité; je pense qu'ils doivent avoir bu de la pourpière du cœur d'Alexandre pour se montrer animés d'une pareille soif de conquête. Ils croient tenir dans leur poing fermé ce qu'ils ne pourraient embrasser des deux mains ; on croirait vraiment qu'ils se persuadent que Dieu a fait la mer et la terre pour eux et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer. S'il était en leur pouvoir de mettre des barrières à la mer et de la fermer entre le cap Finistère et la pointe de l'Irlande, il y a longtemps qu'ils auraient barré le passage. Pourtant les Portugais n'ont pas plus de raison d'empêcher les Français d'aborder à ces terres où eux-mêmes n'ont pu planter la foi chrétienne, où ils ne sont obéis ni aimés, que nous n'aurions le droit de les empêcher d'aller en Ecosse, en Danemark ou en Norvège parce que nous y aurons abordé les premiers. Dès qu'ils ont navigué le long d'une côte, ils la réclament comme leur propriété. Mais de telles conquêtes sont trop faciles à faire et h trop peu de frais puisqu'il n'y a eu ni attaque ni résistance. Si le roi voulait tant soit peu lâcher la bride aux négociants

français^ en moins de quatre ou cinq ans, ils lui auraient conquis l'amitié et assuré V obéissance des peuples de ces nouvelles terres et cela sans autres armes que la persuasion et les bons procédés. Dans ce court espace de temps, les Français auraient pénétré plus avant dans rintérieur du pays que n'ont fait les Portugais en cinquante ans et probablement les habitants en chasseraient ces derniers comme leurs ennemis mortels. » A plusieurs reprises, nos établissements de la Gui née, du Brésil, du Sénégal furent détruits par les Portugais, reconstitués par notre commerce appuyé par de véritables flottes marchandes, de nouveau ravagés et ruinés par nos rivaux. Dans la Floride, où nous possédions des comptoirs, les Espagnols vinrent également à bout de la vaillance et des persévérants efforts des nôtres. Factoreries dévastées, garnisons passées au fîl de répée, vaisseaux coulés avec leur équipage, voilà à quoi aboutirent Tinitiative et l'énergie privées dans une guerre trop inégale contre les armées et la marine des nations les plus puissantes à cette époque. Non seulement l'appui du roi fut refusé à nos négo ciants ; mais leur action fut entravée et compromise par l'intervention du pouvoir, alors que la simple neutralité leur eût sans doute permis de triompher de leurs adversaires, malgré les conditions défectueuses dans lesquelles ils étaient placés.

Avec Richelieu, la <juestion commerciale et maritime change de face. Elle devient affaire d'État. Nous nous bornerons, après avoir défini la politique coloniale et maritime de ce grand homme, à exposer ce qu'en pensaient les marins et les commerçants.

Le système de Richelieu se trouve exposé tout au long dans ses mémoires.

(( Cette grande connaissance que le cardinal avait prise de la mer fit qu'il présenta, en rassemblée des notables qui se tenait lors, plusieurs propositions nécessaires, utiles et glorieuses, non tant pour remettre en France la marine en sa première dignité que, par la marine, la France en son ancienne splendeur. Il leur remontra que TEspagne n'est redoutable et n'a étendu sa monarchie au Lovant et ne reçoit ses richesses d'Occident que par sa puissance sur mer; que le petit Etat de Messieurs des Etats des Pays-Bas ne fait résistance à ce grand royaume que par ce moyen que l'Angleterre ne supplée à ce qui lui défaut et n'est considérable que par cette voie; que ce royaume étant destitué comme il l'est de toutes forces de mer, en est impunément offensé par nos voisins qui tous les jours font dés lois et ordonnances nouvelles contre nos marchands; les assujettissent de jour en jour à des impositions et à des conditions inouïes et injustes.... qu'il n'y a de royaume si bien situé que la France, et si riche de tous les moyens nécessaires pour se rendre maître de la mer et pour y parvenir, il faut voir comme nos voisins s'y gouvernent, faire de grandes compagnies, et pour ce que chaque petit mar chand trafique à part et de son bien, et pourtant, la plupart, en de petits vaisseaux et assez mal équipés, ils sont la proie des corsaires et des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts, comme aurait une grande compagnie de poursuivre leur jus tice jusqu'au bout; que ces compagnies seules ne seraient pas néanmoins suffisantes, si le roi, de son

coté, n'était armé d*un bon nombre de vaisseaux pour les maintenir puissamment au cas qu'on s'opposât par force ouverte à leurs desseins ; outre que le roi en tirerait cet avantage qu'en un besoin de guerre, il ne lui soit i)as nécessaire d'avoir recours à mendier l'assistance de ses voisins. »

Que pensaient les Rouennais de cet accaparement pour le roi, parle ministre, des affaires commerciales et de la constitution de grandes compagnies à monopole? Ils acceptent l'assistance des vaisseaux du roi; mais « il faut qu'on donne aux négociants la liberté entière d'y préposer telles personnes de probité et valeur reconnue qu'ils pourront choisir eux-mêmes. Ils fourniraient les vaisseaux de bois et autres choses nécessaires pour l'équipage, les tiendraient continuellement en état de servir au cas que le Roy en eut besoin et à ce fayre les commerçants s'obligeraient. Quant à la dépense, ils supplieraient le Roy d'avoir agréable qu'ils s'en fist un répartiment entre eux h prendre sur les marchandises jjour l'escorte desquels les vaisseaux du roy auraient servi. » Ils nourrissent h l'égard des officiers de la marine royale et de leurs hautaines exigences, les mêmes préventions que les colons d'aujourd'hui à l'égard des fonctionnaires préposés à la prospérité do nos possessions d'outre-mer. (( 7'ant s'en faut que les marchands en reçoivent soulagement^ disaient-ils^ qu'au contraire leur condition en empirera. »

Quant aux Marseillais, ce qu'ils critiquent encore, c'est la mauvaise gestion des agents royaux en France et à l'étranger, en même temps que l'application d'une organisation commerciale insuffisante. Ils concluent

•26 XOTRE MARINE MARCHANDE

en demandant « que Ton tienne la main à ce que les estrangers fussent l)ien traités parce que ce sont eux qui entretiennent le commerce, par leur concours et par les marchandises qu'ils emportent; que Ton contienne par châtiment les malversations des consuls; ((ue Ton châtie toute contrebande pour la Barbarie où Ton porte des munitions de guerre i)ar le moyen desquelles les corsaires désolent les chrétiens, et, plus que tous autres, les Français ».

On voit donc que nos négociants continuaient malgré tout à avoir soif de liberté. L'intervention du pouvoir royal leur semblait une gène et une menace et, loin de se réfugier dans le giron de l'Etat, ils ne redoutaient rien tant que son appui et l'intrusion de ses agents dans leurs affaires. Cette prétendue timidité, ce défaut d'initiative ne leur sont pas encore venus.

Richelieu fut le maître, Colbert fut l'élève et l'élève fut plus heureux que le maître. Richelieu rencontra dans ses essais coloniaux de cruels déboires, Colbert multiplia les compagnies à monopoles et à privilèges. Il pensait, lui aussi, qu'une compagnie composée d'un nombre d'intéressés puissants travaillant au bien commun et à l'établissement général des « dites îles, peut bien plus avantageusement faire ledit commerce que des particuliers^ lesquels ne s'appliquent quà faire valoir ce qui leur appartient ». Puis il recourut au gouvernement direct ot fît des Iles et du Canada de véritables provinces françaises. Mais ce qui lui permit surtout de porter à son apogée la puissance coloniale de la France, c'est que non seulement il sut organiser le commerce et le rendre florissant à l'intérieur comme à l'extérieur, mais qu'il lui donna le premier

rang dans ses préoccupations et dans ses actes. Colbort n'éprouvait aucun mépris pour les commerçants ; il les considérait comme ses meilleurs collaborateurs et c'est là le principal motif de son succès.

Mais rédifice construit par lui était peu solide et les ennemis de la France apprirent bientôt à « effeuiller Tartichaut ». Nos possessions les plus belles et les j)lus vastes passèrent peu à peu aux mains des étrangers. Le déclin alla en s'accentuant et jusqu'à une date récente, l'histoire maritime n'est plus pour nous qu'un long martyrologe.

Il parait nécessaire toutefois de répondre au reproche d'égoïsme qu'on s'est plu à adresser à nos armateurs et à nos négociants et de rechercher quelle fut en réalité leur conduite au moment où les désastres s'abattirent sur nous.

C'était en 1756. Non contents de nous avoir dépouillés de nos possessions d'Amérique et des Indes, les Anglais faisaient à notre marine marchande une guerre des plus déloyales. Des agressions injustifiées leur mettent entre les mains une flotte de .%0 navires qui parcourait les mers sur la foi des traités. La guerre est déclarée. Mais on manque d'argent; on manque aussi de matelots et de canonniers; la poudre est hors de prix. Sans hésiter, un armateur de Marseille ' emprunte 8 millions, arme plusieurs navires dont le Bien- Aimé, frégate de 40 canons ayant 430 hommes d'équipage, la Thérèse de 28 canons

i. Études historiques sur le xviii* siècle. — Un armateur marseillais^ par Adrien Artaud; Paris, Champion, i890.

avec 200 hommes créqiiij)ngo, le Tèlémaque de 20 canons avec 300 hommes d'équipage. Dès la fin du mois de mai 1757, il pouvait se glorifier de 16 captures faites sur nos ennemis. En d7o8, la course reprend. Le môme armateur subit de grosses pertes. Deux de ses bâtiments sont capturés par les Anglais.

11 fallait alors armer à deux fins : pour ravitailler les Iles, et pour capturer tous les bâtiments anglais passant à la portée des navires armés. Malheureusement, tous les navires ne parvenaient pas à destination, mais tous atteignaient le but quils avaient le plus à cœur d'atteindre : faire aux Anglais le plus de mal possible. On peut dire que pendant la guerre de Sept-Ans, les armateurs français se couvrirent de gloire autant que le gouvernement se couvrait de honte par son impéritie et son incurie. De 1756 à 1760, les Français firent plus de 2500 prises, sans subir plus de 950 pertes. En 1761, elles furent de 812 et, si le gouvernement anglais acquérait dans cette lutte une prépondérance politique indiscutable, le commerce de cette nation se trouvait cruellement frappé.

Voilà une preuve nouvelle de l'ardent patriotisme qui animait nos commerçants.

Par de tels exemples et les enseignements qu'ils comportent on peut juger de ce que vaut le vieux sang français, de ce dont notre race est capable. L'œuvre accomplie dans le passé est trop belle, elle témoigne de trop de virilité et de persévérance pour que l'on ait le droit de douter qu'un brillant avenir soit encore réservé aux générations futures et môme à nos contemporains. Le siècle qui vient de s'écouler a été distrait de la vérité et des préoccupations éco-

nomiques par des convulsions internationales assez fréquentes et par une évolution sociale assez grave pour détourner Tattention des problèmes d'ordre 'vital et pratique, qui se posent aujourd'hui avec tant de force.

Voici que la France se réveille. A la vieille conception aristocratique s'est peu à peu substituée une organisation démocratique qui, si elle sait éviter recueil du socialisme, saura bientôt faire priser pardessus tout l'effort et la puissance individuels. L'idée coloniale a triomphé de toutes les préventions ; renseignement se transforme, il ne reste plus qu'à concentrer vers les carrières maritime et commerciale toutes les énergies suscitées, à les bien adapter à leur tache. Attendons avec confiance : les traditions des ancêtres, une fois reprises, ne tarderont h porter les mêmes fruits. Il suffira que les pouvoirs publics comprennent leur r(Me. Qu'ils rendent à chacun la l)lus grande somme de liberté possible; qu'ils se bornent à lui donner l'intelligence nette de ce que l'on attend de lui; qu'ils le soutiennent et le dirigent dans la lutte internationale, et nous les tiendrons quittes . Les armateurs et les négociants sauront faire le reste.

Page 1