‹ Notre pauvre amourChapitre 6 sur 7 · LES DÉLIVRÉES · texte numérisé non relu

LES DÉLIVRÉES

vre encore un peu, et il se tournait vers les suprêmes lueurs qui éclairaient l'horizon. Je m'approchai. Je posai ma main sur la sienne.

— Non ! pas si près !...

Il lui fallait tout Tair de la chambre. Il fit signe à ceux qui étaient déjà à son chevet de se retirer. Nous restâmes seuls. Je me tenais dans l'embrasure de la fenêtre. Il murmura :

— Parle-moi...

Et comme j'avais la pensée pleine de la scène à laquelle je venais d'échapper, je lui parlai de l'affection, de l'émotion de ses malades, des vœux qu'elles formaient.

Il m'écouta en souriant. Un amer sourire ! Il n'était plus l'heure de former des vœux... Mais ce n'était pas à cause de cela qu'il souriait avec cette ironie.

— Ah ! fit-il, elles sont toujours là?

Et son sourire devint plus narquois.

— Elles attendent...

Il secoua la tête :

— Bientôt... Bientôt...

Puis, avec effort :

— Te rappelles-iu comme j'étais fier de leur guérison, et de ma méthode? Oh ! si fier!... Tu te rappelles? On cherche s'il ne subsiste pas dans leur désordre un instinct robuste, et l'on forge autour de cet instinct une conscience nouvelle.

Il s'animait tandis qu'il récitait cette formule.

— Ne te fatigue pas ! lui dis-je Il haussa les épaules.

— Je me reposerai, mon ami, sois tranquille.

Dans son regard s'allumait cette flamme que j'avais tellement admirée autrefois et qui s'était éteinte depuis une semaine.

LES DELIVREES Ul

— Vois-tu! reprit-il d'une VOIX pressée, c'était une belle méthode, un travail de modelage, une œuvre de sculpteur ! Je leur Taisais des âmes toutes neuves, bien nettes, bien correctes. Je leur donnais des vertus et des scrupules Une excellente méthode ! Grâce à elle, je les ai empêchées de boire de l'éther, de fumer l'opium, de prendre de la morphine, je les ai privées de leurs joies les plus chéries pour les forcer à rentrer dans le cadre, dans le cadre ! tu comprends ? parce que, ce que nous appelons être sain, être normal, c'est être dans le cadre ! Eh bien ! écoute ! je ne sais plus si j'ai eu raison de les guérir!... Mais non ! laisse-moi ! Je ne délire pas. Je ne sais plus, voilà tout!... Tu ne peux t'imaginer comme je les ai torturées ! Ma volonté contre la leur, ah î c'était une bataille !... Et pourquoi? A quoi bon?...

Pauvre humanité qui n'ose pas jouir à sa guise, tant qu'elle peut et comme elle peut, et vite, vite, avant la fin!... Tu dis qu'elles attendent là-bas. Veux-tu que je te dise ce qu'elles attendent?. Elles attendent que je les délivre... Quand je ne serai plus. . . Oh ! oh ! je t'envie ! Tu verras cela !

Il se tut. Un râle l'étouffait, il avait parlé haut. On entra dans la chambre.

A six heures du soir, l'agonie commença. Il mourut à sept heures. Je lui fermai les yeux en pleurant, car je l'aimais. Puis je le laissai à sa famille et j'entrai dans le salon.

Quand j'ouvris la porte, celles qui attendaient se précipitèrent vers moi; mais quand j'eus prononcé les mots terribles, elles ne poussèrent pas ces cris que Je redoutais, je n'entendis que des sanglots étouffés; après quoi, ce fut un surprenant silence... Je voyais les visages devenir

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