‹ Notre petit gourbiChapitre 2 sur 14 · MON ONCLE LE SIDI · texte numérisé non relu

MON ONCLE LE SIDI

JE n'ai jamais compris pourquoi les sirènes des transatlantiques imitent l'affreux meuglement des bœufs à l'abattoir. Voici la troisième fois que le Carthage beugle, et je frissonne. Ce me semble un effroyable avertissement : les dangers de la mer, les abordages, les explosions se représentent vivement à ma pensée.

Lentement, notre grand vapeur noir et rouge glisse sur la Méditerranée. Autour de la rade, luisent les falaises crayeuses de l'Estaque et des Martigues. Nous dépassons d'arides promontoires incandescents. La ville de Phocée, en amphithéâtre, projette vers le firmament ses milliers de toitures aux

tuiles romaines. Bientôt, Marseille paraît un champ de coquelicots entre un ciel et une eau d'indigo. Nous sommes au large. Sur le pont, mon oncle André va et vient comme un monsieur pressé d'arriver à l'étape. Je le hèle au passage.

— Oh ! mon oncle, hâtez-vous, nous n'avançons point.

M. de Vierles s'arrête net, rejette le corps en arrière, ferme un œil et sa bouche remonte d'un seul côté avec une grimace diabolique :

— La coquine de nièce se moque déjà de son vieux tonton ! Voilà qui me présage de rudes assauts! Oui, mademoiselle la Parisienne tient son provincial d'oncle pour une baderne.

— Oh ! mon oncle !

— ... tient son parent le colon pour un singe d'Afrique !

— Pouvez-vous dire !

— Oui, je dis, (jillette, parce que je te devine. Appelle-moi donc : sorcier, marabout î

— Je m'en garderai bien.

■ — l'u as tort, ma nièce, car il serait plus

brave de l'avouer à haute voix que de le penser.

— Vous savez que vous êtes le plus Parisien des gentilshommes provinciaux et le plus spirituel des Français d'Afrique, mon oncle.

Je fais cette déclaration avec feu. M. de Vierles baisse le nez et me lorgne en dessous avec une méfiance comique. Puis, il lance un pied en avant et reprend sa promenade.

Je puis me flatter de posséder un parent original, dans le frère de maman. Cinquantecinq ans, d'assez haute taille, les épaules droites et le buste très cambré, M. de Vierles se pique d'être un élégant. Sa jaquette gris souris moule sa taille toujours juvénile. Des bottines recouvertes de guêtres à boutons d'argent, une casquette de yachtman à visière blanche, des gants d'un gris tendre, un mouchoir de pochette brodé, une canne à béquille d'or, complètent la silhouette excessivement distinguée de mon oncle. Et, pourtant, son col trop ouvert, sa régate antique, ses manchettes trop apparentes, une breloque indiscrète, d'autres petits riens dans son habil-

lement et son allure, prouvent aussitôt que mon oncle a vécu presque toute sa vie dans son domaine de la Sartheet sur ses propriétés de la Régence. Cependant, il souhaite passionnément qu'on le prenne pour le plus ironique, le plus désabusé des boulevardiers. Plusieurs fois Tan, ce gentilhomme agriculteur vient passer deux à trois jours dans les petits théâtres, les Cercles, les music-halls, les boîtes de Montmartre, les restaurants à la mode afin — je vous le donne en mille — a^n d'apprendre la dernière scie, le dernier mot d'argot, le dernier refrain à succès, la dernière extravagance de l'actualité. Puis, il repart et il « épate » les Manceaux et les Bédouins avec le retroussis de ses pantalons, la coupe à l'américaine de ses moustaches, la raie de ses cheveux ou certains tics de clubmann : saluts étranges dans lesquels il casse son cou ; poignées de main convulsives qui font danser sur la pointe le cher ami victime de cet assaut.

Ces petits ti\i\ei's ne m'cmpècliLMU pas d'aimer mon oncle. Je crois inCmc qu'ils me le

rendent plus cher parce que ses préoccupations de dandysme témoignent, chez lui, d'un désir éperdu de ne pas s'enlizer, de rester jeune, avenant. Son modernisme de surface n'empêche pas M. de Vierles de garder les vertus d'un gentilhomme ancien régime. Il est Français dans le noble sens du mot, c'està-dire que la bravoure, la beauté et la générosité l'enchantent. Galant comme un petitmaître, sa politesse ravit les femmes. Donner une idée de la gamme nuancée de ses saluts ne serait possible qu'avec un crayon. Petit coup de menton : bonjour à un valet. Inclination mineure du bout du nez : femme de chambre. Un index rapide touchant le chapeau : homme du peuple. Le pouce et l'index sur le bord de la cape : employé. Le chapeau s'enlève d'un centimètre : boutiquier. Dix cent-'mètres : petit bourgeois. Le chapeau tenu à la hauteur de la poitrine : bourgeois. Chapeau jusqu'au sol avec un sourire et taille courbée : une chère amie. Je ne parle pas des tons de la voix. Seul, un phonographe rendrait la diversité infinie des : « Bonjour, gar-

çon ! Bonjour, camarade ! Bonjour, vous ! Bonjour, monsieur î Mes hommages, gracieuse madame. » Oui, le phonographe excellerait à restituer jusqu'au léger nasillement de mon oncle.

Beau ?

— M. de Vierles doit être beau, puisqu'il est votre frère, disait, un jour, une visiteuse à maman, qui répliqua :

— Hélas ! non, chère madame, le visage de M. de Vierles ressemble à un casse-noisette, à un très joli casse-noisette, si vous le voulez bien.

Je partage cet avis et je le trouve délicieux de finesse, ce casse-noisetie. Il m'importe peu que le nez et le menton prévalent dans une tète courte et fine qui n'est jamais cnnu\cuse à regarder. Allez donc en ilire autant des Adonis monotones comme les ciels sans nuages, tandis que les sourires impertinents ou les intentions moqueuses traversent sans cesse la iigure mobile de mon oncle!

... Le soir et la nuit se sont écmilés. Voici l'aube. Les pistons de la machinerie scandent

la marche du navire. C'est comme le réveillematin du paquebot. Dans ma cabine un calendrier porte : 25 novembre, et, pourtant, quelle tiédeur ! Quelle lumière par le gros œil du hublot ! L'Afrique et l'Orient s'annoncent. Je grimpe Fescalier de cuivre et je retrouve vers la poupe, près du drapeau tricolore, M. de Vierles, le front levé vers la mâture. Je me crois obligée de l'imiter. Des goélands frappent des ailes les cordages et jettent leurs cris amers.

— Regarde, Gillette, ces oiseaux viennent de Carthage à notre rencontre, de Carthage, petite fille.

Soudain, les goélands prennent pour moi une signification émouvante : des goélands carthaginois, oh ! par exemple !

— Je voudrais voir les colombes de Salammbô, mon oncle.

Les yeux de M. de Vierles redescendent du firmament sur sa poétique nièce et il s'écrie :

— Il n'en existe plus! Il n'en a peut-être jamais existé que dans Flaubert, ma pauvre enfant. Ah ! te voici en robe de ratine et chapeau de feutre blancs. Bravo !

— Ma foi ! mon oncle, c'est l'été pour moi. Quelle surprise! La belle clarté! La bonne chaleur.

— Alors, je suis heureux de vous avoir enlevée, petite mademoiselle. Mais vous n'êtes peut-être point ravie de quitter votre Paris et vous maudissez votre Touareg d'oncle...

Je protestai, le rouge au front; je protestai d'autant plus vivement que je n'étais pas très sincère.

« Sans la volonté de père, pensais-je, je me trouverais, en ce moment, derrière les carreaux de l'avenue 11 en ri- Martin, près du feu.»

Pendant mon explication, M. de Vierles se met à saluer — son salut Régence — et, de son chapeau tendu, il m'indique vers le sud, un cap qui s'avance avec majesté dans la mer. A gauche, des falaises rousses semées de cailloux blancs, semblerait-il. D'une voix pompeuse, l'oncle André m'annonce :

— Sidi-Bou-Saïd et Carthage, Gillette. Chaque t'ois que je icviens de Franco, je salue le grand sou\ on ir lIo noiro roi saint Louis. Il est mort la, acho\o mon parent.

Hurlement de la sirène. Notre transatlantique se trouve devant la Goulette. Les passagers : Provençaux sonores, Israélites prolixes, Musulmans discrets, Italiens vulgaires, Maltais pommadés, Grecs obséquieux et quelques touristes ébaubis se précipitent sur la lice du paquebot et ajustent des lorgnettes, des lunettes ou des longues-vues. Ceux qui ne possèdent aucun verre d'optique clignent d'un œil et grimacent pour aiguiser leur regard.

— Hé ! mon oncle, s'il nous arrivait, maintenant, le même tour qu'à Chateaubriand !

— Explique-toi. Je ne comprends pas, Gillette.

— Lorsque Chateaubriand se trouva devant la Goulette, une méchante tempête repoussa son voilier dans le golfe de Gabès. Pendant plusieurs semaines, le grand écrivain fut ballotté par une mer furieuse, sans pouvoir aborder au rivage.

— Saperlipopette! mademoiselle l'érudite, voilà une fâcheuse aventure. Elle ne nous arrivera pas, car nous pataugeons déjà dans le canal vaseux. Voici Tunis la blanche.

— Où cela, cher oncle ?

— Devant toi.

— Je ne vois rien.

— Moi non plus. Mais c'est l'habitude de s'exclamer à cet endroit : « Voici la blanche Tunis. » Cette ville est cachée; n'empêche, imite les écrivains, ils la décrivent du lac El Bahira. Premier mirage d'Orient, Gillette.

... Le train nous conduisit à Béja. Puis, une calèche, attelée de chevaux barbes à longues queues soyeuses, guidés par un Arabe en cafetan azuré, nous emporta brides abattues.

Soudain, dans une sorte d'oasis à la base de collines poudrées d'or, un palais peinturluré de chocolat, de café au lait et de vert persienne, m'apparut.

Une immense cour, un escalier de marbre blanc avec des lions à tètes de toutous, quelques Bédouins pain d'épice, des Bédouines cuivrées, un nègre vernissé, frappèrent ensuite mon attention. Parmi les salamalecs, les baisemains, les claquements de fouet, M. de Vierles ord(^nnait, édictait, gesticulait, menai;ait.

3o NOTRE PETIT GOURBI

Je ne pouvais plus en douter, j'étais arrivée. Devant moi, s'empressait le personnel à la tunisienne : valet de pied, cocher, jardinier, groom, femme de chambre et jusqu'à la cuisinière, — une négressebitumineuse, ah ! combien, seigneur !

On m'entraîna dans ma chambre, une vraie salle de café-concert dorée, dorée, dorée du plafond aux lambris; dorée, dorée, dorée sur les portes et jusqu'aux meubles. Une musulmane piétinait devant moi. Quand je donnais un ordre, elle courait et ses voiles bleus s'enflaient comme une voilure. Parfois elle s'arrêtait, dans l'attitude d'une Victoire de Samothrace, C'était ma camériste : Zakia.

Je suis étourdie, étonnée, satisfaite et inquiète. Quel brusque changement dans mon existence !

Lorsque, une heure après, mes pauvres robes, aussi rompues que moi par le voyage, gentiment suspendues, semblent se détendre et dormir, je descends dans le jardin, assez intriguée. J'entends sur vingt tons différents : « Sidi! Aia Sidi ! O Sidi ! » Je sais déjà un

NOTRE PETIT GOURBI 3i

mot d'arabe : Sidi signifie Seigneur. Quel est le fastueux prince qu'on interpelle avec tant de respect?

Au milieu d'une allée de néfliers du Japon, mon oncle, un casque colonial sur la tète, en veston-dolman, culotte de cheval, bottes fines, cravache à la main, se dandine. Derrière lui, une douzaine de Bédouins s'inclinent, se prosternent, manifestent une joie craintive et le suivent pas à pas.

— Petite mademoiselle, s'écrie-t-il gaiement, je vous présente le Sidi de Bab-el- Kadra.

— Vous êtes ravissant, Sidi oncle. Je ne pensais plus du tout que vous étiez un colon, un pionnier de la France dans cette vieille Afrique. Vous m'enthousiasmez.

Mes éloges paraissent l'embarrasser. 11 clAt une paupière, sa bouche remonte et sa cravache fouette une botte.

— Ne m'accable pas, Gillette. Ct^lon, je le suis assez peu. Je ieiic, une fois le temps, Tœil du propriétaire sur mes tL'rres, et quel coup d'oeil ! celui d'un borgne. Kt puis, je chevau-

che, je chasse, je lis, je papote et je m'en reviens en France. Mais, parole d'honneur, je te montrerai des colons, des vrais colons. Quels gaillards ! Ils tiennent du centaure, du guerrier et du laboureur. Te plaît-il de connaître ringénieux auteur de la prospérité de Bab-el-Kadra?

Sans me laisser le temps d'acquiescer à cette proposition, mon oncle envoie un jeune moricaud à la recherche de Si Hassen Mahmoud. Le commissionnaire part en galopant et le gland de sa chéchia s'enlève au-dessus de sa tête comme le cordon d'une sonnette affolée. Après une minute d'attente, un Tunisien en robe de soie amadou, chaussé de babouches en cuir d'un jaune canari, s'approche en portant la main à son cœur, puis à sa tête. Il embrasse ensuite l'épaule de mon oncle et se tourne vers moi. Ah ! mon Dieu ! ces baisers sont-ils obligatoires ?

— Gillette, jeté présente mon fidèle gérant, Hassen Mahmoud. Grâce à lui, mon domaine prospère.

— Ah ! monsieur Hassen, lui dis-je, afin

d'être aimable, est-ce vous qu'il faut féliciter de cet admirable jardin ?

Il porte les doigts à sa poitine, sourit humblement et répond :

— Jusqu'à votre arrivée, Beïa, je pouvais être satisfait de ces fleurs; mais, maintenant, reine entre les roses, toutes pâlissent à votre vue.

La cravache entre ses bras croisés, M. de Vierles rit :

— Hein ! la galanterie orientale ! Est-il coquet et parfumé, ce compliment !

Mahmoud s'approche alors de mon oncle et lui chuchote quelques mots à l'oreille. La phvsionomiedeM. de Vierles chan«^c d'expression, tourne au gris, puis au rouge, puis à l'orage :

— Mâtin ! Mâtin ! La fièvre aphteuse, distu ? Les \eaux! Oui! c'est cela, prends les mesures nécessaires. Ouol ennui ! Les sales bétes ne pourront pas me laisser \ou'\r en paix du plaisir de recevoir Mlle Lascrne.

Le gérant rciKHivelle sessamalecs; baiser sur son pouce, enci^re trois révérences graduées à reculons et disparaît.

— Sac à papier! gronde mon oncle, excusez-moi, petite mademoiselle, mais je vous demande un peu de quoi se mêlent les veaux ! Je veux bien mettre des capitaux dans la colonisation, mais pas d'ennuis. Ah ! fichtre, non! N'empêche que si cela t'amuse, comme je te l'ai promis, je t'exhiberai des vrais colons, des types impayables, de véritables sauvages qui défrichent eux-mêmes leurs terres. Parmi ces malheureux, je te montrerai un certain Pierre Coudignac, le spécimen le plus réussi de la collection. Un phénomène, ce jeune homme, ex-premier prix d'excellence àLouis-le-Grand,etsuccèsen Sorbonne, que sais-je! Un avenir magnifique lui était réservé. Eh bien ! vlan ! il quitte Paris pour une existence barbare au fond du bled, avec la seule compagnie des fellahs pouilleux! Il annonce qu'il veut ressusciter l'antique Ifrikia des Romains ! Un fameux toqué, cet apôtre !

A six heures du soir, montée sur la terrasse de Bal-El-Kadra, je vois le soleil tomber sur le jardin paradisiaque. Au loin, les monts du Zaghouan et la Méditerranée vieux bleu.

oui, le ton des émaux limousins du quinzième siècle. D'entre les palmiers et les figuiers, deux minarets jaillissent comme des jets d'eau teints en or rose par le crépuscule. Par milliers, les oiseaux africains chantent avec frénésie la mort du jour. Devant les collines de sable rouge, le lanternon en céramique d'une zaouia reluit comme un feu électrique. Audessous de moi, c'est la grêle d'or des citrons et le parfum du néroli monte aux narines. Là-bas, les poulies des norias chantent dans la campagne et quelques chameaux roux tournent leurs cabestans parmi lescitronniers. Sur les toitures plates des logis arabes, des musulmanes cambrées osent se montrer avec la nuit naissante... Pierre Coudignac ! Comment ce fort en thème a-t-il pu s'échouer en Tunisie? Me voilà curieuse de l'apprendre.

Page 1