‹ Notre patron: Alphonse DaudetChapitre 2 sur 6 · UNE HISTOIRE FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE FANTASTIQUE

Au moment où je fis la connaissance de Daudet, il écrivait avec une émotion profonde la préface des mémoires de Gill. Et c'était, à ce . propos, un retour douloureux sur les années de jeunesse, sur ce bon temps de folles gaietés, d'heures perdues, d'amitiés chaleureuses, où chacun portait encore en soi le mystère de sa destinée.

Un souvenir poussant Tautre, les histoires succédaient aux histoires :

et tout vivait, le café Bobino avec

INotre patron.

ses grands hommes^ les camarades avec leurs intonations, leurs gestes et leurs tics...

Mais ce jour-là, — et c'était votre faute, pauvre Gilll — on songeait surtout aux amis disparus^ à ces premières tombes laissées en route, que Ton aperçoit, même de l'autre bout de la vie, toujours blanches, toujours fraîchement creusées.

Je ne sais si Alphonse Daudet donnera quelque jour une suite aux mémoires ébauchés de sa vie littéraire; en tous cas, ceux qui lui ont entendu conter, au hasard de Tapropos, les journées ardentes de sa jeunesse, garderont de ces exquises causeries un souvenir ensoleillé dont la chaleur ne saurait passer dans la grise banalité de la feuille imprimée, lue par des indifférents , aux heures vides.

Alphonse Daudet. a 3

Ceci est un conte de la vingtième année, du temps où l'auteur de Sapho habitait Itspayottesàt Meudon, et promenait fièrement dans les bois d'alentour un superbechapeau tyrolien à plumes d'aigle, qui faisait retourner les femmes et les gardes champêtres.

Ils étaient d'ailleurs trois autres « tyroliens » dans la petite bande :

Un s'appelait Jean du Boys ;

Un André Gill;

Quant au troisième compagnon, si j'ai oublié son nom, voici son histoire :

C'était un rejeton de race paysanne, un fort gars, déserteur de quelque séminaire tourangeau, attiré à Paris par la fascination de cette vie littéraire, qui, à dislance, dans le calme mortuaire des pro-

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vinces, fait fermenter toutes les cervelles où germe quelque levain d'indépendance et d'art.

Oh ! oui, réfractaire et déséquilibré celui-lù, et qui ne devait pas mener loin sa campagne I

Il était la proie d'un vice héréditaire, paysan, qui lui brûlait le sang et la moelle. Il aimait Tivresse froide, calculée, solitaire, — le têteà-tête, dans des bouges, avec le vin frelaté qui vous bâtonne les tempes et vous couche sous les tables.

Un jour, dans la honte d'un réveil plein de sanglots, seul avec Daudet, il lui avoua sa volonté détruite, la force terrible qui le poussait malgré lui au trou noir du suicide, où était tombé son père, où il savait bien qu'il irait — où, quelques mois après, il se jeta.

... Au bord d'une mare, après trois Jours de recherches, ses amis retrouvèrent son feutre tyrolien,

Alphonse Daudet. ib

son pauvre chapeau de folie, roulé sur le gazon.

Des années passent, le siège, la Commune,

Le temps est fini de la vie bohème, des heures gaspillées. Uarliste a un foyer, une compagne, un enfant.

Un soir, un de ces soirs du lendemain de la guerre où Ton restait blotti au coin du feu, l'oreille encore aux écoutes des obus qui ne grêlaient plus, la porte du salon s'ouvre avec violence, et un homme paraît, tout en noir, sans linge, les yeux égarés.

Cest Jean du Boys.

Il était coiffé de son vieux feutre, et, sous le bras, portait un volumineux manuscrit, un poème épique, la Revanche., où il mêlait toutes les histoires, tous les noms, Miltiade,

2b Notre patron

Napoléon, Jésus-Christ, Bismarck.

Assis en face de son ami, il lisait avec des gestes fous, des saccades de tête qui faisaient trembler sur le , mur Tombre ironique et disproportionnée de la plume d'aigle....

... Et lui aussi, quelques mois après, il fallut le conduire à la fosse, — mais après la halte du cabanon, l'horrible antichambre de la mort !

Et quelle mort ! Une agonie de bête enragée, crevant sur un tas de pierres dans une mare de sang et d'écume.

Je ne rappelle pas l'histoire de Gill. Daudet a écrit lui-même en tête des Vingt ans de Paris quelle frayeur le saisit à la nouvelle de sa folie.

« C'était, dit-il, le troisième que la démence me prenait ; je n'eus pas la force d'aller le voir, et, encore aujourd'hui, la plume me tombe des mains tandis que j'écris

cette préface pour tenir à mon pauvre camarade la promesse de notre dernière rencontre. »

Pendant Thiver 83, date où il écrivait VEvangéliste , Alphonse Daudet fit de fréquentes visites aux malades de la Salpêtrière. Il voulait étudier sur le vif des crises certains cas pathologiques analogues à rhypnotisme de son Eline Ebsen.

Un jour, après la visite, il était demeuré à déjeuner en compagnie dut docteur Charcot et de ses internes. Naturellement, pendant tout le repas, on causa des phénomènes nerveux, des enchaînements de bizarres coïncidences qui parfois ont une action terrible sur notre état mental. Chacun disait son mot, les faits qu'il avait observés, et finissait par l'aveu de ses propres hantises.

A son tour, Alphonse Daudet

conta rhistoire des trois chapeaux tyroliens qu'il avait vus successivement sur trois crânes de fous. Il expliqua qu'après la démence de Gill il avait éprouvé une minute de stupeur, subi une épouvante superstitieuse, plus forte que le bon sens, et jeté au feu le quatrième chapeau tyrolien, un pauvre feutre rouillé, inoffensif, gardé jusque-là dans un coin comme une relique de jeunesse.

— Je ressentais, dit-il, un désir irrésistible de m'en couvrir encore, et, en même temps, j'avais la conviction profonde que, s'il touchait mon front, c'en serait fait de ma raison comme de la leur.

On écoutait avec attention, sans sourire, tous ayant le souvenir de semblables obsessions, qui avaient conduit des cerveaux impressionnables à la monomanie, et, de là, à la folie.

Le repas était fini , on descendit pour fumer les cigares sous les galeries, dans le jardin de l'hôpital.

Et, comme on causait, tout en marchant, une voix fêlée de vieille coquette, une de ces voix minaudières qui semblent artificielles comme des vocalises de perroquet, interpella les promeneurs.

— Bonjour, madame Lureau, dit un interne en s'approchant d'une petite personne, sans âge, qui avait abandonné sa promenade et qui s'accoudait à la galerie pour voir passer les visiteurs. Me reconnaissezvous?

. — Parfaitement , répondit la vieille pensionnaire, et tous vos amis qui sont là. Mais voici un monsieur que je n'ai jamais vu...

Elle désignait Alphonse Daudet qui s'était rapproché pour l'examiner de près.

— Demandez-lui donc comment

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il me trouve avec mon chapeau tyrolien.

Et levant ses bras maigres, jusquelà cachés par la balustrade, elle fit voir un vieux feutre tout cabossé, qu'elle campa sur ses cheveux grisonnants; puis, les mains aux hanches, avec un mauvais rire de folie, elle répéta ces mots qui bourdonnaient encore dans sa pauvre cervelle vide :

— Mon petit chapeau tyrolien, monsieur, comment le trouvezvous?

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