‹ Notre petit gourbiChapitre 1 sur 14 · LA LETTRE DE TUNISIE · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE TUNISIE

QUE de conférences, que de cours, mon Dieu ! j'en suis harassée. Causeries sur l'esprit gaulois, l'esprit militaire, l'esprit provincial, Tespritaristocratique et l'esprit des sots. J'allais oublier une leçon où le professeur, modeste, commenc;a par ces mots : « iMesdames, cette causerie sur les tendances spiritualistes de la nouvelle littérature ne doit pas être forcément spirituelle. » On lui lit aussitôt un succès. Ah ! s'il s'en était tenu à ce début, quel triomphe ! Tous ces causeurs m'excèdent. Mais allez donc calmer IV^nthousiasme de maman. Certes, maman est restée beaucoup plus jeune, plus crédule que sa fille de \ ini^i ans. — Gillette, s'écrie-t-elle parfois, tes ré-

flexions désabusées de vieille dame m'etf raient !

— Et vous, chère mère, vous me ravissez par votre entrain de jeune demoiselle.

— Gillette moqueuse ! proteste maman en petite voix de tète.

Aussitôt, je réplique de mon ton le plus creux :

— Madame Laverne !

Nous éclatons de rire en nous regardant. Nous sommes comme les augures.

Elle est vraiment svelte et souple, ma petite maman, et si pétulante que je la tiens tout à la fois pour ma mère et mon amie. Et, dame ! l'on traite parfois un peu cavalièrement ses amies. Mais, ensuite, quels repentirs, quelles amendes honorables 1

De son côté, mère paraît toute disposée à croire que les jeunes filles modernes sont les aînées de leurs mamans, leurs mentors, leurs régents. Elle me tient pour un puits de science, parce que j'ai passé mon baccalauréat, parce que je suis des cours à la Sorbonne, parce que je pérore d'un tas de livres philosophiques et

esthétiques grignotés entre un thé et un tour de boston, une représentation de gala et un bal poudré. Papa lui-même, un ingénieur, c'est-à-dire un monsieur grave qui ne s'en laisse pas imposer par le verbiage, lorsqu'il considère sa grande Gillette à la sombre chevelure sur un front de Minerve — cette description lui appartient — n'est pas éloigné de la croire omnisciente et il Técoute avec déférence. Eh bien ! oui, je crois que je dois en imposer quand j'en prends la peine. Mes yeux d'un noir doré apparaissent profonds et énigmatiques lorsque je donne un certain vague à mon regard en laissant tomber à moitié mes paupières. Mon profil à la grecque — oh ! je dis cela sans vanité, car je le tiens de maman — sait refléter à l'occasion une sombre énergie. Pour cola, je n'ai qu'à froncer mes sourcils, à serrer mes lèvres et à plisser ma bouche d'une certaine fagon : aussitôt j'intimide mes contradicteurs; j'en ai l'ail cent lois l'expérience. L'avouerai-io ! ces avanlagcs ne me consolent guère des soirées «m dos matinées, des réceptions modosios ou pompeuses, des

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cotillons fleuris, des dîners costumés ou des mariages de mes amies. Maman m'entraîne avec une fébrilité qui touche presque au désespoir. Il semblerait que ma pauvre petite mère tienne à jouir des dernières années de sa beauté. Quelquefois, au retour d'un bal, elle se jette à mon cou et pleure :

— Gillette ! ma chère mignonne, je vais avoir quarante ans.

Je sanglote à l'unisson. Je comprends sa douleur, car il me semble que j'aperçois moimême, loin encore à l'horizon, le spectre ridé de ma future vieillesse. Et j'ai peur, très peur, et mes larmes coulent autant sur mon destin que sur celui de maman.

Au sortir de ces scènes, je dors mal, je réfléchis, je philosophe et j'en arrive à juger mon existence avec l'austérité d'une abbesse de Port-Royal.

Aussi, lorsqu'il s'est agi, cette semaine, de subir sept conférences en sept jours, j'ai été prise d'une véritable colère et je me suis écriée :

— J'envie les sauvages. Je voudrais vivre au désert.

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J'ai ponctué cette déclaration en frappantdu pied le plancher et j'ai fait claquer mes souliers vernis. Tant mieux ! je ne pourrais plus sortir. Maman, prête au départ et jolie à ravir, était habillée d'une exquise toilette en charmeuse œillet rose et coiffée d'un toquet de velours vieux bleu. Elle fut désolée.

— Ainsi, me dit-elle avec une moue navrée, tu refuses d'entendre VAme picturale? Ce sujet ne t'intrigue pas?

Je crois bien que, si je ne m'étais pas contenue, j'aurais sacré, eh oui ! juré ! Je me suis contentée de bredouiller :

— Grand Dieu ! qu'avez-vous besoin de connaître l'âme en peinture après avoir absorbé tant d'esprits divers, petite maman?... Ah ! je le sais bien ! L'assemblée perdra beaucoup à votre absence et les reporters mondains ne pourront pas écrire : « Remarqué dans l'assistance l cléganie Mme Lavcrnc, adorable en toilette drapée. » Etc., elc.

Brusque mon l maiiian se débarrasse de son loquet, lance ce bijou Je C(Mfrure sur le canapé et déclare :

— Puisque tu me crois aussi... Enfin, je me comprends... Je reste, entends-tu, je ne bougerai plus.

Au lieu de m'attendrir, je frappe des mains et je crie : « Bravo. » Mais, lorsque je veux l'embrasser, elle me toise avec une dignité épouvantable. Je n'insiste plus, je lui tire ma révérence.

Nous nous trouvons dans notre petit salon gris perle en Louis XVI style du vingtième siècle, c'est-à-dire perfectionné par un ébéniste contemporain. Je m'assieds d'un côté du guéridon. Maman prend sa corbeille à ouvrage et son nécessaire Empire : ciseaux et dé d'or dans une gaine d'ivoire lin. Encore nerveuse, elle taille, brode et coud je ne sais quoi, destiné à une vente de charité. Je trouve à portée de ma main VEconomiste^ le journal de père, et je le parcours. Assurer que je m'amuse et que la législation commerciale et le régime industriel me passionnent serait exagérer. Après un quart d'heure, je guigne maman et je murmure, d'une voix suave:

— Vous fabriquez un bien joli objet ! Si je

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ne me trompe, c'est un bonnet?,.. Non ! Une bourse?... Non !... Uneaumônière?... Non !... Un sachet à parfum, peut-être?... Un videpoche?...

A chaque proposition, petite mère hausse les épaules. Elle finit par me répondre sèchement :

— Est-ce que je sais! Quand ce sera lini, on verra son emploi.

Je ris aux anges et je m'écrie :

— L'acheteuse de votre comptoir sera bien embarrassée. Lui faudra-t-il coiffer son petit enfant ou offrir son emplette comme classeur à son mari?

— Tant pis ! Elle se débrouillera. Je travaille pour les pauvres, voilà tout !

La glace est rompue et maman reprend sa jolie figure. Je me lève cl je me permets d'arranger une boucle sur la tempe de maman. J^aime l'ordre.

A ce moment, Nola, noire femme de chambre, une Bretonne en costume de Quimperlé — elle ressemble à une cerise glacée servie sur sa collerette de papier trisé — vient

nous apporter le courrier. Une seule lettre sur le plateau.

« A Mademoiselle Gillette Laverne. »

Quel drôle de timbre-poste ! Rouge et en longueur, il représente une charrue tenue par un Arabe. Un peu en arrière, un monsieur botté et casqué accompagne le Bédouin. A gauche, un coq gaulois chante d'ébahissement à la vue d'une mosquée aperçue au loin. Dans le ciel, le mot : Tunisie.

— Qu'est-ce qui peut bien m'écrired'Afrique, maman? Je ne me connais aucune amitié, aucune parenté dans la Régence de Son Altesse Nacer Bey.

— Oh ! Gillette, tu n'as pas la mémoire du cœur. Tu medésoles ! Ton oncle André, voyons !

— C'est juste, l'oncle de Vierles. Je suis bien excusable ! Quel voyageur que votre frère ! Il bondit de Paris en Afrique, saute à Constantinople, se laisse glisser jusqu'en Suisse, d'où il dégringole comme une avalanche à Trouville ou à Nice.

— Comme tu parles respectueusement de

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mon frère! Il s'agirait des évolutions d'une boule sur un billard que tu n'en discuterais pas avec plus de sans-gêne.

— N'empêche que j'aime Fonde André beaucoup mieux que si je le vénérais en paroles. Que peut-il m'écrire?

« Ma chkre petite Gillette,

« Te plairait-il de devenir pour quelque mois la sultane de mon vieux palais turc de Bab-el-Kadra ? Prends en pitié ton vieil oncle. Il a besoin de ta jeunesse, de ta gaieté, de ton entrain pour rendre la vie à la mélancolique campagne tunisienne de mon entourage. Sultane de mon Alhambra, tu en teras les honneurs aux colons, aux officiers, aux musulmans, aux Grecs, aux Maltais et à un tas de ^ens bizarres de cette Régence. Dévoue-toi et réponds-moi par le retour du c»^urrier ces simples mots : Mon vieux bonhomme d'oncle, venez me chercher. »

...Cette lettre imprévue m'interloque. Chose curieuse : un peu de rose colore les joues de

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maman et elle fixe avec un intérêt extraordinaire son bonnet-bourse-aumônière-videpoche. Parions qu'elle se doutait de cette invitation ! Son frère Fen avait déjà entretenue. Ce projet lui déplairait-il ? Moi , je ne sais qu'en penser. Une absence d'aussi longue durée m'épouvante. Il faut traverser la mer ! Et si je me déplaisais dans cette Afrique ! Et mes amies, mes relations, mes habitudes, mes cours, quelle privation ! Je plaque ma main sur r Economiste et maman sursaute.

— Mon oncle est bien gentil. Mais comment pourrais-je te quitter ? Impossible !

Les jolis yeux noisette de petite mère s'illuminent de satisfaction. A ce moment, une grosse toux me prend. Ah! je ne me doutais pas, à cette minute, de l'importance de cette quinte sur ma destinée. Ma vie tout entière changée pour un chat dans la gorge! Quel thème à méditations !

Père entrait dans le salon avec la cadence mesurée d'un mathématicien. Il tourne vers moi sa longue figure fatiguée et douce, remet son lorgnon et m'observe.

— Depuis quelques mois, Gillette, je t'entends tousser beaucoup trop souvent. Il faut te guérir.

Papa me considère avec inquiétude. Au moindre rhume, il croit aune bronchite grave. Depuis la mort de mon pauvre frère René — petite toux, hélas! puis les poumons — il s'épouvante. Comme il aime sa grande fille ! Le voici qui vient me baiser les cheveux et il me tient serrée contre sa poitrine. Par-dessus ma tète, je l'entends dire à maman :

— Chaque hiver, je ne vis plus. Je redoute toujours une congestion, une pleurésie ! Est-ce que la santé de Gillette ne vous inquiète pas, Emma?

— Quelle exagération! réplique maman.

Le docteur Reville n'est pas inquiet du tout, lui, et...

— Ah ! oui, parlons des médecins. De quels espoirs ils nous avaient leurrés. Souvenezvous ?

Long silence. Les bûches s'écroulent dans la cheminée a\cc un bruit sourd. Les sons étoutVés d'une sonate s'entendent à travers la

cour, mêlés au cri plaintif d'une marchande des quatre-saisons dans la rue.

Toujours le silence et les lèvres de père restent posées sur mes cheveux. Au loin la rumeur de Paris, si triste quand on l'écoute de sang-froid, au fond d'un appartement.

— Qu'est-ce que cette lettre, Gillette? Suisje indiscret?

Mon père vient d'apercevoir l'enveloppe de M. de Vierles.

— Du tout, papa ! L'oncle André m'écrit. Drôle d'idée, il me presse d'accepter l'hospitalité de son vieux palais arabe.

— Eh bien?

— Gillette refuse cette invitation, déclare vivement maman.

— Pourquoi ?

— Parce que..., parce que... Songez un peu, l'éloignement... l'Afrique..., une séparation!

Le lorgnon de père tombe sur son gilet et il passe la main sur ses sourcils froncés. Et voici qu'un petit chatouillement à la gorge me taquine et, malgré mes efforts, je tousse encore.

Le menton haut, père me fixe, maintenant, et je sens une grande résolution dans son attitude :

— Emma, vous allez écrire à votre frère qu'il vienne chercher cette enfant. Il faut en finir avec ce rhume. Ledocteur Reville recommandait un climat sec et chaud. La Tunisie fortifiera les bronches de Gillette.

Les petits ciseaux d'or de maman dévorent h coups pressés le tissu du bonnet-bourse-videpoche. Elle acquiesce faiblement de la tête. Ah ! papa n'est pas un chef de famille pour rire. Lorsqu'il a proncjncé, il faut obéir.

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