PAREIL A LA BREBIS
Il est aussi pareil à la brebis,
A l'àme de la sœur aux yeux modestes
Se nourrissant de lait et de pain bis
Qui va dès l'aube abattre ses mains prestes
Pour nettoyer, ordonner et blanchir,
Sur les tumeurs, les blessures, les pestes...
Dès que les cieux font mine de pâlir,
Dès qu'un carreau se teinte un peu de rouge,
Dès que les Grands commencent à dormir,
Dans la ruelle et dans le creux des bouges, Dans le douaire obscur de la souffrance Où rien ne luit, ne chante ni ne bouge,
Elle s'en va, seule avec l'espérance Qui elle aussi se lève de bonne heure Et qui ne connaît pas la nonchalance,
// est aussi
Et toutes deux portant la bonne humeur, Le pain, le vin, les doux soins, les remèdes, Toutes les deux, grande et petite sœur,
Toutes les deux grimpent aux marches raides, Vers les taudis, vers les entassements, Vers ceux auprès de qui le diable accède,
Toutes les deux, vite et légèrement, Avec d'innocentes plaisanteries, Avec de comiques effarements,
Avec de simplettes gamineries, Avec des mots de petites bergères, Avec de grands airs de gendarmerie,
Toutes les deux, rapides et légères, Font le ménage et remplissent les pots, Manient l'aiguille agile des lingères,
Toutes les deux pansent les vieux accrocs, Pansent aussi les fentes et les plaies, Pansent aussi les cœurs qui geignent trop..,
Et ce taudis noirâtre est un palais Quand toutes deux, trésorières de foi, Sans marchander y répandent la paix...
COMME LA SŒUR MARIE
Dieu, bénissez le sourire, les doigts, Le blanc bonnet, les pas trotte-menu, Les yeux décents et la glissante voix
De la petite sœur qui est venue
Dès l'aube avec l'enfantine espérance
Pour apporter l'Enfance de Jésus
Aux cœurs vieillis par l'antique souffrance.
Il est aussi comme la sœur Marie Qui, dit Jésus, prend la meilleure part Entre les biens qu'il nous laisse en hoirie,
Quand elle vient écouter sur le tard Aux pieds de Dieu l'éternelle parole Et s'imprégner de l'éternel regard,
Il est aussi
Pendant que Marthe active se désole De rester seule à chauffer le repas Et n'a plus âme à qui faire l'école...
Marthe est ici, chez nous, n'en doutez pas, Mais l'autre sœur n'est jamais bien loin d'elle Et suit Jésus de ses yeux jamais las,
Marie erre le soir dans nos venelles, Marie entre le soir dans nos églises Oyant toujours les choses éternelles.
En son logis Marthe se scandalise De rester seule à nettoyer les coins, A cuisiner, à faire les reprises...
Marthe, il est vrai, se donne du tintoin, Mais, sans bouger, l'autre fait des ménages Dont Dieu là-haut sait qu'il est grand besoin.,
Et je la vis plus vague qu'un nuage, Quand le vitrail éteignait ses figures, S'agenouiller très-bas sur le dallage,
Et c'était quand tout meurt, et que fulgure
Obscurément la lampe de l'autel,
Un front de marbre, un cuivre d'encoignure.
COMME LA SŒUR MARIE
Elle écoutait notre Maître éternel Pour ceux qui ne veulent pas l'écouter, Pour les distraits, les sourds et les charnels,
Pour le malin qui prend ses sûretés, Pour l'ennuyé qui va de rive en rive, Pour le ventru qui soigne sa santé,
Pour tous ceux-là qui pensent et qui vivent Dans les locaux bien rangés de leur moi, Dans le train-train des actions poussives,
Pour le coureur, l'essoufflé, le pantois, Pour les rentiers et les fonctionnaires, Pour les docteurs, les finauds, les matois,
Pour tous ceux-là qui, vivant de la terre,
Se croient économes et politiques,
Bons ménagers, bons clercs et bons notaires..,
Mais tous ceux-là ne sont pas gens pratiques,
Vous le savez, petite sœur Marie
Qui méditez dans ces ombres gothiques,
Et vous savez que leur ménagerie Ne gagne rien que pauvreté finale, Que camelote et que verroterie,
Il est aussi
Et vous savez que c'est vous sur les dalles Où vous mettez vos agenouillements Auprès des trois Vertus théologales,
Que c'est vous seule en vos recueillements
Qui devenez la bonne ménagère
Et qui prenez les bons arrangements,
Que c'est bien vous la parfaite bergère, La fllandière et la raccommodeuse, Notre laveuse et notre boulangère,
Que c'est bien vous la preste balayeuse, Que c'est bien vous qui faites la cuisine, Que c'est bien vous qui soignez la veilleuse,
Que c'est bien vous l'épargne qui lésine, La prévoyance et la ferme raison, Cette fourmi sermonnant sa voisine,
Que c'est bien vous, durant cette oraison,
Notre économe et notre trésorière,
Que c'est bien vous qui faites la maison.
Sans heurt ni bruit, dans l'obscure prière, Vous emplissez nos coffres et nos granges, Vous emplissez la ferme et la chaumière,
COMME LA SŒUR MARIE
Vous faites nos moissons et nos vendanges, Faites valoir nos terres et nos fonds, Faites ranger ce que l'ordre dérange,
Oui tout cela sans agitation,
Sans cris, sans voix, sans course dans les pièces,
Sans ameuter les populations,
Mais en douceur et sans qu'il y paraisse, Comme un matin qui naît à la verrière, Comme Jésus se donnant dans la messe,
Oui tout cela par la simple prière, Par l'agenouillement devant la croix, Par l'abandon de l'âme tout entière..
Car Dieu vaincu subit vos douces lois.
René Salomé
Salomé. — ti