‹ Notre petit gourbiChapitre 14 sur 14 · LA MORT DE LUCIEN DONNELLE · texte numérisé non relu

LA MORT DE LUCIEN DONNELLE

EUF coups tintent au cartel de ma chambre. Seigneur ! suis-je paresseuse ! Je m'éveille seulement. Notre retour tardif à Bab-el-Kadra et l'insomnie m'ont fatiguée.

Ma porte est grattée par des petites griffes.

— Entrez !

Zakia me remet une lettre dont je reconnais aussitôt l'écriture, trop rare, malheureusement. Mon père m'écrit. Quel sujet urgent le décide à m'adresser cette correspondance à la veille de son arrivée? De mon lit tunisien constellé de petits miroirs enchâssés dans les bois dorés, j'aperçois trente fois, peut-être, mon visage et ces trente Gillette paraissent assez préoccupées. Afin d ouvrir les volets, Za-

kia s'approche des croisées, les jambes ployées, bondit sur les espagnolettes, les tourne et se laisse retomber accroupie, en lançant des trilles. Ce serait à croire qu'elle vient d'accomplir une action méritoire. Quelle gamine !

Le soleil entre à flots. Les frondaisons vernies des orangers et des citronniers m'apparaissent sous un ciel d'une hauteur immense dans rinvraisemblable pureté de l'air. Et deci de-là, des koubbahs et un minaret céramiques reluisent lmi avant des noirs caroubiers.

J'ai lu et relu la singulière lettre de papa et je la médite. Kl le prêche une convertie.

11 me met en garde contre le fameux mirage oriental et il répond à mes lettres enthousiastes déjà anciennes sur l'Afrique et la colonisation. Est-ce curieux ! On dirait qu'il devine le danger ! 11 me fait la critique de l'agriculture coloniale et des colons. Le nom de Pierre C>oudignac n'est pasciié; mais, à ira\ors les lignes, je devine lallaque. Oh I une \aine attaque, lécher ennemi est déjà battu, l-^sprit positif, mon père doute des résultats de cet audacieux. 11 va même jusqu'à laisser enten-

dre que, lorsqu'un colon sort de ses attributions pour se lancer dans des entreprises réservées aux hommes de l'art (lisons : ingénieurs), il est fatalement entraîné aux pires catastrophes et à la ruine. Papa se défie extrêmement des faiseurs de miracles. La résurrection de la Tunisie centrale par la découverte de l'eau lui paraît une « blague ». Le mot est souligné. Enfin, et ici il exagère, il évoque le manque de sécurité des campagnes de la Régence et aperçoit des bandits enturbannés derrière chaque jujubier. Il termine par une critique générale des entreprises coloniales. La France, riche et moyennement peuplée, a besoin de tous ses enfants. Chaque homme de valeur parti aux colonies est une perte pour le pays et non un accroissement de sa puissance. La famille française doit rester unie. Etc., etc. L'union n'est possible qu'aune condition : les jeunes ménages rayonneront autour des parents sans s'écarter... Etc., etc.. Pauvre papa ! La voilà, sa vraie et bonne raison! Quel réquisitoire! Conclusion: Gillette, nous te ramènerons avec nous et, à ton

retour, tu compareras tout à ton aise les mérites de Paris et de l'Afrique.

... Malgré tout, ces quatre longues pages respirent la crainte que je ne le quitte. Pauvre père, je vais le rassurer!

Au moment de descendre l'escalier, j'entends un bruit de vaisselle brisée, puis des éclats de voix, et je vois Hier dans le vestibule Chadli. La terreur écarquille ses yeux de batracien. \]nQ babouche lancée l'attrape à la tète; il fait une pirouette et disparaît.

Au même instant, l'abbé Lenille monte Toscalier et, ne trouvant aucun domestique pour l'introduire, s'avance timidement. Je l'avertis du palier :

— Entrez, je vous prie, monsieur le curé. Il relève sa soutane, frotte les grosses semelles

de ses bottes au paillasson et dépose son gourdin dans le porte-parapluie.

Nous pénétrons presque ensemble au salon et nous trouvons M. de Vierlos déchaussé d'un pied cl agenouillé sur le lapis, dc\anl les morceaux dune poterie de Mélassine.

— Voilà le beau lra\ail de n\o\\ moricaud

de Chadli. Excusez-moi de vous recevoir ainsi, monsieur Lenille, dit mon oncle en montrant comiquement sa chaussette.

xMais, lorsqu'il remarque l'expression mélancolique du prêtre, il lui indique gravement un fauteuil et il se fait donner sa babouche par Miloud.

— Cher monsieur, commence l'abbé, je suis désolé de toujours apparaître chez vous comme annonciateur de malheur. Je viens vous demander de bien vouloir assister, demain, à l'office que nous célébrerons à Ber-Rechid pour le repos de l'âme du malheureux Lucien Donnelle.

Douloureusement surpris, mon oncle et moi, nous joignons les mains. M. Lenille, courbé sur son siège, les coudes aux genoux, fixe pensivement le parquet.

— Ainsi, demain, vous enterrerez ce pauvre jeune homme? demande M. de Vierles.

— L'enterrer, plût au ciel ! répond le prêtre; nous ne savons pas ce que sa dépouille mortelle est devenue.

— Quelle effroyable histoire nous contezvous là, monsieur le curé !

A deux mains, Tabbé presse sa longue barbe grise et, ses yeux creux remontés vers les poutrelles du plafond, il prononce avec lenteur :

— Nous n'avons aucune certitude, mais tout laisse croire qu'il s'est noyé... Dieu \euille que ce soit involontairement..., quoique ses parents eux-mêmes pensent que son désespoir de ne pouvoir s'unir à la princesse Nefissa l'ait poussé... Mais moi, personnellement, je ne veux pas croire au suicide de cet enfant... Non, non, c'est un accident.

Quel drame d'amour! Apitoyée, je pose mes doigts sur mes yeux. Lucien Donnelle m'était infiniment sympathique.

— Ne serait-il pas indiscret de vous demander dans quelles conditions cet infortuné a disparu? interroge M. de Vierles.

La voix sourde, M. Lcnille continue :

— : Malgré la surveillance du général l)onnelle, plusieurs f(^is Lucien s'était échappé de la propriété dcson père et avait cssa\é de ro\i>ir celte iiuisulniaiic. Sa dci"iiicrc lenlali\c lui \alut d'cire honteusement ai-rèté par les soldats beylicaux et cc^iduit au poste comme un mal-

faiteur. Relâché, il se réfugia dans le cap Bon, à Hammamet. Dans cette ville, les indigènes le virent se promener dans l'ancienne casbah, sur les hauts remparts qui dominent la Méditerranée. Un soir, le gardien, qui, chaque jour, lui ouvrait la citadelle, voulant fermer les portes, ne retrouva plus ce malheureux. Le mystère planera toujours sur sa disparition. Son corps n'a pas été retrouvé ! Cette mort, comme vous le pensez, étreint particulièrement mon cœur de prêtre... Nous sommes peu de Français dans le bled tunisien et la perte de Tun d'entre nous atteint tous les autres. Ne le trouvez-vous pas, monsieur de Vierles ?

Une affectueuse poignée de main de mon oncle répondit à cette déclaration.

— Pauvre charmant Donnelle ! pensais-je, bouleversée.

Je me rappelais nos conversations et la délicatesse d'esprit de cet infortuné poète. Il avait fait un rêve des Mille et une Nuits et, comme trop souvent chez le conteur arabe, ce beau songe se terminait dans la mort.

— La passion pour une créature peut-elle conduire à cette extrémité funeste ? murmurait le « baba », en prenant congé de nous.

— Mon cher abbé, fit mon oncle avec une pointe imperceptible d'ironie, vous êtes un mauvais juge en la matière. Plaignons seulement ce jeune homme,

— Oh ! je serai le dernier à le condamner, se récria le prêtre, car je veux croire, malgré tout, à un accident, à une imprudence fatale.

— Oui, ce rêveur a pu glisser, songeais-je. L'image de sa délicieuse Nefissa, à la petite chéchia d'or, le hantait. Il l'aura aperçue dans la transparence a/urée des vagues et il aura tendu les bras vers elle.

Le dos rond de noire <^ baba » s'éloignait déjà dans l'allée des bananiers, quand mon oncle lui cria :

— Avez-vous des nouvelles de Jean de Muzin ?

Le pré ire, ranimé eui presque un sourire :

— Noire malade sosl décide à partir pour Nevers. Le docteur Ram in déclare qu'il le sauvera.

où PÈRE JUGE LE « VRA! COLON »

JE me souviendrai toujours de l'arrivée de père et de petite maman à Bab-el-Kadra. Il était entendu que nous devions les aller chercher le mardi soir, à Tunis. Jugez de notre ébahissement lorsque, le lundi matin, une guimbarde maltaise, attelée de trois biques et conduite par un bonhomme pommadé, s'avança en fantasia jusqu'au perron. Sur les sièges râpés, un monsieur essayait, sans y parvenir, de protéger ses yeux fatigués de la lumière, et une dame petite, menue, que son élégante simplicité eût fait reconnaître aussitôt pour une Parisienne, jouait de son ombrelle minuscule et s'émerveillait avec des cris d'oiselet.

Le hasard me permit d'arriver, à cet instant, par l'avenue des bambous. Nous revenions, M. de Vierles et moi, de rendre une amicale visite à Beïa et Chéchia, nos vaillants compagnons de promenade ferrés à neuf, peignés et taillés par un artiste indigène,

— Papa! Maman ! Comment, vous, déjà? Je m'élançai vers eux.

— Comment, « déjà » ! Ah ! méchante enfant, protesta mon père avec un doux sourire dans son visage, qui me parut si pâle, si las au milieu du cadre chatoyant et coloré du vieux palais oriental.

— Je voulais dire que vous ne nous avez pas permis d'aller vous chercher à Tunis.

— Non, dans notre impatience, nous avons pris le premier paquebot en partance. Nous sommes arrivés par Bizerle ci nous \oilà !

Embrassades... Réembrassades... Papa prend mon (^ncle à l'écart : poignées de main chaleureuses et chuchotements. Petite mère m'entraîne devant une fenêtre, afin Je me regarder :

— Ah! ciel! tu es devenue noire, Gillette!

— Je ne m'en doutais pas. Oh ! mon Dieu ! suis-je vraiment une négresse?

— Pas tout à fait, mais tu n'as pas suivi mes conseils : pourquoi as-tu négligé de te protéger avec le lait des lis? Et qu'est-ce que j'aperçois? Des taches de rousseur ! Petite malheureuse ! Tu trouveras dans ma malle six grands pots de crème lactée. Ce vilain soleil vous mange le teint.

— Oh ! maman! vilain? Dites merveilleux, adorable.

— Tu as peut-être raison. Étonnant, ce Bab-el-Kadra. Quel parc! Y a-t-il des perroquets dans les arbres?

— Oh! non, maman.

— Alors, des singes, beaucoup de singes dans les branches ?

— Pas un seul.

— En quoi ce pays diffère-t-il donc de nos campagnes, Gillette?

— Regardez, chère maman.

Une trentaine de fellahs venaient, comme chaque jour, prendre les ordres de Hassen Mahmoud. Le gérant apparut.

— Ma pauvre enfant, tu n'as pas peur? Ils ont des airs terribles ces hommes bronzés.

— Les plus doux des cultivateurs. Pas l'ombre de la méchanceté.

— Et tu te plaisais ici? Là, sincèrement?

— Oui, le vrai bonheur avec une seule ombre : votre absence.

Nouveaux baisers. Papa et M. de Vierles remontaient l'escalier bras dessus, bras dessous. Et ce pauvre père suait à grosses gouttes en essayant vainement de s'abriter le visage.

— Se promener au mois de mai avec un chapeau melon ! Il faut être un ingénieur pour avoir des idées pareilles, s'exclamait mon oncle.

— J'ai un panama dans mes malles.

— Un panama! Non, il va falloir vous coifTer d'un bon casque de sureau ou de liège, beau -frère.

... Déjeuner dans la fraîche salle à manger de marbre et de sluc. Mes pai cnis S(wu si heureux de me re\oir qu'ils rient Uuil le temps, qu'ils soiirieiU aux «M\inges, qu'ils soui'ionl aux faïences persanes, qu'ils soui'iciil à /.akia, qu'ils sourient même à ce vilain rjiadli.

2 8o NOTRE PETIT GOURBI

— Nous ne connaissons encore rien de la Tunisie, déclare papa; mais Tatmosphère de ce pays grise. Quelle belle clarté ! On se sent aspiré par ce ciel. Je respire mieux. Je suis déjà allégé de mes soucis, de mes nairs tracas.

A peine cette déclaration achevée, petit père pose son menton sur sa main reployée et le voilà qui pense à ses affaires. Comme il me paraît vieilli et fragile! Cruel soleil tunisien, tu es implacable pour l'âge, la fatigue et la maladie. Ici, les fards ne peuvent pas dissimuler les rides. Je ne puis m'empècher de comparer papa, ce délicat intellectuel, aux rudes colons bronzés de ma connaissance. Le rêve serait d'unir la force à l'intelligence. Et mon cœur se serre en regardant mon père. Le surmenage l'épuisé. Comme je voudrais l'arracher à ses travaux fiévreux !

Le « kaoua » provoque les mines effarouchées de maman. Elle goûte avec une drôle de moue et elle remue sa tasse. Naturellement, elle boit le marc avec la liqueur. Étranglen^ent, toux! Zakia saute en l'air, gémit et tousse elle-même, par sympathie. Enfin, petite

mère rit la première de sa maladresse ; mais elle jure que, plus jamais, elle ne prendra de ce maudit breuvage. Enfin, le silence se rétablit. Il se rétablit même trop bien, à mon gré, parce qu'il devient lourd, ce silence. Papa regarde maman, laquelle regarde mon oncle, qui me regarde. Je les examine moi-même, l'un après l'autre, d'un air aussi négligent, aussi dégagé que possible. Ce n'est pas commode. Enfin, mon père prend son couteau d'argent comme un crayon et ses grands gestes semblent tracer une épure tandis qu'il parle.

Ses premières phrases s'avancent avec la prudence des éclaireurs à la guerre. Elles tatent l'ennemi. Me croit-il donc si férue de colonisation? Ah ! il peut bien charger, je n'ai pas l'intention de défendre des positions que j'abandonne délibérément.

Les speclros de la pauvrclc, de la maladie, des misères morales et plnsiques chez les expatriés défilent en bon ordre : réédition de la lettre qu'il ni'a\ait écrite. Brrr ! c'est à frissonner cl j'en souris. Le plus atteint par ce discours, c'est M. de N'ierles. Il se rebitî'e; il

arrête parfois son beau-frère. Se croit-il menacé comme propriétaire africain?

— Distinguons, il ne s'agit pas de vous, reprend mon père. Vous gardez le contact avec votre pays. Vous n'êtes qu'un capitaliste et guère un colon.

Nouvelle mine offensée de mon oncle. Il lui déplaît d'être traité d'amateur et de simple bailleur de fonds. Père ne comprend pas sa légitime vanité de directeur d'un domaine prospère.

Décidément, les ingénieurs n'aiment guère l'agriculture, surtout aux colonies. J'entends un véritable réquisitoire avec une impassibilité qui commence, cependant, peu à peu à m'émouvoir. On ne vit pas impunément quelques mois au milieu de colons courageux sans apprécier un peu leurs efforts. J'ose déclarer à mon père qu'il changera d'avis lorsqu'il connaîtra la Tunisie.

— Sans expérience, tu n'imagines pas les côtés positifs de l'existence, Gillette. Je ne changerai donc pas d'avis; je me suis renseigné.

Ces propos austères n'avaient pas entamé ma bonne humeur, lorsque papa s'écria :

— J'entends ne pas perdre mon temps, André, car je ne puis rester qu'une quinzaine à Bab-el-Kadra. D'impérieux travaux m'obligent à regagner Paris plus vite que je ne voudrais et, si vous n'êtes pas prêt à nous accompagner, j'emmènerai Gillette.

Je ne puis m'empêcher de m'exclamer :

— Partir, si vite?

— Comment cela ! Voilà plus de cinq mois que tu nous as quittés, prononce petite mère, 'i'e détacherais-tu de nous?

Je me lève de table, je Tembrasse et, atin de dissimuler ma confusion grandissante, je cache mes yeux contre le joli cou de maman. Partir ! Il faut donc quitter cette Tunisie, ce Bab-el-Kadra, cet oncle exquis et tant d'amis qui m'attachent à l'Afrique avec une force dont je ne nie doutais pas moi-même ! L'avcrtisscFnciu de mon père m'a saisie, désemparée. Si les arri\ées sont pleines de bonheurs imprévus, je hais les départs, ces petites morts.

Maman avait quitté sa chaise et s'était avancée sur le perron. Père et M. de Vierles conversaient à voix basse, près de la fenêtre, et, parfois, ils levaient les yeux sur moi. Je me troublai. Tout à coup, maman me demanda, de sa voix la plus cristalline :

— Quand nous montreras-tu ton fameux Pierre Coudignac, Gillette? Il doit être intéressant, ce conquistador? André, tu me conduiras chez ce « vrai colon ».

Mon oncle acquiesça en souriant à cette proposition tandis que je cherchais à éviter les regards inquisiteurs de mon père. Mais il s'approcha de moi et il me questionna brusquement :

— Cela ne peine pas trop ma grande fille de regagner Paris dans quelques jours ?

— Je vous assure que non. Je serai heureuse de recommencer ma chère vie près de vous.

— Tu ne regretteras rien?

Le front baissé, je murmurai :

— Je ne sais pas.

Lorsque j'eus quitté père, je regrettai ces mots. Il allait les mal interpréter et croire

des choses qui n'étaient plus dans mes intentions.

Avec une gentille agitation, maman s'était éloignée, conduite par Zakia. Elle voulait tout voir, et tout à la fois : les arbres, les tleurs, les gens, les bêtes. Je me disposais à la rejoindre, car la conversation diplomatique de mon oncle et de père semblait m'écarter, lorsque je vis revenir petite mère par l'allée des néfliers du Japon, avec « lui ».

En poudreux costume de cheval, le teint coloré, autant par la gène que par le ton animé de sa conversation, Pierre Coudignac s'avançait en frappant, à temps égaux, ses guêtres avec sa cravache.

Plus tard, en me rappelant cette arrivée, je pus me convaincre qu'il n'y a pas que le théâtre à vous offrir de ces scènes à surprises.

En vraie femme du monde, maman paraissait ravie, ravie, ra\ic de connaître ciilin le « vrai colon ^>. l^lle le conduisit presteFiicni à mon pcFX\ qui, au nom de Coudignac, eut un rejet de la tète et assura \ivement son lorgnon. Profonds saluts de part et d'autre. M. Coudi-

gnac rougit, car il crut sentir peu de bienveillance dans cet examen. En termes embarrassés, il s'excusa sur sa tenue. Paroles de protestation polie de mon père. Peu de compliments échangés. On s'observe. Bavardage et lieux communs :

— Comment trouvez-vous la Tunisie ?

Charmante ! Ah ! Paris, certainement ! Le Métro, c'est si pratique ! Plus d'omnibus à chevaux, vraiment? Ah ! Ah! Etc. ! Etc. !

La réserve et presque la froideur de mes parents me rendent malheureuse. D'un autre côté, je serais désolée de les voir trop bien accueillir M. Coudignac. Ils ont donc mille fois raison de garder la distance et d'empêcher le colon de... de quoi? Que sais-je ! Quel singulier état d'âme ! Me voici inquiète, alors que je devrais me féliciter d'en avoir bientôt terminé avec cette aventure sentimentale. Terminer? Dans quinze jours me trouver à quelques centaines de lieues de Souk-el- Kmis, là-bas, sous le ciel gris ! Quelle tristesse ! Oui, une tristesse que la satisfaction de vivre près de mes parents très aimés,

parmi l'agrément d'un intérieur que j'ai façonné au gré de mon imagination, n'apaisera pas de longtemps, je le sens. Et, cependant, me décider à l'éternel exil du bled m'est impossible ! Allons, je le vois bien, je ne pourrai être heureuse, ni à Paris, ni en Tunisie.

Je méditais cette conclusion pessimiste lorsque j'entendis M. Coudignac nous inviter à voir jaillir dans sa propriété la sourcecaptée par les Romains et devenue souterraine à la suite de transformations mal définies. Quelques cartouches de dynamite et la muraille rocheuse qui emprisonne la rivière tombera, délivrant l'eau.

— Vous nous promettez un grand spectacle, monsieur, prononce froidement mon père. Vous croyez, vous êtes certain que...

Le- doute d'un ingénieur excite M. Coudignac. Le front assure, les \eu\ brillants de certitude, il riposte :

— Demain, les eaux qm, |adis iri'iguaieiU mon domaine se répandront de la montagne jusqu'à l'ancien oued, je vous prie de le croire.

Sur cette déclaration, il nous salue, collectivement, si j'ose dire, et le voilà déjà en selle, fuyant sur son poney échevelé.

Son ombrelle ployée en travers des bras, maman s'écrie avec ravissement :

— C'est amusant, un vrai colon !

Avec un sourire perfide à mon adresse,

elle reprend :

— C'est amusant à fréquenter, quelques semaines. Il est charmant, ce monsieur. Je serais tout à fait contente de le rencontrer chez lui. Il doit être impayable.

Je fronce les sourcils, mécontente. Ma haute estime pour M. Coudignac m'empêche de goûter le ton léger de maman.

Plus perspicace, père se tait d'abord ; puis, il discute quelques-unes des opinions émises par le colon. M. de Vierles défend celui qu'il appelle : son collègue, son confrère.

Non seulement il le défend, il va jusqu'à l'admirer bravement. J'embrasserai dix fois, vingt fois mon cher oncle, plus tard. En ce moment, je n'oserais pas, car je songe à ma sotte attitude devant M. Coudignac. C'est

bien à moi de blâmer maman. J'ai été ridicule d'indifférence. Aurais-je oublié ses gracieusetés, sa touchante hospitalité? Je lui ai fait un bel accueil en présence de mes pa rents ! Je vais passer pour une hypocrite ou une jeune personne sans cœur. De dépit, je voudrais aller m'enfermer dans ma chambre : impossible, je paraîtrais bouder.

— André, réclame mon père, faites-nous admirer Bab-el-Kadra et votre bourgade musulmane.

Promenade. Je suis ma famille, préoccupée et même douloureusement inquiète. Dans quinze jours! Comme cette échéance me paraît brève, maintenant. Pourtant, \oici une semaine, je souhaitais qu'un coup de baguette magique pût me transporter avenue Henri- Martin et qu'il ne nie restât plus qu'un sou\enir, un beau sou\cnii\ Allons! Noici que je m'émeus à pleurer, tandis que petite mère s'énierxeille :

— Ah! quels énormes palmiers! Va ils ne sont pas en caisse? là ces bananiers en plein air! Bonté du ciel, \'oilà des cactus de irois

mètres qui tiendraient malaisément sur une embrasure de croisée.

La mer d'indigo baigne les courtines dorées de l'antique cité fortifiée par les Arabes. Vers le soir, c'est la fête coutumière : les mauves, les roses-thé, les safrans. Les pierreries du firmament se reflètent dans la joaillerie de la Méditerranée.

A la nuit, sérénité infinie que j'envie. Mon pauvre papa, dont le visage fatigué me peine par comparaison avec les figures lisses des musulmans, ne se lasse pas de répéter :

— Je ne me doutais pas du charme de l'Afrique. Après un jour, je m'en sens déjà pénétré. Et quelle noblesse dans l'attitude de ces Arabes ! Leurs statues vivantes feraient honte à mes ouvriers de Puteaux^ ployés sous le faix d'une vie trop dure. Il faut des loisirs, une vie calme pour naître à la beauté. Ma petite Gillette, je comprends maintenant l'enthousiasme de certaines de tes lettres.

A cette déclaration de père, maman répond par un coup d'œil de reproche que

je surprends au passage. Cela veut dire :

— N'a-t-elle pas la tête assez montée par sa Tunisie et il faut que vous preniez un ton lyrique !

Au retour, comme nr)us traversions les venelles de la petite ville, mes parents s'arrêtèrent devant un café maure; sous les voûtes blanches comme du linge frais, des lanternes brillaient au-dessus des clients en djebbas abricot, framboise, cerise, citron, accroupis autour de leurs échecs.

Du silence! Des Heurs dans des poteries! Va des Heurs encore aux oreilles des joueurs. Un meskine encensait l'assemblée et répandait les vapeurs de Toliban qui brûlait sur les charbons de son encensoir.

Petite mère et papa ne p(^uvaient détacher leurs regards de ce tableau auquel j'étais accoutLjmée.

— (>e ne sont donc pns des s.uivages ! chu cht)tail maman.

— \'ous V()\e/, répondit suiiplcmeiU mim père.

A cet iiisiaiu, M. de X'ierles nie pi'ii le bras

et, m'entraînant à quelques pas de cette scène orientale, il me murmura :

— N'est-ce pas, tu Taimes bien la Tunisie, ma chère petite? Aussi, tout à l'heure, saistu que j'ai entretenu ton père d'un projet qui me tient au cœur... Oh! ma petite Gillette, pourquoi ce trouble?... Rassure-toi, continua-t-il avec un sourire angélique, ce n'est pas « de cela » que je veux t'entretenir. Non, j'ai dit à mon beau-frère : « Pourquoi Bab-el-Kadra ne reviendrait-il pas, plus tard — oh ! le plus tard possible — à votre fille? » Cela me semble tout indiqué et ma résolution est définitive. Ainsi, Gillette, tu pourras parfois, aussi souvent que cela te plaira, venir regarder en Tunisie les encenseurs qui parfument au crépuscule les joueurs d'échecs. Et ce pauvre bonhomme de Vierles, en quelque lieu qu'il se trouve, sera joliment content de la félicité de sa nièce.'

Que répondre à tant de bonté et de délicatesse? Je tombe sur sa poitrine pour tout ce que le présent et l'avenir m'évoquent et je

suis, à la fois, délicieusement angoissée et peureusement ravie.

Au retour, pas moyen de dissimuler mon émotion à mes parents. Nous remontons vers Bab-el-Kadra sous un ciel criblé d'étoiles. Làbas, un conteur arabe, debout surses tréteaux et tourné vers la mer, célèbre les exploits fabuleux d'Antar le Victorieux.

Maman soupire avec une éloquence qui m'arrache presque des larmes. Concentré, père échange de brèves observations avec mon oncle. Seul, M. de Vicrles conserve sa belle humeur, et Ton dirait \raiment que Tavenir lui sourit, le sien et peut-être le mien, car il me pose, de temps à autre, une main chaleureuse sur l'épaule et ce contact me fait du bien. 11 me semble que mon oncle, seul, saura m'arracher à mes doutes, à mes hésitations, à mes appréhensions. PciuiaiU le dîner, père et maman me fixent a\cc les \eu\ ronds dont ils contemplaient le meskine à l'oliban. On dirait qu'ils ne reconnaissent plus leur lille.

Le repas terminé, je feuillette un album, tandis qu'au tond du grand salon céramique

un long conciliabule retient jusqu'à minuit mes parents. Aux douze coups, ils se lèvent, effarés, comme si cette heure tardive les surprenait et ils reviennent vers moi avec des visages de magistrats ayant condamné un accusé à mort.

LA NYMPMÉE DE SOUL-EL-KMIS

INSOMNii<: encore, (^ue d'idées irisles ou douces m'ont traversé la tète, cette nuit! Ce matin, mes yeux s'arrêtent sur un calendrier et je son^e :

— Dans quatorze jours, évanouis Bab-el- Ivadra, ce jardin paradisiaque et cette lumière féerique! Evanouis le bled ardent, Souk-el- Rmis et son propriétaire.

N'est-ce pas aujoui'd'hui que nous de\ons nous rendre à son invitation ? Dernière visite. Je détestece mot : dernier. 11 sonne le ylas. Je lais ma toilette, sans ^oùt, et je descends Tescaliei", sans entrai 11. Au [^i a no du petit sa lou blanc aux l'ideaux blancs et marbre blanc que mon oncle a voulu conser\er aussi rustiquement

tunisien que possible, un rossignol chante. Quel frais soprano a conservé maman. Elle m'aperçoit, s'arrête net au milieu des strophes de Grisélidis et elle accourt vers moi avec la légèreté d'une fillette.

— Quelle jolie robe, petite mère !

— Tu trouves? Toile vieux rose, gilet en jouy et col lingerie. C'est assez seyant. Ah ! ma pauvre fille, toi, tu retardes. Ton tailleur absinthe est trop classique. Cinq mois d'Afriquete séparent de la mode. J'aurais dû m'en douter et te tenir au courant. En ce moment, nos robes dernier cri en organdi ou en linon doivent avoir un petit air rococo délicieux. J'y pense, j'ai apporté un tissu à fleurettes on ne peut plus « vieille romance ». C'est mignon au possible avec les volants plissés qui coupent ma robe à hauteur des genoux. Quand je marche avec cette toilette, ces volants me donnent une allure ailée.

— Vous n'aviez pas besoin de cet artifice, petite maman, et cette fois, je vous le déclare sérieusement, vous voici plus jeune que moi. Vous portez vingt printemps, à peine.

— Flatteuse ! Tu crois ! Non, tu exagères. Une légère rougeur, délicieuse, fardemaman.

Et je n'ai pas exagéré, je me trouve réellement vieille, soucieuse, et j'envie son entrain. Je sais aussi quelle vaillance se cache sous ces petit airs égarés. Quelle compagne exquise elle fut pour mon père, et si bonne, tendre, compréhensive !...

Nous demeurons longtemps en tête à tête et, cependant, nous n'échangeons point de paroles décisives sur la situation, sur 772a situation. Maman redoute plus que moi, peut-être, de me parler du « vrai colon ». Et je n'ose pas lui avouer que je serais heureuse de rentrer à Paris avec elle ; je ne sais quelle obscure volonté m'en empêche encore. Bah ! ce départ s'accomplira tout banalemeiu. Je le voudrais et n'en suis pas certaine.

Mes tristes pensées me reprennent. Maman se jette sur moi et, a\ec son index, elle frotte vigoureusement mon front :

— Voulez-vous bien no pas vous rider, mademoiselle !

Elle a raison, ces plis ccMiiportent de Tan-

2y8 NOTRE PETIT GOURBI

goisse. Ils parlent malgré moi, quand je me tais.

Mon oncle avait sorti sa montre de son gousset et, tourné vers mon père, coiffé d'un casque, ce qui changeait sa physionomie et la « colonisait » lui disait:

— Nous pourrions partir pour Souk-el- Kmis. Comme nous avons le temps, chemin faisant, je vous montrerai des terrains ferrugineux sur lesquels je vous demanderai votre avis.

Afin d'amuser mes parents, M. de Vierles avait commandé son carrosse vénitien, acquis par lui d'un prince endetté de la famille beylicaie.

— Exquis ! ces arabesques et ce drapeau rouge à croissants sur la portière, applaudit maman. Et nous allons nous asseoir sur ces coussins vert Prophète ? Quel bonheur !

Notre cocher Miloud, en cafetan azuré, se tenait sur son siège avec la dignité d'un pacha. Nous venions de monter dans notre équipage, quand un cavalier marocain, dont le burnous volait à la hauteur des épaules, leva le bras

du plus loin qu'il nous aperçut. Il arrêta brusquement son cheval blanc d'écume qui remâchait son mors, sauta à terre et prononça une longue phrase en arabe. Sans avoir bien compris, M. de Vierles rougit et agita son monocle, tandis que Miloud lâchait ses guides et tournait vers nous un visage morne en répétant :

— Celui-ci dit : « La montagne s'est éboulée et il y a eu des malheurs. La pierre, la terre, des hommes, tout est tombé pele-mele. » Celuici dit encore : « Mon maître est blessé. »

... Que se passa-t-il?^ Lorsque je repris conscience, j'étais à moitié étendue sur la banquette, entre mon père et petite maman. Ils m'enlaçaient et penchaient vers moi des visages anxieux, plus qu'anxieux, sincèrement désolés. Je lus dans leurs regards des sentiments complexes de tendresse, de regret, de dépit.

A moitié tourné vers Miloud, gCMié, ne sachant s'il devait iriomphcM" ou a\iuier sa delaite, M. de Vierles, pour se dtMUKM' une occupation, lirait sans cesse le capucl"n>n de son cocher cl reiicourageait à pousser ses che\ aux.

3oo NOTRE PETIT GOURBI

Nous roulions avec une vitesse qui soulevait en gros cumulus la poussière de la piste. Parfois, Tune ou l'autre roue montait sur la brousse et nous devions nous cramponner aux côtés de la voiture. A quoi songeais-je ? D'abord inerte et presque indifférente, je baissai bientôt le front et je pleurai, ce qui fît verser des petites larmes sympathiques à maman.

La première stupéfaction de père avait fait place à une apparence de calme et il discutait en technicien, avec M. de Vierles, sur les causes probables de l'accident. N'étant pas un homme du métier, M. Coudignac avait dû pécher par imprudence. Les parties fouillées, peu ou pas étayées, avaient provoqué un éboulement imprévu et l'irruption des eaux.

— Pourvu que sa villa neuve n'ait pas été emportée par ce torrent, murmurait M. de Vierles, peiné.

Ces paroles redoublèrent mon inquiétude.

Pauvre petit gourbi, à peine édifié serait-il détruit?

Il me paraissait que jamais nous n'atteindrions Souk-el-Kmis. En vain, Miloud, con-

NOTRE PETIT GOURBI 3oi

tre son habitude, fouaillait sauvagement son attelage. Nous volions; mais, dans ce grand bled monotone, où chaque touiïe de diss ressemble à la touffe précédente, j'étais victime d'unehallucination : nous galopions surplace. J'avais envie de quitter mon siège et de courir à travers la campagne. J'aurais eu des ailes. Parfois, le regard de mon oncle, un regard complice, me caressait au passage et me rendait horriblement confuse. Pourquoi ma sotte pâmoison ? J'avais honte de ma conduite. Je fermais les paupières, car je ne pouvais plus supporter l'air anxieux de mes parents. Ils semblaient plus atteints encore que moi-même.

— Oh! qu'est-ce que cela? Sommes-nous arrivés?

Leur étonnement m'obligea à relever la tète, à regarder. Tremblante de curiosité, je me dressai dans la voiture. A mi-Jlanc, la montagne de Souk-cl-lvmis portait une plaie rouge, une sorte d'éin)rme balafre.

— Au galop, Miloud ! Au galop.

Les bètes, battues, s'enle\èi'ent. Nous bondissions sur les cailloux.

3o2 NOTRE PETIT GOURBI

— La villa n'a pas été touchée, fit remarquer mon oncle. Les dégâts sont moins considérables que je ne pensais.

J'eus un sourire aussitôt éteint. La maison, qu'importe !

Les Bédouins, accourus des douars de la plaine s'aggloméraient en troupeaux bruns autour des bâtiments. A notre arrivée, ils ouvrirent leurs rangs, sans saluer, sans parler: muets, impassibles, lugubres.

— Ton maître? Conduis-nous à ton maître, commanda M. de Vierles à un fellah du domaine qu'il reconnut parmi ses camarades.

— Lui, couché, Sidi.

Cette réponse m'épouvanta. Mon père m'obligea à demeurer dans la voiture. Seul, mon oncle courut aux nouvelles. Comme il tardait, papa ne put me retenir et nous voici tous partis à la recherche de M. Coudignac.

Maman, affolée, se plaignait:

— Oh ! mon Dieu ! quel affreux pays ! C'est horrible ! horrible !

Derrière la villa, M. Coudignac, soutenu par M. de Vierles et couvert de bandages, au

NOTRE PETIT GOURBI 3o3

front, au bras, à la jambe, me dit, aussitôt qu'il m'aperçut :

— Rien de grave pour moi, mademoiselle. Et victoire ! victoire !

Le pauvre victorieux s'eiTondra sur son cri triomphal. M. de Vierles l'étcndit sur le sol et le sang traversa la toile qui entourait son épaule.

— Il s'évanouit, dit maman.

Je m'étais élancée; je soulevais déjà la tête pale et je sanglotais à la fois, malheureuse à mourir et ravie. Mon oncle s'était reculé d'un pas. Un doigt sur les lèvres, tourné vers mon père et ma mère, stupéfaits et désolés, il scFiiblait leur dire :

— Vous vovez ! Laissons-les.

...Aujourd'hui, j'ai beaucoup de peine à me rappeler les détails de cette scène qui, tout à coup, orienta ma \ ie. Kn \érit('. je ne savais pascombien j'aimais Pierre. La veille enccM^e, Jecrovais que mon prochain départ déniRieraii cette a\cnture. Maintenant, penchée sur mon héi'os blessé, je me demandais comment j'avais

pu croire que je l'oublierais jamais et qu'une vie qui ne fût pas mêlée à la sienne aurait pu me satisfaire.

M. de Vierles me tendit de l'eau. Je mouillai les tempes et les clairs yeux se rouvrirent enfin sur moi; et mes larmes, des larmes de joie, cette fois, tombèrent sur son front.

Alors, quel rayonnement de bonheur sur le visage encore livide de Pierre lorsqu'il me vit à genoux, ma main faisant un oreiller à sa nuque pour lui éviter les cailloux ! Bras croisés au-dessus de nous, mon oncle souriait avec bonté.

— Victoire au-dessus de mes prévisions, Gillette.

Ce furent ses premières paroles après quelques mots d'une infinie tendresse où nous nous accordions pour l'éternité. Déjà, le lutteur se réveillait en lui. Il voulut, ensuite, me rassurer:

— Blessé, moi î Allons donc, je ne sens rien que mon bonheur. Je veux me lever. Je me lèverai dans un instant. Étourdissement passager. La secousse fut rude et je vous en conterai les détails.

NOTRE PETIT (FOURBI 3o5

Apitoyés, discrets et — faut-il Tajouter? — malheureux, petite mère et papa demeuraient écartés. Leur contenance réservée intimidait xM. Coudignac, qui leur dit humblement:

— Excusez-moi de rester allongé, je suis encoreépuisé. Quelle bataille acharnée !...une bataille avec des victimes, malheureusement.

Et Pierre narra le récit de cette dernière journée, dont le dénouement l'avait surpris.

Comme mon père le devina, le colon n'avait pas su construire les murs de soutien qui pouvaient limiter l'éboulement. Ce matin, quand il s'était approché avec ses ouvriers des parois trop minces dans lesquelles les trous de mine avaient été creusés, soudain la rivière souterraine avait défoncé son barrage et, parmi une chute de boues et de pierres, l'eau jaillit. Placé en contre-bas, le colon lut projeté comme un galet hors du torrent, cequi le sauva. Malheureusement, trois Bédouins, qui s'étaient a\eii turés, malgré ses oixlres, sous l'excavation pratiquée, avaient dispaiu dans l'ellroyable éboulemeni.

Le ton calme de Pierre, on narrant l< tte

3o6 NOTRE PETIT GOURBI

catastrophe, nous saisit. A peine s'apitoyait-il parce que les Arabes avaient désobéi.

Il se releva et se déclara plein de force. Debout, le front balafré, les mains contusionnées, l'épaule rouge, il m'apparut comme un soldat heureux après une guerre. Les morts étaient déjà oubliés; seule, la victoire comptait.

Fallait-il donc avoir une âme d'airain pour coloniser, pour conquérir l'Afrique? Une fois encore, il m'effraya presque.

Se tournant vers mes parents, il se découvrit, s'inclina et, solennellement, il leur demanda:

— Je voudrais vous conduire aux sources de Souk-el-Kmis. Me permettez-vous d'offrir mon bras à Mlle Gillette?

S'étant considérés, papa et maman répondirent froidement :

— Nous vous le permettons, monsieur.

Pierre Coudignac s'inclina. Radieux, M. de

Vierles nous dit :

— Montrez-nous le chemin, mes chers enfants.

Puis, il alla rejoindre mes parents, sérieux,

trop sérieux : j'aurais tant voulu les voir me sourire un peu, en ce moment.

Tandis que je m'acheminais avec Pierre vers les lieux desacruelle victoire, je crois que l'immense satisfaction de son succès emplissait son esprit et qu'il ne songeait plus à moi.

— Vous avez l'âme impitoyable d'un vainqueur romain, de votre Consuetus.

— Je repousse cette accusation, répliqua-t-il. Jamais un Consuetus n'aurait consacré ses efforts à l'amour, et c'est ce que j'ai fait, Gillette. Aujourd'hui, c'est vous qui triomphez autant que moi. Sans vous, sans voire chère image toujours présente à Souk-el-Kmis, dix fois peut-être, découragé, j'aurais abandonné mes recherches... Regardez!

Nous étions arrivés devant un château d'eau en hémicycle. Des colonnades à demi ruinées gardaient leur charme allier. Au cenlr'e de la courbe, s'éle\ail un autel cciilial consacré à Latone, déesse piotcctncc des eaux . Dans les ailes, des niches renlormaiont les statues inutilccs des petits dieux iiilerieiirs. Au-dessous de Latone, un bassin recueillait

3o8 NOTRE PETIT GOURBI

les sources bouillonnantes, dont les eaux débordaient rénorme coupe et se répandaient avec fracas dans la vallée. Déjà, vingt cascades, nées des accidents du terrain, écumaient, roulaient et se brisaient sur ce sol desséché depuis mille ans.

— Une nymphée ! La nymphée deConsuetus ! Ah ! Coudignac, vous avez deviné juste ! s'exclamait M. de Vierles, émerveillé.

Je serrai avec effusion les mains de mon fiancé. Une lumière nouvelle l'illuminait. Comme une Romaine antique, j'aurais voulu, à ce moment, poser sur son front blessé la couronne de myrte et de laurier. Intéressé par cette découverte surprenante et presque féerique, mon père s'était avancé. Il examinait la déchirure qui s'était produite et il revint nous expliquer ce prodigieux coup de théâtre.

— Voici ce qui a dû se produire: à la suite des invasions arabes, les Romains abandonnèrent ce domaine. Peu à peu, cette région, peuplée et cultivée, retourna à la sauvagerie. Les terres qui surplombaient la nymphée.

NOTRE PETIT GOURBI Soq

n'étant plus surveillées, glissèrent et la recouvrirent. Peut-être aussi un mouvement sismologique ouvrit le sol et les eaux s'engagèrent par cette voie dans les failles de la montagne. Les sources des Latins, ces maîtres en Fart de l'hydraulique, furent perdues pour la Tunisie et cette région se dessécha. Le génie de M. Coudignac nous les rend ; qu'il me permette de lui assurer que je l'admire profondément.

Et c'est ainsi que, devant le temple de Latone, père donna son vrai consentement, le consentement de son cœur.

A cet éloge chaleureux, dont il saisissait toute la signilication, pour la première fois, je vis les yeux de mon cher conquistador se remplir de larmes et il murmura :

— ^^ Ah ! monsieur, j'avais souhaité un succès plus complet. Pauvres Bédouins \ ictimos de leur lémérilé :

(lombicn je lus hcLireusc de ce regret dans son triomphe, à TiiistaiU même où papa le reconnaissait pour son fils: J'avais craint, im moment, que Ténei^gio et l'intelligence,

3io NOTRE PETIT GOURBI

chez lui, ne dominassent par trop sa sensibilité. Tandis que je ramenais mon fiancé, pâle et ex^nué, vers notre petit gourbi, il me murmurait :

— Voici, Gillette, que vous me soutenez et que vous me soignez comme si vous étiez déjà ma chère femme.

Derrière nous, l'oncle André entretenait mon père, attentif, de l'exploitation qu'ils parcouraient. Petite mère n'écoutait pas. Elle considérait avec des yeux hostiles la plaine et les douars.

— Vous ne pouvez pas vous douter de l'importance financière de la découverte de Coudignac, assurait M. de Vierles. Hier de peu de prix, Souk-el-Kmis acquiert, à présent, une valeur considérable. Songez à l'avenir de cette région, maintenant arrosée. Si vous voulez vous faire une idée des prodiges accomplis par un filet d'eau en Afrique, examinez sur votre gauche ces champs. Seuls, ils étaient mouillés par les infiltrations qui ont mis Coudignac sur le chemin de la nymphée. Ne trouves-tu pas, ma sœur, qu'ils ressemblent

NOTRE PETIT GOURBI 3ii

au décor d'une féerie au Châtelet ? On les croirait destinés à l'apothéose du bon génie sur le mauvais diable.

Maman ne répondit pas et porta son mouchoir à son visage.

Entre les figuiers et les oliviers en quinconque, les coquelicots, par milliers, formaient des lacs de vermillon. Plus loin, d'autres champs apparaissaient : jaunes, azurés, violets. Les fleurs débordaient les talus et les arbres fruitiers surabondaient : amandiers, néfliers, orangers, pêchers.

Par contraste, la montagne stérile avait des luisants métalliques de cuivre cl d'acier. Pas une herbe ne se le\ait des cailloux. Tn aigle planait, noir, dans l'air incandescent.

Nous avions regagné la \illa. Il était temps, Pierre défaillait. Je l'obligeai à s'étendre sur une chaise-longue, devant la grande baie que j'avais réclamée, parce qu'elle permettait d'apercevoir jusqu'à la Méditerranée lointaine. Kpuisé par ses fatigues plut(^t que \raiiuent blessé, il avait tcrtné les }eux. lu |e veillais sur son repos dans la maison silencieuse.

3i2 NOTRE PETIT GOURBI

Petite mère s'était assise dans le salon. Par la portière ouverte, je pouvais l'apercevoir, raidie, dans sa gracieuse toilette vieux rose. Ses pupilles fixaient le vide. Je voulus m'approcher d'elle. D'un ton doux, mais avec un geste décidé, elle me pria de ne point ni'occuper de sa personne et de rejoindre « monsieur » Coudignac. Comme elle appuya sur ce : monsieur! Pauvre maman ! Malgré elle, je l'embrassai. Elle parut insensible à ma tendresse et n'y répondit pas. Attristée, je me rapprochai de Pierre, assoupi, et j'appuyai le menton sur le haut dossier de la chaise.

Malgré le vif soleil, père, intrépide, avait voulu parcourir Souk-el-Kmis etM. de Vierles e pilotait.

... La calme respiration de mon fiancé me rassure. Mère quitte son siège et traverse le salon, avec l'allure d'une somnambule.

— Je sors ! Je vais sous la véranda, me chuchote-t-elle.

Je lui souris. Elle détourne la tête. J'entends ses petites bottines craquer sur les marches. Je la devine ; elle s'assied sur le banc de marbre et

NOTRE PETIT GOURBI 3i3

elle remplit ses jolis yeux noisette du panorama qu'apercevra chaque jour sa Gillette.

Pierre se réveille. Honteux, il s'excuse de son assoupissement. Je le gronde.

— Déjà! me dit-il avec un rire Je bonheur.

Je le gronde plus fort. Je lui ordonne de se reposer et je me retire dans le salon. Lorsque je le vois endormi, je rentre sur la pointe des pieds et je contemple mon cher héros. Pourquoi donc m'avait-il d'abord été antipathique ? Vraiment, en y rélléchissant, je qualiiie mes raisons d'enfantillages et je me rcpens de ne pas l'avoir compris dès la première heure.

La pensée des trois fellahs disparus me serre tout à coup le C(eur. Je me promets de veiller sur leurs familles, sur ces gracieux enfants arabes sveltes et légers comme les gazelles. Dans le silence, îles petits gémissements s'élèvent. Je palis et j'accours. Pierre dort toujours; mais sous la xéranda, maman, son mouchoir aux yeux, regrette sa grande lille et la croit perdue. fLlle se suspend à mon cou et elle me l'avoue avec des sanglots qui grandissent:

— C'est affreux, je ne te reverrai plus jamais, ma petite fille. Cet abominable pays t'aura prise. Combien je regrette d'avoir écouté mon frère. Tu te souviens, je ne voulais pas de ce voyage. Ton père crut devoir t'envoyer en Tunisie, parce que tu toussais. Ah ! si nous avions su !

— Maman ! maman ! ne croyez-vous donc pas que je serai heureuse avec Pierre Coudignac?

— Sans doute, ce monsieur ne me déplaît pas et je le crois affectueux. N'empêche, que deviendras-tu dans ce pays sauvage? Je t'aperçois dans quelques années. Tu seras une vraie campagnarde, mal habillée, négligée. Toi, une Parisienne, y songes-tu ? Tu ne sauras plus marcher, plus parler, toi, la plus intelligente et la plus élégante des jeunes filles. Cela me navre, mon enfant.

— Pourquoi supposer cela, maman chérie?

Je vous assure que je resterai digne de vous de toutes les façons. Soyez-en certaine. Au fond, ma vie vraie, ma vie intérieure ne sera pas différente, en Afrique* de ce qu'elle eût

NOTRE PETIl GOURBI 3i5

été en France. Pourquoi me négligerais-je? Pourquoi cesserais-je de lire, d'écrire, de penser? Pourquoi ne pas rester élégante, coquette même pour mon cher mari?

— On déclare cela avant son mariage, ma petite Gillette, et puis, lorsque Ton vit isolée au milieu des Bédouins et des agriculteurs, peu à peu on devient soi-même une sauvagesse.

— Oh ! maman, si vous aviez fréquente des Françaises de Tunisie, vous jugeriez, au contraire, qu'aucune ne perd les qualités de sa province. Il faudra que mon oncle vous conduise chez ses amies, Mmes Castagne. Vous verrez là un exemple étonnant de fidélité à leur province et à Mende. Après trente années d'Afrique, elles sont demeurées des LozérLennes,et je crois bien, qu'au contraire, leurs vertus se sont exaltées par constraste avec le milieu colonial dans lequel elles ont été obligées de \ ivre. J'ai longuement réfléchi à ce que\ous me dites, niaiium. Mes ii'ouhles, mes hcsiialions, je les ai vaincus à (oixc de réflexion, lorsque j'ai pensé que, partout où elle se trouve

3i6 NOTRE PETIT GOURBI

dans le monde, la femme ne change guère; elle reste la gardienne de sa race et elle maintient intactes toutes les vertus du sol natal. L'homme, beaucoup plus facilement, évolue parce qu'il travaille, qu'il lutte avec les indigènes, les Siciliens, les Maltais, les Sardes, et qu'il doit s'adapter aux nouvelles conditions d'existence. Faut-il, petite maman, frapper dans votre main et vous donner solennellement ma parole?

— Je le veux, prononça maman en ouvrant sa paume avec un sourire encore désolé, un sourire qui s'ouvrait cependant comme un arc-en-ciel après l'orage.

Je tapai cette petite main blanche et je déclarai :

— Je jure de rester la digne fille de petite mère à Souk-el-Kmis.

— Très bien, dit maman, te voilà engagée à maintenir la grâce française dans ce pays d'Arabes. Penses-y chaque jour.

— J'y penserai plus souvent encore, à chaque instant, chaque fois que j'évoquerai ma jolie, ma coquette, ma jeune petite miaman.

NOTRE PETIT GOURBI Siy

— Chut! Ecoute! J'entends remuer... Pierre. Va vite rejoindre ton fiancé, mon enfant. Moi, je me sauve... quelques instants. Il faut que mes yeux sèchent d'abord. Et tu lui diras que, tout à l'heure, j'irai..., j'irai embrasser mon fils.

— Ah ! maman, chère maman.

Lorsque je rentre dans la pièce, Pierre a rouvert les N'eux. Lesangest revenuàson teint, tout à l'heure blême. D'une voix tendre et presque triste, il me demande :

— Approchez-vous.

Je m'approche. Je m'agenouille sur des coussins près de sa chaise-longue. 11 pose ses mains sur mes cheveux et il me relient ainsi, ses }'eux dans mes veux. Nous vivons des minutes émouvantes. Tout notre passé ressuscite, t(3ut notre vaillant avenir de colons s'évoque. Oh ! plus que la joie bru\ante, combien nous goûtons celle sorte d'angoisse aimante devant rinconnu. nous fragiles, éphémères.

— • Ma chère petite femme! chuchote-t-il a\ec des lè\ l'es tieinhiantes.

— Mon cher mari !

Dehors, par la fenêtre ouverte, le chant triomphal de Teau remplit la montagne, mêlé aux plaintes tourbillonnantes des pleureuses arabes.

Page 1