‹ Notre petit gourbiChapitre 13 sur 14 · LES INQUIÉTUDES · texte numérisé non relu

LES INQUIÉTUDES

NCORE une déception. Maman m'écrit :

« Impossible d'arriver à Bab-el-Kadra cette semaine, pauvre mignonne! Et, pourtant, je grille d'envie de te revoir. Quelle longue séparation î Je ne reconnaîtrai plus ma grande lille. Ah ! vois-tu, n'épouse jamais un ingénieur. Ton père est le plus délicieux des hommes; mais sa maudite profession le fait plus esclaveque ledernierde ses manœuvres.

« Nous devions partir voilà quinze jours et à la dernière minute :

« — Allô ! allô! M. Laverne, s'il n^kis plaît. Pouvez-vous venir immédiatemontà Liverpool étudier la question d'un pont iransb()rdeur?

« Et ton papa saute dans le train et me laisse devant nos malles.

« Hier, autre histoire. L'omnibus automobile du Paris-Lyon était déjà commandé et j'étais prête, coiffée d'un amour de petit béguin dont tu me diras des nouvelles, lorsqu'un petit bleu arrive :

« Grand monte-charge usine Puteaux fonc- « tionne plus. Vous attends. »

« Ce serait à désespérer, si je n'étais pas moi-même très occupée. Juge un peu par le détail de la semaine dernière :

« Lundi, le comte Thironney et sa sœur — tu te rappelles bien la grande dame jaune à petits yeux rouges ? — offraient, en leur pavillon de Meudon , un goûter des plus élégants. Le soir, à l'Opéra, gala en l'honneur des blessés du Maroc.

« Mardi matin, à Saint-Pierre du Gros- Caillou, mariage du petit baron de Pragillier. J'ai fait sa connaissance la semaine dernière, pas davantage. Il est incroyablement charmant.

« ...Deux heures après, le temps de changer de robe, et je courais au baptême du fils de Mme Pourperie, — celle que tu nommes la pétroleuse, parce que son mari possède des docks d'essence. Son enfant a reçu le prénom d'Emeric. Très chic !

« Le lendemain, causerie du docteur Pouzasse aux dames de la Croix-Bleue. C'est inouï comme la description d'un pansement bien fait est intéressante! Déjeuner chez nos amis de Colletille, qui partent.

« Et puis, M. Willian'i Hoftlinger, le métallurgiste en alTaires avec ton père, est arrivé à Marseille sur son yacht; il nous invitait. J'avais envie d'accepter, oh ! deux ou trois jours, histoire de voir son salon d'un luxe insolent. Je m'en passerai sans regret; mais, ce dont je ne me passerai pas, c'est de ma Gillette ! Il nie la faut, je la réclame ! Je veux aller vers elle. Je lai déclaré tout nei à ton père :

« — Je pars sans vous au prochain contretemps 1

« Pourtant, osci'ai-jo accomplir seule la

traversée ? J'en frissonne à l'avance. Enfin, espérons que, dans huit jours, dernier délai accordé à ton papa, nous débarquerons à Tunis. Vous viendrez nous chercher. Quelle joie de te retrouver ! Pas trop bronzée, j'espère ! Préserve ton teint ; la crème d'amaryllis est excellente. Je t'en apporterai. Je redoute moi-même les taches de rousseur. J'aime bien le soleil, mais aperçu de ma chambre. Aussi, ton Afrique me fait peur. Enfin, nous verrons, ma chère grande. »

... Voilà la lettre, et elle me désappointe. J'ai un besoin urgent de la présence de mes parents, d'abord, parce que je les aime tendrement et, ensuite, parce que..., parce que je me sens devenir triste, depuis quelques jours, et triste sans raison. J'éprouve une sorte d'angoisse. Pourtant, rien ne me menace. M. de Vierles demeure pour moi le plus affectueux des oncles. Qu'ai-je? Je ne sais pas? J'ai goûté le charme exquis de la Tunisie, et voici que certains côtés tragiques de la colonisation m'apparaissent. Ces événe-

ments ne devraient pas me toucher directement, et, pourtant, ils m'émeuvent. Pourquoi ? Bientôt, je regagnerai Paris, et ces paysages et leurs êtres s'estomperont dans ma mémoire. Est-ce aussi certain que cela? Car j'aurai vécu des heures délicieuses ou émouvantes ! Une autre face de la vie s'est révélée à moi. Il n'y a pas que les Français du boulevard d'intéressants et je ne le savais pas assez. Néanmoins, je ne puis m'accoutumer à tant de rudesse, à cette lutte perpétuelle contre les gens et les éléments. Et comme mes compatriotes changentau contact deTAfrique ! Mon oncle, seul de tous ses amis, grâce à son scepticisme de propriétaire peu touché par les ennuis qui frappent durement les colons, garde presque toujours sa bonne humeur, sa sérénité. D'ailleurs, combien sa philosophie lui est aisée! Il ne séjourne parfois qu'un mois à Bab-el-Kadra, tandis que ses voisins sont attachés pour leur existence à leur exploitation, comme ce malheureux Jean de Muzin, comme Pierre Coudignac, comme tant d'autres!

Quelle pesanteur sur moi ! La belle lumière s'obscurcit à mes yeux. Pourtant, je ne redoute rien ; mais c'en est fini de ces réveils exaltants, lorsque ma bergeronnette Zakia sautillait et qu'on apercevait par la fenêtre le jardin paradisiaque, je me disais : « Encore un jour de bonheur commence pour moi ! » Maintenant, à chaque aube, je pense avec mélancolie à l'envers de ce beau décor.

Quelle chose étrange ! Je suis préoccupée comme si mon sort, mes intérêts étaient liés irrémédiablement à la prospérité ou à l'infortune de la Régence. Je ne suis plus une touriste ; je deviens, malgré moi, une Tunisienne.

...A rheure du déjeuner, mon oncle, moqueur, me dit :

— Gillette, je suis enchanté. Tes parents reculent encore leur arrivée d'une semaine. Je te garderai donc huit jours de plus, ma petite enfant. Ensuite, il est possible que je m'en retourne en France avec vous trois. Si ton sacrifice ne t'a pas paru trop grand cette année, peut-être, l'hiver prochain, vou-

dras-tu réjouir encore mon logis de ta présence, petit flambeau de ma vieillesse.

— Je vous le déclare, ô le plus aimé des oncles ! je me plais chez vous. Je ne pouvais me douter de la belle aventure que serait pour moi ce séjour à Bab-el-Kadra. J'ai vécu un conte des Mille Nuits et une Nuit, et j'en garderais fidèlement la mémoire.

— Grand Dieu ! Quel ton solennel : « J'en garderai fidèlement la mémoire! » Ce serait à croire que tu parles de choses mortes. Saperlipopette ! ma chère amie, ton barbon d'oncle vivra dans quelques mois, espérons-le, et sera tout disposé à rafraîchir cette fidèle mémoire en recevant encore ici sa petite « Beia », la princesse de Bal-el-Kadra, comme te nomment mes Bédouins.

Je remercie; mais, c'est plus fort que moi, j'actiuiesce faiblement d'un signe de tête. Mon retour me paraît improbable. J'ai goûté trop de satisfactions, ces derniers mois, pour voir se renouveler un plaisir aussi vif, aussi pur. Maintenant, il vient s'v môlor trop de préoccupations pénibles; et quelque chose me me-

nace que je n'ose pas même formuler. Ma sympathie et ma raison luttent entre elles. Mon cher grand Paris m'apparaît si beau, si complet, irremplaçable.

La prochaine arrivée de mes parents ravit M. de Vierles, qui répète plusieurs fois :

— Mardi, ma sœur et mon beau-frères seront assis, là, de chaque côté de moi. La Tunisie surprendra M. l'ingénieur. Je le conduirai à Sousse, à Sfax, à Bizerte. Nos grands travaux mériteront-ils son approbation ? Dire qu'il y a trente ans, il n'existait, sous le régime beylical, qu'une route de quelques kilomètres entre Tunis et le palais de Son Altesse, à la Marsa. Maintenant, nous possédons plusieurs milliers de kilomètres de bons chemins et dévoies ferrées. Eh! eh! ce résultat flatte ma vanité de demi-Tunisien. Et Ton dit que nous ne sommes pas une race colonisatrice!

Mon oncle se frotte allègrement les mains :

— > Tiens! une fameuse idée me vient. Pourquoi la Société de construction de ton père ne s'intéresserait-elle pas aux entreprises de la Régence? Vois-tu ton cher papa chargé d'or-

ganiser l'outillage d'une grande carrière dans le genre de Metlaoui-Gafsa?Cela l'obligerait à des vojages fréquents en Tunisie. Et cette fois, bon gré, mal gré, je te retiendrais prisonnière. Oh ! j'emploierai lesgrands moyens : je te ferai capturer au passage par mes fellahs.

Je souris affectueusement à ces rêveries. M. de Vierles m'observe. Il me trouve contrainte et il me demande si je ne suis pas malade. Je m'en défends.

Avec la grâce d'un ouistiti portant une noix de coco, Chadli nous sert les petits godets de cui\re qui contiennent le « kaoua » parfumé. A la mode tunisienne, mon oncle ajoute deux gouttes d'essence de verveine. Il hume et se renverse sur le dossier de sa chaise, les yeux levés vers son plafond à poutrelles en cèdre du Liban, incrusté de filets pourpre et or.

— Mardi..., mardi prochain, m'ccrii ta mère. Sans ce satané monte-charge de PutcauK, tes parents seraient ici, et, demain, ils auraient assisté avec nous à la pendaison de crémaillère du <v petit gourbi ^> de (loudignac.

La Titesse avec laquelle cette villa a été édifiée tient du prodige. Neuf semaines ! Un record. Ah ! elle doit être gentille, sa baraque !

— Je la crois charmante, mon oncle. D'ailleurs, M. Coudignac vous a avisé que, seule, la maçonnerie était terminée et que les boiseries restaient à poser.

— Tu prends la défense de notre architecte-colon, et tu as raison. Je le sais bien, il possédait à pied d'oeuvre la pierre nécessaire retirée des excavations de sa montagne. Oui ! Oui ! cela l'avantageait. Enfin, nous jugerons ce chef-d'œuvre, n'est-ce pas, Gillette?

Après une hésitation, je demande à M. de Vierles s'il est vraiment indispensable que j'assiste à cette inauguration.

Il me fixe, stupéfait.

— Quoi! Tu ne voudrais pas? Cette pendaison de crémaillère serait manquée. Coudignac ne s'en consolerait pas. Cependant, si tu te trouves fatiguée, souff'rante, je t'excuserai. Mais adieu la fête ! Vous aviez discuté sur cette villa; il aurait été fier de ton approbation. Enfin, mon enfant, je n'insiste pas, ta

santé avant tout. Il me semble que tu toussais, ce matin.

J'incline le front en rougissant un peu, car je ne me souviens plus moi-même de cette toux.

Ennuyé, M. de Vierles claque des lèvres avec dépit et marmonne :

— Allons, bon! au moment de l'arrivée de tes parents ! Quel ennui !

... Je n'ose pas le détromper. C'est mon seul motif plausible d'abstention. Oui ou non,doisje me rendre à Souk-el-Kmis, afin de visiter cette demeure, qui doit être charmante et à laquelle je m'intéresse? D'un autre côté, il me sera presque pénible de retrouver M. Coudignac après ses dernières allusions. Au fond, nos vies sont orientées différemment et nous ne nous comprenons guère. Pas une fois je ne lui ai rendu visite sans avoir été froissée par son attitude impérieuse vis-à-vis des Arabes et par ses jugements sévères sur les Français de son voisinage. Et mciiie son idéal do \ainqueur du sol et dos lioniinos choque en moi toute ma tendresse, toute ma piiiô pour les vaincus.

En jetant sa serviette sur la table, M. de Vierles déclare qu'il va faire venir le docteur Ramin.

— Non ! Non ! Inutile, mon oncle! Attendons ! Cette petite irritation de la gorge cédera, sans doute, à une tasse de camomille bien sucrée. Demain matin, il sera toujours temps de...

Je m'approche de mon cher parent, et je pose ma tête contre son épaule. Il l'entoure de son bras et me murmure :

— Grande câline! Tu sais, c'eût été ma fierté de te présentera ton père en lui disant: « Regardez-la ! Est-elle forte et vaillante, maintenant ? Bab-el-Kadra a changé votre délicate Parisienne en une Diane chasseresse. »

Je me tais. Je réfléchis. Irai-je à Souk-el- Kmis, afin de rassurer M. de Vierles? Ce serait mal de l'abuser sur l'état de ce rhume léger. Mon oncle a posé une main sur les sombres bandeaux qui me coiffent et il déclame :

— « Est-ce la nuit qui tombe ou vos cheveux noirs? » Oh! cette belle image ne m'ap-

NOTRE PETJT GOURBI 245

partientpas. Je l'ai trouvée dans La traduction d'un poème tunisien, qui s'applique joliment à la description de ta personne.

— Comment cela?

— Par les comparaisons dont le poète flatte la beauté qu'il célèbre dans ses vers. Veux-tu savoir, par exemple, comment l'écrivain musulman parlerait de tes dents?

— De mes dents?

— Écoute : « Ton collier le plus beau est celui de tes dents. » Est-ce suave? C'est à donner envie de posséder une mâchoire circulaire. De ton teint, sais-tu ce qu'il dirait ? << Ton teint a la nuance d'un œuf d'autruche ! »

- Et mon visage, comment le peindrait-il, mon oncle ?

— « Est-ce la lune qui m'apparaît ou votre visaf»e blanc? »

— Admirable! Ma démarche, à quelle comparaison prêterait-elle?

M. de N'ierles joint l'index et le pouce, prend une mine précieuse et il détache ces mois du bout des lèvres :

— « Lorsque Gillette s'avance, le zéphir pousse en avant d'elle le doux parfum, annonce de sa venue. Sa douce haleine apaise la soif. Il y a en elle un océan de vertu et deux rivières : la bonté et l'esprit. Quelle mer reçoit des fleuves pareils? » Es-tu satisfaite du poète ?

— Plus que satisfaite, comblée, mon oncle.

Un œil cligné, M. de Vierles reprend :

— Dans ce cas, j'espère que cette poésie lénitive aura les mêmes effets que la camomille sucrée que tu réclamais. Tu es guérie, je le parierai.

... Et voilà comment Beia, blanche d'écume, m'emmène ce matin chez M. Coudignac.

Alerte comme un lieutenant, M. de Vierles chevauche sa Chéchia, ardente à grimper la piste en rampe qui conduit à Souk-el-Kmis. Il m'est pénible de bavarder. Ce grand ciel incandescent et ce bled épineux m'oppressent.

Quellecontenancegarderai-jedevantM.Cou-

dignac? Froide, indifférente, distante? Ou bien aurai-je la force de rester naturelle avec un soupçon de réserve?

Nous passons à côté d'une koubbah maraboutique. Un saint dort sous la coupole blanchie. Dans le mur troué, des petites veilleuses à huile brûlent et des chiffons noués aux branches d'un olivier appellent l'attention du vénéré personnage sur des grâces qu'on le prie d'obtenir du ciel. Une musulmane des Zlas, voilée de noir jusqu'aux yeux, vient d'étendre sur le tombeau peint de vert et de vermillon son enfant fiévreux, dévoré par la consomption. Et elle clame en levant des bras décharnés :

— Oh ! Seigneur! Seigneur, daigne jeter ton regard sur celui-ci. Mon fils a pris la maladie du soleil. Guéris-le ou sois maudit !

Elle achève sa prière par un cri tourbillonnant, amer, qui nous perce le cœur.

— Cet enfant meurt de faim, pas davantage, dit mon oncle en jetant un douro à \j mère.

Voilà le côié dos coulisses du beau décor africain.

— Dans un quart d'heure, nous apercevrons le fameux gourbi de Coudignac, Gillette. Nous allons nous égayer. Pas une muraille ne doit tomber verticalement. Les maçons e-nturbannés ne connaissent pas le fil à plomb. Jamais ils n'ont su établir un logis géométrique. Les artistes trouvent ces pâtisseries délicieuses! Les drôles de gens?

Nous cherchions déjà la cabane qui m'avait peinée à ma première visite, à Souk-el-Kmis. Elle avait disparu.

— Rasée! Il Ta rasée! Elle aurait pu lui servir de magasin, murmure M. de Vierles. Il n'est pas économe, notre ami.

Une maison mauresque formée de trois cubes inégaux crénelés de nierions, se détachait sur la montagne ferrugineuse. Nous n'avons pas besoin, aujourd'hui, de «tirer la sonnette », suivant l'expression de mon oncle, pour voir accourir vers nous un jeune homme vêtu de toile blanche. Il devait guetter notre arrivée. Il passe rapidement devant les baies en fer à cheval autour desquelles des fellahs, grimpés sur des échelles, disposent

des branches et des palmes ; nous Tentendons jeter quelques ordres brefs et il marche vers nous.

J'éprouve une singulière impression de gène et de plaisir. Il sourit. Il paraît si heureux de nous recevoir que j'aurais mauvaise grâce à bouder. Il ne peut plus retenir ses pas, il court et il vient m'ofïrir sa main pour m'aider à descendre. Ses yeux, que je comparais au dur acier, sont aujourd'hui d'un bleu radieux. Le bras tendu vers la villa, il annonce, avec une joie naïve :

— Mon petit gourbi !

— Bon ! Bon ! nous allons examiner et critiquer, dit Al. de X'ierlcs. Nous sommes venus pour cela..., rien que pour cela. N'est-ce pas, Gillette?

Pierre Coudignac me regarde d'un air inquiet. Je le rassure en tachant de lester très calme, car son émi^tion est visible, sauf, pcut- Otre, pour mon oncle.

La première chose qui me frappe, en approchant de la villa, c'est une grande baie à l'extérieui-. Je me souviens de notre discussion.

25o NOTRE PETIT GOURBI

Du doigt, il désigne la fenêtre en souriant.

— Vous voyez, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil. D'ailleurs, vous aviez raison. Les maisons musulmanes, en Egypte, sont ainsi disposées, afin de permettre aux femmes d'apercevoir Tespace.

— Oui, mais pour conserver la couleur locale, il vous faut, maintenant, placer un moucharabieh, ajoute mon oncle. Et parions que vous avez l'intention de tenir cloîtrée votre femme, Coudignac ?

L'allusion de mon oncle le fait rougir et me gêne.

Nous montons les quelques marches qui donnent accès au parvis. Huit frêles colonnettes patinées par les siècles, et comme diaphanes, supportent les chapiteaux arabes.

— Elles sont d'un galbe exquis, s'exclame M. de Vierles. Où avez-vous acheté cela?

— Ce sont les colonnes romaines qui ornaient jadis la villa de Consuetus. Je les ai retrouvées sous dix pieds de terre.

C'est à mon tour d'admirer une mosaïque antique figurant une scène de vendange. La

représentation imagée des constellations forme encadrement.

— Découverte, comme les colonnes dans la montagne.

Il n'avait pas achevé sa phrase, que je manquais de tomber sur le perron. Une dalle avait basculé sous mon pied. Il devint aussitôt cramoisi et ses prunelles étincelèrent.

— Les idiots ! les crétins ! cria-t-il de sa mauvaise voix cuivrée qui m'était si pénible. Je leur avais recommandé, en attendant le cimentage d'équilibrer cette pierre et ils s'en sont bien gardés. Ils mériteraient de...

— Je vous en supplie, monsieur Coudignac, n'attachez aucune importance a cet incident. Je n'ai aucun mal.

— Vous auriez pu vous blesser, mademoiselle, reprit-il, très animé. Avec ces Bédouins, dissimulés comme ious les cires faibles, il faut être impitoyable à leurs fautes. Ces genslà ne respectent que la force.

H s'était expliqué avec vivacité, sans me quitter dos \ou\. Sans doute, il devait avoir

raison, et, pourtant, j'éprouvais une sensation de malaise.

Nous étions arrivés dans la seule pièce terminée de la villa : la salle à manger. Des faïences persanes et tunisiennes, recueillies par lui depuis plusieurs années, étaient disposées sur les murailles. Une frise en « notch hadidat », ce stuc fouillé et évidé comme une dentelle par les artisans arabes, décorait de ses polygonies le tour de la salle.

Sur la table, dans la vaisselle multicolore de Nabeul que j'avais choisie, des gâteaux arabes et des confiseries juives ou turques étaient disposés avec une gaucherie où se devinait l'absence d'une main de femme.

— J'attends quelques amis qui voudront bien fêter avec vous mon petit gourbi. Mais, croyez-le, mademoiselle, c'est votre présence que je souhaitais avant tout, aujourd'hui. Cette villaj ne l'avez-vous pas inspirée?

Je répondis poliment, sagement, à cette allusion.

Il me fît asseoir sur un tabouret syrien peu stable sur ses pieds inégaux.

— Presque tous ces meubles orientaux paraissent plus propres à la décoration qu'à un emploi utile, fit remarquer M. de Vierles.

— Oh ! monsieur, ne plaisantez pas mon mobilier neuf, car j'en suis encore glorieux. Songez que j'ai débuté, il y a cinq ans, avec un grabat colonial, une chaise pliante, un petit tréteau, mon fusil, deux costumes de velours et une escarcelle bien légère. Aussi, maintenant, mon pctitgourbi me semble un palais ! Chaque matin, je me promène sur ses quatre faces et je me crois le marquis de Carabas. Puis, je jette un regard bienveillant sur mon « enchir » et sur la montagne dont j'attends fortune et renommée. Et, très sérieusement, je pense : « Serait-ce beau de reriou\ eler les travaux du Romain Consuetus et de croire que, dans deux mille ans, un archéologue trouvera ce iKMTi sur les pierres de ma maison : Pet rus Coudignacus ! »

Il éclata de rire. Il se moquait do lui-même. Quel singulier mélange de volonté, d'ironie et de rudesse, chez lui !

,..Le colonel Bernaron, donnant le bras à

Mme de Courville, pénétrait dans la salle à manger. Puis, Ida Loppenstein se précipita, essoufflée, et s'excusa de son retard. Maternelle avec tous les jeunes colons, elle avait promis à M. Coudignac de l'aider à recevoir ses invités. Cette dame bruyante, bavarde et encombrante, me permit de m'isoler un peu. Devant les « tajines à la rose », les bonbons à la pistache ou à la verveine, devant le « rahatlokoum » et les pâtes juives aux dattes, je tombai dans des abîmes de réflexions. Songer qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être la maîtresse de maison du « petit gourbi »! Moi, devenir la femme d'un colon ? Vivre au centre de la Tunisie sans apercevoir une habitation civilisée à perte de vue? Mener l'existence la plus positive, la plus physique, moi la demoiselle des cours et des conférences, la grande liseuse, la philosophe?

— Un peu de confiture de goyaves, madame de Courville?

— Non ! des roses sucrées, s'il vous plaît, répond la dolente Liane.

— Pas fameuse, votre imitation de mus-

cat, Coudignac, maugrée le colonel Bernaron.

Le « baba » de Ber-Rechid se présente. M. de Courville l'entretient à voix basse. Les yeux du prêtre me paraissent encore plus enfoncés dans leurs arcades sourcilières. Il est fatigué. On assure que, tout le jour, il mène ses travaux d'agriculture et que, la nuit, il veille Jean de Muzin.

Trois jeunes gens, des élèves de l'École coloniale de Tunis, font une entrée. Des bottes redoutables, armées d'éperons à mollettes énormes, les chaussent ; des habits de velours côtelé les vêtent. Sous le bras ils écrasent de vastes chapeaux à rubans de cuir fauve et leurs cravates à l'artiste sont étoilées comme le drapeau des Étals-Unis.

— La Tunisie n'a qu'à se bien tenir devant ces gaillards, vient me chuchoter mon oncle.

Je m'approche de la baie, car je n'ai pas envie de rire. J'apert;ois le bled immense, solitaire, inanimé. Au loin, un campement de nomades. Leurs tentes ressemblent à des champignons, éphémères comme eux. Demain, elles s'évanouiront. Comme tout me

semble triste, comme tout m'étreint, comme j'ai peur, et, cependant, comme tout m'est doux aussi !

— Reprenez de cette crème aux bananes, Liane !

— Non, ma chère Ida. Passez-moi donc ces petits machins verts.

— Des dattes fourrées?

— Je ne trouvais plus le mot. Je suis si lasse !

— Un goût de silex, un vrai chasse-cousin, ce prétendu bordeaux, gronde le colonel.

— Cinq cents hectares ne me font pas peur, assure un élève colon.

— Coudignac a raison de mettre par terre la montagne.

— Pourquoi pas niveler la Khroumirie?

— L'anémie le ronge et trente-neuf de fièvre !

— Sa pauvre mère, murmure l'abbé Lenille.

Voilà les propos qui s'échangent autour de moi. Sa pauvre mère? Cette plainte du «baba» me rappelle ma petite maman. Soudain, j'ima-

gine sa terreur, si elle connaissait mes doutes, mes hésitations! Elle perdrait sa fille: c'en serait fini de nos gentilles discussions. Car nous nous querellions sans cesse : moi, trop grave, sceptique ; elle, si jeune, si fraîche. J'imagine les jolis yeux noisette de maman remplis de larmes. Rassurez-vous, chère mère, j'aperçois trop bien l'impossibilité d'un tel projet. Je veux vivre dans votre rayonnement. C'est vous qui êtes ma jeunesse et ma joie.

Plusieurs fois, Pierre Coudignac, étonné de mon attitude distante, m'interpelle cérémonieusement.

— Mademoiselle Laverne, voudriez-vous accepter un peu d'ananas?

Je me retourne, je remercie et je reprends ma faction. Et c'est en mon honneur qu'il reçoit? Je suis vraiment gracieuse; mais je me défends de l'être. Lui aussi, tandis qu'il s'empresse auprès de ses invités, il songe peut-être

I à moi, à Taxciiir! Pauvre garç(>n, s'il se dou-

tait ! Je n'appartiens plus aux générations an*

I tiques du coup de foudre, du premier regard

qui décide d'un amour éternel. Maintenant,

une jeune fille se garde des romanesques entraînements, discute sur son sort, raisonne son avenir, défend son bonheur.

A chaque instant, les regards de M. Coudignac me cherchent; mais, grâce à la fameuse fenêtre sur le panorama, je puis décemment éluder une réponse et même un sourire. Ce pauvre garçon s'énerve; je comprends qu'il voudrait m'entretenir, mais qu'il ne peut négliger ses invités.

Mmes de Courville et Loppenstein prennent congé, suivies bientôt par les colons, jeunes et vieux.

Sur la terrasse, une dizaine de grands gaillards en « cachabiahs » de poil de chèvre, terrassiers khroumirs occupés à la fabrication du pisé qu'ils foulent dans des caisses avec leurs pieds nus, s'ébahissent au passage de Mme de Courville. Son corps en boule dans sa robe de tafietas violet excite leur admiration. Et quel chapeau sur sa chevelure roussie par les acides : une tour-prends-garde! Ces musulmans doivent s'imaginer les houris sur ce modèle obèse. Autour d'elle, M. de Vierles

papillonne, les bras en anse. Un pieu qui glisserait, voilà M. de Courville.

Tous les hôtes du petit gourbi étaient partis, sauf mon oncle et moi. Je réclamais déjà mon cheval, lorsque M. Coudignac protesta qu'il tenait absolument à nous montrer Tétat actuel de ses travaux. Il insista avec tant de chaleur que M. de Vierles me regarda et répondit que nous resterions et que nous serions quittes pour nous casser bras et jambes, au retour, dans la nuit.

— Inch Allah! dit-il en riant.

— Vous êtes bien bon, lit M. de Vierles. Vous savez pourtant que Mahomet ne favorise guère les roumis.

Plus sérieusement, M. C'.oudignac reprit :

— Je vous accompagnerai, a\cc une lanterne à acétylène, jusqu'à Bal-el-Kadra.

... 11 nous entraîne vers les sources de la montagne, minces ruisselets dont la présence lui donne tant d'espoirs. Alors que la plaine est brûlée et qu'on n'y aper^;oit pas un arbre, nous passons sous des figuiers éche\elés et verdoyants. Ici, les c\ lies, les mau\es, les

26o NOTRE PETIT GOURBI

anthémis, les soucis, les marguerites étincellent malgré la saison déjà avancée. Trois petits chameaux d'un gris d'argent bondissent avec des maladresses de veaux. Nous rencontrons des Bédouins, leur toge brune serrée par une cordelière à la taille. Avec leurs fronts rasés, ils rappellent des moines mendiants. Devant eux, ils poussent des ânes rougeâtres dont les couffins sont remplis de citrons. Partout, le sol aromatique fleure bon et je me baisse pour écraser des menthes dans mes mains.

A quelques par derrière nous, M. de Vierles suit en lisant son journal. Soudain, M. Coudignac se jette à plat ventre et colle son oreille contre le sol.

— Écoutez ce grondement, mademoiselle.

La Curiosité me pique et me voilà l'oreille

contre terre.

— Ah ça ! mes amis, jouez-vous à la petite guerre? Vous voilà tapis comme des tirailleurs dans les herbes ! s'exclame mon oncle.

— Ne plaisantez pas, mon oncle. J'entends un grondement. Le torrent souterrain doit faire ce bruit.

— En es-tu certaine, Gillette? Cette rumeur ne provient-elle pas tout simplement de la foret voisine?

Pierre Coudignac se relève :

— Je vous assure, monsieur, que la rivière que je capterai coule sous nos pieds. A la suite de quel phénomène géologique s'est-clle ainsi enfoncée sous les roches au lieu d'irriguer les champs comme à l'époque romaine, voilà ce qu'il m'est encore impossible de vous expliquer. Mais la montagne me fournira bientôt la clé de l'énigme.

— Ce sera certainement très curieux, dis-je. Ma banale déclaration lui déplaît, car il

repart vivement :

— Vous ne comprenez pas encore l'importance de ma découverte. Vous verrez bientôt. Quelle clameur par toute la Régence I

— .11 a raison, fait mon oncle. Mais cette clameur est pcul-éirc encore bien lointaine, mon pau\Te Coudignac î

Le colon, le iront rouge, se retourne brusquement \ors M. de Vierles :

— Dans une di/aino de jours, la rivière

jaillira à fleur du sol, ou bien j'y laisserai ma vie.

Son ton résolu m'épouvante ; mais mon oncle me rassure, lorsqu'il reprend, d'un air léger :

— Il ne faut pas prodiguer une existence précieuse comme la vôtre, Coudignac, même pour une rivière. Tiens ! Tiens ! Quel est ce douar? Vraiment curieux ce hameau indigène.

— Les familles de mes fellahs l'habitent. Je voudrais les décider à construire des maisonnettes à l'européenne. J'offre même de faire cet essai à mes frais. Ils refusent. Routine islamique ! Un coup d'œil dans leur intérieur, et vous jugerez de leur misère.

Des fagots de brousse épineuse circonscrivaient ce douar Fredjia, aux huttes construites en pierre sèche. Des branches entassées formaient les toitures. Je dus me courber pour pénétrer dans une salle circulaire , où six petites Bédouines en toges roses, des anneaux de métal aux chevilles et aux oreilles, entouraient une vieille femme à dents jaunes, le front

..-JSë.

ceint d'un foulard écarlate. Sur un grabat de laine sale, deux fellahs sexagénaires geignaient, étendus. Des chiens décharnés apparaissaient et disparaissaient à travers les trous des murs.

— Sont-ils malades? demanda le colon.

La vieille femme eut un geste tragique.

— Ils ont faim et sont trop âgés pour travailler.

Les Bédouins glapissaient. Coudignac leur frappa les épaules de la paume et lour commanda :

— Debout !

Hébétés, ils se levèrent et recommencèrent à gémir :

— Le sorgho manque depuis hier, Sidi ! Comment vivre jusqu'à la prochaine récolle?

— Taisez-\c>us. Suivez-moi, et plus un pleurnichement ou je xous renvoie.

— Sidi, tu es notre père, notre sauveur, le soleil.

— Assez, vous ai -je dii.

Les lippes des Africains continuèrent de

remuer mais il n'en sortait plus aucun son. Ils nous suivirent jusqu'à l'antique cave romaine.

— C'est ici que j'enferme, maintenant, mes provisions, nous avertit M. Coudignac. Aujourd'hui, mademoiselle, je voudrais que vous fassiez vous-même la charité à ces paysans.

Son intention m'émut. Quelle délicatesse mêlée à tant de brusquerie ! Les Bédouins ouvraient de grandes mâchoires à la vue des sacs entassés par le Français, qu'ils estimaient puissamment riche.

Pierre Coudignac me tendit une mesure de bois, la guelba, et je l'enfonçai dans une poche. Lorsqu'elle fut pleine, les fellahs me tendirent leurs burnous et je versai les vingt litres de grain.

— Une « ouiba » Sidi ! Donne-nous une « ouiba » !

— Ils réclament quatre mesures, mademoiselle.

Quatre fois, je répandis le sorgho sur les vêtements étalés, et les malheureux disaient :

— la ! chéchia ! la ! chéchia ! xMerci ! merci ! mamouselle !

M. de Vierles amusé, me traduisait :

— Ils te font comprendre, généreuse Gillette, que tu leur donnes bonne mesure. La chéchia, c'est le grain en dôme qui déborde la guelba et qui prend la forme d'une tête. D'habitude, on passe un bâton pour enlever l'excédent.

Les vieillaids lièrent leurs burnous sur le sorgho et demandèrent humblement les conditions de cet emprunt. Quand devraient-ils rendre cette nourriture et à quel taux? Serait-ce cent pour cent, comme chez les préteurs juifs ?

— Cette Française vous donne ce grain, leur dit M. Coudignac. Mangez-le en paix!

Ils se jetèrent à mes pieds et baisèrent les bords de ma robe en me nommant leur mère, leur tante, leur sœur, ainsi que l'exige la politesse arabe, ce qui ne me rajeunissait pas et faisait rire M. de Vierles.

Notre hôte voulut cncoi'o nous monircrses derniers délrichenienls ci nous onlraiiiei' \crs les louilles de la ininiiagnc. Jc compris cjuil

manœuvrait afin de nous obliger à passer la nuit dans sa nouvelle villa.

Comme je ne voulais pas demeurer à Soukel-Kmis parce que la bonté réelle qu'il venait de me révéler m'avait émue, j'insistai pour un départ immédiat.

Au moment de sauter surBeïa, je lui tendis la main et je lui adressai des remerciements sur sa charmante hospitalité. La banalité de mes paroles le déconcerta. Ses lèvres serrées purent à peine répondre à mes politesses.

Mon cheval fit une volte soudaine. Il eut un petit cri de crainte, puis une exclamation :

— Quelle merveilleuse écuyère vous êtes !

— N'est-ce pas? dit mon oncle. Ma nièce semble née pour chevaucher à travers le bled africain.

Pierre Coudignac rougit et la dernière impression que j'emportai de lui fut celle d'un front cramoisi et d'yeux très clairs fixés sur moi.

Afin de punir M. de Vierles de ses paroles imprudentes, je gardai le silence.

Lorsque nous fûmes arrivés dans la plaine mon oncle se retourna sur sa selle :

— Il n'est vraiment pas mal, son « petit gourbi », et un brave cœur Thabite.

Je ne répondis rien.

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