‹ Notre pauvre amourChapitre 3 sur 7 · M AIMES-TU · texte numérisé non relu

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rester, de lui donner le temps de rompre, où il avait promis de rompre, si on lui en laissait le temps. Marie s'était éloignée, et, très pâle, ne cachant pas son trouble, elle avait répondu :

« Je vous pardonnerai, si vous partez maintenant avec moi. Si vous ne partez pas, c'est fini. »

Et il n'était pas parti. Il n'avait pas eu le courage.

— M'aimes-tu?

Elle tenait encore entre ses mains les doigts glacés, elle murmurait à son oreille, elle était contre sa poitrine, elle s'allongeait contre lui, elle soupçonnait bien qu'il pensait à l'autre! C'était pour cela qu'il avait froid, parce qu'il pensait à cette cruelle, à cette méchante ; et elle voulait le réchauffer, elle avait pitié de lui, elle

voulait qu'il oubliât; mais elle souffrait, elle aussi, et elle voulait être rassurée :

— M'aimes-tu?

Il n'était pas parti. Elle était toute seule sur l'océan. Jamais plus il n'aurait de ses nouvelles : la seule parente qu'elle eût en France avait refusé de le recevoir, et, quand elle serait à New-York, Marie ne lui écrirait pas. Il la connaissait, elle était cruelle. Elle avait raison. Elle avait raison de le mépriser. Puisqu'il fallait faire souffrir Tune des deux, ce n'était pas elle qu'il fallait choisir.

Elle était sa femme. Pendant dix années, elle l'avait aimé. Elle n'était pas voluptueuse: elle se défendait contre la volupté; mais, quand elle était vaincue, ah ! quand elle était vaincue... Pourquoi s'était-il Jassé de la conquérir? Quand elle était

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vaincue, elle avait une manière de se donner dont il ne pouvait se souvenir, maintenant qu'il savait qu'elle ne se donnerait plus, sans être pris par le froid d'un regret mortel.

L'autre, pauvre femme! toujours tendre, toujours prête, trop amoureuse I II avait eu pitié d'elle parce qu'elle n'avait pas de défense. C'était à cause de cela qu'elle était dans ses bras, et elle voulait encore qu'il l'aimât.

— M'aimes-tu?

Il la pressait contre son épaule, mais il ne lui répondait point. Et, peu à peu, se formait en lui la certitude qu'il ne l'aimait plus, cependant que le désir, qu'il ne s'était pas avoué, tout le jour, montait, atteignait sa conscience, s'en emparait, le dominait, le désir de prendre ce bateau que Marie

aurait pu prendre si elle avait eu peur de la tempête, ce bateau qui partait du Havre dans quatrejours, — ledésir de rejoindre Marie. Quand il l'aurait rejointe, il lui dirait :

« Tu vois! je suis parti. Je t'avais demandé d'avoir de la patience, de me donner quelques jours. Quatre jours, c'est peu ! J'ai rompu. Je l'ai laissée dans les larmes, j'ai été violent, dur. Ta rivale est humiliée. Je te l'ai sacrifiée ! Je t'aime. Reprends-moi ! »

Et, comme elle était orgueilleuse, elle lui pardonnerait, il en était sûr, elle lui pardonnerait.

Il n'hésitait plus : il ferait cela ! il ferait cela, parce que, de s'y être brusquement décidé le remplissait d'une joie chaude, pareille à la joie des fiançailles.

Il irait à travers l'océan la conquérir ! Rien ne lui était impossible , puisqu'il

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l'aimait! H était libéré de ses doutes, il était redevenu lui-même.

— M'aimes-tu?

Elle le suppliait. Il se tourna vers elle. Entre ses lèvres, il enferma la bouche obstinée et lui donna un baiser de conquérant. H la serra de toute sa force, il l'écrasa. El alors, dans un râle :

— Ah! dit-elle. Ah!... Maintenant, je sais... je sens que tu m'aimes !

Elle caressait les mains qui l'avaient menacée, et elle contemplait son amant.

La jalousie dévastait le brutal visage. Ce n'était pas la jalousie vulgaire, qui ronge l'amour, c'était l'angoisse du passé...

Tous, nous avons dit : « Que ne l'ai-je connue autrefois?... » Mais celui qui souffre vraiment de ce regret, celui que ce rei ret déchire, s'empare de l'âme de sa maîtresse Il l'enveloppe d'une atmosphère étrange.

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Ce passé qui le torture, elle le prend en haine. Pour roublier, elle détruit sa mémoire, elle se détruit elle-même, elle se nie, elle s'imagine différente, elle devient nouvelle. Ainsi Valentine en face de son amant... Et soudain ce cœur, qui avait pourtant de l'expérience, se sentit capable d'héroïsme. Elle pensa : « Je Taimerai jusqu'à la tombe ! » Et elle s'écria, d'une voix jeune et fière :

— Si je quitte tout pour fuir avec toi, croiras-tu encore ces méchants ?

Il ne pouvait plus ne pas les croire.

Ceux qu'elle nommait « ces méchants », les envieux et les oisifs, lui avaient indiqué des dates et des faits précis. Il savait qu'avant de le rencontrer, Valentine avait souvent cherché le bonheur, et ce n'était pas de ce terne mari, dont elle lui offrait le sacrifice, qu'il était jaloux. Il accusait

en lui-même ce mari de sottise ou de complaisance. Il ne voyait pas en ce pauvre homme un rival. 11 le dédaignait. Cependant il songea : « Elle me donne ce qu'elle n'a donné à nul autre... » Et parce qu'il appartenait à celle race d'êtres inquiets que la vanité dirige, il accepta que Valentine se perdît pour lui.

Donc, ce soir-là, quand M. Breton, après avoir mis sur le front de sa femme un lent baiser, rentra dans son cabinet de travail, Valentine se hâta vers sa chambre. Elle avait décidé de partir cette nuit. Il lui fallait profiter de son courage. A vrai dire, elle aurait pu ne pas revenir chez elle. Mais elle s'était souvenue qu'elle avait des lettres à brûler, beaucoup de lettres, les lettres de ses anciens amoureux, toutes les lettres qu'elle avaitreçues depuis dix ans et qu'elle gardait, parce qu'elle n'osait pas y toucher.

Non, elle n'osait pas !... Parfois elle s'arrêtait devant le secrétaire où elles étaient enfermées, et elle frissonnait. Elle avait le vertige de toutes ces chutes, de toutes ces envolées inutiles. Et de nouveau, cette nuit-là, elle hésita... Au lieu d'ouvrir le secrétaire, elle jetait autour d'elle des regards furtifs. Les miroirs lui montrèrent son image. Elle la détesta. Pourtant elle était belle, très belle, mais sa beauté lui semblait en harmonie avec son existence passée : une beauté dangereuse, une beauté qui n'inspirait pas confiance. Elle aurait voulu changer de corps, comme elle allait changer de vie. Il y avait en elle un grand désir de pureté, de fidélité, de calme et de repos.

Elle ne resta pas longtemps en face des miroirs. Elle alla chercher une valise qu'elle posa au milieu de la chambre. Elle

y pla(^*a ses bijoux, ses farcis et son parrum, et, lorsqu'elle eut achevé ce frivole emballage, commença de se dévêtir. Il lui fallait mettre une robe de voyage. Ne devaient-ils pas, dès demain, quitter Paris ? Où iraient-ils?... Elle rêvait d'une petite maison et d'un petit jardin que remplirait le soleil... Elle se hâtait. Dans un quart d'heure, elle descendrait, elle trouverait Pierre devant la porte, il l'entraînerait, et peut être alors, quand tout serait brisé derrière elle, quand elle n'aurait plus d'espoir de retour, quand son amant serait toute sa vie et son unique affection, peut-être se sentirait-elle enfin attachée... Depuis si longtemps, elle cherchait l'immense amour, celui dont on ne revient pas.

Quand elle fut dévêtue, elle eut froid et s'approcha du feu. Ce mouvement lui rappela les lettres oubliées. Elle ouvrit le

secrétaire, fit jouer le ressort du tiroir caché, elle saisit au hasard les feuilles et en jeta une poignée sur les bûches. Le papier brûle lentement. Elle tisonna. Elle reconnaissait les écritures. Des fantômes l'entourèrent... Pour aller plus vite, elle renversa le tiroir sur le tapis, près de la cheminée, et elle s'assit au milieu des billets d'amour. Elle les maniait avec rage, elle lisait des phrases, elle se souvenait... Elle voyait des figures, elle sentait des baisers... Comment avait-elle pu?...

Tous ces mensonges ! Comment, comment avait-elle pu?... Pourquoi avait-elle épousé un homme qu'elle n'aimait pas?... Oh ! c'était un honnête homme, un homme parfaitement bon et qui avait un caractère droit, de la vertu et de la noblesse. Il n'avait pas su la conquérir !... Que ne l'avait-il du moins enfermée?... Il n'avait

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