‹ Notre patron: Alphonse DaudetChapitre 1 sur 6 · MON VOISIN · texte numérisé non relu

MON VOISIN

Ma tendresse pour Daudet est bien ancienne. Je vois encore Técolier provincial que j'étais quand un jour de Tan mit entre mes mains son Petit Chose, Ce n'est certes pas le meilleur livre de Daudet, pourtant cette histoire me bouleversa. Jamais je n'avais ainsi été pris aux entrailles, jamais je n'avais éprouvé pour un auteur cette reconnaissance que Ton garde toute la vie à ceux qui vous aident à vous décou-

vrir vous-même, à ceux qui donnent une forme à tout V t inexprimé »

que nous portons en nous. Je me fis donc le secret serment que, au jour de la liberté, je m'irais placer sur la route de ce deviheur d'âmes, pour la joie de lui crier mon admiration.

Les jours passent. Voici les études de collège finies, on se rend à Paris afin de suivre des cours. Il faut bien un prétexte, n'est-ce pas? pour venir battre le pavé de la grande ville, — et les parents ont mille fois raison de hausser les épaules quand vous leur déclarez tout net que vous allez à Paris « pour y faire de la littérature, »

En arrivant, je m'étais tout de suite informé de l'adresse d'Alphonse Daudet — il demeurait, en ce tempslà, avenue de l'Observatoire — et la première année passa dans des déménagements successifs qui, pro-

gressivement, me rapprochaient de sa maison. Je n'osais pas venir demeurer carrément à sa porte. Il me semblait que je n'en avais pas le droit, que cette hardiesse qu'il ignorait pourrait lui déplaire. Je me risquais à peine à lever les yeux en passant sous ses fenêtres.

Vous me comprendrez, vous qui avez aimé en secret de belles inconnues dont vous n'osiez approcher les balcons !

Il fallut une catastrophe pour me décider à révéler mon existence à ce « maître » que je m'étais choisi.

A la Sorbonne, dont je suivais les cours, tant bien que mal, entre les leçons qu'il fallait donner et les invraisemblables travaux dans lesquels un étudiant gagne sa vie, on nous avait annoncé qu'un des professeurs les plus illustres de la Faculté — je ne le nomme point pour ne pas lui faire de la peine, car

c'est un savant de mérite, malgré ses écarts de langue — nous corrigerait un « travail ». Nous pourrions par là nous rendre compte de la distance où nous étions respectivement des licences que chacun de nous poursuivait. Le sujet proposé était je ne sais plus quelle pensée de Pascal.

Je me mets à Tœuvre avec passion.

Je barbouille une centaine de pages, je griffonne, je déchire, je retape, je ne me lasse pas de lécher mon ours. Je l'apporte au savant professeur avec une sollicitude paternelle, la certitude d'avoir produit un chef-d'œuvre.

... Au bout d'un mois on nous convoque pour nous faire connaître les résultats du classement.

Au fond de mon cœur, je m'attendais à être loué avant les autres.

Pourtant le premier nom que le

maître prononce n'est pas le mien.

Je me dis :

— Ce n'est pas un homme de goût. C'est un malheur. Au moins m'aura-t-il placé le second?

Ni second, ni troisième.

Il m'avait gardé pour la bonne bouche.

Arrivé au quarante -cinquième travail, il s'arrêce et fort brutalement :

— J'ai encore reçu un manuscrit de M. Hugues Le Roux. Dans son cas il n'y a qu'à prendre des douches sur la tête.

Je sortis désespéré.

Les plus noires idées me hantaient la cervelle. Ah 1 si l'on savait combien, à de certaines heures, un mot peut faire de mal, on aurait toujours la triple serrure à ses lèvres!

Au bout de deux jours d'abattement, je pris un grand parti. Je

m'assis à ma table, et, d'une main que rémotion faisait trembler, j'écrivis :

tt A Monsieur Alphonse Daudet Monsieur,

Je suis le petit Chose.

Je n'ai pas d'ami pour me recommander à vous ; cependant vous êtes la seule personne qui me puissie:^ donner le conseil qui me manque.

La rage d'écrire me tient ^ et voilà que mes maîtres de Sorbonne viennent de me traiter de la façon la plus humiliante. Ils m'accusent de manquer de docilité. Ils affirment que je suis perdu par de mauvaises lectures. Je vous supplie donc de lire cette nouvelle que je vous envoie et de me dire si vous pense^ comme eux. Le plus grand service que vous me puissietjf rendre,, c'est la franchise sans nuances.

Alphonse Daudet. i3

J'ai dans tous les cas^ ce titre à votre bienveillance :

Je ne veux pas me tromper de voie.

Je portai ma lettre et mon manuscrit.

Je n'espérais guère de réponse.

— Il a dû tant de fois recevoir cette épître-là! me disais- je avec découragement.

Deux jours plus tard, la poste m'apportait une petite lettre d'une écriture fine, étrangement serrée, que je ne connaissais point.

Je l'ouvris le cœur battant.

C'était la réponse de Daudet.

Si je la publie ici, ce n'est point pour le plaisir d'exhiber mes « certiiicats», comme le général péruvien de Rabagas ; c'est seulement pour montrer la délicate bonté de cet artiste charmant, à qui des envieux

ont si injustement reproché la sérénité égoïste.

La nouvelle dont il s'agit ici a été publiée depuis sous le titre Ohé Mathieu, dans le recueil du Frère Lai\ c'était la véridique histoire d*un petit enfant bossu, que je rencontrais, chaque matin, en venant boire du lait dans une crémerie de la rue Vaugirard.

Voici ce billet :

22 Décembre 1882.

. Mon voisin.

J'ai lu votre nouvelle.

Elle n'est pas bonne. Et pourtant vous êtes un écrivain et vous sereijf un romancier.

Il n'y a pas dans votre histoire de bossu ce qui devrait y être y cestà'dire Vironie de la vie donnant au beau Capoulade, ce fils avorton^ né de ses vices, et l humiliation du grand drille devant cette loque

Alphonse Daudet. i5

Langue excellente par exemple^ ferme et simple, une entrée char^ mante, et des coins trouvés, comme l'exhibition du petit, au caféy sur le comptoir.

Vous re/erej votre nouvelle, mais trois fois plus longue, et quand nous en aurons causé.

Le dimanche matin, de neuf à on^e heures et demie, je suis che^ moi, Alphonse Daudet.

Jelus^ le sang au front, un nuage sur les yeux, et je le garde précieusement, je vous jure, ce petit billet tombé dans mon chagrm, qui un jour, m'a rendu l'espérance.

Je n'attendispas le dimanche. Dès le lendemain matin je sonnais à la porte.

Quelle émotion, mon Dieu 1 en entrant dans ce cabinet de travail I Rien que de m'en souvenir ma voix s'enroue.

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Daudet est d'une taille tout à fait moyenne; pourtant il me parut démesurément grand, tandis que, de haut, il plongeait sur moi, son monocle rivé, dans l'œil, sous Tem-' broussaillement des cheveux.

D'abord il me parla de ma « nouvelle », puis de ma vi«, de mes rêves.

Il touchait à tout cela d'une main infiniment délicate ; il vous donnait envie de s'ouvrir tout entier. J'ai compris ce jour-là pourquoi il avait reçu dans sa vie tant de confessions.

Je lui contai tout, les leçons à quarante sous, les traductions pour des journaux scientifiques , les écritures dans un bureau de nourrices, du côté de la rue Lacépède, les veillées dans les bibliothèques, la tristesse des besognes inutiles qui ne rapportaient même pas le pain...

Quand je le quittai, j'étais consolé et conquis pour toujours...

Alphonse Daudet. ij

Ceux qui ont approché Daudet connaissent TafFection particulière qu'il inspire : il y entre un juste sentiment des motifs si relevés delà tendresse qu'on lui porte, avec un peu de vertige physique.

Cette fascination s'exerce sur les simples comme sur les raffinés. J'ai connu à DaudetjTannée dernière, un affreux cocher de fiacre, un cocher de nuit, qui le menait quotidiennement à sa douche. Cet homme — pris un jour par pitié sur une station où personne ne voulait de lui — ne travaillait plus. Il venait, pendant des matinées entières , guetter l'heure irrégulière de la sortie de Daudet, à la porte de sa maison.

Dans son enthousiasme, dans le besoin passionné qu'il avait de devenir la c chose > de son grand homme, ce malheureux cocher avait peint deux « D > magnifiques sur ses portières ; il les avait gra-

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vés à rintérieur de sa voiture, sur les vitres !

Rapprochez de cette passion naïve le mot du vieux père Flaubert :

« Alphonse, on l'aime comme une maîtresse. »

Et vous aurez une juste idée du sentiment que j'indique.

On ne peut, si Ton n*a entendu causer Daudet dans Tintimité, se faire une idée de la séduction de sa parole. Il m'a conté un jour une petite histoire qui met en belle lumière ce don d'enchanteur qui est sien.

Il était encore presque enfant, et, avec son cousin Tartarin, il battait les cafés de je ne sais plus quelle petite ville du Midi. Ce jour-là, il avait imaginé de donner à ses camarades une représentation de gymnastique. Pour cela, il avait couché le colossal Tartarin par terre, au beau milieu du café, et, agile, tout

petit, il dansait la sarabande autour du géant, crachant dans ses- mains comme un hercule de foire et disant :

— Vous allez voir... je vais le saisir... je vais Tenlever...

— Prends garde au lustre ! cria avec épouvante une des dames de l'assistance.

Il n'aurait pas seulement pu soutenir le bras de Goliath, étendu sur le parquet.

Ce don merveilleux de faire croire ce qui lui plait a crû chez Daudet avec les années et le talent. Ceux qui lisent avec tant d'émotion les belles pages de ses livres, sans soupçonner Texistence d'un plaisir littéraire plus vif, ne savent pas quelle impression elles nous ont causée à nous autres, lorsqu'on nous les a contées, mimées par fragments, dans robsession,dans la fièvre, dans le grouillement du livre naissant.

Cest bien Toccasion de parodier le mot de l'autre : Si vous entendiez le charmeur lui-même...

Peut-être au moins, en découvrant ici un petit coin des délicatesses intimes de Daudet, aurai-je la joie de le faire chérir encore davantage par ses amis inconnus.

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