EST COMME UN DOUX BERCEAU
Les nez, les becs, les naseaux et les gueules, Les chiens, les bœufs, les moutons et les poules, Les fins pommiers, les cyprès, les tilleuls,
Les vagabonds, les routiers et la foule Des bonnes gens qui sortent de l'église Quand la chanson du clocher se déroule,
Les vignerons soucieux de la bise Et de la grêle et des givres soudains Et de l'usure aux sournoises mainmises,
Les cerfs branchus, les lièvres et les daims, Les bouleaux blancs, les ormes et les hêtres, Et les grands lys aux airs de paladins,
Les apprentis, les compagnons, les maîtres Portant l'étain, le bois, le fer, la pierre Et le rouleau des règles à connaître,
Les chaperons, les heaumes, les visières, Les saladiers, les panaches, les casques, Les chevaliers luisant sur les verrières,
Le léopard, le griffon, la tarasque
Et la licorne et tout ce vieux blason
Et des soldats bretons, lorrains ou basques,
Il est aussi
Le toit fumeux des solides maisons Et les enfants, les mères, les servantes, L'homme de cœur et l'homme de raison,
La nuit d'hiver qui se voile et qui vente, La nuit d'été sous un vaste rosaire, Les blanches nuits de prières ferventes,
L'antique gloire et l'antique misère, Les longs travaux à la face creusée, Les durs travaux à la face de terre,
Les doux travaux qui jasent en fusées, Les yeux baissés de celle qui ravaude Et la fileuse aux. modestes visées,
Celles qui vont, dans les eaux d'émeraude
Laver les draps, les voiles et les nappes,
Aux flots d'argent mêlant des mains noiraudes,
Celles qui ont pour de saintes agapes Versé de l'huile en des lampes d'argile, Blanchi leur coiffe et repassé leur cape,
Les arbres lourds et les plantes graciles, Prés et moissons, jardins, vergers et bois, Bourgs et hameaux, hérissement des villes,
COMME UNE CATHEDRALE
Les hauts clochers, les calvaires, les croix, Les cheveux blonds des anges et des cierges, Les vœux des jours et les fêtes des mois...
Et les regards de la Très Sainte Vierge.
Il est aussi comme une cathédrale
Dont le clocher, les deux tours, les arêtes
Suivent sans fin des routes triomphales ;
Des gens, des fleurs, des plantes et des bêtes, Des rois, des saints, des démons et des gnomes, Des chevaliers, des anges, des prophètes,
Le peuple entier du céleste royaume,
Le peuple entier du royaume charnel,
Ceux des châteaux, ceux des bourgs, ceux des chaumes,
Il est aussi
Les noirs tenants de l'Orgueil éternel, Monstres debout et monstres accroupis, Rongeant des yeux le gîte des mortels,
Les fruits nouveaux, les grappes, les épis, Le lys qui pointe et le lierre qui monte, L'humble calice aux prés mouvants tapi,
Le vieux serpent sous un pied qui le dompte,
L'aigle, le geai, le pivert, le hibou,
Les gros moutons, frileux après la tonte,
Tout le bercail avec bergers et loups, Toute l'étable avec les bœufs qui fument, Toute la gent qui picore dessous,
Les bons outils, les marteaux, les enclumes, Niveaux, compas, clés du pape de Rome, Ancre qui tient notre âme dans la brume,
Tous les outils qu'inventa le vieil homme, Tous les métiers où durcissent les mains, Le soc, la houe et les bêtes de somme,
La forte nuque et le glaive romain, Le col de cygne et l'olivier de paix, La loi divine et l'effort des humains,
COMME UNE CATHEDRALE
Le cœur plongé dans les brouillards épais, La folie erreur qui s'installe en puissance, L'impureté qui dort ou se repaît,
La trahison qui prône l'innocence, L'ambition grinçante des Sorbonnes, Le jeu discret des sourdes violences...
Mais le sourire et les yeux fins des nonnes, Les longues mains qui cousent et qui filent, Les voiles purs d'où la grâce rayonne,
Mais les voyants, David et la Sibylle.
Les clairs enfants qui chantent au lutrin, L'œil net et creux des jeûnes et vigiles,
Mais l'Écriture où Dieu règne et s'empreint, La vieille loi, donjon de pierres brutes, La jeune loi, perle dans son écrin,
Mais le concert des harpes et des flûtes,
Les fins archets caressant les violes,
Les psaumes lents qui tournent en volutes,
Le temps qui marche et le malheur qui vole, Le désespoir et l'angoisse et l'attente, Le va-et-vient peureux des vierges folles,
Il est aussi
Tout le troupeau des âmes militantes,
Le bel arroi des célestes milices,
Le grouillement des péchés qui nous hantent.
Tout cela siège et se dresse et se glisse En délicate ou forte imagerie, En vision d'horreur ou de délices,
Sur les pignons, les tours, les galeries, Les contreforts, les portes, les fenêtres... Le tout réglé comme une horlogerie,
Le tout rangé comme aux signes d'un maître Qui sait former et sauver l'harmonie Dans le chaos des choses et des êtres,
Chacun docile en sa place finie, Le bien, le mal et la foi et le doute, Naître et mourir, la force et l'agonie,
Chacun rigide au poste qu'on lui boute
En la forêt de pierres ciselées,
Le long des temps qui suintent goutte à goutte,
Le tout pareil aux arbres d'une allée,
Aux vieux soldats qui gardent les murailles,
A l'oraison dos figures voilées,
COMME UNE CATHEDRALE
Au long souci des rustiques ouailles, A celui-là qui peint et vermillonne, A celle-là qui brode sur des mailles,
Le tout pareil au sage qui raisonne,
A de vieux jours qui durent dans les cœurs,
A des travaux graves et monotones ;
Même la fièvre et l'amour et la peur, Même le vice aux changeantes grimaces, Même le nain, le singe ou le voleur,
L'inquiétude et les bêtes rapaces, Le vaniteux, le sanguin, l'impudique, Tous les désirs et toutes les audaces,
Même ceux-là dans cette république Où tout s'unit, s'enchaîne et s'organise Restent soumis au code liturgique,
Même la guerre et l'hiver et la bise, Même les flots appliqués au naufrage, Même la nuit tendant ses ailes grises,
Même Satan qui chevauche l'orage, Même ceux-là demeurent limitée.
Même ceux-là deuieurent en servage,
Il est aussi
Car dessus l'huis de la sainte cité Trône Jésus dans la toute-puissance, Dans le Royaume et dans l'Éternité...
Et devant lui l'Ange tient la Balance.
Il est aussi pareil à la maison
Où la naissance et la vie et la mort
Sont ordonnées près d'un calme horizon ;
Un long passé de vigilance y dort Bercé par le chuchotement des feuilles Et par les eaux lissant l'herbe du bord ;
Les blonds matins en éclairent le seuil,
Les beaux couchants le jardin vert de mousse,
Et la gaîté les âmes sans orgueil ;