‹ Notre pauvre amourChapitre 2 sur 7 · M'AIMES-TU · texte numérisé non relu

M'AIMES-TU

Elle ne cessait pas de le regarder. Mais lui, que regardait-il dans le miroir? Il n'était pas fat. Il était trop beau pour être fat. D'ailleurs, la faible lumière qui éclairait la chambre laissait la psyché dans l'ombre. Que faisait-il, assis de travers sur cette petite chaise, le menton dans les mains?

D'habitude, il ne la laissait pas attendre. Même, ce n'était pas elle qui attendait.

Oh! il n'attendait pas beaucoup, elle le rejoignait vite, ils avaient tant de hâte ! Et c'était naturel, il la quittait de bonne heure. Evidemment, ce soir, ce n'était pas la même chose : toute la nuit, ils avaient toute leur nuit, pour la première fois. Comme ils avaient pensé souvent à ce que serait cette nuit-là ! Ils en avaient parlé pendant si longtemps ! La semaine dernière, aux moments terribles du drame, quand il hésitait et qu'elle souffrait de ses hésitations, elle se disait: « S'il me reste, nous aurons cette nuit-là. » Et maintenant elle attendait dans la chambre, qui serait désormais leur chambre, et dans laquelle, seul, le lit recevait les rayons qui glissaient entre les pétales de l'abat-jour, le grand lit : il y avait des amours sculptés dans le bois et une belle dentelle sur une soie rose, il y avait ses cheveux qu'elle ca-

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erssait, ses cheveux si blonds qu'ils semblaient garder de la lumière; il y avait son épaule qui touchait sa joue, son bras magnifique, tout son corps qui attendait.

— Tu ne viens pas ?

Alors, parce qu'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait plus loin que le miroir, et parce qu'il y renonçait, il vint près d'elle. Mais quand il se fut étendu à son côté, et quand elle s'approcha, lentement, avec précaution, pour goûter mieux le bonheur de se blottir et d'être câlinée, elle dit, surprise :

— Gomme tu as froid !

Et tandis qu'elle prenait entre ses mains les doigts vraiment glacés, elle rejetait un peu la tête en arrière, et, levant les yeux, elle l'épiait.

Elle vit sur sa figure une expression grave, sur tout ce visage qu'elle adorait,

une expression fermée, et le regard fuyait. Mais, au coin de l'œil, près du nez, l'ombre était la même que toujours, et dans cette ombre elle aimait à poser les lèvres, elle faisait ses lèvres serrées pour les y poser; c'était une caresse chaste, c'était sa meilleure volupté.

11 se taisait. Elle ne comprenait pas pourquoi. Elle se haussa sur le coude et elle avança ses lèvres vers cette ombre d'où fuyait le regard :

— Dis-moi que tu m'aimes 1

Il l'enveloppa de son bras et la pressa contre lui ; mais, au même instant, il détournait la tête.

Il entendait un bruit de vagues sur la proue d'un navire et le vent sur la mer. Ah ! quelle bourrasque soufflait quand le navire était parti du Havre ! 11 avait supplié Marie, il lui avait dit :

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« C'est une tempête, ne partez pas ! Vous aurez un autre bateau dans quelques jours... Je vous en conjure, ne partez pas ! »

11 espérait gagner du temps et, aussi, il avait peur pour elle. Il ne pouvait se familiariser avec l'idée qu'il n'avait plus le droit de la protéger. C'était sa femme, malgré tout, oui, malgré tout: il l'avait trompée^ il l'avait offensée puisqu'il s'était laissé prendre. Ils seraient séparés par la loi, ce n'était pas douteux : la procédure du divorce commençait. Mais c'était sa femme, et elle s'en allait vers cet horizon tout noir, vers ces gros nuages, vers ces rafales qui hurlaient... Dès que le navire avait franchi la passe, une lame énorme avait déferlé sur la proue, et il entendait le bruit de cette vague.

— M'aimes-tu?

s NOTRE PAUVRE AMOUR

Une si petite voix dans la tempête ! Gomment aurait-elle pu l'atteindre?...

Le grand vaisseau avançait sur Tocéan.

Où était-il ? Quand un être que l'on aime fait un voyage à travers les continents, on peut imaginer la succession des décors, et, quand on les imagine, il semble qu'on le retrouve. Mais Marie s'en était allée sur la mer, et, pour l'imaginer, il n'avait que le décor du navire, les bastingages oii les toiles étaient tendues contre les embruns, le pont où tant de personnes se disaient « au revoir! », où il lui avait dit « adieu! », l'escalier des cabines où il l'avait suivie, où il avait cru, parce qu'elle se hâtait, parce qu'elle respirait vite, où il avait cru qu'elle était émue et qu'elle lui pardonnerait, et qu'elle renoncerait, à la dernière minute, et la cabine où il l'avait adjurée d'avoir de la patience, quelques jours de patience, de

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