LES DÉLIVRÉES I
durs, les lèvres se serrer, une ride immobile barrait les fronts, les regards allaient loin, les paupières ne battaient plus, les yeux n'avaient plus de larmes ; mais dans les gestes et les démarches, il y avait quelque chose d'inhumain qui me glaça.
Etait-ce l'ouvrage des démons qui reprenaient possession de leurs victimes?...
Êtes-vous sûrs que les démons n'existent pas?
Le jour que nous portâmes mon ami au cimetière, j'ai rencontré de nouveau ces femmes, et j'ai compris à quel spectacle Batchano m'avait convié. Elles étaient délivrées.
Sous le masque d'une tristesse décente, j'aperçus la fièvre des vices retrouvés, la joie des jeunes amours. Ce n'étaient plus des créatures anxieuses. Le démon satisfait faisait briller le sang sur leurs joues.
Il y eut bien quelques crises de nerfs à l'église, retour olîensif d'une volonté qui mourait dans ces âmes si longtemps asservies. Mais plus tard, quand la terre bruyante fut tombée sur le cercueil, j'ai suivi les malades du docteur Batchano.
Elles allaient vers la ville, libres, les yeux étincelants,en extase... Et je me suis souvenu delà phrase de mon ami : «Pauvre humanité qui n'ose pas jouir à sa guise, tant qu'elle peut et comme elle peut, et vite, vite!... » Alors, sur le seuil du cimetière, j'ai murmuré moi aussi :
— Je ne sais plus.
Mais il ne faut pas que vous cherchiez la morale de ce récit. J'ai vu ces choses et je vous les ai racontées, voilà toutl
Elle se pencha sur la barre de la fenêtre, tant qu'elle put, pour voir plus longtemps la voiture qui les emmenait; et, quand la voiture fut au bout de la grande allée et déjà dans le village :
— Adieu î Adieu ! cria-t-elle, comme si sa voix devait encore les rejoindre.
Puis elle se redressa, et, par habitude, leva les yeux vers le ciel, ainsi qu'elle faisait, aimant la prière, chaque fois qu'elle
était très émue. Mais elle ne pria pas. La nuit et le beau ciel étaient vides, et tout maintenant semblait inutile.
Elle regardait la campagne qui descendait vers le fleuve. La lune était cachée, mais sa lumière difl'use éclairait le contour des collines, le petit chemin que bordent les peupliers maigres, le bois qu'une prairie sépare de la forêt, tous les décors de toutes les promenades de jadis.
Que Julien était charmant, quand il oubliait que son amie était presque une vieille dame, quand il parlait devant elle de son lointain avenir, de ses projets, de son ambition, et davantage quand il se laissait aller, quand il disait qu'il était heureux de vivre ! Gomme il était jeune I
Mme Rozel soupira. Elle pensait :
<t Plus jamais... »
Sans doute, il reviendrait, après le
voyage de noces, avec sa femme ! Mme Hozel était très satisfaite, très contente de ce mariage. Si les Duquesne avaient donné leur fille à Julien, n'était-ce pas parce qu'on chuchotait que Julien serait l'héritier de Mme Rozel ? Et on ne se trompait point.
Des souvenirs! Mme Rozel n'aurait plus que cela.
Julien avait seize ans lorsque sa mère était morte. Le père, un voisin de campagne, était un homme indifférent. Mme Rozel avait eu pilié. Ah ! Julien était charmant... Il méritait le bonheur. Mme Rozel souhaita que Marguerite fût digne de lui, et de nouveau elle soupira, un soupir d'inquiétude.
« Est-ce qu'on sait? La vie est si mauvaise ! n
Dans la plaine, les feux d'un train tout
h coup parurent. Alors Mme Rozel se détourna et rentra dans la chambre. Cela lui faisait trop de peine... Elle se gourmanda d'être sentimentale à ce point.
(( Sa pauvre mère !... »
Elle songeait au chagrin des mères qui voient partir leurs enfants pour une vie nouvelle. N'^iait-elle pas un peu la mère de Julien ? Oui, elle avait eu des sentiments maternels. Quand elle avait commencé à s'occuper de lui, elle avait presque quarante ans, et elle avait eu tous les soucis et toutes les joies d'une mère.
Mme Rozol joignit les mains et remercia Dieu, qui avait corrigé la destinée. Mme Rozel était dévote. Elle avait souffert beaucoup et elle se souvenait de ses souffrances. Elle se rappela son départ d'autrefois : elle aussi s'en était allée, avec un inconnu, vers l'avenir; et, si ie
LA VICILLE DAME 169
voyage avait clé court, il avait suffi pour lui donner à jamais le besoin du repos. Oii! ce voyage de noces, cette incapacité d'aimer qu'elle s'était trouvée, cette répulsion, et ce dégoût, ce dégoût que la mort avait rendu éternel, la prompte mort d'un mari qu elle n'avait pas pu regretter!
C'était cela, n'est-ce pas? C'était cette image du passé, que les fiançailles de Julien avaient évoquée, qui avait mis une sorte de gêne entre elle et les jeunes gens; c'était à cause de cela qu'elle s'était éloignée d'eux pendant leurs fiançailles.
Dans la chambre, — une chambre très simple, très nue, en dépit des meubles sévères, — Mme Rozel est un peu agitée. C'est une femme de petite taille. Sa robe noire, qui a de l'ampleur, porte autour du
décolleté discret une guirlande de fleurettes et des dentelles gracieuses. Sous l'étofl'e aux plis marqués, le corps est fluet. Une mèche blanche, sur le front, fait paraître plus sombres les autres cheveux, et pourtant ils grisonnent. Les épaules et le cou sont délicats, les traits du visage ont de la finesse, la bouche a l'habitude de sourire, et cependant cette figure est mélancolique. Pourquoi ? Estce à cause des yeux, dont la tendresse est si résignée?
Mme Rozel dégrafe sa robe. Ce n'est pas facile. Mais jamais elle n'appelle sa femme de chambre. Elle est très réservée, et elle évite de se déshabiller devant la glace
Le lit est dans une alcôve, que protègent des rideaux de mousseline. En face de l'alcôve, une vaste armoire normande paraît soutenir le plafond. La porte ©n est
entr'ouverte. Mme Rozel Touvre, et la voici qui se hausse sur la pointe des pieds, devant les rayons chargés de richesses.
Mais ses tendres yeux se lèvent vers la dernière planche. Là-haut, ce sont des rubans roses qui nouent des piles de lingerie précieuse. 11 y a bien longtemps que Mme Rozel ne les a pas regardées. Ce sont cadeaux de son mari, et qui l'offensèrent. Jamais elle ne se sentit à l'aise dans ses chemises trop légères et ses jupons à entre-deux. Sitôt qu'elle fut veuve, elle les délaissa. Il en était même qu'elle n'avait jamais portés. Un instant, elle avait pensé à les donner à la fiancée de Julien, mais elle s'était dit que ce serait lui faire injure que de lui supposer moins de pudeur qu'elle n'en avait elle-même, et, par délicatesse, elle ne s'était pas occupée du trousseau.
16& NOTRE PAUVRE AMOUK
Encore un train qui passe dans la plaine...
Mme Rozel écoute le bruit qui se perd, et sa pensée imagine le couple dans le wagon, là-bas, très loin, déjà.
« Sont-ils heureux? »
Vers le lit, iMme Rozel marche à petits pas. Elle hésite. Fermera-t-elle la fenêtre? La nuit est tiède et le parfum des tilleuls si doux! Il faut souffler la lampe. Près de l'alcôve, il ne reste que la veilleuse. Entre les draps, Mme Rozel se glisse.
Ils sont seuls dans le wagon, elle espère qu'ils sont seuls, les pauvres petits. Gomme Marguerite était amoureuse ! A l'église, elle ne quittaitpas Julien des yeux, et lui, plus maître de son regard, il n'était plus cet enfant joyeux qui se promenait auprès de la vieille amie, sur le chemin que bordent les peupliers.
LA VIKILLE DAME 163
Mme Rozel s'est étendue ainsi qu'elle a coutume, l'épaule droite repose sur l'oreiller, le bras soutient la joue, dans le pli du coude, le visage cherche la place où il sait dormir.
Dormir ?... Impossible ! Oh 1 le triste voyage! Si elle avait su! Non, elle ne se serait pas mariée. Elle aurait attendu. Elle ne l'aimait pas puisque ses baisers lui ont fait horreur. Si elle l'avait aimé ! . . . Mais était-elle capable d'aimer? N'était-ce que par sa faute que toute sa vie avait été manquée ?
Voyons ! il faut dormir !
Il y a vingt-cinq ans de cela, et elle n'y a plus pensé depuis des années. Elle ne va pas regretter maintenant... 11 y a d'autres joies, les joies de la tendresse et du dévouement, les vraies joies, celles qu'elle Bouhaite à ses enfants, car ils sont ses
enfants, tous les deux, elle au?si, cette jeune fille, avec laquelle elle se reproche de n'avoir pas été assez affectueuse. Elle se reproche d'avoir eu des mouvements d'humeur à son égard, d'avoir été impatiente quand Marguerite la privait de Julien. Et Mme Rozel fait un examen de conscience : est-ce que, vraiment, elle aime Marguerite?
Elle regarde dans le vide, et elle voit la femme de Julien, et Julien qui se penche vers sa femme. Il est câlin, un peu timide, et Mme Rozel se souvient de la beauté de sa voix, quand il lui récitait des vers d'amour. Elle l'entend. Et elle souffre.
D'abord elle n'aperçoit pas les raisons de cette douleur. Elle a mal. Il lui semble que ses pensées lui échappent, et cela lui fait mal de les retenir. Elle sent une idée mauvaise qui veut naître, et elle lutte si
:ort que, peu à peu, l'idée devient précise.
Elle est jalouse, jalouse du bonheur de ses enfants, jalouse du bonheur qu'on lui a ^^olé, de ce bonheur qu'elle comprend pour la première fois.
Elle lutte encore. Elle lutte en vain.
Elle est jalouse de Marguerite. Elle ne Veut pas qu'il l'aime. Marguerite le lui a pris et c'est injuste : elle l'aimait tellement ! Elle essaie de se purifier en se rappelant ce qu'il était quand elle l'a connu, mais elle ne se rappelle rien qui ne soit déformé par ce qu'elle imagine. Et l'amère, la puissante, la féconde jalousie s'empare de cette femme et lui donne une âme nouvelle ; et si Mme Rozel souffre, — et comme elle souffre ! — elle éprouve maintenant une volupté qu'elle n'a jamais éprouvée. Elle se sent vivre ardemment,
pans cette nuit tiède, sous le parfum dés tilleuls, plus ardemment qu'aux jours de sa froide jeunesse.
Hélas ! cela dure peu. Bientôt, dans l'alcôve que protègent les rideaux de mousseline, la joue contre le bras, le visage au pli du coude, Mme Rozel pleure silencieusement, pleure, jusqu'à ce qu'elle s'endorme.
— Ah ! mon pauvre amant!... Tu verras, tu verras 1
Elle regardait devant elle, comme si elle avait vraiment peur.
Mais il haussait les épaules, il avait une telle santé qu'il ne croyait pas aux maladies de ceux qu'il aimait.
— Ton cœur, chérie ? 11 n'a rien du tout, ton cœur !
Pourtant, lorsqu'il l'avait opérée, elle
1«8 NOTRt: PAUVRE AMOUR
avait mal supporté le chloroforme. Elle avait, sans doute, le cœur délicat, mais Francis ne l'auscultait pas. Si Germaine avait eu le cœur atteint, cela aurait gâté leur plaisir, et Francis se disait, d'autre part, qu'on ne guérit pas un cœur atteint.
il prenait sa maîtresse dans ses bras, il la berçait comme une petite fille :
— Je suis là ! Si tu étais en danger, je le saurais !
Et il avait une si parfaite confiance en leur destinée heureuse, que Germaine se rassurait, près de lui. Depuis un mois, elle lui offrait plus de rendez-vous qu'il n'en pouvait accepter.
A cause d'elle, cependant, il négligeait sa clinique et ses affaires, car il aimait cette jeune femme, comme un homme qui, de vingt à trente ans, n'a fait que passer des examens et se présenter à des con-
cours. Elle avait été sa première cliente sérieuse. Son mari était un financier, et Francis l'avait soignée par hasard, un jour que le professeur Narbonne était absent et qu'il fallait opérer Germaine tout de suite. Oh ! une opération facile ! Elle avait réussi, on avait eu de la reconnaissance. Le mari était très laid, Germaine très jolie, Francis très seul, il était devenu amoureux.
Cela durait plus qu'il n'avait espéré. Il s'attachait. Il le sentait à la crainte qu'il avait de lui faire de la peine, lui qui était brutal, qui s'en vantait, qui cultivait même sa brutalité, car être brutal, disait-il, c'est une bonne défense contre cette chienne de vie. Au fond, la vie lui était douce.
Ce matin-là, surtout.
Il avait dû faire baisser les stores de son cabinet de toilette, pour tamiser la lu-
mière du soleil, et c'était au mois d'avril, après des semaines de pluie.
Francis s'habillait. Il avait dormi à merveille. Quand il serait prêt, il irait à l'hôpital. De belles opérations l'y allendaient. Il en ferait deux, peut-être trois. Il s'arrangerait pour être libre h midi, et il rejoindrait Germaine dans les jardins du Trocadéro.
Elle lui avait demandé, la veille :
— Si le temps se remet, comme il en a l'air, veux-tu que nous déjeunions, demain, à Billancourt ? Mon mari va en province.
Francis avait accepté, sans enthousiasme. Il aurait préféré l'avoir chez lui, l'imprévu ne lui plaisait pas. Germaine était une grisette passionnée, il l'aurait souhaitée plus bourgeoise; elle était follement passionnée, il avait cédé.
Après tout, ce serait fort agréable. Les bords de la Seine sont gais, au printemps. Puis, un peu de repos, un peu de désir... l^ille ne se laissait plus désirer. Les idées de mort, qui la hantaient, rendaient plus vive la lièvre qu'elle avait toujours eue et qui. parfois, éloignait Francis, ce gros garçon bien portant. Par exemple, hier, ce n'avait été que phrases désespérées et brûlantes, exigences, et, si les phrases l'avaient agacé, les exigences lui avaient donné de l'inquiétude, car enlin, puisque Germaine avait le cœur délicat, n'était-il pas dangereux de tant l'aimer ?
On serait sages, à Billancourt. Il se le promit, et il se préparait à quitter l'appartement, lorsqu'on sonna à la porte.
— Ne recevez personne ! cria-t-il au valet de chambre.
Mais c'était M. Vernal, le mari de Ger-
maine, et Francis, un peu effrayé par cette visite inattendue, le fit entrer dans son bureau.
— Qu'y a-t-il, cher ami ?
M. Vernal avait de la timidité, quand il ne parlait pas d'argent. Il s'était enrichi très vite, il en avait presque honte, et respectait la science. Devant le médecin, il gardait une pose humble, et, comme il était de taille médiocre, Francis voyait un crâne pointu, entre des mèches de cheveux mal coiffés.
— Asseyez- vous. Madame Vernal n'est pas souffrante?
— Non... C'est-à-dire... Pardonnez-moi de vous déranger, docteur. J'ai passé une nuit abominable !
Il ne devait pas mentir. Il avait les paupières rouges et gonflées.
— Nous avons passé une nuit abomi-
nable ! reprit-il. Mais, d'abord, jurez-moi que vous ne répéterez pas à Germaine... Il ne faut pas qu'elle sache que je suis venu ! Vous me jurez de ne rien lui dire ?
— Mais oui ! protesta Francis. Et, souriant à faux : Le secret professionnel...
— Vous comprenez, interrompit M. Vernal, elle est tellement sensible ! Si nous l'effrayons... D'ailleurs, je suis sûr que vous allez vous moquer ! Vous n'êtes pas superstitieux?
— Cela dépend. De quoi s'agit-il?
— Vous ne vous moquerez pas trop, n'est-ce pas?... J'ai hésité à me rendre chez le professeur Narbonne, mais il est si brusque I et vous, vous êtes notre ami. Peut-être n'est-ce qu'un enfantillage...
— Dites. Nous verrons. Je suis un peu pressé.
— Eh bien ! voilà : nous nous sommes
174 NOTRi; PAUVRE AMOUR
couchés de bonne heure, Germaine était fatiguée, et j'étais las, au point que je me suis endormi tout de suite. Je dormais depuis quelque temps déjà, quand Germaine est entrée dans ma chambre. B41e m'a réveillé, ce qui ne lui arrive pas souvent, car elle est le contraire d'égoïste, et elle sait comme je travaille. Ne souriez pas, je travaille beaucoup !... Je l'ai assez mal reçue. Elle m'a dit qu'elle avait froid, qu'elle ne parvenait pas à se réchauffer. Moi, j'ai toujours chaud. Mais, vraiment, elle était glacée, quand elle s'est réfugiée dans mon lit. Elle s'est bientôt assoupie, tandis que je ne pouvais retrouver le sommeil. Excusez-moi de vous donner tous ces détails, ils sont indispensables.
— Je vous excuse, mais, s'il vous plaît, cher monsieur, rappelez-vous qu'on m'attend.
— Ah ! je vous dérange? Il vaut mieux que je vous laisse. Pour rien au monde, je ne voudrais...
— Non, non, achevez, je vous prie.
— Germaine avait appuyé sa tête sur mon épaule. Vous savez que je l'aime beaucoup... Elle était toute serrée contre moi. Je pensais à notre passé, et j'écoutais battre son cœur. Je l'écoute souvent, depuis que j'ai été si inquiet, quand elle n'a pu supporter le chloroforme. Vous vous souvenez?
— Oui. Ensuite ?
— Ensuite... Mais c'est là que cela devient... que jai peur... et pourtant ce fut tragique, mon ami î Brusquement, oui, tout à coup, j'ai senti que Germaine allait mourir. N'est-ce pas, parfois, lorsqu'on tient dans ses bras une femme qu'on aime 9] qui vous aime, on imagine qu'elle peut
mourir. Ce n'était pas ainsi !... Je vous agace ? Ayez patience!... Ce fut abominable ! Je savais qu'elle allait mourir, qu'elle mourait ; et son cœur s'est arrêté, j'ai cru qu'il s'était arrêté, et je l'ai secouée. Et alors, elle s'est éveillée en criant : « Oh! Georges ! mon Georges ! je rêvais que j'étais morte! » Docteur, vous avez pâli!... Gela vous effraie, n'est-ce pas? Cela signifie quelque chose?
— Mais non, mon cher, mais non, cela ne signifie rien. Ce qui m'effraie, c'est l'état de vos nerfs, à tous les deux. Mettons de l'ordre dans ce cauchemar conjugal. Votre double rêve, car, vous aussi, vous rêviez, je l'attribue à ces correspondances, qui nous paraissent mystérieuses, mais qui se produisent plus souvent qu'on ne croit, entre personnes étroitement unies. Votre femme est fort inquiète de sa santé depuis
quelques jours ; elle m'en a beaucoup parlé, et vous en a parlé, sans doute? Or, le rythme de vos deux existences est le même, vous venez de m'en fournir la preuve. Vos inquiétudes, qui se prolongeaient dans votre inconscient, ont atteint leur paroxysme à la même minute. A cette minute s'est produit le phénomène qui me vaut le plaisir de votre visite. 11 n'y a rien là que de naturel, et ce n'est, selon moi, qu'un très beau, très attendrissant témoignage d'amour que vous vous êtes donné, hier, cette nuit, l'un à l'autre.
— Vous ne vous moquez pas, docteur?
Vous avez l'air fâché !
— Fâché? .. Ah! cher monsieur Vernal, pourquoi serais-je fâché? Vous voilà tranquille, je suis heureux. Rentrez chez yous. Vous deviez aller en province, je
1T8 NOTI'.E P\UVRF AMOL'R
crois? N'y allez pas. Restez près de rni;-' dameVernal. Dites-lui, de ma part, qu'elle ne sorte pas aujourd'hui, qu'elle demeure étendue et se soigne. Présentez-lui mes hommages...
Et, quand il eut reconduit M. Vernal jusqu'à la porte, Francis s'en fut à l'hôpital
Ah ! qu'il se sentait humilié ! et sa mattresse comme il la possédait peu !
Il songea pour se venger :
<( Son mari est tout à fait impossible ! n
Cependant, il enviait les maris, et il se demandait s'il ne devait pas, afin de se marier lui-même, quitter Mme Vernal.
11 n'en eut pas le temps. Peu de jours après, Germaine mourut, d'une rupture de ce faible cœur qu'avaient trop fatigiïé les baisers de son amant.
Quand ils furent tous partis, tous, l'avocat, les journalistes, les amis sincères et les amis narquois, ceux qui avaient su ne pas s'ébahir en face du désastre et ceux qui avaient donné mille conseils inutiles, quand le silence succéda au tumulte, quand M. et Mme Lullier, après avoir longuement, douloureusement embrassé leur fille : « Pauvre victime !... » furent rentrés chacun dàrts sa chambre, — dans les
chambres qu'on avait préparées à la hâte pour eux qui ne voulaient point, pendant cette nuit d'angoisse, se séparer de leur enfant malheureuse, — quand l'unique bruit qui persista fut, sur la cheminée, le murmure familier de la petite pendule, Paulette, seule enfin, arracha les épingles qui retenaient contre sa tête les nattes trop lourdes, puis se laissa tomber sur une chaise devant la fenêtre ouverte, et, les coudes aux genoux, le menton dans les mains, ses longs cheveux descendant droit de chaque côté de son ingrat et pâle visage, le regard perdu dans le ciel où la lune jetait sa clarté, commença de mettre en ordre les émotions de cette dure journée.
A son réveil, elle était l'épouse d'un haut fonctionnaire, de Philippe Darvel, homme politique, homme de finances,
homme considérable. Ce soir, elle était l'épouse d'un homme enfermé, là-bas, dans une prison, dans une cellule, une cellule! des rats ! de la saleté ! ah ! quelle horreur !... Hier, elle était tellement enviée, elle, la femme du beau, du séduisant, du fastueux Darvel ! Ce soir...
Soudain, elle entendit devant la maison des pas sonores. Ils s'éloignaient. Ils se rapprochèrent. Ils étaient pesants et rythmés. Paulette se pencha sur la rue.
Ce soir, devant sa porte, la police montait la garde.
Avec violence, Paulette ferma la fenêtre. Un instant, elle resta immobile, les épaules serrées. Elle était petite, brune, maigre et très laide.
Tête basse, elle s'en alla vers la cheminée, et, de nouveau, elle s'assit pour réfléchir.
— Du calme ! du calme ! se disait-elle. Que s'est-il passé ? Je n'y comprends rien !
On accusait son mari d'avoir volé le ministère, l'Etat, la France. Il avait, croyait-on, commis, volontairement, des erreurs dans ses comptes; il était question de bordereaux, de budgets. C'était compliqué, et Paulette, en vérité, n'y comprenait rien...
On avait fouillé les tiroirs, bousculé les livres du cabinet de travail, on avait emporté une valise pleine de lettres, on avait emmené Philippe. « Ne t'inquiète pas, lui avait-il dit, je vais revenir. » Il n'était pas revenu.
Était-il coupable?... Aux journalistes, M. Lullier, le père de Paulette, déclarait, avec l'autorité que prêtait à sa parole sa figure sévère de grand bourgeois honnête :
«• Mon gendre est innocent! » Mais, à sa femme, il reprochait d'avoir livré leur fille à un bandit : « C'est toi qui as fait ce mariage ! » Il lui reprochait de s'être laissée éblouir, comme une sotte, par la tournure, la grâce, le charme de ce Darvel. « C'est un fripon! Je te l'ai toujours dit. Rappelletoi!... » Il mentait. Lui aussi avait été fier quand Philippe Darvel avait demandé la main de Paulette, il avait été fier parce que son gendre appartenait au gouvernement, participait à la direction de la chose publique ; et même il avait augmenté la dot, et ce n'était que plus tard, quand la dot avait été dissipée, qu'il avait eu des soupçons. Il n'en voulait pas convenir. Afin de montrer qu'il avait toujours été perspicace, il analysait le caractère de Philippe, expliquait, devant Mme Lullier et devant Paulette, le mécanisme de l'escroquerie, et,
pour défendre l'absent, Mme LuUier n'avait que ses larmes et Paulette que son amour.
Elle l'aimait bien ; elle n'avait pas besoin, pour l'aimer, d'être sûre de sa vertu. Et elle n'en était pas sûre, tout au contraire, elle savait qu'il était fourbe, traître, elle savait qu'il la trompait, qu'il avait des maîtresses, elle était prête à le croire coupable, et pourtant elle l'aimait, elle était à lui.
Il l'avait séduite d'abord, comme il séduisait quiconque l'approchait ; puis il l'avait prise. Cela ne s'explique pas ! Elle l'aimait comme aiment, quand elles aiment, les femmes très laides, — avec rage et avec humilité.
Que de nuits elle avait passées dans cette bergère, où elle rêvait maintenant, que de nuits elle avait passées à l'at-
tendre!... Elle écoutait la petite pendule. 11 avait promis de ne pas rentrer tard... Il ne tenait jamais sa promesse... Une heure sonnait, deux heures, trois heures... Nuits afîreuses ! Paulette avait conscience de mériter sa douleur. « Pourquoi suis-je laide? Oh! pourquoi? » Elle connaissait ses rivales. Elle les voyait dans les bras de Philippe, elle les voyait, et sa chair avait mal. Elle frissonnait d'épouvante et de haine. Elle pensait à des vengeances, à des crimes, à des meurtres. Elle avait le délire. La chambre était pleine de fantômes...
Epuisée, Paulette s'endormait, et, quand elle rouvrait les yeux, il était près d'elle, et si tendre, si beau, si victorieux, qu'elle faisait semblant de ne pas douter des fables qu'il inventait pour s'excuser. Elle lui pardonnait et elle avait honte, elle était heureuse dans la honte et le dégoût.
Et c'était à ces agonies qu'elle songeait à présent et non pas au déshonneur de l'accusation, de l'arrestation imprévues et terribles. Sur la cheminée, la petite pendule allait sa route, comme jadis. La chambre était éclairée par la même lampe. C'était comme jadis. Il rentrerait bientôt. Mais la petite pendule sonna deux fois. Non ! il ne rentrerait pas ! Il était en prison !... Paulette essaya de le voir, et elle le vit dans la cellule ignoble: il ne dormait pas, il était triste, à qui pensaitil ?... Il devait penser, il pensait à elle qui ne l'abandonnerait point, quand bien même tous l'abandonneraient, à elle qui serait trop heureuse de l'accueillir, de l'emmener loin de Paris, quand on le relâcherait, à elle qui ne lui ferait aucun reproche. Il savait qu'elle ne lui ferait aucun reproche et qu'elle l'aimerait comme avant, et il
devait sourire à cette pensée. Est-ce qu'il se trompait?... Aimer un voleur, un escroc !
— Je l'aime, et il est à moi ! Eniin, il est à moi !
Elle le voyait aussi nettement que pendant les nuits jalouses, elle voyait, sur l'oreiller si dur du lit malpropre, son visage chéri, ses yeux, ses lèvres, et il était seul, et il pensait à elle, et il souriait à leur amour...
Or, la mère de Paulette ne dormait pas. Les reproches de son mari la tourmentaient. Elle quitta sa chambre, vint à pas muets jusqu'au seuil de la chambre de Paulette ; elle vit, sous la porte, filtrer la lumière ; elle entra doucement et elle sentit son cœur crier, quand elle aperçut sa fille qui ne s'était pas couchée, et elle s'avança vers elle aiin de la prendre dans ses bras
188 NOTRE PAUVRK AMOUR
et de la consoler ou de pleurer avec elle.
Mais quand Paulette tourna la tête, elle montra h sa mère des yeux brillants, une figure joyeuse, et vite, vite, pour rester seule avec ses pensées, avec son espoir, avec sa folie, elle congédia Mme Lullier.
— Oh! laisse-moi, maman, laisse-moi.
J'ai besoin d'être seule !
Et lorsque Mme Lullier, Pâme accablée, fut partie, Paulette se déshabilla, ouvrit la fenêtre, ainsi qu'elle avait coutume chaque nuit, et se coucha.
Elle éteignit la lampe pour mieux voir, Ij^-bas, le prisonnier. Il souriait. Elle lui rendit son sourire. Ils quitteraient la France, ils iraient très loin, très loin... Elle se pelotonnait sous les couvertures. Elle se rappelait ses agonies d'autrefois.
Devant la maison , les pas sonores des sergents de ville... La police montait la garde.
A Conslaniin Photiadès.
Lorsque le petit domestique à figure de sacristain m'eut ouvert la porte, j'entrai dans l'étroit vestibule et, comme toujours quand j'arrivais chez mon maître, j'entendis, à l'extrémité du corridor que les livres enserraient, un bruit discret de jupe, de pas fuyants; mais, comme toujours, je ne vis pas celle qui fuyait. Peut-être quelques-uns des amis d'enfance d'Antonin
Jassard connaissaient-ils, à cette époque, sa compagne. Antonin Jassard avait-il des amis d'enfance? Pour moi, je n'étais pas son ami. J'étais l'admirateur fervent, le disciple enthousiaste et effrayé de ce grand écrivain.
Jamais je ne m'approchais du cabinet de travail où il daignait me recevoir, de cette vaste pièce nue, car il y avait là peu de meubles et point de volumes, si ce n'est celui qu'Antonin Jassard lisait; jamais je ne m'approchais de ce sanctuaire sans que, d'abord, se dressât dans mon imagination la figure de mon maître. Etait-il tel que je l'imaginais? J'imaginais que chacun de ses gestes traduisait à la fois l'orgueil et la bonté.
Il était grand, maigre sous le châle qui lui tenait les épaules, son visage avait quelque chose de léonin, de puissant et de
L AIGI.E Tlll
candide, peu de moustache, des poils qui laissaient découverte une bouche forte, le nez très long, qui semblait guider lo regard, et, sous le menton glabre, les mains unies, posées à plat l'une contre l'autre. Il marchait à travers la pièce, et ce geste monacal sous cette figure réfléchie, ces épaules voûtées, ces jambes qui ne se pliaient pas, qui se raidissaient, ces larges pantoufles que les pieds traînaient, tout cet aspect me rappelait une vie dont je ne savais que la légende.
Elle était si belle ! Nous l'avions créée avec les rêves de notre adolescence, quand nous lisions les premières oeuvres d'Antonin Jassard, celles qu'il conçut d'une âme pareille à la nôtre, d'une âme de jeune homme qui ne s'occupe que de la beauté. Depuis lors, il s'était éloigné de nous, nous ne le suivions plus, il s'en était allé
vers une beauté plus pure, plus rare, trop pure, que nous ne sentions pas, mais que nous espérions sentir, un jour, si nous persévérions dans notre idéal.
Antonin Jassard avait été notre romancier, un romancier dont la foule ignorait le nom. Jadis, déjà, il fallait être un artiste pour le comprendre. Quel artiste fallait-il être pour le comprendre aujourd'hui? 11 allait trop haut.
Cet éloignement, j'en avais conscience surtout quand mon maître m'accueillait. Il avait alors des yeux timides, et je me suis longtemps demandé s'il souffrait de son effort pour descendre jusqu'à moi, ou s'il avait la pudeur de l'effort qu'il exigeait pour qu'on montât jusqu'à lui.
Le petit domestique avait disparu. Il avait l'art de disparaître. Il revint et me conduisit au cabinet de travail.
D'habitude, il n'y avait pas beaucoup de lumière dans cette pièce. Ce matin-là. les stores n'étaient point baissés, et, par les fenêtres grandes ouvertes, le soleil entrait. Derrière la table, en pleine clarté, Antonin Jassard se leva, et le châle tomba de ses épaules.
Un mouvement si brusque? Lui?... Et cet éclat dans les yeux? Et cette main tendue? Et cette phrase :
— Ah ! que je suis content de vous voir !
Qu'avait-il? On me l'avait changé. Le contraste était si dur, entre celui que j'attendais et celui que j'avais devant moi, que j'en fus décontenancé.
Il m'aimait, certainement, il était bon avec moi, mais cette exubérance!...
Nous étions au mois d'avril. Est-ce que la nature le tenait encore? Il n'en parlait plus dans ses livres, et je le regrettais. Ce
devait être la nature qui lui donnait ce rire vigoureux.
Maintenant, c'était moi qui me sentaistimide. Il m'avait pris par le bras et m'avait attiré vers la fenêtre pour m'expliquer son grand projet.
Oui, c'était avril qui le troublait, c'était la gaie folie du printemps, et, à présent que j'étais accoutumé, je trouvais divin qu'il fût si puéril.
Ce n'était pas sérieux, ce projet d'abandonner son œuvre solitaire et sublime pour se rapprocher de ces gens qui passaient dans la rue et qu'il me montrait du doigt!
Excès de force et de vitalité ! Il avait tout son génie dans la puissance de sa voix, et son génie avait posé le mors, et il y avait un peu de désordre dans son génie, ce matin-là.
Il me disait qu'il voulait, ce printemps, se donner des vacances et de la gloire, de la gloire, comme la plupart l'entendent, et ce n'est pas la vraie, de la gloire sonore et populacière, oui ! il irait au peuple, et il l'atteindrait, c'était facile ! Il en riait, comme rit de se mesurer avec un boxeur médiocre le champion qui s'est entraîné pour vaincre les grands athlètes. El ils verraient bien, les autres, que de poursuivre la beauté n'empêche pas, quand on daigne, de toucher, d'émouvoir l'âme de la foule !
Il daignait. Enveloppé de soleil, il se penchait sur la ville, qui était au-dessous de nous, et, déjà, il l'avait conquise, et je l'admirais, tandis qu'il me racontait la simple intrigue d'un roman populaire. 11 l'écrirait. Il me dit :
— Revenez dans huit jours, je vous lirai la première partie.
Il écrirait cela au courant de la plume.
« Après tout, pensais-je en le quittant, pourquoi pas ? Pourquoi ne seraitil pas complet? Pourquoi ne servirait-il pas aussi de messager à la beauté vers la foule ? Comme elle serait grande sa vision de notre vie, sa vision des hommes d'aujourd'hui et de leur tumulte quotidien ! »
Et la semaine me parut longue, et trop méticuleux le petit domestique qui ne m'introduisait pas tout de suite dans le cabinet de travail.
— Oui, j'ai travaillé, me dit le maître. Pourtant, je ne vous lirai rien, ce soir.
11 me parla d'un éditeur et me chargea des premières démarches. Je lui exposai mon plan, car j'étais à l'époque oii l'on se bat avec les éditeurs et je les connaissais bien. Je voulais pour lui beaucoup d'argent et beaucoup de réclame... 11 m'écouta
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attentivement, il me regarda, et, soudain, je m'aperçus qu'il y avait de l'anxiété dans son regard. Je crus que je le décevais, en me montrant homme d'affaires, et je m'excusai. Mais il corrigea quelques erreurs que j'avais faites.
Comme je sortais de la pièce, une porte bougea, et j'entendis le bruit de jupe et le pas qui s'éloignait. A présent que j'ai tout compris, je me doute bien qu'on devait guetter derrière cette porte.
Je fis les démarches auprès de l'éditeur. Je réussis à moitié, on m'accorda les conditions que je posai, mais on refusa une avance, et cela me gênait d'annoncer ce refus au maître. Je montai lentement son escalier et je m'arrêtai avant de sonner. Ce fut lui qui vint m'ouvrir.
— Nous avons renvoyé le domestique, me dit-il. Il buvait !
Dans la lumière crue du vestibule, la figure d'Antonin Jassard m'apparut transformée : ce n'était plus, cette fois, qu'anxiété.
— Ah ! ils refusent ! me dit-il. Eh bien, nous finirons plus vite, voilà tout.
Quelques instants après, ce « nous »
me fut expliqué.
— J'ai un service à vous demander, mon ami, commença Antonin Jassard. Ce roman, parfois, m'ennuie. Quand je le raconte, il m'amuse comme un divertissement, mais, quand je rentre ici, que je m'asseois et que je veux écrire, je songe, et ce sont mes vieux rêves, peut-être, qui se mettent entre moi et lui. Alors, j'ai pensé que vous me serviriez de public.
Puisque je travaille pour le public, il faut bien qu'il soit là, et, les autres, vous les chasserez... Ce n'est pas pour
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VOUS faire de la peine que je dis cela.
J'acceptai. Oh ! les heures affreuses ! Mon maître s'acharnait. Il me parlait dans les yeux. 11 essayait de trouver en moi ce qu'il ne trouvait pas en lui ; mais, moi, je n'avais pas son génie, je n'avais pas encore assez regardé la vie des autres pour que cette vie fût en moi. Je ne pouvais pas animer les pâles marionnettes qu'il créait. J'étais en deçà de son œuvre, et lui était au delà. Je ne connaissais pas assez les êtres, et lui ne les connaissait plus. Nous nous battions avec le vide, et nous avions beau avoir le front couvert de sueur et les mains tremblantes, rien ne naissait entre nous.
Quand venait le crépuscule, lui, épuisé, se taisait et s'arrêtait d'écrire, et je le contemplais, et, dans la nuit que nous laissions nous envelopper, je savais bien
qu'il écoutait sa i>ran(l(' œuvro, passée, et moi aussi je l'écoutais. Mais la porte du cabinet de travail s'ouvrait, et la femme de mon maître apportait la lampe, et nous recommencions à lutter, à lutter en vain, à lutter maladroitement, moi, comme un enfant qui ne peut soulever le poids, lui, comme un géant qui le soulève trop haut et paraît ridicule. Cela, jusqu'à l'heure du dîner.
Je dînais avec eux, parce qu'il avait peur quand je n'étais pas à côté de lui. Oh ! les dîners lugubres ! Cet homme impatient, quinteux, désagréable, c'était mon maître !... Il était, avec sa pauvre femme qui avait dû être si belle et qui était si ravagée, il était, avec sa petite fille, qui serait toujours laide et mesquine, il était un tyran odieux et presque vil !... Aujourd'hui, je sais qu'il souffrait le martyre; mais je l'ai méprisé, pendant ces dîners-
là. J'avais vu son impuissance, et je voyais sa tyrannie, et c'était abominable !
Et nos soirées!... Cet acharnement...
Il trouvait des choses à mesure que la nuit s'avançait, avec sa fièvre, mais des choses mauvaises, grotesques, de la caricature, je le sentais moi-même : il n'y avait point de vie, il n'y avait point d'art dans cette œuvre, et je m'épouvantais, tandis que, derrière la porte, persistait le bruit de jupe et le bruit des pas fuyants.
Deux semaines, ce fut ainsi. Puis j'eus du courage, à l'aube, après la plus inutile de nos nuits de labeur.
— Monsieur Jassard, lui dis-je, permettez-moi d'être sincère. Ce que nous faisons est une mauvaise action, il ne faut pas continuer, maître, vous auriez tort. Tout cela est mauvais, je vous le jure, très mauvais, indigne de vous !
Je me tus. Je tremblais qu'il ne s'irritât. Mais je vis ses yeux redevenir timides, puis émouvants, puis désespérés, il les cacha de sa large main qu'il appuyait sur son front, ii se renversa en arrière contre le dossier du fauteuil.
— Ah! mon petit, je le sais bien!...
Seulement il n'y a plus d'argent à la maison. Dans quelques jours, il n'y aura même plus de quoi manger. Alors, je me hâte!
Il découvrit son regard qui me dépassa. Il chercha son châle, en enveloppa ses épaules. J'imaginais qu'il allait redevenir grand. Mais il s'affaissa sur la table, les bras croisés :
— Nom de Dieu ! nom de Dieu I mon pauvre gosse, je ne croyais pas que ce fût ai difficile de descendre 1
Notre âme est pareille à l'eau d'un fleuve qui reflète le décor des rives et le ciel changeant. Quand je regarde en moi, je ne trouve que mensonges, car la vérité de l'heure écoulée n'est plus celle de l'instant où je m'interroge, et celle-là même je la devine fuyante. Chacun de nous sait cela et se divertit de ce perpétuel mouvement de son cœur. Mais, dites-moi, quand vous vous penchez sur les yeux de
votre amie, n'êtcs-vous pas certain qu'il existe en elle, au delà de Tillusion de son regard, une vérité immuable, et n'est-ce pas votre pire souffrance de ne pouvoir l'atteindre?... Eh bien, le hasard me permit, un jour, de lire les pensées les plus secrètes de la femme que j'aimais, d'entendre le cri profond de sa conscience et de sa chair, et, ce jour-là, tout ébahi par ma découverte et tout épris d'honnêteté, j'ai détruit sottement ce qui serait devenu peut-être un immense bonheur
C'était six mois après que Geneviève eut quitté son mari, mon camarade, qui l'avait cruellement offensée. Depuis longtemps, il la trahissait, mais il avait fallu quatre années de mariage pour qu'elle arrivât à le mépriser. Il possédait le charme de ces jeunes hommes qui sont, à la fois, très virils par la force de leurs muscles
L ERREUR 20r.
élégants et très léminins par la mollesse et l'imprt^^YU dr leur o<aractère. Ce n'était pas don Jyan, c'érait celui que toutes les femmes seîii^imeiiUieset ies filles perdues adorent -^t protv^.^ent. Elles ont pour lui rindulge;îi:c d'une mère et la soumission d'une esclave reconnaissante. S'il commet une faute, elles disent : « Le pauvre enfant... » Et lorsqu'elles se révoltent et le fuient, elles pleurent, la nuit, en se rappelant combien il était gentil, câlin, prompt au repentir, et comme il les aimait.'... Pour nous autres, les violents et les rudes, celui-là est l'adversaire. Nous le haïssons d'instinct, et ses victimes, nous nous sentons prêts à les secourir, nous voulons sécher leurs larmes, nous nous croyons assez vigoureux pour les sauver, mais nous gardons la peur du retour, la peur que l'autre ne revienne, l'autre, le fourbe et le
20e NOTRE PAUVRE AMOUR
misérable, dans les rêves de la femme qu'il sut posséder mieux que nous... Voilà où j'en étais avec Geneviève, bien qu'elle ne fût pas ma maîtresse. Elle m'avait promis dé m'épouser au lendemain de son divorce qu'elle attendait. Je l'aimais avec passion et inquiétude. Je la respectais et ia plîjignais... Pourquoi en avoir honte? Je voulais lui refaire une vie honnête, pure et heureuse. Et pour échapper aux médisances, pour l'éloigner aussi de Paris et de Rodolphe qu'elle aurait pu y revoir, je lui avais conseillé de passer quelques semaines en province, chez une de ses parentes. Il faut tout vous dire : elle ne m'aimait pas encore ; du moins, je devinais que mon amour n'avait pas encore comblé ce vide aflreux qu'avait laissé, en mourant, l'autre amour ; et, souvent, je sentais que ma passion, n'éveillant pas
l'écho nécessaire, paraissait puérile et agaçait. Combien de fois, devant le sourire poli et pâle qui accueillait ma tendresse, ne m'étais-je pas écrié : « Geneviève, à quoi pensez-vous? » Elle ne répondait rien qui me satisfît. Je m'irritais, et, dans un moment de sagesse, je songeai : « Il faut lui laisser le temps de se reprendre. » Elle était partie volontiers. Nous avions échangé de nouveaux serments. Elle m'avait juré qu'elle m'écrirait chaque jour. Elle tint sa promesse. Ses lettres me parvenaient le soir, par le courrier de cinq heures. Elle les écrivait la veille, avant de se mettre au lit. C'étaient de petites lettres tristes, quelques phrases, puis : « Je vous aime. » Elle savait bien que j'aurais été trop malheureux si elle n'avait tracé ces trois mots. Donc,jenepouvais me plaindre; elle semblait s'habituer à me chérir. Elle
no se livrait pas, non ! elle ne se livrait pas, mais j'avais confiance, je me disais: « Si elle l'aimait, elle ne pourrait pas m'écrire qu'elle m'aime. »
Or, le jour dont je vous ai parlé, je trouvai chez moi une dépêche que j'ouvris avec angoisse. Elle était signée « Geneviève ». Voici ce que je lus : « Je vous supplie de ne pas ouvrir la lettre que vous recevrez ce soir. Je rentre à Paris demain et vous expliquerai ». Et bientôt, dans l'enveloppe que mes doigts tremblants arrachèrent au facteur étonné, je sentis peser le secret de ce cœur qui occupait toute ma pensée, un secret redoutable, un secret qu'on regrettait de m'avoir livré. Je ne doutai pas qu'il ne s'agît, dans cette lourde lettre, de l'autre et de moi, et tandis que j'hésitais, avant d'en briser le cachet, je compris que Geneviève avait eu
L'ERREUR t09
pitié de ma souffrance, je devinai la vérité avant que mes yeux eussent parcouru les premières lignes de cette confession que m'envoyait, brisée et magnitique d'amour éperdu, ma pauvre amie qui me demandait pardon. Elle m'avouait que son sang et sa vie ne lui appartenaient plus. Elle me les eût donnés, écrivait-elle, si elle en avait été la maîtresse, mais ils étaient à celui qui les avait pris, elle mourait de son absence, elle étaii vaincue, elle ne pouvait lutter davantage, elle voulait le rejoindre, elle me suppliait de ne pas l'en empêcher, d'être généreux, moi, son ami, son meilleur ami. Et il y avait, dans ces phrases jetées en désordre, un accent de sincérité tragique, un accent queje ne lui connaissais pas. Enfin ! elle s'était révélée, je touchais le fond de son âme, je la voyais amoureuse, et la douleur queje ressentais ne m'empêcha pas de l'admirer.
Peu importent les affres que j'endurai jusqu'au moment où ma décision fut arrêtée. Alors la vanité de me conduire d'une façon exceptionnelle me donna des forces. Je n'avais pas vu Rodolphe depuis plusieurs semaines, mais je savais qu'il était à Paris. Je me rendis chez lui. Il me reçut avec défiance. Brutalement, sans précaution, je lui mis sous les yeux la lettre. Mon pian était simple : les êtres de cette race sont tous émotifs. Il sanglota, il me déclara qu'il ne vivait plus depuis le départ de Geneviève, qu'il n'avait jamais aimé qu'elle, et je pense qu'il ne mentait pas. Nous convînmes qu'il irait attendre sa femme à la gare et qu'il lui remettrait lui-même l'enveloppe que j'avais ouverte. Il me remercia avec effusion. Pour moi, je me sentais presque heureux de tenir un si beau rôle, et ce ne fut que dans solik -
tilde de ma cliambre que le désespoir me brisa, me poussa, en larmes, sur l'oreiller où je ne pus dormir.
Le lendemain, je quittai Paris. Au cours de mon voyage, j'appris indirectement que Geneviève avait abandonné toute idée de divorce. Deux ans plus tard, je la rencontrai dans une maison amie et, tout de suite, je vis qu'elle n'était pas heureuse.
— Non, je ne suis pas heureuse, me dit-elle, et ce n'est pas sa faute I
Elle me regardait en secouant la tête, et je trouvai de nouveau le mystère dans ses longs yeux humides.
— Hélas ! reprit-elle, vous ne pouviez savoir...
Puis, baissant la voix :
— Cette lettre, que vous avez ouverte par traîtrise, c'était la dernière flamme.
mon pauvre ami... Quand je vous l'eus écrite et que le domestique l'eut emportée, je pleurai, puis je m'endormis. Et au réveil, mon cœur était vide.
Elle s'arrêta.
— Vide et net, murmura-t-elle; il n'y avait plus rien. C'était comme si la crise l'eût nettoyé de ses souvenirs. Vide et libre, et prêt à vous recevoir...
— Et maintenant, Geneviève?
Elle me toisa :
— Maintenant?...
Un sourire incertain entr'ouvrit ses lèvres. Mais, tout à coup, Rodolpheentra dans le salon. Il avait engraissé, s'était alourdi, avait pris un air respectable. Il s'avança vers moi les mains tendues, et le sourire de Geneviève se fit méprisant. Elle haussa les épaules et je compris que je l'avais perdue pour toujours.
Voici l'histoire d'un philosophe illustre, qui, par naïveté, épousa son humble maîtresse, quelques heures avant qu'elle ne mourût.
Il l'avait connue, jadis, à l'époque où, petit professeur dans un lycée de province, il enseignait la logique aux adolescents. Alors la vie pesait sur ses épaules comme un manteau trop lourd, et c'était en vain que, déjà, autour de lui, les grands rêves
battaient de Faile. Vous l'avez rencontré sur les chemins d'une banlieue, au crépuscule des dimanches, ce pensif jeune homme qui s'en va vers la campagne, un livre sous le bras. . . Dans la campagne, il y avait une auberge, et, dans l'auberge, Claire était servante. Tout un printemps, il l'avait aimée. Au mois de juin, il osa le lui dire. Quand vint l'automne, ils se mirent en ménage, et bientôt le manteau trop lourd tomba des épaules de Gérôme Chartier.
Glaire était fidèle, il la garda près de lui, il la garda tant qu'elle vécut. Il lui était aussi difficile de quitter une femme que de la conquérir, et pourquoi aurait-il quitté Glaire qui le soignait si bien?... Sans doute, à Paris, quand il commença de devenir célèbre, ses protectrices — et il en eut comme de juste une légion — l'adjurèrent d'épouser la très riche jeune
fille qu'à tour de rôle elles lui présentaient; mais Gérôme Chartier ne désirait pas la fortune, il aimait, certes, le luxe et son atmosphère, les compliments choisis, les fleurs et les parfums, il trouvait, chez les autres, tout cela, et, chez lui, le calme et le silence, la robe de chambre devant la cheminée, ses livres et ses manuscrits rangés selon son désir; et il ne lui déplaisait poi'^t que le visage de son amie ne fût pas spirituel, peut-être même l'aurait-il moins facilement supportée, si elle avait eu de l'esprit... Tandis qu'il travaillait, elle tricotait, comme naguère, près du feu, un bas interminable, et son regard, qui n'exprimait rien, tenait compagnie, ainsi que le regard d'un animal familier.
La huitième année de leur liaison, ils eurent un fils. Gérôme lui donna son nom, mais s'il le reconnut, ce fut par honnêteté.
11 n'avait pas Tinstinct paternel, et il aurait fait, à coup sûr, de subtiles expériences sur l'âme de cet enfant, si Claire n'avait insisté, prétextant que Paul ferait trop de bruit, pour qu'on l'envoyât grandir en Normandie, dans le village oii elle-même était née.
Elle l'y conduisit. A son retour, elle était un peu changée. Elle se montrait parfois impatiente, elle devenait autoritaire, se préoccupait de l'argent que gagnait son amant, des offres et des comptes de l'éditeur, et, comme Gérôme n'entendait rien au négoce, elle le conseillait, rusée comme une paysanne.
— Ah ! Normande ! lui disait-il.
Peu à peu, elle l'habitua à ne plus signer un traité de librairie sans l'avoir consultée, et à lui permettre de faire valoir à sa guise les sommes assez fortes que lui rap-
portaient ses livres. Il s'en trouva bien. Ses dépenses diminuaient, ses revenus augmentèrent. De cette époque date la réputation d'avarice que lui ont faite ses rivaux.
Sous cette tutelle, il vivait heureux. Il continuait à penser que sa maîtresse était une pauvre, bonne et honnête fille dépourvue d'intelligence. Il la traitait avec aménité, comme on traite une femme de charge dévouée. Il disait : « C'est un cœur simple ! » et il disait encore à ses amis, à ses collègues de l'Académie :
— Voilà notre maître ! Elle a trouvé la route.
Il l'admirait de n'avoir pas de curiosité, pas d'inquiétude, pas d'ambition. Elle était, selon lui, satisfaite de son sort, et n'est-ce pas la suprême sagesse ? Il la louait d'être ainsi, et il était joyeux de sa
résignation, car n'aurait-elle pas eu le droit, après quinze ans d'amour, de parler de mariage? Et si elle en avait parlé, qu'aurait-il répondu ?... 11 aurait été contraint soit de refuser et de subir sa mauvaise humeur, soit de céder et d'affronter les railleries de l'Institut et les sarcasmes des grandes dames chez lesquelles il dînait si souvent. 11 lui savait gré de ne pas le contraindre de choisir.
Claire semblait n'y point songer. Ce n'était pas elle qui avait demandé à Gérôme de reconnaître leur fils, et elle ne permettait à celui-ci de venir à Paris que deux fois par an. Paul arrivait, escorté par son grand-père et sa grand'mère. C'étaient des fermiers au visage sournois, aux ongles sales. Gérôme les détestait. Il leur faisait pourtant bonne figure. Vers les grosses joues de son enfant — des pommes d'api,
mon bon monsieur ! — il penchait son lin visage et il embrassait du bout des lèvres le bambin, qui sentait à la fois l'écurie et le savon. Courtes visites ! Pendant six mois, Gérôme Chartier n'entendait plus parler de Normandie,
Paul avait dix ans, cet automne où sa mère eut une pneumonie. Comment une femme si robuste fut-elle si vite jetée bas? Il est des campagnardes qui ne peuvent longtemps respirer l'air des villes. En octobre, une pneumonie, en décembre, la plèvre qui grince, le poumon qui craque... On ne put même songer à envoyer la malade au soleil des Alpes ou du Midi. Elle agonisa trois semaines dans le sombre appartement.
D'abord Gérôme Chartier éprouva de la stupeur : Claire malade ! Claire ne le soignait plus, et il devait la soigner !... Puis, quand les médecins l'eurent condam-
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née, il changea d'émotion. Ce fut une pitié immense. Eh quoi ! elle allait mourir ! elle allait mourir sans avoir ouvert les yeux sur la vie, elle allait disparaître sans avoir rempli son devoir d'être humain, sans avoir reflété l'univers, sans avoir cherché à comprendre ! Il la plaignit, à cause de cela, de toute son âme, lui qui l'avait tellement admirée, autrefois, parce qu'elle restaithumble et ne pensait pas. Ce n'était plus elle, la fille d'auberge, qu'il voyait ; il avait trop pris l'habitude des généralisations ; il voyait la foule de ses pareilles, et il méditait... Mais, un jour, Claire lui demanda de faire venir un prêtre. Or, Gérôme Ghartier était athée, comme tant d'autres, sans savoir pourquoi. Cependant il fit appeler le curé de la paroisse, et il rêva... Et, tout soudain, l'œuvre du clergé lui parut sublime.
— Voilà ! songeait-il, si elle n'appartenait pas à l'Eglise, elle mourrait inconsciente de toute poésie...
Mais quand le prêtre fut parti , Claire prit la main de Gérôme :
— J'ai peur! dit-elle.
Et elle lui parla de l'enfer et de leur long péché... Ce ne fut pas elle qui prononça le mot « mariage ». Elle avait peur, elle avait seulement peur d'être damnée et que le prêtre ne l'abandonnât si elle persistait dans sa faute. Et ce fut Gérôme Chartier qui désira qu'elle mourût dans l'extase du pardon, les yeux tournés vers le ciel.
Vous comprenez ! Il aurait pu, très vite, c'est si facile ! la rendre incrédule, lui montrer qu'elle tomberait tout à l'heure dans le grand désordre silencieux. Il ne le voulut point. Il se décida à l'épouser afin que l'Église lui apportât,
pendant les derniers instants, le rêve, seule noblesse de l'homme, afin que cet unique et dernier rêve lût plus solennel et plus be«u...
L'adjoint au maire reçut leurs promesses et leurs signatures, puis le curé officia.
— F'aites vite ! disait la mourante.
Ses yeux brillaient, et, quand ce fut fini,
elle appela Gérôme, elle l'attira et murmura :
— Merci 1 Maintenant, Paul est vraiment ton fils !
Paul, et son grand-père, et sa grand' mère entrèrent dans la chambre, et Gérôme Ghartier fronça les sourcils.
Une semaine plus tard, il revenait du cimetière avec ses nouveaux parents. Dans la voiture, le vieux fermier, que l'émotion rendait bavard, lui raconta que c'était son
épouse qui avait conseillé à leur (ille de se faire épouser avant de mourir, car Paul devenait ainsi « légitime », et, même si son père se remariait, il aurait droit à toute sa part d'héritage.
Le paysan clignait de l'œil. Il expliquait :
— Tant qu'elle était là, on n'avait pas d'inquiétude. On savait bien que vous ne la laisseriez pas...
— Allons ! tais-toi, Jean ! lui dit sa femme.
Gérôme Chartier ne l'écoutait plus. Il se rappelait ce soir de juin où il avait cru tenir entre ses bras toutes les fleurs de la plaine et toute la beauté du couchant, et il se demandait si Glaire, ce soir-là, avait rêvé, un peu, dans ses bras, ou si elle pensait simplement que le travail de l'auberge était pénible et qu'il valait mieux en chercher un autre.
La chambre était petite, et petite aussi la chambre voisine, dont la porte restait ouverte. Le parfum de toutes les fleurs qu'on avait coupées dans la serre et la fade odeur de la mort remplissaient ces deux pièces que les bougies éclairaient mal. Dans la première chambre, il y avait un grand lit, où la jeune morte était couchée; près de la fenêtre, un fauteuil, où René se tenait, la tête dans les mains, les
paupières baissées, et, en face du lit, sur le seuil, Isabelle qui regardait.
Elle regardait le drap tiré que les pieds de la morte soulevaient, les poignets, les bras trop blancs, les petites épaules, le menton appuyé sur le livre, le doux visage, le front clair, les boucles brunes. Cette morte avait quelque chose de puéril et de charmant.
Isabelle détourna les yeux. C'était une femme grande et dont la beauté ne souffrait pas de ce désordre qui rendait presque tragique, à cet instant, sa figure si pâle.
Entre les deux chambres, Isabelle demeurait immobile. Son peignoir avait glissé. Il ne lui cachait pas la gorge et ses cheveux étaient défaits.
Elle était venue parce qu'elle ne pouvait pas dormir. Quand le froid l'avait saisie, elle s'était étendue dans la chambre
LA MOKTE 227
voisine, sur l'autre lit; mais, de ce lit, elle voyait son amie et elle ne voyait pas René. Alors elle s'était levée, sans bruit,
René n'avait pas bougé. Il appuyait les coudes sur ses longues jambes repliées et il serrait ses tempes entre ses mains. Son esprit fatigué s'en allaita l'aventure. Il ne le dirigeait plus , il était comme le témoin de ses pensées et il ne les aimait pas : elles étaient égoïstes et sans orgueil.
Quelle nuit pour penser à tout cela !
Était-ce donc qu'il regrettait d'être tellement heureux? Quand Laure avait annoncé sa visite, il avait feint de ne pas s'en réjouir : elle troublerait leur tête à tête; mais il riait, lorsqu'il était parti pour la chercher à la gare. Il lui semblait que leur dure solitude était finie.
Trois ans ils avaient vécu seuls, après
que René eut décidé Isabelle à le suivre, et le mépris de René pour le monde n'était jamais devenu de l'indifférence. Il lui avait semblé que Laure serait un trait d'union, et qu'elle les ramènerait. S'il avait été si gentil avec elle, c'était parce qu'elle lui parlait de là-bas et lui conseillait de revenir, lui disait que tout s'oublie, que tout était oublié, qu'on ne se rappelait même plus le scandale. Elle voulait les ramener. Il le sentait. Mais c'était eux qui l'avaient gardée : elle avait eu la fièvre, on ne s'était pas inquiété ; une péritonite, elle était morte...
Demain, les parents de Laure seraient là, son père et sa mère, car elle était veuve. Ces vieillards, quelle serait leur attitude? Vainement René avait essayé d'apprendre ce que disaient de lui les parents de son amie. Ils étaient gens considérables, et leur
opinion sur le couple en fuite avait de l'importance. Si, demain, ces vieillards se montraient généreux, on pourrait revenir... I fallait revenir ! René ne saurait plus être heureux dans cette maison. Gomme Laure était gaie, à la fois douce, puérile et femme! Si elle avait consenti à rester près d'eux, ils auraient pu vivre.
La pauvre petite ! Elle était restée. Maintenant, elle connaissait une solitude plus dure que la leur. Et elle avait gémi dans son agonie : « Je veux m'en aller! Emmenez-moi!... » Elle le suppliait de l'emmener, tandis qu'elle se serrait contre lui. Elle était morte sur son épaule; tout à coup, sa tête avait été plus lourde, et comme il la tenait par la taille, elle s'était affaissée entre ses bras et il avait reçu son petit sein dans sa main ouverte.
Pendant cette journée d'agonie, elle avait
été tout près de son cœur, si tendre et si câline dans sa détresse, qu'il s'était demandé soudain :
« M'a-t-elle aimé? »
Et, à cette minute même, comme il n'osait plus regarder celle qui s'abandonnait avec l'impudeur de la malade, il avait aperçu, au pied du lit, Isabelle, la figure mauvaise, la bouche serrée, le regard haineux, — qui souffrait.
Vraiment, elle était trop jalouse! Il était las d'avoir à combattre ses injustes soupçons. Il trouvait cela vil et il n'avait pas pris garde à sa souffrance. Celle qui mourait souffrait davantage. Elle était morte contre son cœur.
René écarta les mains. Le fauteuil était placé de telle sorte que René ne voyait pas Isabelle. Il se leva et s'approcha du
lit. Elle n'était pas très jolie, cette petite morte. L'avait-elle aimé ? Ou bien n'avaitelle aimé que la chaleur de son corps?... Il la plaignait d'être abandonnée, d'être seule, d'être enfermée dans le silence.
Ah 1 vivre ! Il avait tellement besoin de vivre ! Et sa pitié les unit encore une fois. Il se pencha vers elle et l'embrassa sur le front, et le froid de cette tête lui donna une si vive douleur, que ses yeux étaient pleins de larmes tandis qu'il se relevait
— Tu pleures? lui dit Isabelle.
Elle était à côté de lui et elle avait la bouche serrée.
Il n'était pas méchant. Il ne voulut pas comprendre son regard haineux; il espéra que l'émotion les rapprocherait l'un de l'autre et de leur amie. Il dit :
— Elle nous aimait.
Et il attira contre lui Isabelle, mais elle
résista, lui échappa et se réfugia dans l'autre chambre.
Pourquoi la suivit-il? Brusquement il sentait contre elle de la colère. Il fallait qu'Isabelle s'expliquât !
Elle s'était cachée dans l'embrasure de la fenêtre, elle tournait le dos à la pièce, et, lorsque René fut près d'elle, il l'entendit qui sanglotait.
D'abord, il l'apaisa, parce qu'il l'aimait encore assez pour ne pas pouvoir l'entendre souffrir. Il la prit sur ses genoux. Il murmurait:
— Calme-toi. Je t'aime.
Elle le repoussait, elle secouait la tête, et, malgré ses larmes, elle avait une figure qui se défendait, obstinée et cruelle.
Il l'interrogea. Que lui avait-il fait ? Ils étaient malheureux, ils ne devaient pas être séparés.
— Laisse-moi ! Va-t'en vers elle !
Il rit, ainsi qu'il avait coutume de rire quand elle était jalouse, et son rire l'offensa lui-même. Il devint brutal, parce que cette scène lui était odieuse et qu'il fallait terminer vite :
— Mais, ose donc dire...
II s'arrêta , il n'avait pas besoin de parler. Il tenait Isabelle aux épaules et, les yeux dans ses yeux, il la menaçait. Elle se renversait, la gorge nue, le cou et les bras nus, et elle ne répondait pas. Plus il lui meurtrissait les épaules, plus elle rapprochait son corps qui avait chaud, qui était nu sous la chemise, et, comme il lui faisait vraiment mal, elle l'enlaça, elle l'entraîna, et ils tombèrent, ils roulèrent sur le lit.
Il avait de la haine pour elle.
— Mais ose donc!...
Elle le tenait, elle l'amenait vers cet endroit du lit d'oii l'on ne pouvait voir la morte, et elle le força de se taire, parce qu'elle fut sur sa bouche, la bouche ouverte, parce qu'elle l'embrassa comme on embrasse quand on se venj^e, quand on veut reprendre l'amour qui vous échappe.
Et lui avait honte, parce que sa résistance ne serait pas longue, parce que son désir dépassait sa volonté, parce que jamais il n'avait autant désiré cette femme que maintenant il n'aimait plus, mais qu'il voulait dans cette chambre mortuaire. Et il l'eut.
L'un d'entre nous est sorti de chez lui, l'autre soir, parce qu'il était las d'attendre sa maîtresse qui avait dîné avec une amie, parce qu'il était las de son travail, parce que sa chambre était trop petite et qu'il s'y retrouvait lui-même dans chaque arrangement des meubles et des bibelots, dans les livres et les gravures, lui-même et tout son passé, et qu'il avait besoin d'autre chose.
i36 NOTRE PAUVRii: AMOUR
Il s'en alla sur les quais de la Seine. La nuit était chaude et le ciel plein de lourdes poussières que la lueur de la ville éclairait. Il n'y avait pas de grands horizons. On était enfermé et Ton était seul.
Le Hîois d'août faisait Paris désert, et ceux qui passaient, on n'avait pas envie de les rejoindre. Il sentait cela : il n'avait pas envie de la société des hommes, il avait besoin d'autre chose.
C'était venu tout d'un coup. Pourquoi?
On ne sait jamais pourquoi ! Brusquement le travail ennuie, le but paraît trop lointain. Et quand on aura touché le but, sera-t-on plus heureux?... Il avait pensé au bonheur, et, quand on pense au bonheur, on ignore oii s'arrêtera la pensée. Que désirait-il? Il réussissait; il était en route ; on lui prédisait le plus bel avenir... N'avait-il pas déjà éprouvé dans son imagination les
JE NE M'Ai.Mi; PLUS 237
joies promises? C'est facile d'imaginer ce que vous donneront le succès, l'argent, la gloire. Mais quand on ne désire plus cela...
Il allait, enfermé dans l'horizon restreint, enfermé avec lui-même qu'il regardait, qu'il tâchait de reconnaître et découvrait pour la première fois. Que lui étaitil arrivé? Tout à l'heure, il était plein de complaisance pour sa destinée. Voyait-il mal ou voyait-il trop bien? Il s'analysait. D'habitude, il détestait ce labeur infécond. Ce soir, il était en face de lui-même qui l'obsédait.
Je n'invente pas. Ceux qui n'ont point fait cette promenade la feront, ils la feront comme lui. Mauvaise promenade : les actes qui lui semblaient jadis courageux devenaient forfanteries, les actes habiles des actes fourbes, les actes un peu incertains des malpropretés.
C'était Tun d'enti'e nous. 11 n'avait pas de religion: ni scrupules chrétiens, ni morale précise. Jusqu'à maintenant l'ensemble de ses actes lui avait paru former une harmonie, et il se croyait vertueux ; mais il lui avait suffi de changer d'angle pour que l'harmonie fût détruite et que toute son existence lui semblât odieuse, et moins odieuse que tellement inutile. A quoi bon ces efforts pour pousser sur la route cet être qu'il regardait sans aucune sympathie, dont il connaissait les faiblesses, les défauts, les petitesses? Il les compta, les démasqua, les railla. Il y prenait goût. Cependant, à mesure qu'il se dégradait, et plus loin en lui-même que l'acre plaisir goûté, grandissait une angoisse:
« Je n'ai plus de courage, » pensait-il.
Et il s'agissait du courage qu'il faut pour vivre, pour accomplir les petits gestes de
la vie, pour persévérer, pour durer, pour aller plus loin.
Alors, celui qu'il regardait se dissipa, et la solitude fut complète, et il ne put la supporter. Il rentra chez lui. Il avait hâte d'être chez lui ; mais il marchait lentement, humilié.
Quand le concierge lui eut ouvert la porte, il chercha anxieusement le bougeoir, qu'il avait posé dans le vestibule pour indiquer à sa maîtresse qu'il était sorti. Le bougeoii' n'était plus là : elle était rentrée. Il monta vite l'escalier. Il allait vers elle. Il la trouva qui dormait.
Il s'arrêta devant le lit et un immense attendrissement lui prit l'âme. Il aimait son amie, il n'avait jamais été méchant pour elle, il la rendait heureuse. Elle n'était pas très intelligente, mais qu'est-ce que cela faisait ? Il avait besoin de sentir
battre son cœur contre lui, un cœur pour lequel il vivait.
11 se déshabilla ; elle ne s'éveilla pas, mais elle lui fit place, comme chaque nuit, et, comme chaque nuit, lorsqu'il se fut allongé, elle chercha sur son épaule ce qu'elle appelait « son coin ».
Elle dormait doucement, gentiment, ainsi qu'une petite fille, et lui, de nouveau, pensait à lui-même. Oui, il aimait cette petite fille, mais moins qu'il ne l'avait aimée. Cela avait diminué, cela diminuerait encore, cela finirait. Il songea à d'autres maîtresses, à d'anciennes passions, à d'autres déclins et à toutes les lettres d'amour qu'il avait écrites et qu'il n'aimerait pas qu'on publiât. Il les relut en pensée et il ne s'estima point. Ce cœur qui battait contre son cœur ne servait de rien, d'autres cœurs avaient battu, et lui demeu-
rait seul. La tète était un l'ardeau sur l'épaule. Ce corps était trop chaud contre son corps. Un peu d'égoïsme revint. Pour éveiller son amie, il bougea dans le lit. II ne s'avouait pas qu'il voulait l'éveiller, mais il bougea tellement qu'elle ouvrit les yeux.
— Qu'est-ce que tu as ? dit-elle.
Et, tout de suite, comme il ne répondait pas, elle répéta, effrayée par l'expression de son visage :
— Mais qu'est-ce que tu as, chéri ?
Alors, de nouveau, ce fut l'immense
attendrissement. Cette voix qui détruisait la solitude lui ôta ses dernières forces, la pudeur de son abaissement et l'intelligence qui le protégeait. Il dit, croyant qu'elle pouvait comprendre, il dit, sincère, naïf, puéril, désespéré :
— Je ne m'aime plus I
Elle ne comprit pas.
— Tu ne t'aimes plus?
Il secoua la tête. Sa maîtresse agita les araps :
— Dieu ! qu'il l'ait chaud !
Puis, souriant à la mauvaise figure :
— Allons ! qu'est-ce que ça fait que tu ne t'aimes pas si je t'aime, et je t'aime!
Elle se blottit sur son épaule.
— Grand fou ! murmura-t-elle sans savoir pourquoi.
Elle bâilla, s'étira, l'enveloppa de ses bras.
— Tu n'as pas trop chaud, toi, comment fais-tu?... On s'aime nous deux, tu sais !
Et elle se rendormit, l'abandonnant.
Il écouta son souffle, et il aurait voulu pleurer. Mais son angoisse n'était pas de celles qui amènent les larmes. Il avait dit la phrase dure : il ne s'aimait plus, il
JE NE m'aime plus 243
n'avait plus pour lui-même l'illusion indispensable, la volonté de se plaire, de s'étonner, de s'éblouir, il n'avait plus le goût des mensonges amoureux que chacun se fait quand il se parle, il aurait voulu rompre et, ne le pouvant pas, il éprouvait l'infinie détresse des vieux amants qui n'osent pas se libérer et qui n'ont plus d'énergie pour continuerleur carrière, parce qu'ils y seront accompagnés. Non, ce n'était pas une angoisse qui amenait des larmes, elle amenait dans ses pensées le désordre. Une autre crainte naissait. Puisqu'il était si peu de chose, le jour viendrait qu'il serait attaqué, que des ennemis le dévoileraient publiquement, comme il s'était dévoilé devant luimême, et, ce jour-là, il faudrait se défendre. Comment se défendrait-il, puisqu'il ne valait rien?
Oh ! dormir, dormir pour oublier!
Mais, quand il s'endormit, sa pensée persévérante créa le songe et les ennemis furent là, qui l'attaquèrent. Les péripéties du combat se déroulaient, nettes, précises, et il lui fallait pour cette lutte tout son sang-froid, toute son habileté, tout son courage.
Ce n'était pas lui seulement qu'il défendait, c'était sa maîtresse, son amour, tout ce qu'il possédait au monde, et il le défendait avec ruse, avec énergie, avec audace. La bataille était incertaine. . . Il triomphait ! Son orgueil triomphait. Le beau rêve !... Il renaissait, il était fier, joyeux.
Hélas ! il s'éveilla à l'heure accoutumée. Il faisait très chaud. Son amie avait le visage un peu gonflé, et lui, l'âme en déroute.
Il se rappelait : il s'était bien battu, en rêve , mais , auparavant, quelle atroce soirée !
Il avait été malade, il devait se surveiller, 1^ avait été fou, presque, à moins que...
11 se leva, s'assit devant sa table et regarda la besogne de la veille. Avant même de se laver et de se vêtir, il se mit au travail, il s'enferma dans les nécessités méticuleuses de son travail pour que la crise passée ne recommençât pas, et, lorsque sa maîtresse s'approcha de lui et lui murmura, narquoise :
— Vrai ! tu ne t'aimes plus?
Il put lui répondre par une plaisanterie, car il y avait autour de lui des ennemis dont il triomphait, les difficultés de son travail, qu'il avait surmontées.
Ui.
Quand il entra, elle ne l'attendait pas encore. Il était un peu en avance, et il arrivait, comme jadis, par la terrasse, sans être annoncé.
Hélène recula, leva les mains, les appuya contre ses joues :
— Ah ! fit-elle.
Et il dit:
— Vous ! C'est vous !
Ils s'étaient reconnus. Ils n'avaient pasa changé.
Peut-être la lumière leur était-elle favorable : un crépuscule, et non point un crépuscule de ville, avec trop d'ombre ou trop de cuivre, mais un crépuscule de campagne, des rayons qui glissaient sur un horizon de prairies, qui finissaient à travers des feuilles, mouraient doucement, enveloppaient Hélène et Georges d'une atmosphère tendre, romanesque et jeune.
Ils n'avaient pas du tout changé et ils en furent tellement surpris qu'ils restèrent, lui sur le seuil, elle près d'une fenêtre, aux deux extrémités du salon.
La pièce qui les séparait était longue, et le temps de l'absence qui les séparait également était long, lui aussi. Onze ans, presque douze ans, depuis qu'ils s'étaient quittés dans l'aube de la plus grande nuit de leur vie...
Enfin, Hélène avança, et Georges la serra
dans ses bras. Elle le lui permit, mais elle resta libre d'elle-même et il effleura à peine ses lèvres. Us s'étaient reconnus, mais ils avaient besoin de s'habituer. 11 fallait que leurs âmes fussent de nouveau amoureuses. Et, même, ils étaient incertains si cette entrevue serait autre chose qu'un retour magnifique vers l'abominable mélancolie dont ils auraient eu honte de guérir. Oui, honte, car douze années ne les avaient pas guéris, et, cependant, l'un et l'autre sentaient que la guérison était proche. Ils devaient aviver la plaie pour qu'elle demeurât sensible, la plaie qui était leur orgueil, la douleur qui ennoblissait chacune de leurs pensées : « M'aime-telle encore?... M 'aime-t-il toujours?... Ah! si nous avions vécu ensemble, comme tout aurait été différent !... «Il y avait cela dans leurs pensées, un vaste espace de poésie.
250 NOTHE PAUVRE AMOUR
Georges ouvrit les bras. Hélène s'enfuit.
— Vous prendrez une tasse de thé ? ditelle.
Il essaya de répondre :
— Tu es plus jolie !
Mais ce tutoiement et ce compliment furent pauvres... Trop vite !
Héiène avait sonné. Elle courut vers la porte, donna des ordres, et, tandis qu'elle surveillait la bouilloire et préparait la théière, Georges songeait :
« C'est elle ! C'est son visage, ce sont ses cheveux bien coiffés, avec la petite mèche qui, malgré le peigne, descend sur la nuque, c'est la nuque qu'il me suffisait de mordre pour qu'Hélène se tournât et me montrât ses yeux enflammés... Si je la mordais, ce soir, est-ce que... »
Il dit, sur un ton de courtoisie, parce que le domestique était là :
— J'espère que Frédéric ne rentrera pas trop tard.
— Oh ! dit Hélène, quand mon mari est à l'usine, on ne sait jamais. Pourtant, je crois qu'il ne rentrera pas avant six heures.
Ils avaient toute une heure devant eux ! . . . D'un regard, Georges remercia Hélène de l'en avoir prévenu, et elle lui accorda son premier sourire complice.
Ils auraient plus d'une heure, s'ils recommençaient!... Georges connaissait le chemin de la chambre, le moyen d'y arriver quand la maison était endormie. Hélène couchait seule. Frédéric était un mari confiant, facile à duper, qui avait l'intelligence honnête et lourde.
Quand ils s'étaient séparés, ce n'était pas que Frédéric eût des soupçons, c'était parce que Frédéric avait trop de confiance et qu'ils avaient eu des scrupules, des
remords, et aussi le désir de mettre du drame dans leur vie, d'être grands en face l'un de l'autre.
Hélène disait à Georges : « Frédéric vous aime. Il m'a déclaré que vous étiez son meilleur ami et qu'il n'avait pas eu, depuis son enfance, un secret pour vous. » Et elle affirmait que son mari admirait la fantaisie, l'énergie, l'activité de Georges, tout ce qui l'avait séduite elle-même.
Georges était flatté. Il s'écriait : « Ah ! c'est affreux!... » Bientôt, ils avaient été pris à leur comédie, ils étaient devenus sincères, jusqu'à ne plus pouvoir supporter sa présence.
Quen'avaient-ilsfui ensemble?... Georges n'était pas riche, il voulait le devenir, il n'avait que de l'audace, et assez de bon sens pour ne pas s'embarrasser d'une femme, au début de la lutte qu'il allaitengager. Gomme
Frédéric, il sortait de l'école des Mines, mais, tandis que Frédéric se contentait de diriger des forges qui appartenaient à sa famille et qui n'avaient pas beaucoup d'importance, Georges rêvait d'aventures et de gros capitaux.
Lorsqu'il exposait ses plans à Hélène, elle l'écoutait, comme si elle le comprenait. Elle l'aurait compris, mais elle l'aurait entravé. Peut-être ?... Souvent il s'était dit le contraire, surtout quand il pensait à la femme qu'il avait épousée depuis, et qui ne lui servait qu'à prouver, par son luxe, des succès auxquels elle ne participait en aucune façon, indifférente et frivole. Alors il se rappelait les yeux d'Hélène, qui suivaient ses rêves, et il enviait Frédéric et le méprisait tout à la fois. Avec Hélène, où n'aurait-il pas atteint?... Avec Suzanne, il se débattait,
accablé par ses exigences, pris dans mille affaires, sur la brèche, et seul... Et c'était pour cela qu'il avait accepté la combinaison que lui proposaient des financiers, ses amis, et qui consistait à essayer de réunir en une seule entreprise toutes les forges disséminées dans le département où habitait Frédéric, pour cela, non seulement parce qu'il reverrait Hélène, mais parce qu'elle l'aiderait.
— A quoi pensez-vous? demanda-t-elle.
Les pensées de Georges s'en étaient allées loin de ce salon. Gomment expliquer à Hélène qu'il l'avait emmenée avec lui?... Il aurait dit la vérité pourtant. Il fallait que Frédéric acceptât de céder son usine pour que la combinaison réussît, mais, s'il acceptait, ce serait pour tous la fortune, pour Hélène et pour Georges le bonheur : ils étaient assez jeunes pour reprendre leur amour.
— Je pensais, dit-il, au courage que nous avons eu de ne pas nous écrire.
— Gela valait mieux, fit Hélène, ainsi nous sommes restés les mêmes.
— J'ai vieilli ! répondit-il, car il aimait les élooes.
11 en reçut, et ils rirent, très jeunes, elle et lui.
— Vrai ! reprit Georges, j'ignore tout de votre existence. Que s'est-il passé? Où en êtes-vous ? Les billets que m'envoie Frédéric ne comptent pas. Les forges marchent, c'est tout ce qu'il me dit...
— Il n'y a rien à dire. Ici, les jours sont tranquilles, un peu monotones, pour les autres, pour moi, non, à cause de vous. Je vous suivais et j'avais peur. J'étais ren seignée...
— Gomme vous m'avez manqué, Hélène, dans cette bataille !
— Mais, votre femme?
— Oh! ma femme...
— J'ai eu du chagrin quand vous l'avez épousée, et de la peine, quand j'ai compris qu'elle ne vous arrêterait pas...
— M'arrêter?
— Oui. Je trouve que vous risquez trop!
Il l'interrompit :
— Je suis solide ! Ce qui m'a manqué, c'est vous, votre compréhension, votre enthousiasme. Mais nous allons travailler ensemble, et vous verrez !
Elle fit la moue. Elle offrit une autre tasse de thé. Le crépuscule baissait et la petite lampe, sous la bouilloire, devenait plus brillante.
— Frédéric m'a parlé de cette affaire, reprit Hélène, quand elle eut dégagé ses doigts que Georges avait serrés en pre-
nant la tasse. Je la trouve mauvaise, dangereuse, et j'ai mes raisons.
— Ah ! dit Georges, vous m'étonnez !
Elle rit de nouveau. Il en l'ut un peu
agacé, et davantage par la façon bourgeoise dont elle envisageait la fameuse combinaison, par le terre à terre de ses raisonnements, par cet argument provincial et bas : « Nous savons ce que nous avons, gardons-le... » Il ne put s'empêcher de répondre :
— Que vous avez changé, Hélène !
— Moi ?... Je n'ai pas changé ! La preuve en est qu'il y a cinq ans, Frédéric avait voulu...
Et elle raconta que son mari avait eu, comme tout le monde, la crise qui vous emmène ailleurs, crise d'ambition, désir de fortune.
— 11 m'amusait, c'était votre caricature !
Mais j'y ai mis bon ordre. J'ai des enfants!
— Oui, dit Georges, et cela m'a fait plus de peine que mon mariage ne vous en a causé.
Elle se sentit rougir et posa encore une fois les mains sur ses joues.
— Céder nos forges contre des parts d'actions aléatoires, je trouve cela ridicule ! dit-elle.
— Mais non ! mais non !
Ils discutèrent
Au fond d'eux-mêmes, le vieil amour persistait, mais il s'en allait plus loin, au fond d'eux-mêmes. Georges découvrait qu'Hélène était vaniteuse de son intelligence, Hélène que Georges était puéril dans ses imaginations : Voilà donc celle qui suivait mes rêves ! Voilà donc celui que j'attendais ! Car, s'il était déçu, elle était blessée.
— Ne parlons plus de cela ! fit-elle.
— Vous avez raison. C'est slupide ! J'ai tant de choses à vous dire... Et d'ailleurs b'rédéric décidera...
— Ah ! non ! s'écria Hélène. Une décision de cette importance, il ne la prendra pas seul. Je vous défends d'user de votre influence sur lui. Et il ne vous écouterait pas. 11 ne fait rien sans moi.
— Vraiment?
— Vous verrez !
— Je ne vous connaissais pas, Hélène ! Elle détourna la tète; elle regarda la
fenêtre que la nuit avait remplie, la fenêtre où elle s'accoudait, le soir, pour songer à l'amour qui était comme une clarté dans son souvenir. « Ah ! si nous avions vécu ensemble ! » se disait-elle aux heures mornes. Elle n'aurait même plus cette ressource, quand elle serait triste. Georges s'acharnait maintenant à la con-
vaincre, et elle pensait : « S'il était mon mari, la vie ne serait pas possible... » Elle avait le goût de la vie assurée, l'horreur des ennuis d'argent.
Il s'acharnait à la convaincre, pour retenir l'image qu'il avait créée ; il la voulait confiante, soumise, et l'admirant.
Elle ne parlait plus, mais il la sentait hostile.
Tous deux, en même temps, comprirent que six heures allaient sonner. Il ne restait plus que peu de minutes. Ils firent une tentative, se rapprochèrent, se prirent les mains. Hélène secoua la tête, comme si elle disait : « Non. » Georges baissa les yeux, comme s'il consentait.
Lorsque Frédéric rentra, il éclata d'un bon rire cordial :
— Je regrette, mon vieux, ma femme he veut pas !
Et, pendant le dîner, Georges, qu'offensaient la présence des enfants et les plaisanteries familiales, songeait à Suzanne qui étaittoujoursélégante,quiavaitbesoind'argent et qui voulait qu'on en fît pour elle.
Deux jours plus tard, il prit le train, heureux de fuir cette province, appelé déjà par d'autres affaires, et il fut patient avec Suzanne pendant toute une semaine. Mais quand il eut un peu oublié, et quand reparurent les nostalgies, il regretta l'époque 011 il croyait qu'il aurait été plus heureux s'il avait vécu avec Hélène ; et quand Hélène eut un peu oublié et qu'elle s'accouda, le soir, à la fenêtre, elle regretta l'époque où elle n'était pas heureuse d'être la femme de Frédéric. Tant il est vrai que tout est bien dans l'arrangement de nos destinées, mais que nous avonsbesoindetristesseet déposséder, au delà de nous, de vastesespaces depoésie.
Pour André Delpeach.
Ce soir-là, elle rentra chez elle plus tôt qu'elle n'avait coutume. Elle ne trouvait point de saveur à ses occupations habituelles. Les essayages chez la modiste et la couturière et les câlineries de ses amies bavardes l'avaient ennuyée. Le souvenir de son triomphe la séparait du monde, et elle avait hâte de rejoindre celui qu'elle avait si complètement vaincu.
Depuis des mois, elle guettait roccasion de dire au compagnon de sa vie les raisons qu'elle avait de ne pas l'admirer. Mais toujours, étant si bien élevée, elle avait hésité, au dernier moment; elle ne lui témoignait son dédain que par des sarcasmes qui lui mettaient du plomb dans l'aile et ne l'achevaient pas. Enfin aujourd'hui, à l'heure de la scène quotidienne, cependant qu'il fumait son cigare avec une béatitude offensante, elle s'était sentie courageuse, elle s'était décidée ; et il n'avait pu que baisser la tête et garder le silence, tandis qu'elle lui prouvait, avec une dure logique, par l'analyse minutieuse de son caractère, qu'iln'était, en vérité, qu'un pauvrehomme. Elle avait commencé par le commencement ; elle avait repris, un à un, tous les événements de leur existence ; elle avait énuméré chacun de ses griefs ; elle avait
LES MIROIRS TRRNIS 265
éludié ce cœur et dépouillé cette ame ; elle Tavait fait vivre, grotesque et médiocre, en l'ace de lui-même, et les actes dont il était fier, ceux qu'on admirait, elle les avait privés de leur beauté, en indiquant leurs causes et leur but réels, avec ce génie mauvais que possèdent les amoureuses désabusées. Que restait-il de lui, quand elle s'était tue?... Il se tassait sur le divan et semblait avouer son désastre. Alors, satisfaite, retroussant la lèvre, le menton levé, elle était partie, légère, avec un petit rire outrageant. Et maintenant, elle revenait, avec l'appétit de le voir souffrir encore. Pourtant elle n'était pas méchante, mais elle l'avait aimé — et c'était fini.
Quand elle franchit le seuil de sa maison, elle ne remarqua pas le visage narquois du domestique, et elle gagna, vite, son cabinet de toilette. Elle y aperçut,
placée en évidence sur la psyché, une enveloppe qui portait son nom, et elle haussa les épaules et se moqua : sans doute avait-il composé toute une plaidoirie. Elle prit le temps de changer de robe, d'admirer sa jolie figure intelligente et ses yeux spirituels. Elle frotta de poudre son nez que la bise avait rougi, puis elle s'installa dans une bergère, au coin du feu, et brisa les cachets, en faisant la moue, mais voici ce qu'elle lut :
« Je m'en vais, Marie, et ne reviendrai pas. Je te jure que je ne suis pas en colère et que ma décision est irrévocable. Je te jure encore que, si je te quitte, ce n'est point que j'aime une autre femme, ni que je t'accuse de coquetterie : je sais que tu m'es fidèle. Cependant il faut nous séparer. Nous nous connaissons trop. Depuis huit années, nous sommes, l'un en face de
l'autre, qui nous regardons vivre ; et si je lu' veux pas, dans cette lettre d'adieu, te (lire ce que je vois dans ta vie, je te dirai que tu as bien vu la mienne, que tu ne t'es pas trompée, que tu m'as parlé, cet aprèsmidi, comme je me parle aux heures sincères. Oui, Marie, tu as raison : je suis un pauvre homme. Mais ne crois-tu pas que tous les hommes sont pareils, si petits quand on les examine à l'œil nu? Pour moi, je n'en doute pas, et malgré ma peine, je resterais auprès de toi, je ne te donnerais pas le conseil que je vais te donner, si je n'étais certain que nous nous faisons du mal l'un à l'autre, depuis que nous n'avons plus d'illusions. Ecoute ! j'étais meilleur quand tu imaginais que j'étais parfait, et tu étais parfaite quand j'imaginais que tu étais sublime. Rappelle-toi ! Même en face de ta dure critique, les actions que nous
fîmes, pendant les premiers mois de notre amour, restent, sinon très belles, du moins assez nobles. Nous avons essayé, alors, de nous rapprocher, moi de celui que suivait ton regard brillant, toi de celle que contemplaient mes yeux attendris. Pour nous plaire, nous montions vers la perfection dont nous étions capables. A présent, nous nous entraînons encore, mais c'est vers la laideur. Nous sommes moins vils que nous ne le pensons, Marie. Quand on regarde un objet ou un être de trop loin ou de trop près, il se déforme, mais la distance, seule, embellit. Si nous nousaimions encore, notreamour créerait la distance par sa perpétuelle inquiétude. Hélas ! il m'arrive d'imiter celui que j'aperçois dans tes yeux méprisants, lorsque s'y reflète, comme sur un mauvais miroir, mon image déformée. Nous nous connaissons trop. —
<( Connais-toi toi-même ! » — Quelle sottise ! Il faut s'imaginer... Et quand on n'a pas en soi la force suffisante, il faut trouver quelqu'un qui vous imagine... Nous n'avons pas cette force, mon amie, et voilà pourquoi je pars. Allons, chacun de notre côté, à la recherche d'un amour qui nous embellisse. Si nous avions un enfant, je ne te parlerais pas ainsi. 11 serait entre nous, et nous nous verrions moins nettement.
Mais nous sommes seuls, et je ne veux point, et tu ne veux pas, toi, car tu détestes, en principe, le mensonge et la fourberie, qu'il vienne entre nous l'amant ou la maîtresse qui, par sa présence, nous rendrait l'espoir, avec ladouleur. Puisque nous haïssons l'adultère et ses lâchetés, adieu, Marie ! Quittons-nous, sans méchantes paroles et sans idée de vengeance, avant d'être descendus trop bas... »
Et la lettre continuait, changeant de ton, devenant précise, indiquant, avec netteté, ce que serait leur avenir.
Quand la jeune femme l'eut terminée, elle eut froid et se pencha vers le feu. Avait-elle compris?... Elle murmura : « Il est devenu fou!... » Elle sonna le domestique pour l'interroger, et elle apprit qu'on avait expédié à la gare du Nord les malles de celui qui l'abandonnait.
Elle dîna seule. En se couchant, elle pensait : « Il reviendra demain. » Il ne revint pas. Elle se dit : « Il espère que je lui écrirai 1 » Elle ne lui écrivitpas, par orgueil. Elle se réfugia chez ses parents . Les amis se mêlèrent de la querelle. Ce fut le divorce. Le tempspassa. Un jour, elle appritqu'il s'était remarié, et, comme elle était fiancée, cela ne lui causa point d'émotion. D'autres années coulèrent. Ils perdirent leur jeunesse.
Pourtant elle était encore très jolie et lui très svelte, ce soir du mois de juin où ils se rencontrèrent dans un cabaret du Bois.
Elle dînait avec son mari. Il dînait avec sa femme. Leurs tables étaient voisines.
Il la regardait. Elle le regardait. Puis leurs regards, de crainte de se rencontrer, revenaient et se posaient, avec quelle tristesse ! sur l'objet de leurs secondes et déjà vieilles amours.
Et lui pensait :
« Ah ! pourquoi suis-je parti ! »
Et elle songeait:
« Ah ! que ne l'ai-je rappelé ! »
Et leurs âmes découragées, lasses des inutiles recommencements, leurs âmes savantes et froides, incapables d'un nouvel effort, ne voulaient plus que mourir
Si je vous disais le nom de mon ami, vous prendriez sans doute un air dédaigneux : « Nous ne connaissons pas ce poète. Qu'a-t-il donc publié? » Presque rien, il est mort trop vite ; mais, quand nous parlons de lui, nous baissons la voix, nous surveillons nos pensées, son ombre élégante nous rend plus délicats. C'était un jeune homme qui découvrait la vie... Je veux, ce soir, me rappeler nos confi-
274 NOTRE l'AUVRIi AMOUR
dences et vous décrire une de ses émotions. Ah ! que j'aimerais que ce fût lui le conteur! Il avait, au suprême, l'art d'animer les personnages, de créer le décor et de nous y transporter. S'il était à ma place, il vous montrerait, en quelques mots, cette vaste pièce aux sombres boiseries, à la fois salon, billard et vestibule, où M. de Ponyanne, après un lourd dîner, se promène, marche à grandes enjambées, secoue ses longs bras, hausse ses larges épaules, frappe de ses mains puissantes ses cuisses solides, et, le visage hargneux, pérore devant sa femme si fragile et devant ce « rimailleur » qu'il invita pour se distraire, et qui l'offense.
Louis de Ponyanne, gentilhomme campagnard, habitait un petit château, non loin de la bourgade où vivaient, jadis, les parents de mon ami. Raymond l'avait
connu au lycée, ils se tutoyaient, mais, pendant huit ans, ils s'étaient perdus de vue. En effet, à l'époque où se place cet épisode, Raymond demeurait à Paris; son père et sa mère lui avaient légué une médiocre fortune, et c'était pour vendre son dernier champ qu'il revenait dans son village. M. de Ponyanne, informé de sa présence, l'avait engagé à dîner au château, et même à y passer la nuit. Raymond devait partir le lendemain, et M. de Ponyanne lui avait offert de le conduire en automobile jusqu'à la gare du chef-lieu, où tous les trains s'arrêtaient.
Le destin vous préserve de rencontrer, après huit années, un ami de collège ! « Je me souvenais de lui, nous disait Raymond, comme d'un grand gaillard assez beau et gentil, pas très cultivé, certes 1 mais trop timide et trop peu confiant en son mérite
pour que son manque d'esprit nous gênât Quand je le retrouvai, il avait pris conscience de sa force... » M. de Ponyanne appartenait à une famille d'ancienne noblesse, qui n'avait jamais eu que l'ambition de durer, de transmettre à ceux qui naissaient l'héritage de ceux qui étaient morts, les terres, l'honneur et le nom. Pendant des siècles, ils y avaient réussi, et c'était leur orgueil... Toutefois, de même que leur fortune, restant égale, avait diminué par rapporta la fortune publique, de même leur situation dans la province s'était amoindrie, de même aussi leur intelligence : rien n'existait pour eux au delà des limites de leur domaine exigu. D'ailleurs, ils étaient de commerce agréable, quand ils ne tâchaient point à vous expliquer pourquoi ils se trouvaient, eux seuls sur la terre, honnêtes et heureux. Hélas !
VOUS pensez bien qu'en face d'un ancien camarade de collège et d'un poêle, Louis de Ponyanne ne manqua pas de vanter sa propre philosophie, ni d'analyser son bonheur. Or, ce bonheur était nourri de tout ce que Raymond avait en haine. Ce n'était point parce qu'il avait pour compagne cette blanche, souple et précieuse Aline, ce n'était point parce qu'il avait épousé cette femme dont Raymond, plus tard, resta malgré tout épris, que M. de Ponyanne se sentait béat ; c'était parce qu'il se croyait en sécurité, parce qu'il faisait des économies, parce qu'il était assez jeune pour ne point s'inquiéter de ne pas avoir des enfants, parce qu'il avait un excellent appétit, parce que ses fermes... parce que ses chasses... parce que...
— Et toi, mon vieux, ça va, la vie?
Alors Raymond, qu'Aline regardait,
avait eu un mouvemesit d'orgueil. Autre orgueil que celui des Ponyanne... Devant cet homme satisfait, Raymond chanta ses désirs, et je devine, moi qui ai connu son éloquence, qu'il éveilla, chez ceux qui l'écoulaient, la curiosité de ces gloires dont il avait faim, je devine qu'il souleva le rideau qui leurmasquait l'horizon. Mais, de tout son poids, M. de Ponyanne appuya sur la tringle du rideau protecteur.
— Moi, dit-il, je ne désire que ce que je puis posséder.
Et comme Raymond s'écriait que c'était là une phrase terrible, la mauvaise parole, le verbe du néant, M. de Ponyanne répliqua :
— Toi, tu finiras à l'hôpital !
Querelle de poète et de hobereau, voilà
qui n'est pas très captivant... Soit! Mais voyez: tandis que M. de Ponyanne pérore,
AU BORD DliS [-rrANGS 279
s'embrouille dans son discours, se tape les cuisses, se lâche, devient ridicule. Raynnond se tait, et ce n'est point par politesse,— il lui semble que, là-bas, dans la pénombre où elle se cache, elle souffre plus que lui, cette l'rèle Aline qui baisse la tète. Et comment ne souffrirait-elle pas? 11 est impossible qu'ayant ce visage et appartenant à ce grotesque, elle ne souffre point ! Raymond la connaît depuis une heure à peine, et déjà il imagine sa triste vie de recluse. 11 sait qu'elle est la fille d'un châtelain du voisinage et d'une Italienne. Elle tient de sa mère, sans doute, cette douceur digne des vierges de Luini et cette ardeur continue qu'il croit apercevoir dans ses yeux. Elle les lève sur lui. 11 pense qu'elle le supplie...
— Eh bien ! qu'as-tu à répondre? dit M. de Ponyanne.
Raymond fait un geste d'impuissance:
— Avoue que tu es cloué ! reprend, avec un gros rire, le Ponyanne qui s'apaise.
Raymond lui sourit, aimable, et on le récompense : Aline s'est levée.
— Ne voulez-vous pas que nous allions au jardin? dit-elle. La nuit est merveilleuse.
Ah ! comme elle l'a compris ! Gomme il a besoin d'ombre et de silence!
— Bravo! s'écrie M. de Ponyanne.
Montre-lui nos étangs au clair de lune. Je vous rejoindrai, j'ai des ordres à donner. Va rêver, poète !
Aline guide Raymond vers la terrasse.
Oui, la nuit est merveilleuse, belle en ellemême et sublime par le contraste. Devant le château se déroule une allée que bordent de hauts marronniers et que prolonge, lumineuse sous la lune qui s'y reflète, la
surfacennie des étangs. Raymond s'arrêleet laisse marcher devant lui Aline qu'il adore, parce que sa robe est blanche, ses cheveux couleur de cendre, et sa nuque jolie.
Quand il me racontait cette promenade, toujours Raymond devenait lyrique.
Je n'ose l'imiter. Je vous dirai qu'ils allèrent s'asseoir au bord de l'eau tranquille, et que mon ami parla, à cette femme inconnue, de tous les secrets de son cœur, de toutes les chimères de son imagination, de toutes les harmonies qui répondaient en lui à l'harmonie du silence nocturne et de la pâle lumière... Aline lécouta longtemps. Il entendait le souffle léger de sa poitrine, et il sentait bien qu'elle était émue, et il se tut pour mieux jouir de son émoi.
« Oh ! je ne partirai pas sans elle ! pen-
sail-i!. Je ne l'abandonnerai pas. Il faut qu'on la délivre avant qu'il ne Tait abîmée ! »
Et c'était entre eux comme un aveu d'amour.
Mais quelqu'un fit craquer les pierres de l'allée. Ils reconnurent son pas. Bientôt, M. de Ponyanne s'approcha du banc où ils étaient assis, et il posa ses fortes mains sur les épaules de sa femme. Alors Raymond frissonna.
— Tu as froid, vieux?
— Si vous avez froid, dit Aline, il faut rentrer, à cause des fièvres.
Et Raymond pensa que, pour elle comme pour lui, la soirée maintenant était finie.
— .J'ai un peu froid, avoua-t-il.
— Eh bien ! rentre, dit M. de Ponyanne. Tu connais le chemin, et ta chambve est prête.
— Mais vous, Madame, ne craignez-vous pas ?... commença Raymond, d'une voix suppliante.
Aline l'interrompit :
— Oh ! nous, nous sommes habitués, dit-elle, sans le regarder, la tête levée vers son mari qui lui caressait les épaules.
11 lallut bien que Raymond les quittât
Il ne rentra pas tout de suite au château. Il se cacha derrière les arbres. Il vit cette blanche, souple et précieuse Aline attirer sur le banc M. de Ponyanne, l'envelopper de ses bras et lui tendre les lèvres. Et ce fut comme si elle le trahissait, comme si la beauté de la nuit le trahissait, cette beauté qu'il avait possédée. Il prit la fuite. Il erra dans la campagne. Il avait mal, il ne sentait plus l'harmonie du silence et de la pale lumière.
« Car enfin! elle le méprisait, elle avait honte de lui ! »
Ne vous ai-je pas ditquec'élail un jeune homme qui découvrait la vie ?
— Assez, Lornoy ! Laisse ça !
— Monsieur Jacquemin, vous ne ferez pas cela !
— Va-t'en !
Et lorsque, intimidé par le bruit de la main qui avait frappé la table, le petit vieillard, serrant les épaules, eut quitté la chambre, M. Jacquemin appuya les coudes sur le bureau et regarda les papiers étalés devant lui. La lampe les éclairait. Elle
éclairait aussi le bas du visage de M. Jacquemin, sa moustache rare, les coins lourds de sa bouche, son menton gras.
M. Jacquemin réfléchissait.
L'action, en elle-même, ne serait pas pas très compliquée. Il s'agissait de détruire la situation du directeur de la banque où M. Jacquemin était sous-directeur, et cela en profitant d'un secret dérobé. Oui. Mais ce ne serait pas tout à fait honorable. Evidemment. Et ce serait dangereux : le directeur, attaqué, se défendrait, et cet autre, qui venait de sortir, ce Lornoy, s'il allait parler? Enfin, ce serait quatre, cinq semaines d'angoisse, et pour quel résultat? Si le coup réussissait, un peu plus de fortune, un peu plus de pouvoir; s'il échouait, un demi-déshonneur et des remords.
Encore une fois, M. Jacquemin repassa
le plan qu'il avait exposé à son vieux secrétaire. Dans quel but le lui avait-il exposé? Était-ce un conseil qu'il attendait de cet homme, sa créature ? Jamais Lornoy n'avait discuté les ordres qu'il lui donnait. Il est vrai que c'avait toujours été des ordres honnêtes. Lornoy exécuterait les autres, il était fidèle. De ce côté-là, rien à craindre. Et cependant, pourquoi avoir couru le risque de ces confidences ? Alors, aujourd'hui, il ne pouvait prendre seul une décision? Il ne pouvait plus penser seul? Quand il était seul, il y avait dans sa pensée trop de choses, trop d'images, un tumulte. Aujourd'hui... Parce que, jadis, il avait une pensée calme, propre, que rien ne tentait, il allait joyeusement, loyalement, sans détours, d'un pas égal, vers un avenir certain. Et. tout à coup, ce paisible passé, ce passé bourgeois, le sollicita :
n'était-ce pas à cette époque que M. Jacquemin était heureux, vraiment heureux?
Il avait une vie réglée, qui lui suffisait. Il attendait sans impatience que le directeur de la banque prît sa retraite. La place lui était promise. Dans quelques années, il l'occuperait. Il aurait pu l'occuper sans bataille, sans trahison. Il l'aurait pu, il le pouvait. Donc, à quoi bon?
M. Jacquemin s'étonna d'avoir conçu une fourberie, et telle que Lornoy en avait été scandalisé. Comment était-il descendu ainsi? Pourtant, il se sentait une àme d'honnête homme. A cette minute, il n'y avait plus en face de lui que le fait brutal : il allait se servir d'un secret volé pour jeter bas un chef, un camarade, un ami. Pourquoi? S'il avait le courage d'attendre, de se dominer, son existence tranquille reprendrait bientôt, dans quelques
VOVn OUBLIER 289
semaines. Mais, jusque-là, que deviendrait-il? Les petits soucis quotidiens de la banque ne l'intéressaient plus, et il ne pouvait plus vivre dans cette solitude.
M. Jacquemin se tourna sur le fauteuil. Il regarda, là-bas, à l'extrémité de la pièce, une porte entr'ouverte; et il se leva, s'aidant de son bras gauche qui pesait sur le bureau et de son bras droit qui fit pencher le fauteuil.
Debout, il était énorme. Quand il marcha, le parquet craqua sous le tapis. Il ouvrit grande la porte, puis il s'avança, avec des gestes timides, dans une chambre qui n'était éclairée que par la lumière qui venait du bureau. On voyait la forme d'un lit très vaste, une psyché, une chaise longue, et, sur la chaise longue, une robe japonaise, et, près du lit, deux petites mules pointues.
M. Jacquemin secoua la tête. Il respira profondément, et le parfum que Madeleine avait laissé là fit son œuvre, comme chaque fois que M. Jacquemin venait dans cette chambre ; et il y venait trop souvent depuis que Madeleine avait quitté Paris, fuyant la brume, et s'en était allée dans son Italie.
Il y avait à peine treize mois que M. Jacquemin avait épousé cette jeune femme.
Elle était Florentine. Elle avait de grands yeux, des cheveux blonds, des épaules qui tombaient, des seins tout petits, et son corps avait de longues lignes. Quand elle s'était mariée, elle avait envie de connaître Paris et d'y vivre toujours. Mais quand était venu le premier automne, elle avait été surprise par le ciel gris, et, quand était venu l'hiver, sa joie était morte, son caractère avait changé, elle s'était montrée
impatiente, elle avait manifesté presque de la haine pour son mari. Oh! c'était l'hiver, la pluie, le vent et le froid ! Car elle l'aimait. Mais oui, elle l'aimait.
M. Jacquemin regardait la robe japonaise, les petites mules, l'oreiller, où il cherchait un visage amoureux, et le gros homme joignait les mains comme s'il la priait de revenir. Encore deux mois jusqu'au printemps qui la ramènerait. Sans doute, M. Jacquemin irait-il dans trois semaines à Florence, mais d'ici là...
Il ne fallait pas être égoïste ! Elle méritait tellement d'être heureuse, et elle était très malheureuse avant son départ. Rien ne pouvait l'égayer. C'était le soleil qui lui manquait. N'était-ce que le soleil ? C'était la langue italienne qu'elle n'entendait plus, et c était aussi sa famille, et ses amis, et les camarades de son enfance, ces jeunes
filles que M. Jacquemin avait trouvées si pareilles aux figures des tableaux que cet homme d'argent allait voir avec tendresse dans les musées, et ces jeunes gens, à la souple démarche, à la gentille arrogance, aux veux qui ne savent que caresser, que promettre, que mentir, aux yeux pleins de pièges, et desquels Madeleine, même pendant ses fiançailles, ne détachait que difficilement son regard.
Pourquoi donc l'avait-elle épousé? Elle ne s'était pas vendue ! Même en niant cela, il lui faisait insulte ! Elle ne pouvait être, à vingt ans, une comédienne! Elle l'avait aimé. Là, là, elle l'avait aimé... Ah! ses lèvres entr'ouvertes, ses joues pâles et creuses, et le petit bruit de ses dents qui se pressaient de plaisir, et son cou renversé dans sa chevelure blonde, et cette mèche de cheveux sur son sein si petit, et
l'ombre de ses paupières, et, tout à coup, son regard ! ce regard dont il avait été jaloux dès les premiers jours, à Florence, ce regard d'amoureuse. Peu à peu, il s'était éteint, quand était venu l'hiver, et il ne brillait qu'aux heures où Madeleine parlait de son Italie.
Autrefois, en Italie, il brillait constamment, il s'attachait aux yeux des jeunes hommes. Ce n'était que candeur, ingénuité, franchise. Ce n'était que cela, autrefois. Mais, à présent, elle savait, et elle était pour les autres une proie qu'ils pouvaient chasser sans péril. Ah ! tous ces oisifs sur les promenades de Florence ! ces officiers au manteau bleu jeté sur l'épaule, ces adolescents avantageux au teint d'olive ! et ceux-là, surtout, qui tiraient prétexte de leur intimité d'enfance pour garder longtemps entre leurs mains la main de Made-
leine et rapprocher de leur bouche ! Ceuxlà... elle les avait retrouvés.
Depuis quinze jours, ses lettres ne parlaient que d'amusements. Et sa mère, qui ne savait que parler d'amour, qui ne vivait que pour connaître les scandales de la ville, qui méprisait son gendre parce qu'il était étranger et qu'il n'était pas élégant !
Eh ! certes, il n'était pas élégant. La psyché lui montrait le contour de sa silhouette éclairée par derrière. Mais il était un brave homme, et Madeleine l'avait aimé. Elle ne l'aimait plus! Elle l'aimait encore quand elle était partie, encore un peu. Mais, maintenant, il sentait qu'elle ne l'aimait plus, et il la voyait, lui, c'était abominable ! il la voyait, pour un autre, comme elle avait été, là, pour lui.
Il avait beau mettre sur ses yeux ses gros poings tremblants, il la voyait. Il avait
beau fuir, s'agiter, dîner en ville, voir des amis, il la voyait. Il l'avait vue, même ce jour où, pour se débarrasser de cette imagination honteuse, il était allé à cette autre honte : la trahir. Et c'était alors qu'il avait eu connaissance de ce secret qui pouvait jeter bas le directeur de la banque et lui procurer, à lui, après quelques semaines de lutte, de bataille, la place qu'il aurait eue plus tard. La place, il s'en moquait. Mais la lutte, la bataille !
D'abord, pour se distraire, il avait songé à cela d'une façon vague, et il avait été distrait. Puis, était-ce parce que la jalousie l'avait déjà avili ? il avait pris du goût pour cette intrigue, et son existence avait été partagée entre ces deux avilissements : une vision, peut-être injuste, et le désir d'une intrigue pas très propre. Rien que le désir, du moins jusqu'à ce soir. Vaine-
ment, aujourd'hui, il avait attendu la réponse au télégramme qu'il avait envoyé à Madeleine, ce matin, sans autre raison d'ailleurs que de vouloir apaiser sa torture. Quatre heures, il avait attendu calmement. C'était le temps normal pour avoir une réponse. Ensuite, il avait couru des bureaux de la banque à sa maison. A onze heures du soir, il avait désespéré. Lornoy, qui lui tenait compagnie, avait reçu la confidence du plan que M. Jacquemin ruminait pour tromper son inquiétude, et, tandis que M. Jacquemin parlait, l'inquiétude et la jalousie étaient en déroute; une sorte de fièvre le prenait, l'infamie de la trahison projetée remplaçait l'infamie du soupçon. Aussi longtemps que Lornoy avait gardé le silence, M. Jacquemin n'avait pas été conscient de cette infamie, il y avait trouvé de la joie; et, quand Lor-
noy avait protesté, M. Jacquemin s'était mis en fureur, comme le malade qu'on prive de sa morphine. Lornoy parti, la réaction s'était faite, un grand vide dans la conscience, et, de nouveau, l'image, là, sur l'oreiller : les joues pâles et creuses, la mèche de cheveux sur le sein, l'ombre des paupières, le regard... Ah ! non, non ! il n'en pouvait plus, il fallait y échapper !
Les yeux brûlés, M. Jacquemin se précipita dans le bureau; il le traversa à la hâte, ouvrit une porte et cria :
— Lornoy ! Lornoy !
Il craignait que son homme ne fût déjà parti. Mais le petit vieillard était là, qui avait honte pour son maître. Il fut pris par l'épaule.
— C'est décidé. Plus un mot ! 11 y a des lettres à écrire. Assieds-toi !
Et M. Jacquemin s'empara du papier h lettres. Il écrivit avec rage, vite.
Quand il eut cacheté les enveloppes, il les tendit à Lornoy, puis les lui relira, et, lui saisissant le poignet :
— Allens les mettre à la poste I
Élégant, le torse très droit, le coude appuyé sur le bras du fauteuil où il était assis, M. Godard de Surras lisait d'une voix calme la lettre qu'il venait d'écrire, et qu'il tenait du bout des doigts. De l'autre côté de la table, M. Godard-Raville écoutait. La lampe éclairait vivement leurs figures, ils se ressemblaient. Tous deux étaient jeunes. Ils portaient l'habit de soirée. Ils avaient les cheveux coiffés plat,
la moustache taillée à l'anglaise, et le teint un peu pâle.
M. Godard de Surras, quand il eut achevé, regarda M. Godard-Raville.
M. Godard-Raville dit :
— Oui, c'est bien.
Et jamais ces deux frères ne s'étaient sentis plus rapprochés. Pourtant, depuis qu'ils avaient quitté la maison paternelle, ils avaient suivi la même route, et toujours leurs actes, leurs combats, leurs succès et leurs pensées avaient été pareils.
Ces Godard étaient les fils d'un notaire de petite ville, estimé dans sa province. Ils voulaient aller plus haut. L'un avait épousé Mlle de Surras, l'autre, Mlle Raville. Les Surras sont vieille et grande noblesse; le professeur Ra ville est illustre. Point d'argent, dans ces alliances, mais
benncoiip d'honneur. Elles avaient ouvert les salons et les cercles à ces jeunes bourgeois ambitieux. Ils y brillèrent, avec prudence. Ils ne désiraient pas étonner, mais être admis peu à peu dans une classe supérieure. Ils n'étaient pas intrigants, ils montaient patiemment, et ils s'aidaient, leur affection les aidait : on aimait, on vantait l'union de ces deux frères. Ils étaient à mi-côte, dans ce monde déjà riche et fastueux, encore honnête et qui prise la vertu. On les respectait. Ils étaient maris fidèles, amis sûrs. Ils étaient serviables, loyaux, propres.
Et voici qu'à ce moment de leur course, le pire désastre les menaçait. Ce soir, ils avaient reçu l'un et l'autre une lettre ; et dans ces lettres, le notaire Godard leur avouait, avec une simplicité effrayante, que, depuis quinze ans, il était un filou.
Était-ce pour élever ses enfants? Était-ce pour satisfaire quelque passion qu'il avait détourné les fonds qui lui étaient confiés ? Il négligeait de le dire. Il disait que l'heure était venue où il ne pourrait plus résister; que demain ce serait le scandale, et alors, en face de cela, il mettait sa vie entre les mains de ses fils. Ce qu'ils lui ordonneraient de faire, il le ferait
C'était la réponse à ces lettres que M. Godard de Surras venait d'écrire et que M. Godard-Raville venait d'approuver. Et cette réponse était si droite, si courageuse, si dépourvue d'émotion et de pitié, qu'elle portait, bien qu'elle ne le formulât pas, un arrêt de mort. Dans ces phrases mesurées, il n'y avait que du bon sens et de la logique. Ils avaient peu délibéré. D'une âme égale^ ils avaient examiné l'horrible problème, et il leur avait paru
simple. Celte simplicité les soutenait. Et tandis que M. Godard de Surras glissait la feuille dans l'enveloppe, ils se regardaient.
On frappa à la porte.
— Qu'est-ce que c'est ?... Ah !... Bien. Faites entrer ! dit M, Godard de Surras. Puis, se tournant vers M. Godard-Raville :
— C'est Paul !
Et M. Godard-Raville fronça les sourcils.
Sur le seuil, parut un homme agité.
Celui-là, c'était le troisième fils du notaire Godard. Il avait autant de flamme dans les yeux que les autres de retenue. Ah ! jamais Paul Godard n'avait eu de prudence ! Lui aussi avait fait du chemin, mais vers le désordre, et son mariage l'avait jeté en pleine bohème : il avait épousé, par insouciance, une fille de Montmartre, et vivait avec elle, par habitude. C'était un
grand garçon, barbu, gras, bruyant. Ses frères en avaient honte et son père ne l'estimait point.
— Ah! mes petits! mes petits!... dit Paul Godard.
Et il ouvrait les bras.
Mais ses frères, qui s'étaient levés, étaient derrière la table, et dès les premiers mots, ils le tinrent à distance. Leur sécheresse ne l'empêcha pas de crier sa compassion. C'était leur père... Et d'abord, il fallait comprendre : il y avait eu sans doute des choses, des choses... C'était venu peu à peu... Enfin ! il fallait comprendre...
Puis, comme il voyait leur visage se fermer, il se fâcha :
— Alors, quoi ! Qu'allez-vous faire?
Godard de Surras dit ;
— Nous lui avons répondu.
— Mais, quoi ?
— Ecoute, Paul ! Je ne crois pas que tu sois un bon juge de notre honneur...
— Gomment !
— Ne me force pas à te rapppeler des souvenirs pénibles. Quand notre père était lui-même, il t'a retiré son estime.
— Il m'a jugé vite. Ce n'est pas une raison pour que je le juge ainsi.
— Je ne veux pas discuter, Paul ! Nous avons répondu à ton père... selon notre conscience, et cette conscience, nous la tenons de lui. Agis comme bon te semble... Mais oui! Tu peux lui écrire... Fais ce qu'il te plaira !...
Et toute colère fut inutile. Derrière la table, épaule contre épaule, M. Godard de Surras et M. Godard-Raville restaient lointains.
Alors, Paul Godard s'en alla, en claquant la porte.
Dans la rue, dans la nuit, Paul s'en allait, l'âme courroucée. Il y avait en lui, maintenant, plus de fureur que de pitié. Leur honneur... leur honneur... Ah! les canailles!... Ça les arrangeait mieux que le vieux disparût... Le sang, on dit que ça lave ! Ils étaient généreux du sang des autres!... Ah! les... Le pauvre vieux !
Paul le voyait, là-bas, le vieux, avec sa grosse tête, sa bouche rasée et ses favoris qu'il grattait chaque fois qu'il était embarrassé. Il avait volé ? Pourquoi ?...
Qu'est-ce qui prouvait que ce n'était pas pour eux?...
— Oh ! pas pour moi ! pour eux 1 Et ils le jugent !... Juger?
Et Paul écarta les bras. Il s'était si souvent pardonné, et il avait tant de bienveillance !
Le pauvre vieux! Il faudrait aller près
de lui !... C'était loin ! Et l'argent?... Emprunter? Difficile !
11 lui écrirait, et tout de suite, et il saurait bien le retenir...
Mais Paul rentra chez lui, et il raconta à sa femme ce qui s'était passé. 11 lui décrivit l'attitude de ses frères et, de nouveau, se mit en fureur.
Or, le lendemain, au crépuscule, dans une petite ville de province, le notaire Godard attendait, sur le pas de sa porte, le facteur; et il espérait... Toute la nuit il avait été lâche. A présent, il ne sentait même plus sa lâcheté ; il espérait qu'on le retiendrait : c'étaient ses enfants ! et c'était pour eux...
Le facteur lui donna une lettre, une seule lettre. M. Godard reconnut l'écriture et il monta dans son cabinet de tra-
vail. On entendit du bruit, on se précipita, et on le trouva mort.
Le jour suivant, au premier courrier, arriva dans la petite ville la belle lettre de pitié, de tendresse et d'amour, que Paul avait composée, et qu'il avait mise à la poste, un peu trop tard.
Comme elle se couchait sur les oreillers, je voulus dégager mon bras, mais elle me supplia :
— Oh ! laissez votre bras. Serrez-moi plus fort
Pour vivre, elle avait besoin d'être retenue, et rien ne la retenait plus dans cette maison
Si elles comprenaient qu'elles peuvent y être conduites, celles qui se débarras-
sent de l'encombrant avenir qu'un amour maladroit mit en elles, ah ! par horreur de la maison louche et du chirurgien à figure de bagne, elles se résigneraient à faire leur œuvre, quoi qu'il dût leur en coûter.
Avant ce matin où sa tête morte s'appuya sur mon épaule, je ne l'avais jamais vue. Nous savions seulement qu'une jeune tille avait arrêté la carrière de notre ami. Je ne vous dirai ni le nom de cet ami, ni la carrière qu'il avait suivie : il ne faut pas que vous puissiez le reconnaître ; ce n'est pas un homme qu'on doive mépriser.
Sans doute serait-il brave sur un champ de bataille, sans doute aurait-il trouvé une bonne attitude si on l'avait mis en prison. Ce n'était pas un être vil. Quand il avait aimé, il avait tout sacrifié à son amour, et ce n'est pas facile d'abandonner le
succès qu'on ne regagnera plus, de braver une femnne irritée et qui ne veut pas entendre parler de divorce, de vivre, à l'écart, dans une lointaine province et d'y vivre heureux.
11 vivait heureux. Bientôt, je ne pensai plus h lui qu'aux heures du grand spleen. Alors, je me disais : « Il eut raison, il faut fuir. » Mais voici ce qui arriva le jour dont je me souviens.
Je fus tiré de mon sommeil à l'aube.
On m'apportait une lettre. C'était un cri d'appel. La maîtresse de mon ami m'appelait à l'aide. Elle me donnait l'adresse de la maison où je la rejoignis.
Je la trouvai au seuil de l'agonie. Elle m'avoua ce qu'elle avait fait et me jura qu'elle était seule responsable. Son amant, mon ami, pour protester contre un acte qu'il réprouvait, était resté là-bas, chez
eux. Elle me déclara qu'elle se serait tuée s'il l'avait empêchée d'aller à Paris.
Elle y était venue. La fièvre et le chirurgien à figure de bagne s'étaient emparés de son corps avili. La fièvre brûlait leur victime. On avait télégraphié à mon ami. Il accourait. Mais elle avait besoin d'être retenue jusqu'à son arrivée.
Hélas ! pouvais-je la retenir?
Elle mourut dans mes bras. Et, dès qu'elle fut morte, elle devint très belle, apaisée, religieuse, oui, religieuse : elle avait un air de madone, une vierge de Bellini, douce, candide, et qui demande pardon, et qui prie. Je lui fermai les yeux, et, si les morts voient au delà de leurs prunelles ternies, elle m'a vu pleurer pour elle. Ensuite, elle ne vit plus rien, et ce fut tant mieux.
L'infirmière se sauva dans le couloir.
Elle revint avec le directeur de la maison. Il m'entraîna dans son bureau. Là, j'aperçus le chirurgien à la bouche inquiète ; et le directeur et le chirurgien surveillaient leurs mains pour leur défendre de trembler.
Ils me questionnèrent sur les parents de la défunte. Elle était orpheline. Son unique frère, un mauvais garçon, vivait aux colonies.
Et mon ami, avait-il de la famille?
— Que vous importe? dis-je.
Ils me regardèrent profondément. Je soutins leur regard. Ce fut le dernier regard franc que j'eus, ce jour-là.
En se tenant les mains, le chirurgien me parla du danger que nous courions.
Il m'en parla nettement, sèchement. Il s'interrompait de temps à autre pour tousser et pour prendre dans la poche de son gilet
une pastille qu'il léchait d'abord, du bout de la langue, puis qu'il faisait craquer sous ses dents solides ; et, tandis qu'il parlait avec toute son expérience, je sentais en moi une obscure, une inconnue émotion.
La porte s'ouvrit, et mon ami parut devant nous.
Je n'oublierai jamais l'angoisse de cette figure grasse. Il avait beaucoup engraissé depuis qu'il était heureux, et sa petite taille le rendait à présent ridicule. Il restait vacillant, il ignorait tout.
Sans prendre la peine de le préparer, le chirurgien lui dit cruellement, et comme avec irritation, que samaîtresseétaitmorte. Et mon ami s'écroula sur une chaise, et il disait, presque à voix basse :
— Morte!... Morte!... Morte!
Et je pensais:
« Puisqu'il ne les tue pas, il va pleurer. »
Songez que c'était le prix de toute sa vie gâchée, de sa carrière perdue, que le destin lui arrachait. Songez que, pour ce corps de femme, qui n'était plus que delà chair, il avait renoncé à toute autre possession.
Il allait pleurer. Mais le chirurgien recommença le discours qui m'avait ému, et, plus sèchement, plus nettement, avec la même toux agaçante, il décrivit notre danger.
Mon ami l'écoutait. Comprenez-vous? 11 Técoutait. La morte était là-haut, la morte, elle, délaissée, et nous tenions conseil.
Par quelle ruse pouvions-nous échapper? Mon ami écoutait. Avait-il déjà réfléchi à ces choses? Je voyais dans ses yeux secs qu'il entendait. La graisse de son visage ne tremblait plus, la peau était comme tirée.
Alors, je m'en allai. Je m'en allai, au hasard, dans les jardins qui entourent les bâtiments, et, par toutes les fenêtres ouvertes au ciel d'automne, il me sembla que venaient des plaintes de femmes qui se repentaient.Jenepuisfranchirle seuil d'un hôpital sans que s'éveille en moi une âme pleine d'humilité, heureuse d'être humble. Mais cette maison louche, cette maison cernée par la police...
Gomme j'errais sous les artères, je vis mon ami qui s'avançait vers moi. Il chancelait. 11 était peu sûr de ses pas. Il fut peu sûr de ses paroles. Il écouta sans m'entendre le récit des derniers moments, et je lui parlais, sans être tout entier dans mes paroles. Puis il essaya d'être brave, de me dépeindre sa douleur, cette douleur qu'il aurait éprouvée si sa maîtresse était morte d'une autre façon.
Je lui posai une question :
— Tu l'as vue? Elle est très belle!
Il secoua la tête. Il m'expliqua que le médecin des morts était auprès d'elle, et je compris pourquoi il se tournait à chaque instant, comme s'il était poursuivi.
Nous étions deux hommes habitués à vivre librement et pour lesquels la loi n'existait pas, parce qu'il leur était naturel de se soumettre à toutes ses exigences. Mais, tout à coup, la loi, ses serviteurs mmédiats, le médecin des morts, la police, les juges, sa cruauté et sa force, nous entouraient, nous enlevaient notre orgueil et notre indépendance, et quiconque n'a point passé par là ne doit pas nous jeter la pierre.
Nous tâchions à nous duper l'un l'autre. Nous parlions de celle qui pouvait nous déshonorer, nous parlions d'elle avec ten-
dresse, avec désespoir, avec une fausse tendresse, avec un égoïste désespoir, nous parlions avec des mensonges de notre ennemie...
Mais nous fûmes appelés au bureau.
Le directeur et le chirurgien étaient joyeux. Us nous montrèrent la feuille de décès et ijs lurent :
— Appendicite.
Nous étions sauvés. Nous pouvions respirer et souffrir. Nous étions libres.
Pas Qncore !
Le chirurgien parla de nouveau ; il parla d'une voix tout à fait calme, soulagée, mais pleine d'insinuations ; il parla de l'avenir, de lettres anonymes et de chantage, de la femme de mon ami, du frère de la morte, d'une enquête, d'une exhumation du cadavre et du péril d'une autopsie. Et il nous demanda, avec légèreté,
comme s'il s'agissait d'une simple précaution à prendre, d'une formalité sans importance, s'il ne nous plairait pas que Ton brûlât le corps.
Je m'attendais h une révolte de mon ami, j'assistai à son effondrement. Ces grasses épaules, cette grasse figure, cette grasse poitrine demandaient pitié, et moi, pour qui ce corps n'était qu'un pauvre cadavre, j'étais soulevé de dégoût, de répulsion, à l'idée que, pour nous protéger, nous, pour nous défendre, nous allions détruire ce corps que j'avais tenu dans mes bras, et que nous allions en faire de la cendre !
Ce fut ainsi.
Ce fut ainsi, parce que le chirurgien le voulut, parce que nous étions trop faibles, cernés par l'inquiétude et par la loi, trop lâches !
Nous suivîmes le cercueil au cimetière, et. dans la grande voiture de deuil, nous étions comme des malfaiteurs.
Vous connaissez le lieu, l'édifice et la cheminée.
On tira du fourgon le cercueil en bois de sapin. Nous nous détournâmes. Nous avions hâte d'en finir. Il y avait en nous de l'impatience et de la fièvre. Nous marchions dans le cimetière sans regarder autre chose que l'allée devant nous et les grilles des tombes.
Brusquement, nous dûmes lever les yeux, ensemble, vers le ciel, et nous vîmes une fumée noire, qui sortait de la haute cheminée, puis une fumée bleue, légère, délicate, qui ne résista qu'un instant à la brise, qui fut emportée, dispersée, et que j'ai cherchée longtemps.
— Allons-nous-en! dis-je.
LA FIÎMLE BLEUE
Et celui ([m n avait pas pleuré, depuis son arrivée dans la maison sinistre, pleura avec d'atroces sanglots.
Il me parut que les pleurs de cet homme, débarrassé de sa crainte, étaient abominables. Je le méprisai, comme je me méprisais moi-même.
Dans la voiture qui nous ramenait, je lui dis :
— Que vas-tu devenir?
11 fit un geste désespéré.
Il est devenu ce que nous devenons tous, un homme qui travaille à ne pas se souvenir, un homme qui vit pour vivre, pour vivre le moins mal, le mieux possible, et le plus longtemps.
Ah ! n'en doutez pas, il y a en chacun de nous beaucoup de lâcheté. Mais il y a peutêtre, il y a aussi cette fumée bleue, cette légère fumée... Elle ne résiste pas à la brise.
NOTRE PAUVnE AMOUR
A Paul Reboux.
C'était Tannée dernière, à la fin de juillet, une nuit désagréable, chaude et lourde. Près de la fenêtre grande ouverte, j'écrivais sans plaisir la lettre quotidienne que j'avais promise à celle que j'aimais depuis trop longtemps. L'autre semaine, Renée avait quitté Paris pour gagner la plage bretonne où je devais bientôt la rejoindre; elle était partie avec cette belle et
mystérieuse Catherine, la femme de Maurice, mon meilleur ami, et ce départ ne m'avait pas fait beaucoup de peine.
J'achevais la dernière phrase de ma lettre quand Maurice entra dans mon bureau.
Il venait ainsi, chaque soir, et je ne tournai pas la tête.
— Ça va, vieux?
Il ne me répondit point. Mais, tandis que je cachetais l'enveloppe, il se laissa tomber sur la chaise longue, et, lorsque je le regardai, je vis qu'il était prêt pour la mauvaise action.
A cette époque, je l'admirais passionnément, et maintenant encore, malgré tout, je l'admire. Les cœurs qui ont la fièvre me plaisent. Maurice est à la fois le plus sensible, le plus violent, le plus douloureux des êtres. Je ne vous parlerai in de ses livres, ni de son génie :vou peus
NOTRE TAUVRE AMOUR 825
importe. Il n'est en lui, croyez-moi, rien de médiocre. Et, jusqu'à cette nuit-là, je pensais qu'il avait trop le goût de la grandeur pour être capable d'une vilaine action. Mais, cette nuit, je compris tout de suite que, si je ne le protégeais pas, il ne pourrait s'empêcher d'accomplir cette action vilaine dont il me parlait depuis que Catherine et Renée étaient en Bretagne, et il me dit, en effet, après un court silence :
— J'ai la clef.
Ses yeux fuyaient les miens, et les muscles de son visage desséché frémissaient. Avec un geste de révolte, je m'exclamai :
— Je ne veux pas que tu fasses cela ! Je ne te quitterai pas, ce soir, et je le supplie de partir demain. Quand tu seras près d'elle, tu t'apaiseras.
— Sortons! me dit-il. On étouffe...
Nous sortîmes. Dans l'avenue, les con-
cierges étaient assis devant les portes. Maurice, qui est de très haute taille, appuya ses bras sur mes épaules et murmura :
— Je t'envie...
Mais je savais bien qu'il me méprisait, comme les jaloux méprisent ceux qui ont confiance. Ah ! la triste, la tragique promenade ! Le bras de Maurice ne quittait point mes épaules ; mon ami s'appuyait sur moi, qu'il sentait fidèle. Il était si malheureux !
Quand il avait demandé, jadis, la main de Catherine, j'avais eu peur qu'il ne l'obtînt. Jamais créature humaine ne m'avait paru plus dangereuse que cette jeune fille trop belle. N'avez-vous pas connu l'une de ces femmes que tous les hommes entourent de leur émotion, et qui passent, lointaines et comme voilées ? Malgré mes con-
scils, Maurice avait épousé Galberine, et maintenant, il était à l'agonie.
Oui! la dure, l'angoissante promenade!
Et quelles confidences ! Il se laissait aller. 11 montrait sa plaie. Il me parlait de leur vie la plus intime, de son bonheur le plus secret. Je défendais Catherine de mon mieux, car, en vérité, après l'avoir guettée pendant des mois, je la croyais pure. La bête poursuivie est-elle responsable du délire de la meute?... Et quant à cette réserve d'âme que Maurice lui reprochait, j'y voulais voir une pudeur. Qu'elle écrivît chaque soir son journal, comme au temps où elle était une gamine, et qu'elle se refusât à laisser son mari lire ces pages, voilà qui ne m'offusquait point.
J'aime qu'une femme cultive un jardin secret, et je ne pense pas que ce soit toujours parce que les fleurs en sont véné-
neuses qu'elle en garde les portes closes. Mais Maurice était surtout irrité par cela. Sentait-il, dans cette obstination qu'elle avait à ne point lui dire toute sa pensée, une supériorité? Quiconque se cache paraît coupable à cet écrivain qui se met sur les tréteaux pour nous émouvoir... 11 m'émouvait par les accents de son angoisse. A quoi bon prononcer les noms de ceux qui excitaient sa jalousie ? Sur la plus fragile hypothèse, il construisait, tels les fous véritables, un édifice solide. Il avait la logique parfaite des déments, et que valait ma faible raison opposée aux gpands éclats de son éloquence?,.. Encore une fois, il me démontra qu'il était tpahi et qu'il avait le droit d'en chercher la preuve ; mais, cette nuit-là, il tenait la clef du secrétaire où Catherine avaii aîssé le cahier qui renfermait ses aveux : il en
tHait sûr, il l'avait épiée, le jour du départ. Brusquement, Maurice lâcha mon épaule et me dit :
— Adieu! je rentre...
— Tu ne feras pas cela ! m'écriai-je.
Mais il s'éloigna et je le suivis. Nous
étions à quelques pas de sa maison. Il me laissa entrer. Nous arrivâmes dans le boudoir de Catherine. Sous la lumière des lampes, le bois de rose du secrétaire brillait. C'était un meuble délicat et qui semblait timide.
— Maurice !
— Ah ! laisse- moi.
Et me regardant droit:
— Si tu étais à ma place !...
Il fit tourner la clef dans la serrure, et il trouva le cahier. Il connaissait le tiroir.
— Maurice, ne lis pasl...
Il me paraissait que mon ami s'abaissait, devenait vil, et que je me souviendrais toujours de l'avoir vu dans cette œuvre d'espionnage. Et je me souviens aujourd'hui, nettement, des gestes de Maurice. Il ne savait sur quelle page s'arrêter Il était comme un vautour: il s'acharnait, en désordre.
D'abord il lut à voix basse, et ses lèvres se crispaient. Puis je les vis sourire, et sa figure se détendre, sa poitrine se soulever ; et je le vis encore s'effondrer, enfermer son visage dans ses mains, et je l'entendis qui sanglotait :
— Tiens... lis... Il faut que tu lises... Je suis un misérable !
Il m'offrait le cahier, je le pris. Et vraiment, jamais ne m'est apparue une âme si bourgeoise, jolie, mais tellement banale, une âme de pensionnaire ! On eût
dit qu'elle sortait du couvent, ot lorsque, parfois, elle semblait ne pas comprendre le grand homme qu'était son mari, c'était pour s'avouer indigne de son bonheur.
Elle aimait Maurice, elle l'aimait tranquillement. Elle ne se doutait pas de la qualité des hommages que les hommes lui rendaient. Elle en parlait avec naïveté. Et cependant, elle n'était pas sotte. Chaque fois qu'il ne s'agissait ni d'elle, ni de lui, elle voyait bien. 11 y avait, dans ce journal, des descriptions pittoresques, des portraits justes, nos amis, moi — cela m'amusa et je passai, — ma femme — et je m'arrêtai sur cette petite phrase, conclusion d'une analyse exacte:
« Je me demande si Renée aime son mari? »
Maurice ne me laissa pas le temps d'en lire davantage. 11 ne pleurait plus. Il me
prit par les épaules, et me dit, avec une grosse joie :
— Ah ! mon vieux !
Il m'arracha le cahier, le jeta dans le tiroir, ferma le petit meuble avec précaution, et posant sur sa bouche souriante un doigt malicieux, m'entraîna, moi qui commençais de souffrir parce que la petite phrase faisait son chemin...
Depuis quatre ans, j'avais la certitude que Renée m'aimait, plus que je ne l'aimais, moi... Et je vivais, béat.
Maurice m'entraînait. Il voulait jouir de sa vie rassurée. Il me conduisit à Montmartre, et dans le cabaret où nous nous arrêtâmes, il interpellait les danseuses. Et il était si gai qu'il ne me retint pas quand je me décidai à le quitter.
Sur ma table, je retrouvai la lettre que j'avais écrite à Renée, et j'ouvris l'enve-
loppc. Ah ! quelle lettre indifférente !...
Renée était tout ce que je possédais au monde ! Si elle ne m'aimait pas, à quoi bon vivre ?... J'ai déchiré cette lettre, et j'en ai commencé une autre.
Et longtemps, dans l'aube fraîche, je suis resté, penché sur ma table, lui parlant du passé, de notre tendresse, d'ellemême et de moi, lui parlant d'amour...
J'aurais voulu poser sur les pages mon cœur, qui lui appartenait, comme font les enfants qui posent, dans un grand cercle, à la tin d'une lettre, leurs lèvres sincères.
Quand il eut assez souffert en beauté, comme disait sa maîtresse, M. de Morigny la mit à la porte. C'était une actrice fameuse par l'espèce de génie qui la rendait belle, bien qu'elle fût laide, et lui donnait les accents de l'amour, de la douleur, de la pitié et de la haine, bien qu'elle n'eût jamais éprouvé aucune de ces passions.
M. de Morigny la jeta dehors avec quelque brusquerie, pour éviter toute discus-
sien où il aurait été vaincu. Elle était l'intelligence même, plutôt la subtilité; elle était complexe, cultivée, et l'on sentait derrière son regard la volonté awêtée de l'être plus encore, afin de rejoindre et de dépasser les grands esprits dont elle interprétait les œuvres. Ce pourquoi elle méprisait M. de Morigny, qui n'était qu'un homme riche et tout juste intelligent, pensait-elle.
Il était mieux. Il avait de la profondeur et de la sensibilité, de la prudence; tout au moins en avait-il eu pendant les quarante premières années de sa vie, car il avait quarante ans lorsqu'il fut séduit par ceite déplorable maîtresse. La porte refermée sur elle, M. de Morigny décida de réfléchir. Il se sentait dévasté. Etait-ce donc pour trouver cette femme qu'il s'était tenu éloigné des autres, qu'il avait attendu, trom-
pant sa faim par des amours payées comptant, et qu'il ne s'était pas marié par crainte de désillusion ou d'esclavage?
M. de Morigny avait été malheureux, simplement malheureux, d'abord parce qu'elle le trompait, ensuite parce qu'elle avait la manie de lui avouer ses trahisons et de lui expliquer avec un art cruel pourquoi elle le trahissait. Elle était très civilisée. Les premiers temps, comme elle lui parlait aussi de son passé, se plaisait à comparer ses bonheurs, l'atmosphère que créait cette perpétuelle souffrance avait grisé d'une ivresse rare M. de Morigny, dont la jeunesse s'était écoulée en des milieux où la perversion qu'il avait voulu fuir n'atteignait pas à ce sublime. Mais il avait de la santé, étant de race campagnarde, grand et vigoureux. La porte avait
claque. La garce était partie. M. de Morigny réfléchissait.
Alors quoi ! il allait recommencer h attendre, à craindre, à mépriser, et il savait bien qu'aujourd'hui il seraitplus timide et plus méprisant. Il s'accusa d'être seul coupable, il pensa que d'autres étaient heureux, il déplora devant son miroir sa laideur et, en lisant des livres, le goût de son esprit, qui ne pouvait accepter les œuvres et les êtres médiocres. Il appartenait cependant à une famille saturée d'honorable médiocrité. Quand il le constata pour la centième fois, ce fut le destin qu'il prit à partie : il était dans sa race une exception, et c'est pourquoi il ne s'habituait point à prendre légèrement la souffrance. Un pas de plus, et les hommes en général, tous les hommes et toutes les femmes le dégoûtèrent. Après deux jours
de réflexion, il décida qu'il n'avait jamais été heureux que dans la solitude, que la nature était sa vraie maîtresse, et il s'en alla de Paris, il gagna ses terres et s'y enferma avec une meute et des gardes.
Dans ce pays de pauvres cultures, de longues vallées battues par les vents et de bois nombreux, la chasse était belle. Tout l'automne et tout l'hiver, M. de Morigny n'avait point le temps de songer, et, au printemps, il ne songeait qu'à préparer son automne et son hiver. Ce fut ainsi que, pour arrondir son territoire de chasse, il commença d'acquérir toute ferme et toute forêt qui étaient à vendre et aussi de reboiser |es collines et bientôt de transformer en taillis les champs eux-mêmes. La contrée changea d'apparence. Le jour vint que M. de Morigny s'en aperçut et en fut fier. Voilà une œuvre : transformer un canton,
changer toute la perspective d'un grand décor, voir, par ses soins, l'horizon, chaque année, s'adoucir. Ici était une masure, un bouquet de jeunes arbres la remplacera sous peu ; déjà les premières feuilles poussent sur les tiges. Ici, un misérable village peuplé de bergers hargneux, ce sera tout un bois qui reliera deux forêts. L'œuvre est de longue haleine. Il y faut de l'imagination. M. de Morigny aperçoit dans ses rêves ce que ses yeux ne verrontjamais, et pour compléter, pour rendre parfaite cette image qu'il promène, du pays où vivront ses neveux, il ne cesse d'acheter alentour chaque terrain qu'on lui offre.
Une légende s'est créée. Les paysans racontent qu'il emploie tous les moyens, même des moyens peu louables, pour ruiner les fermiers et les forcer à vendre. Ce n'est pas entièrement exact ; mais la ferme
qu'il achète, il la rase, et ne laisse sub sister que les labours indispensables à la nourriture du gibier. Et il vit heureux, créateur et maître de sa création. Il peut penser maintenant, sans déplaisir et sans envie, à celle qui le bafoua tellement et qui n'est orgueilleuse que de succès éphémères. Il est heureux et il ne vieillit pas. On dirait que la sève des arbres qu'il plante se propage en lui et renouvelle sa jeunesse. Que Paris est loin avec ses actrices et leurs petites âmes tiraillées ! La sève monte régulièrement, noblement, de la terre vers la cime, et l'ordre est parfait, les vaincus ne protestent pas dans la forêt et les vainqueurs n'ont pas d'orgueil. Le peuple des bêtes se livre de grandes batailles régulières, nécessitées par une logique évidente. Rien n'est complexe, au sens où l'entendait la garce qu'il a chassée. Dans
l'âme sensible de M. de Morigny se reflète le plus beau des poèmes, et ce poème a sa conclusion dans les bras d'une fille de ferme que le chasseur avait prise à son service, qui était blonde, fraîche, et qui attendait que le maître exerçât ses droits. On était au mois d'avril, et jusqu'au mois de juin ce fut un amour qui ne devait pas durer; mais la douce Annette était si gentille, de corps si net et si tendre, et de complaisance si enjouée, que l'amour dura tout l'été. Les gardes en riaient et ne s'en offusquaient pas. Annette restait la même, plus soignée cependant, plus propre, avec de jolis ongles au bout de ses doigts qui, maintenant, paraissaient
fins.
A l'époque des battues d'automne, M. de Morigny cacha sa maîtresse aux quelques parents et aux quelques voisins qu'il invi-
tait. Il n'aurait su vraiment quelle place lui donner à la grande table, et il lui aurait été cruel de la renvoyer à l'office. Il Tinslaila dans un pavillon, et, chaque nuit, en cachette, quand il n'était pas trop fatigué, il faisait un quart d'heure de marche pour la rejoindre.
Lorsque les invités furent partis et qu'Annette rentra à la maison, elle n'y eut plus le même rang : les autres domestiques et les gardes la respectèrent, et M. de Morigny se mit à penser qu'il aurait peine à se séparer d'elle de nouveau. Pendant les longues soirées de l'automne et de l'hiver, il s'approcha de cette âme fruste et voulut qu'elle s'élevât vers lui. Il lui fit de simples lectures. Elle savait lire à peu près. Il combattit son accent et la découragea de certaines façons de manger qui le blessaient.
Elle se transforma vite en apparence. 11 ne désirait pas qu'elle devînt une dame; elle devint quelque chose de très particulier, un être à la fois sauvage et distingué, et M. de Morigny songeait : voici une nouvelle œuvre. Et il se moquait de tout son passé à lui et des tumultes inutiles de ceux qu'il avait laissés là-bas. Pourtant il restait pris par eux en quelque repli de sa pensée, et comme l'hiver se prolongea tard, il essaya de faire lecture à sa maîtresse des œuvres qu'il préférait.
Ce fut d'abord une expérience. Comprendra-t-elle ? Puis il s'acharna à lui faire comprendre. 11 lui donna des leçons, de véritables leçons. 11 aurait souhaité la voir émue de toutes les impressions que lui recevait, la voir vibrer aux mêmes passages. 11 lui disait : « N'est-ce pas que c'est beau? » Et, tant qu'ils furent dans la mai-
son, tant que Tombre de la nuit ou la pénombre de la pluie entourèrent leurs entretiens, tant que les bois dormirent, Annette l'écouta, patiente, décidée à lui plaire, reconnaissante pour sa bonté, et s'efforçant, par naturelle coquetterie, d'être près de lui autre chose que l'amoureuse de naguère, son jouet.
Le réveil fut brusque, cette année-là. En quinze jours, les bourgeons éclatèrent, et puis ce fut l'ombre des jeunes feuilles sur les sentes de la forêt. Le soleil chauffa les sous-bois. Les amours des bêtes peuplèrent de leurs bruits mystérieux les futaies, et le frémissement des sources fut agréable dans l'air devenu tiède et parfumé. Alors, dès l'aube, M. de Morigny et ses gardes partirent à travers champs pour de longues tournées d'inspection. Mais, le soir, à la fin de l'après-midi, Annette et son
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amant, car il était son amant et non plus son maître, se promenaient côte à côte. On les saluait. Ils souriaient, épris Tun de l'autre, et bienveillants; et ils marchaient jusqu'à une certaine clairière qui leur plaisait pour son herbe haute et toutes les fleurs qui y poussaient.
Aussi longtemps que le renouveau échauffa leurs caresses, ils furent divinement heureux dans cette herbe et parmi ces fleurs. Puis, apaisés, ils recommencèrent leurs causeries. M. de Morigny recommença ses leçons. Ce qu'il sentait était d'une qualité plus précieuse que ce que sentait Annelte, et il fallait pour son bonheur qu'elle sentît comme lui, qu'elle lui envoyât, pour la rendre plus intense, le reflet de sa joie. Annette eut encore de la patience. Elle se cachait pour ne pas l'écouter. Elle savait mieux que lui la
forêt et les bois, mais sa science était plus simple ; elle ignorait qu'elle fût savante, et c'était ce qu'il lui reprochait.
Or, un soir, avant le crépuscule, tandis que les oiseaux s'appelaient et que la lumière devenait dorée entre les branches, M. de Morigny, qui enseignait à Annette je ne sais quoi, s'aperçut soudain qu'elle ne l'ccoutait pas, et soudain, je ne sais pourquoi, les yeux de M. de Morigny s'ouvrirent : jamais elle ne comprendrait, jamais elle ne l'avait écouté ; il voyait sa figure que le soleil couchant dorait, sa figure en extase, chargée d'une volupté un peu basse. C'était une paysanne heureuse dans une clairière. Jamais il ne pourrait se mirer dans son âme. Elle sentait directement, et lui, il revenait à la nature après un long voyage. 11 eut un profona désespoir, et il se rappela celle qu'il avait jetée dehors et
qui aurait su, dans ce soir admirable, dire les mots admirables qu'il attendait. 11 l'ut seul et nostalgique.
Et puis, il entendit... 11 entendit toute la nature qui se moquait de sa détresse, qui riait d'un grand pire compatissant, de ce grand rire que nous n'osons pas entendre, mais qui résonne sans cesse à nos oreilles pour railler nos agitations ; et, dans ce rire des oiseaux qui s'appelaient, de la brise qui fécondait avant leur sommeil les fleurs épanouies, des insectes qui allaient à leur tâche, réguliers et monotones, il y avait cette vérité: seul d'entre les êtres, l'homme essaie d'élever jusqu'à lui sa compagne, il veut un miroir, rien qu'un miroir, il s'étonne quand ce miroir se détourne et cherche d'autres reflets, et c'est la raison de ce désordre qui est en chacun de nous