LA MUSIQUE
Pour peu que vous ayez lu d'un peu près ces vivantes descriptions qui sont un des charmes des livres de Daudet, vous avez certainement remarqué le rôle considérable qu'y joue la symphonie des bruits.
Vous savez à quelle délicatesse de perception s'aiguise Touïe des aveugles. Daudet, qui est myope — au point d'effacer ce qu'il écrit avec son nez, — a certainement dû être amené, lui aussi, à suppléer à l'infirmité de ses yeux par la culture de son oreille.
Il possède une ouïe de sauvage.
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De même que vous êtes capable de passer une journée, surune plage, à regarder rouler les vagues, lui demeure des heures assis dans cette belle forêt de Senard qu'il aime tant, à écouter les bruits des choses, le lent frôlement des verdures, le trot des lapins dans Therbe, }a fuite d'un écureuil, pendant des lieues, dans les hautes branches...
Faut-il dire, après cela, qu'il est passionné de musique ?
Il fait souvent venir chez lui les tziganes, et sous ce déluge de notes il est plaisant à voir. Inutile de chercher à causer. Il vous répond en fredonnant le chant des violons.
C'est rivresse d'un bon nageur qui fait une pleine eau et qui a bien envie de répondre t zut » aux fâcheux restés sur le rivage qui crient :
— Vous allez trop loin I
Wagner avait lu Daudet avec piété, et, lui, le musicien, il avait
bien entendu cette rumeur qui chante dans tous les paysages du romancier; aussi professait-il pour Daudet une tendresse toute particulière.
Je me souviens d'avoir un jour entendu M. Fourcaud, de retour de Bayreuth, dire à Alphonse Daudet :
— Vous savez que Wagner a votre portrait sur sa table. Et, bien que vous ne soyez pas de la confrérie des musiciens, il vous fait Thonneur de tenir à votre suffrage.
Il m'a demandé, une des dernières fois que je Tai vu : « Est-ce que Daudet m'aime ? »
Je suis en état de vous répondre, ô Wagner, et si, dans les Champs- Elysées que vous habitez, ce souci inquiète encore vos mânes, soyez rassuré : Daudet m'a dit sa pensée là-dessus, un beau soir de Tannée dernière, à la sortie de la première et unique représentation du Lohen-
grin, — journée mémorable où les mitrons français ont fait preuve d'un si surprenant patriotisme.
— Je demande, me dit donc ce soir-là Alphonse Daudet, à distinguer le Wagner musicien du Wagner librettiste.
Le librettiste lasse, use notre patience latine qui ne veut connaître de toutes choses que des résumés.
On sent que ce libretto a été écrit pour des gens habitués à Tennui, qui Taiment, qui s'y bercent, — pour ces causeurs à phrases monumentales, terminées par une particule, qui fait retomber le couvercle de la chope de bière. Ici, Tâme dissertante de TAUemagne se résume pour nous dans un personnage que nous n'oublierons plus, un affreux c raseur» qui s'appelle Henri TOiseleur, qui redit toutes les choses que les autres ont déjà dites, qui répète au spectateur ce que le spectateur a
déjà appris de sa propre bouche, une espèce de Polonius moins comique , aussi grotesque que Tautre. Et cette lenteur constitutionnelle des personnages glace même les duos d'amour. Ils se traînent dans des engourdissements de morphine. On voit bien qu'on est au pays des éternelles fiançailles ; les amoureux de chez nous vont plus vite en besogne ; ils ont, et le spectateur de leur tendresse a aussi bien qu'eux, — comment dire ? — plus d'impatience du dénouement.
Cela dit du librettiste, je trouve le musicien au-dessus de tout.
Vous êtes là, assis dans votre fau.
teuil, baigné de ce brouillard allemand, et tout d'un coup, dans l'orchestre, la vague prodigieuse, lalame de fond se lève, qui vous prend, qui vous roule, qui vous emporte où elle veut, sans résistance possible, avec
cent mille pieds de musique audessus de la tête. Quelles phrases voulez-vous faire chanter à cette voix d'élément? Jamais je n'ai si bien senti que la musique est un langage inarticulé. Les seules paroles que Ton pourrait faire clamer par cette bouche d'ombre, ce feraient des mots sans suite, étiquettes de situation ou de sentiments, comme <( mer,., larmes,.. deuiL ,. guerre ! •
Surtout guerre l
Dans ce tapage des cuivres guerriers, moi Latin, j'ai vu surgir le Saxon terrible, au casque jamais défqbléy le religieux adorateur de l'Empereur et de l'Epée, et dans les rythmes des mesures, dans les profondes sonorités des instruments à cordes, j'ai entendu le pas lourd des masses de guerriers en marche, le ban, Tarrière-ban des landwehrs et des landsturms...
Oui^ dans tous les opéras de
Wagner, c'est la guerre, les cris, la vie du camp, les fanfares de trompettes.
Je les ai reconnues, ces sonneries du Lohengrin, pour les avoir entendues autrefois, des bois de Champrosay, quand nous et eux nous étions à portée de fusil. Elles sonnaient, claires dans le lointain, le soir, avec des notes stridentes d'engoulevent, qui, dans les taillis, faisaient taire nos rossignols...
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