‹ Notre patron: Alphonse DaudetChapitre 5 sur 6 · DAUDET ET LES ÉTRANGERS · texte numérisé non relu

DAUDET ET LES ÉTRANGERS

Dans ce temps de haines politiques, d'intérêts combattants, il y a au moins une supériorité que nous ne perdrons point : celle que nous assurent nos écrivains et nos artistes.

L'influence française voyage en caisses de librairie. On ne se contente pas de fêter les maîtres connus:

on veut des primeurs, on flaire les jeunes talents, on les attire, on les lance.

Mais l'écrivain préféré de ce grand public — le public du monde, — c'est peut-être Alphonse Daudet.

« Pour la seconde fois — écrivait-

il, il y a quatre ans, sur la couverture de son Numa Roumestan — les Latins ont Conquis la Gaule. »

Et tous, Latins d'Aix, de Toulouse, d'Espagne et d'Italie, ont acclamé en lui un des plus brillants cham^ pions de la revanche latine.

Les manifestations de cet enthousiasme exotique sont journalières, toujours éclatantes, parfois bizarres : témoin cet hidalgo qui, dernièrement, se forgeait une préface de toutes pièces, signait Alphonse Daudet, puis, le livre lancé, demandait le silence à son parrairi sans le savoir^ lui expliquant qu'il avait cédé à un mouvement trop violent d'admiration !

Dans le genre hispano-américain, il y a rhistoire des deux journalistes brésiliens, le reporteur du National et le traducteur du DiariOy faisant toutes les trois semaines cent lieues de mer

pour venir chercher au large, à bord du paquebot de Buenos-Ayres, la suite de YÉvangéliste alors pu* blié par le Figaro, Ces messieurs avaient eu simultanément l'idée de transporter une imprimerie avec eux, et, au milieu du tintamarre et des manœuvres d'arrivée, sur le pont du steamer, debout, le journal à la main, ils traduisaient à page ouverte, entourés de leurs protes respectifs, qui composaient à la voix dans une fièvre de concurrence.

L'Italie n'est pas en retard de prévenances.

Un grand journal de Rome, politique et quotidien, le Nabab, qui a déjà fêté plusieurs fois l'anniversaire de sa fondation, vient de mettre ses destinées sous le patronage de Madame Alphonse Daudet. Et c'a a été, à propos de la compagne d'un artiste aimé, un éloge chevaleresque de la femme française, un

portrait de a THenriette moderne, qui vit de la pensée artistique de son siècle, sans devenir une femme savante ». Précieux éloge sur vos lèvres, vieille Italie, grand'mère latine, qui nous console des caprices d'une autre Italie, tour à tour allemande ouanglaise, laquelle, pour le moment, déguise ses transtévécines en marionnettes Greenaway.

Cet accord de sympathies prouve une fois de plus qu'en dépit des brouilles de famille, les trois peuples ont mêmes aspirations, même génie. Ce qui est plus inattendu, c'est de trouver un enthousiasme égal chez les Germains, lesquels semblent moins prêts à jouir des délicatesses de l'analyse et de la langue d'Alphonse Daudet.

Voici pourtant qu'ont paru à Berlin deux volumes, cinq cents pages d'impression allemande nette et compacte, avec ce titre : Alphonse

Daudet^ sa vie et ses œuvres^ jusqu'au mois de janvier i883.

Cela a été publié chez A.-B. Auerbach, le frère du romancier, par un autre romancier très goûté en Allemagne, Adolf Gerstmann.

M. Gerstmann sait la nouveauté de sa tentative ; il n'a pas entrepris une compilation biographique; son livre a une portée plus haute ; il se proposait Fétu de littéraire de notre société impériale et républicaine, il voulait l'analyser à travers l'écrivain qui aurait le plus fidèlement suivi les mouvements de son évolution.

Ces considérations sont curieuses à lire ; l'étranger, n'est-ce pas comme une postérité contemporaine ?

La forme littéraire qui a le mieux réfléchi l'esprit français à la fin du XIX* siècle, c'est le roman rajeuni par le réalisme. Mais quel romancier choisir pour guide dans ce * voyage de découvertes?

Alphonse Daudet, 5i

Au point de vue des idées, Flaubert semble incomplet, déjà ancien.

Les de Concourt sont trop Parisiens, trop à part ; quant à Zola^ il en est resté à Tétude classique de types généraux : Cou peau, c'est ïlvrogne^ comme Harpagon c^est l'Avare ; malgré le groupement des observations particulières, les personnages de Zola demeurent trop généraux, épiques et abstraits.

Le vrai réaliste n'a pas de système, pas d'idée préconçue, de parti pris de hideur ou d'idéal; il s'attache à la particularité, à Yindividuel des physionomies, sans enlaidir ni flatter, « persuadé que tout ce qui est vrai a droit de cité dans Tart ».

A ce point de vue, « Alphonse Daudet est le prince du réalisme ».

Une fois en possession de son prototype, M. Gerstmann étudie minutieusement les influences qui l'ont façonné.

Et c'est là que commence le travail de bénédictin entrepris à grand renfort de loupes et de lunettes, avec une lenteur allemande, des précautions savantes et une plaisante rigueur de méthode. Diraiton pas qu'il s'agit d*une enquêté de concile pour une canonisation ?

Arbres généalogiques, densités des milieux, paysages de la petite enfance, premiers livres lus au collège derrière le couvercle du pupitre, vers barbouillés sur le dos d'un cahier d'école, tout a une importance dès qu'il s'agit de l'enfant célèbre.

On le prend à sa naissance, dans la fabrique de Nîmes, toute blanche de soleil, avec ses platanes penchés pardessus les murs etle bourdonnement de ses métiers. On le suit de conte en conte, de livre en livre, dans la réalité démêlée d'avec la fiction.

C'était le temps des parties de bateau sur le Rhône, de la chasse au

cancrelas dans la cuisine d'Annou, des larmes du frère Jacques et des indignations légitimistes de ce pauvre M. Vincent Daudet contre la Révolution, qui était cause de tout, même de sa goutte!

Puis c'est la j oie des premières œuvres imprimées, un roman, un grand roman, Léo et Chrétienne Fleury^ publié dans la Galette de Lyon ; les tristesses du pionnicat au collège d'Alais, enfin Tarrivée à Paris.

M. Gerstmann nous a conservé un portrait de ce temps, crayonné par Banville :

« Une tête superbe, réellement attrayante , un teint d'ambre , des yeux droits ouverts, doux comme de la soie, des lèvres pourpres, une chevelure exubérante, un ensemble qui, malgré sa grâce féminine, produit une impression décidément virile. »

Curieux aussi, ce jugement par

lequel M. Edouard Thierry salua l'apparition des Amoureuses :

« Alfred de Musset avait laissé deux plumes en mourant ; Octave Feuillet a pris la plume de la prose, Alphonse Daudet la plume des vers. »

Un chapitre est consacré à chacune des œuvres d'Alphonse Daudet et à la critique des milieux qu'il a peints :

Le monde artistique dans les Femmes d'artistes;

Les hommes du Midi dans Tartarin et dans Numa ;

La société industrielle dans Froment jeune;

Le second Empire dans le Nabab;

Le club et la « gomme » dans les Rois en exil;

Les sectaires dans VÉvangéliste ;

La guerre dans les Lettres à un absent^ et dans ces petits contes de la tranchée qui semblent avoir

été écrits entre deux coups de feu et séchés à la poudre.

« Quand Alphonse Daudet traçait ces esquisses, dit M. Gerstmann, l'armée était battue, le pays dévasté, et lui-même, marié de la veille, avait tout quitté pour courir au rempart.

Après cela, comment accuser soa patriotisme tragique ? Comment s*étonner qut son cœur ait été rempli d'amertume et qu'il ait fait chorus avec ceux qui n'ont vu dans les vainqueurs qu'une horde barbare abusant de son triomphe? »

Voilà qui est bien pensé.

Pourquoi faut-il que, trois lignes plus loin, le Prussien montre le bout de l'oreille?

Ces gens-là ont l'envahissante manie de vouloir s'annexer tout ce qui leur convient. Mais, comme ils ont d'ailleurs l'esprit logique, un grand amour de dissertation et de raisonnements biens con-

duits, ils mettent au service de leurs convoitises d'admirables syllogismes.

Celui par lequel M. Gerstmann cherche à annexer Daudet est sans doute un pur chef-d'œuvre.

Daudet et Dickens sont parente éloignés :

Or Dickens est un Saxon ;

Or lès Saxons et les Allemands sont cousins issus de Germains,

Tirez la conclusion vous même et ne vous hâtez point de sourire :

Ceci prouve qu'une seconde fois la Grèce a conquis son farouche vainqueur.

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