LA VALLÉE DE LA LIÈVRE
Maintenant veut-on avoir de plus amples détails sur la vallée de la rivière du Lièvre ? Nous les emprunterons aux correspondances de M. F. X. Boileau, de Buckingham, qui connaît cette région à fond et sait aussi bien la décrire qu'il a su la visiter. Voici ce qu'il écrit au journal " Le Nord" :
La rivière du Lièvre puise ses eaux dans le fond du Nord, traverse, coulant vers le sud-ouest, les comtés de Maskinongé, de Berthier, de Joliette, de Montcalm, le centre du comté d'Ottawa, et, après un parcours de plusieurs centaines de milles, elle mêle ses flots à ceux de la rivière Ottawa, à l'endroit appelé Buckingham, vis-à-vis le comté de Russell.
On ne se fait pas une idée, à Montréal et à Saint-Jérôme, de l'activité qui règne dans la partie inférieure de cette vaste région, du mouvement croissant des affaires, de la rapidité des progrès qui s'y opèrent. Il y a trois ans à peine, le canot était le meilleur et l'unique mode de transporter les marchandises et de voyager sur la rivière du Lièvre. Des petits bateaux à vapeur commencèrent à y faire leur apparition durant l'été dernier.
Tout le long, sur chaque côté de la rivière, nous voyons des coteaux, des prés, des établissements agricoles, surtout dans le canton de Buckingham. Celui-ci a déjà l'apparence d'une vieille paroisse. Bientôt, à neuf milles du village, nous commençons à pénétrer dans une contrée qui produit le phosphate de chaux; car en effet, ici à notre droite, nous voyons la mine Murray avec ces nombreuses bâtisses neuves et ses grues qui, sur le sommet de la montagne, étendent en avant leurs bras forts.
Naviguons encore trois milles et le canton de Portland va apparaître avec ses bois, ses montagnes, ses mines et ses établissements plus récents. Les maisons deviennent rares et les chantiers, de distance en distance, marquent l'endroit où une courageuse famille a résolu d'édifier son foyer. Dans un avenir approché, la maison confortable de Y habitant à l'aise aura remplacé le chantier de chétive apparence. Gela se pratique même maintenant, peu à peu, assez lentement, néanmoins toujours progressivement.
Voici tout à l'heure l'emplacement d'un village nouveau qui se montre au commencement du 6e rang. Le chapelle ou église est bâtie depuis une couple d'années, les messieurs Paré, de Saint-Vincent de Paul, citoyens entreprenants, qui n'ont pas craint de s'enfoncer en pays neuf, viennent d'y ouvrir un magasin général de campagne, bien garni, bien fourni, dans une jolie maison à deux étages. Le presbytère et la maison d'école sont en voie de construction. Dans quelques mois le curé y sera résidant ; un bureau de poste sera installé, et la paroisse de Notre-Dame de la Salette, régulièrement formée, aura enfin, après bien des retards et des difficultés, pris un essor rapide dans la voie du progrès. Autour de ce centre naissant, des colons sont déjà établis, quelques-uns, depuis assez longtemps, dans de bonnes maisons et une couple de chantiers : ces derniers devant être culbutés avant qu'il soit un an. Aujourd'hui, beaucoup de colons bâtissent leur maison tout de suite et ne croient plus que ce soit une stricte obligation de débuter dans un chantier.
Pas bien loin de la chapelle,— -une couple de milles, — de beaux terrains, avec défrichements commencés sur un certain
nombre de lots, attendent leurs nouveaux propriétaires depuis des siècles ; oui, en vérité, de beaux terrains, bien arrosés, très propres à la production des fourrages et des pâturages, à l'élevage des bestiaux, situés dans une localité où les produits de la ferme se vendent vite et avantageusement, — mieux qu'au marché de la ville, — les mines exploitées des environs tenant toujours de nombreux consommateurs sous la main du producteur. On peut se procurer ces terrains facilement, à bon marché, de quelques colons qui volontiers s'en iraient encore plus loin. Que font-ils les futurs propriétaires, probablement des citoyens à la gêne, habitant dans les villes ou les vieilles paroisses? Ils n'ont jamais été informés sans doute de ce qu'il y a ici de bon pour eux. M. le rédacteur, iL ne faudrait pas manquer de leur en dire un mot.
Continuant notre navigation sur la rivière du Lièvre, nous voici, à 6 ou 7 milles de l'église Notre-Dame de la Salette et sur les confins nord de la paroisse, au pied delà Grande Chute, pays grandiose, empreint de grandeur sauvage. Messieurs les industriels, quel puissant moteur pour vos usines ! Touristes, amateurs de la poétique nature, venez voir un de ses spectacles les plus imposants. Vous allez sans cesse à Niagara, à Ottawa et à Montmorency ; c'est bien ! allez-y toujours admirer le fer à cheval si renommé parmi les Américains,les Chaudières légendaires,et le Grand-Sault de classique réputation, toutes autant de superbes beautés qui régnent ssns conteste, mais n'ignorez plus qu'à l'entrée du township de Villeneuve vous pouvez faire la rencontre de leur digne rivale. Les flots rapides du Lièvre, pressés les uns contre les autres, s'élancent, se précipitent d'une hauteur de 200 pieds près, tombent au bas d'un roc nu et humide, énorme et solidement assis, posé là pour soutenir leur rage. Leur voix sourde et mugissante, se faisant entendre au loin, semble proclamer : u Ici c'est le sommet des Laurentides qu'on ne franchit pas impunément." Pour tout ce qui a été une fois entraîné par le courant jusqu'aux abords du précipice, c'est la dernière minute de l'existence; canots, plançons, billots, poutres, êtres vivants sont en un rien de temps jetés dans l'abîme, brisés et écharpillés. De la surface du gouffre s'élève-
un tourbillon de fines gouttelettes d'eau formant un nuage, à l'arc-en-ciel à certaines heures se plaît à étaler son jeu de couleurs variées. Au temps de la grande crue des eaux, la terre des environs frémit sous les pas, et les colons, jusqu'à deux milles en aval,! entendent jour et nuit le tremblement sonore des vitres de leur maisonnette ; c'est comme la cité de Champlain quand gronde le canon de la vieille citadelle.
A quelque distance du pied de la Grande Chute, l'eau redevient paisible et présente une surface calme qui s'étend en une anse sur la rive gauche et forme une petite baie ; et la rivière décrivant comme une espèce de faucille, le tout se combine pour laisser apercevoir un charmant bassin. De tous côtés, rochers abrupts, excepté à l'est où un profond vallon descend graduellement en face de la cataracte jusqu'au niveau du bassin. Un rétrécissement de la rivière termine celui-ci juste à l'endroit où une couple d'autres cascades tombent en élevant de gros bouillons blancs. Elles semblent demander à l'homme industrieux des moulins à faire virer.
Le bateau ne va pas plus loin. Voulons-nous pénétrer davantage vers le grand Nord, il nous faut mettre pied à terre et faire ou plutôt gravir le portage d'un mille, chemin rocheux et raide. En quelques instants nous sommes au sommet des rochers. La chute s'abat sous nos pieds ; la vue domine le bassin ainsi que le vallon creux, encaissé entre des montagnes s'abaissant doucement vers lui. Contemplons là le site d'une ville de l'avenir. Ce vallon frais, humide, toujours à l'ombre d'épaisses futaies, n'est encore que la patrie des maringouins. Mais la ville qui un jour y fera son nid, nous pouvons voir dès maintenant comment elle sera située. Elle sera bâtie en amphithéâtre, et, du balcon de sa résidence, le citadin admirera mille merveilles que la^nature et l'industrie établiront droit devant lui.
Les personnes qui aimeraient à voir le site d'une ville qui n'est pas encore édifiée, quand surtout ce site est à l'état sauvage, dans l'espérance de le revoir plus tard alors que la métamorphose sera opérée, peuvent se donner un tel luxe en venant faire une visite à la rivière du Lièvre.
Là donc, en amont de la Grande Chute, mais se tenant à la distance de quelques arpents, l' Eddie May attend les voyageurs. Près du débarcadère, il y a toutes les bâtisses d'une belle et grande ferme appartenant à MM. Ross et frères ainsi que la partie supérieure ou la tête d'une glissoire, avec digues et estacades. Cette glissoire a été construite par certains marchands de bois aidés du gouvernement ; elle a une longueur de près d'un demi-mille et jouit d'une allure gigantesque. C'est en effet un beau travail, qui paraît solidement exécuté et bien fini. Son usage est de faire tourner aux billots qui ne sont pas assez lestes, la difficulté du grand sault.
De la ferme de la Grande Chute à la ferme des Pins, distance de huit lieues, les montagnes semblent s'abaisser ; on dirait qu'elles annoncent de loin un immense plateau dont elles ne sont que les contreforts et la dentelure. Çà et là, les rives sont éclaircies par les déboisements du pionnier, c'est la forêt qui recule devant la ferme. Du rapide des Pins, terminus actuel de notre navigation, une lieue de marche nous conduit à Notre-Dame du Laus, où on trouve église, presbytère, magasins^et moulins. C'est là le dernier village sur la rivière du Lièvre.
Dans une couple d'années, si nous revenons, d'autres bateaux nous transporteront à une cinquantaine de milles encore plus loin ; et tout le long du nouveau parcours, nous verrons encore d'autres fermes nichées par-ci par-là au milieu de la verdure des bois. Ce sont comme les postes avancés de la civilisation dans l'immense solitude. Nous serons surtout agréablement surpris de trouver la magnifique et grande ferme de M. André Beauiieu ; et alors aussi peut-être remarquerons-nous le site de quelque nouveau village. M. André Beauiieu, en voilà un qui ne regrette pas de s'être fait pionnier ! Regardez et voyez si je n'ai pas raison : grands défrichements, vastes prairies, bonnes maisons, granges spacieuses ; des hangards, des remises, écuries et étables ; bien du foin, bien du grain, des légumes en abondance, des greniers bien fournis, des saloirs jamais vides, et de l'argent dans la
bourse. Ah ! M. Beaulieu, pourquoi vos compatriotes ne suivent-ils pas en plus grand nombre votre digne exemple 1
Ce riche propriétaire est établi dans le canton de Wabasee, à quatre-vingt-quatre milles de la rivière Ottawa. Nous avons donc mis le pied à l'entrée du territoire si large et si long au sujet duquel nous avions des soupçons fondés tout à l'heure; plateau sans borne dont la capacité suffît seule à contenir une province. Que peut en déterminer l'étendue et en fixer les limites ? mais on dit que du lac Saint-Jean il se déroule jusquà l'extrémité occidentale de la Province, jusqu'au lac Témiscamingue. Que de millions d'acres d'une terre généreuse et riche ! et conséquemment que de millions de Canadiens peuvent s'y loger à l'aise ayant leurs clochers et leurs paroisses, leurs villages et leurs villes !
Par la rivière Gatineau, les colons en assez bon nombre, depuis une dizaine d'années, ont commencé à pénétrer, Rétablissant dans les cantons d'Aumond, de Kensington et autres. Le long des bords de la rivière Rouge, toute une génération nouvelle s'avance sous l'impulsion patriotique de M le curé Labelle. La rivière du Lièvre est une excellente route pour parvenir à cet Eldorado agricole, où chacun peut vivre dans l'abondance. Cependant on s'en est peu servi jusqu'à présent, excepté quelques familles, comme les Grenier, les Beaulieu, les Valiquette, qui, depuis longtemps déjà se .sont établies dans ces parages alors qu'il n'y avait point la moindre apparence de chemins. Elles sont toutes riches maintenant et possèdent des fermes de deux à trois milles de long. Les marchands de bois y ont aussi des fermes dont le rendement est extraordinaire ; ainsi la Ferme Rouge située dans le canton de Bouthillier, au confluent des rivières Lièvre et Kiamika, donne annuellement des milliers de tonnes de foin. Trois larges granges sont souvent insuffisantes à l'emmagasinage de ces richesses. Comment peut-on disposer d'une telle abondance de produits dans des localités si éloignées des chemins de fer et des grands centres ? Peu importe la distance plus ou moins grande d'une place à une autre, quand le marché est proche, quand il est surtout à la porte. Il n'y a ici jamais
assez de produits pour approvisionner les nombreux chantiers de Lois dont les environs sont parsemés.
Les habitants des anciens comtés de la province de Québec ont la réputation de ne pas aimer les montagnes. Les townships de Dudley et Wabasee, et surtout ceux de Kiamika, de Bouthiller et de Campbell possèdent alors les conditions requises pour plaire. Pas de montagnes, terre non-seulement d'une fertilité incomparable, mais plane et unie comme une table ; oui, comme une table de noces où le festin est destiné à être perpétuel. Pas de monotonie : la nappe se change plusieurs fois dans l'année. Pendant l'hiver, elle est blanche comme la robe d'une vierge ; puis elle devient verdoyante et embaumée comme le jeune foin qui pousse ; vers l'automne, elle a la couleur des épis dorés. Nous y sommes tous conviés.
Vers la fin de ce mois de mai on doit commencer à construire le chemin de fer de la vallée de la Gatineau. Dans une couple d'années donc, nous entendrons de chez nous le soufflet de la locomotive annonçant son arrivée à Notre- Dame du Désert. Nous serons alors comme tout près de la capitale fédérale.
Dès l'année prochaine, la grande route du lac Nominingue nous mettra en communication directe avec les nouvelles paroisses de la Rouge, colonie de M. le curé Labelle, et avec l'établissement des RR. Pères Jésuites. Nous pourrons conduire nos enfants au collège quand nous voudrons ; une marche de sept ou huit lieues seulement.
Avant peu de temps, le chemin de fer qui doit relier le lac Témiscamingue avec l'est de la province, traversera nos jeunes villages. Nous serons ainsi à proximité de Montréal, de Québec et de tous les grands centres. On nous offrira cher alors pour nos belles terres, des gros prix que nous n'accepterons probablement pas.
Nous aussi aurons des granges spacieuses, du lard dans nos saloirs, des provisions dans nos hangars, notre bourse pas vide ; nous aurons des chevaux gras et luisants pour faire nos labours, charroyer nos marchandises, et aussi quelquefois pour nous promener.