‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 20 sur 20 · VII · texte numérisé non relu

VII

■NE jeune fille a été brutalement a knou- „„ ^^ tée » à Saint-Pétersbourg pour avoir

CHEVALIER Proféré une plaisanterie inoffensive au défilé d'un régiment de gardes. Elle aurait reçu, pour ce fait insignifiant, vingt-sept coups d'un fouet à lanières de métal.

Il faut raconter en détail cette abominable histoire. J'en

trouve le récit tout au long dans une correspondance du Temps, qui aura bien mérilé du monde civilisé en faisant connaître un pareil méfait.

Donc, le vendredi 10 août, le matin, le régiment des chevaliers-gardes passait musique en tète, revenant du Champde-Mars, regagnant ses quartiers. Les gens massés sur les trottoirs regardaient les brillants soldats et écoutaient leur musique. Puis la fanfare fut remplacée par un chant joyeux. Alors Anna SmirnofiF, une couturière, fit cette réflexion :

« Comme ils sont gais, les chevaliers-gardes I On dirait vraiment qu'ils ont repris Port-Arthur ! On peut leur crier bravo ! »

Il y eut des rires dans la foule, des coups de sifflets des gamins, car il y a des gavroches à Saint-Pétersbourg comme à Paris. Il y eut aussi quelques cris de : « Bravo, les gars de Port-Arthur I »

Ce fut tout, ce fut assez. Anna Smirnof ne pensait déjà plus aux paroles prononcées par elle, et elle continuait son chemin par une petite rue, lorsqu'elle entendit derrière elle un trot de chevaux. Elle se retourne, voit un officier et six cavaliers qui viennent sur elle. Elle se réfugie dans une maison, — la maison numérotée 4-12, à l'angle de la Fourchtaskaïa. Elle se cache derrière une porte, mais deux cavaliers ont mis pied à terre, l'empoignent, la mènent à l'ofticier qui attend. Anna Smirnof appelle au secours, réclame un agent. Peine perdue. Elle est conduite au cercle des officiers du régiment.

Un officier supérieur intervint alors, « entra dans une violente colère ».

— Si encore, — dit-il, — cette traînée s'était bornée à

insulter les simples soldats I Mais non, il lui fallait des officiers !

Il donne un ordre. La prisonnière est conduite à la caserne. Elle crie, se débat :

— Tuez-moi de suite, puisque vous êtes armés, et que je ne peux pas me défendre.

On l'enferme dans les écuries. Elle s'affaiblit alors, vaincue par la peur, se jette aux genoux de l'officier qui l'a arrêtée, lui demande pardon, jure de ne plus recommencer. L'officier lui affirme qu'il ne lui sera fait aucun mal : il est sans doute satisfait de la leçon qu'il a donnée à cette imprudente. Mais l'officier supérieur de tout à l'heure reparaît, il n'entend pas que les choses se passent ainsi. Cette brute fait disposer un lit de foin dans un coin de l'écurie, puis, s'adressant aux cavaliers de l'écurie de droite :

— Qui de vous veut faire son plaisir de la donzelle ? Quel chevalier que ce chevalier-garde 1

Il fait la même question aux cavaliers de l'écurie de gauche. Il croit que les hommes vont se ruer sur cette proie avec de grands éclats de rire. Pas du tout. Par deux fois, il obtient la même réponse des cavaliers :

— Non, Excellence, il n'y en a point parmi nous pour faire leur plaisir de cette fille.

Ce fut ainsi que les soldats donnèrent une méprisante leçon à leur chef. Celui-ci aurait dû comprendre, mais aucune notion d'humanité ne peut pénétrer dans un cerveau de ce genre, envahi par la vanité et la bestialité.

L'officier supérieur donna l'ordre de faire venir les exécuteurs pour fouetter la « donzelle » de vingt-cinq coups de fouet. Ceux-là obéirent. Deux d'entre eux maintinrent Anna Smirnof debout contre un poteau, tandis que

les cinq autres la frappaient chacun à leur tour. Quelques gémissements au début, puis le silence de l'être inanimé.

On ne dit pas comment la victime fut ramenée chez elle, mais deux certificats de médecins, dressés le lendemain et le surlendemain, constatent l'état de la femme ainsi lacérée : sur le dos, l'un des bras, la face interne des cuisses, d'énormes ecchymoses, « larges les unes comme la paume de la main, d'autres comme une assiette » ; la peau enlevée à plusieurs endroits ; le système nerveux très ébranlé ; de violentes douleurs de tète ; de violentes douleurs dans le côté gauche, au niveau des côtes ; de plus Anna Smirnof s'est plainte, ensuite, d'être devenue sourde d'une oreille.

Deux photographies ont été annexées aux deux certificats médicaux.

C'est atroce, mais ce qui est atroce aussi, c'est qu'il n'y a plus de journaux à Saint-Pétersbourg pour faire connaître un pareil crime : le dernier journal libéral, le Vingtième siècle, avait été supprimé le matin même. Le prince Bébutof, président du club des Cadets, a dû se mettre d'accord avec un membre de l'ancienne Douma pour porter les faits à la connaissance de la presse étrangère. Le régime du knout semble devoir profiter de la disparition des journaux libéraux russes. Le despotisme croit avoir tout gagné lorsqu'il a fait le silence, supprimé les journaux, dissout la Chambre, et que ses soudards peuvent empoigner une femme en pleine rue, l'attacher au poteau d'une écurie, déchirer son corps à coups de fouet. Il se trouve qu'il n'a rien gagné du tout, que la vérité se fait jour quand même, suscite les colères et les vengeances. Plus la compression est forte, plus l'explosion est formi-

dable. Nos journaux réactionnaires se gardent bien de publier le compte rendu exact de telles horreurs, quMl convient de mettre en regard des violences révolutionnaires. La Russie, en ce moment, se convulsé dans le silence. Elle ne peut faire entendre la plainte que lui arrachent enfin les douleurs qu'elle accumule depuis des siècles. Plus d'orateurs ! plus d'écrivains ! C'est le régime de ténèbres voulu par l'esprit de ténèbres. Quoi d'étonnant si cette obscurité est sillonnée de lueurs d'incendie, si ce silence est tout à coup troublé par les coups de feu et les cris meurtriers ? Le martyre d'Anna Smirnof est l'un des épisodes de ce drame qui se joue dans la nuit. Quelle sera la péripétie de demain ? {24 août 1906,)

^■L n'était que trop facile de prévoir, à la

suite du knout infligé à une passante des

ttjtion' ^^^^ ^® Saint-Pétersbourg, de nouvelles re- RUSSE présailles. Une bombe a éclaté dans la maison

de M. Stolypine, frappant des innocents, tuant et blessant au hasard. Le général Minn, l'un des chefs qui avaient réprimé les émeutes de Moscou, a été tué par une femme à la gare de Péterhof. De même a été tué le gouverneur de Varsovie. Des crimes répondent ainsi à des crimes, et l'opinion de ceux qui ont le respect de la vie humaine et qui prévoient un long avenir de sang est unanime contre l'acte qui jette à la mort, non seulement le gouvernant responsable, le chef militaire, mais tous ceux qui se trouvent là. Epouvantable justice distributive, qui peut frapper n'importe qui, couper les jambes à des enfants de trois ans !

L'abomination meurtrière est pareille de l'autre côté. Je lis cette description d'hôpital après une répression, dans une lettre adressée à V Humanité :

« Voici un vieillard avec un bras cassé, qui raconte qu'on lui a tué ses trois enfants sous ses yeux. Voici un autre vieillard qui dit qu'on a tué dans la rue ses deux filles, et qu'il a racheté la troisième avec ses quatre enfants pour 1 rouble 80 kopeks 1 » Et il répète avec une sorte de rire insensé : « J'ai sauvé les cinq pour 1 rouble 80 kopeks ! » Puis avec inquiétude il ajoute : « Ils ont pris encore la montre, la montre toute neuve ! »

« Voici une mère devant le petit cadavre de sa fillette de dix ans, et qui hoche la tète en murmurant à travers ses lèvres desséchées : « Ma petite fille, mon petit oiseau ! » La petite fille a les yeux à demi ouverts, la terreur y est fixée ; elle porte sur la poitrine une blessure de sabre ; une de ses jambes est fendue à coups de hache.

« A côté d'elle est étendu un garçonnet de sept à huit ans, ayant une plaie faite par une balle au milieu du front.

« Plus loin, sont couchés deux ouvriers, la gorge ouverte. Une femme, dont la moitié de la face a été enlevée évidemment par un coup de sabre. Puis un vieillard, le maître d'école Einstein, les bras liés, montrant une plaie profonde entre les deux yeux : on dit qu'un clou y a été enfoncé. A côté de lui, son fils, un jeune homme, tué par une balle. Puis un enfant de deux ans, fusillé ; l'enfant a l'air de dormir -, un sourire erre sur le petit visage. A côté un bébé à la mamelle, mort étouffé.

« Un vieillard à longue barbe blanche ; on ne voit point ses plaies, mais le drap est entièrement imbibé de sang. Et plus loin une rangée d'autres cadavres mutilés, le

crâne fracassé, les yeux crevés. L'un a la langue coupée.

« Voici une petite fille, une vessie déglace sur la tête. Je m'approche d'elle. La petite me regarde avec attention et gravité tout le temps que sa garde me raconte : « Son père est jardinier. Un malheureux. Et pourquoi le tuer ? On se le demande. Eh bien I on est venu, on l'a tué, lui et sa femme, ses père et mère, à la petite ; elle-même n'a été que frappée à la tête.

« Par qui ? » demandai-je. La garde etla fillette me regardent avec étonnement : « Par les soldats ; par qui donc d'autre l'aurait-elle été ?... »

« Une fillette de deux ans s'agite avec sa petite jambe cassée. »

Ce n'est là qu'un aspect, entre mille autres, du champ de bataille. La reproduction n'en est pas donnée ici pour amener une apologie des actes des terroristes, mais pour montrer l'état de guerre où est réduit ce grand pays, débordant de misères, et admirable aussi d'espoir et d'énergie. Il est réveillé maintenant de sa léthargie, il ne se rendormira plus. Parmi ses fils, il en est qui ont fait le serment de vivre libres ou de mourir, et ceux-là donnent leur existence sans hésitation.

Est-ce un état irrémédiable que cet état de guerre ? Non, certes. Il y a eu une accalmie lorsque la Douma fut réunie, donna à connaître au monde les désirs légitimes du peuple russe. C'est la dissolution de la Douma par le tsar mal conseillé qui a déchaîné de nouveau la meute des violences. Ce sont les adversaires de la Douma qui veulent la continuation du tsarisme avec les foudroyantes répliques du terrorisme. Mais derrière ce décor ensanglanté, il y a une nation qui souffre, qui ne veut plus souffrir, qui ne vit

pas et qui veut vivre. Ce n'est pas le tsarisme qui peut l'emporter, ce n'est pas la bombe qui peut créer un régime vital. On peut, plus que jamais, prévoir le jour où le mouvement irrésistible de tous emportera le tsarisme, clora la période des exécutions terroristes. (/" septembre 1906.)

Frontispice d'Eugène Carrière, gravé par A. Lérondeau,

L — Napoléon contre l'homme 1

IL — Notes sur Bonaparte 7

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