LA GUERRE ET
ON entend railler les « pacifistes » parce que, une fois encore, la guerre a éclaté sur un point du globe. « Vous voyez bien, — LaIpaix dit-on, — que ceux-là sont des niais qui entreprennent une propagande pour la paix, qui rêvent de désarmement général, de fraternité universelle, etc. La seule annonce que les Japonais ont sauté sur les Russes suffît à mettre à néant tous les efforts, toutes les opinions, tous les écrits en faveur de la paix. »
Il est trop facile d'avoir raison ainsi. S'il n'y avait plus de guerres depuis longtemps, on n'aurait pas besoin de conseiller la paix à l'humanité, et ce qui se passe en ce moment en Extrême-Orient ne fait, au contraire, que justifier les propagandes antiguerrières. Voudrait-on nous faire croire que ces propagandes sont d'aujourd'hui ? Ce serait vraiment peine perdue. Je ne parle pas seulement des ligues et des tribunaux d'arbitrage, qui ne sont pas d'invention si récente. Mais l'esprit antiguerrier a fait son apparition, on peut bien le supposer, en même temps que
la guerre elle-même. Du jour où un être a souffert de la violence, pour lui-même ou pour un être proche, il s'est élevé en lui une protestation qu'il n'est au pouvoir de personne d'étouffer, et contre laquelle la raillerie ne peut rien. Que cet être ait répondu à la violence par la violence, cela ne prouve pas grand'chose en faveur de la guerre. Cela prouve que la guerre existe, et voilà tout, ce qu'il est bien inutile de vouloir démontrer davantage. Sur ce point-là, je pense que tout le monde est d'accord. Si les Japonais, ou même les Russes, ou les Allemands, ou les Anglais, ou n'importe qui, voulaient entrer en France pour tuer, brûler et piller, les partisans de la paix prendraient les armes pour se défendre, et cela ne ferait pas d'eux, pour cela, des partisans de la guerre.
Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un partisan de la guerre, et en quoi est-il moins ridicule qu'un partisan de la paix ? On écrit des phrases sur lapaix, on en écrit aussi sur la guerre, sur sa nécessité, sur sa poésie. Mais ne nous payons pas de phrases. Contentons-nous des faits précis, des faits sanglants, retenons seulement les documents, les récits, les histoires, les mémoires. C'est de cette bibliothèque-là qu'est née la propagande pour lapaix. A force de visiter les champs de bataille, d'enterrer les morts, d'écouter hurler les blessés, de compter les victimes du froid et de la faim, une partie de l'humanité s'est prise de dégoût pour cette charognerie, et elle a affirmé que les peuples avaient mieux à faire qu'à s'entr'égorger.
« Mais, — disent les railleurs, — puisque les peuples continuent tout de même à s'entr'égorger 1 C'est donc qu'il n'y a rien à faire pour les empêcher d'en venir aux mains, et que tous les prêches sont inutiles. L'animal humain
cherche la bataille, il aime à savoir qui est le plus fort, il veut se mesurer avec ses « rivaux ». Il imite en cela la nature, où les fortes espèces prédominent, où les espèces faibles n'ont qu'une valeur de fumier, etc., etc. »
Nous connaissons tous ces beaux raisonnements. Ils ne concernent que la force physique, ou plutôt ils ne concernent que le nombre. Rien de tout cela ne tient debout. L'homme a conquis la terre, ou à peu près. Il peut encore être vaincu par les éléments comme il est vaincu par les maladies, par l'usure, par la mort. Mais il a été victorieux d'êtres infiniment plus forts que lui, et si la théorie du « plus fort » était la vraie, il aurait dû être écrasé, dépecé, dévoré par le mammouth ou le grand félin. Il y avait donc en lui quelque chose de plus fort que la force, il y avait une lueur d'intelligence particulière qui lui faisait apercevoir sa victoire comme possible sur le colosse et sur le féroce. Cette lueur d'intelligence lui donna la prudence et l'adresse. Il mit la réQexion en lutte contre l'instinct aveugle, et les descendants des monstres qui auraient pu faire une bouchée de lui sont aujourd'hui des animaux de ménagerie. Pour cela, il a fallu que l'homme fasse la guerre. Oui, sans doute, mais c'était pour avoir la paix ! Ce besoin de paix est au fond de notre nature tout autant que la nécessité de combattre.
Aujourd'hui, je le répète, il ne s'agit plus de la force physique. C'est le nombre, et le nombre armé, qui prétend imposer ses lois. La nation qui pourra aligner le plus de soldats, construire le plus de cuirassés, posséder une artillerie et une cavalerie supérieures, c'est cette nation-là qui l'emportera. Voilà le fait. Il n'y a pas à en disconvenir. Mais il faut convenir aussi que l'homme ainsi armé a rem-
placé le mammouth et le grand félin. Le nombre peut avoir raison d'une faiblesse qui serait une grande valeur intellectuelle, morale, sociale. Un petit peuple sera écrasé par un gros peuple, et cela pourra être une perte pour l'humanité. Le gros peuple vainqueur pourra dire qu'il est le vainqueur, ce sera vrai, mais il aura pu vaincre une faiblesse qui valait mieux que sa force. Dix brutes peuvent assommer Shakespeare et l'empêcher d'écrire Hamlet.
Comment donc les philosophes, les écrivains, les poètes, appelés à se prononcer sur la guerre et la paix, ne maudiraient-ils pas la guerre, etne célébreraient-ils pas la paix, à l'aide de leurs raisonnements les mieux équilibrés, de leur plus belle éloquence ? On peut les traiter de phraseurs. Les proclamations des chefs d'armée aussi sont des phrases, mais à l'audition de celles-ci la sottise des peuples s'exaspère.
On dit que le rêve de la paix est banal, qu'il y a une beauté dans la chevauchée brutale, dans le crachement de la mitraille, dans le spectacle des villes incendiées, des femmes violées et égorgées, dans l'héroïsme qui brave la mort. Cela serait préférable aux égloguesqui ont pour décor la nature travaillée par l'homme, les scènes pastorales, la gaieté des vendanges, la beauté des moissons. Fadaises que tout cela 1 Fadaises, les péripéties émouvantes de tous les labeurs humains, depuis la confection de l'objet utile jusqu'à l'exécution méditée du chef-d'œuvre de l'art 1 Dédaignons ces passe-temps et ruons-nous à la bataille. Eugène Delacroix a peint, pour la bibliothèque de la Chambre, la Guerre et la Paix : Attila ravageant l'Halle à la tête de ses hordes, — Orphée chantant ses poèmes aux hommes et aux femmes, aux vieillards et aux enfants. Là, le feu et
le sang, le ciel obscurci de fumée. Ici, la verdure paisible, le ciel bleu, la joie de la lumière. C'est bien ainsi qu'il fallait montrer les deux faces de la destinée. Vive Attila 1 A bas Orphée !
Laissons ces délicieux paradoxes. Les hommes de maintenant font la guerre, aujourd'hui en Extrême-Orient, demain peut-être ils la feront en Europe. Chaque homme, néanmoins, préfère la paix. Voilà la situation absurde. {6 mars 1904.)
8 II T ^ terre entière, en ce moment, est in-
. X-^ quiète. Partout où un journal paraît, où
CHARNIER ^^^ dépêche arrive, où une conversation s'échange, les hommes ont la même préoccupation. La Bourse baisse, les rentiers ont peur, le commerce se ralentit. Les mères regardent leurs enfants avec plus de tendresse. Les hommes, s'ils ne sont pas inconscients, sont plus graves. Dans les rues, devant les transparents lumineux des journaux, tous les yeux levés regardent les cartes géographiques, les lignes des côtes, des rivières, des défilés de montagnes, les bateaux de diverses couleurs, les petits drapeaux qui signifient la position des armées. Tout le monde semble écouter des bruits de canonnades et d'explosions.
C'est qu'il y a, sur un pointdu globe, en Extrême-Orient, un charnier où les morts s'accumulent. On n'en sait pas le nombre, à travers les nouvelles contradictoires, les exagérations, les mensonges des gouvernements. On sait seulement que le tas augmente. Des centaines hier, des milliers aujourd'hui. Uy a des blessés sous les morts, des
chairs encore vivantes qui commencent à pourrir, des bouillies sanglantes de pieds, de mains, d'intestins, de cervelles. L'odeur infecte de la chair décomposée s'élève de la Mandchourie, s'en va, flottante à tous les vents, infecter les continents et les mers. L'humanité commence à sentir cette odeur fétide, ce charnier qui fume à l'horizon oriental du monde.
Comment en serait-il autrement? Comment serions-nous dignes de notre nom et de notre orgueil d'hommes, si nous n'étions pas troublés et épouvantés à l'idée du carnage qui s'accomplit méthodiquement là-bas, à l'aide des engins perfectionnés et des matières foudroyantes que le savant invente pour l'homme de guerre ? Toutes les nations ont connu ces abominations, ont été gagnées par la fièvre du meurtre, ont subi passivement le destin qui les jetait aux champs de bataille. Toutes savent exactement les péripéties du drame que jouent les Japonais et les Russes, les marches sinistres au rendez-vous du combat, les furieux duels d'artillerie, les sauvages fusillades, les déroutes désespérées, les amoncellements de morts et de blessés, la boucherie des ambulances... Ces spectacles sont connus, et chacun peut se les représenter, comme s'il y assistait, tant l'imagination des civilisés a été éclairée et surexcitée par les drames qu'ils ont vécus et par ceux qu'ils ont devinés à travers les pages évocatrices de l'Histoire.
J'entends les belliqueux prendre en pitié ces réflexions, recommencer leurs apologies de la guerre. J'entends M. Paul Bourget citer Joseph de Maistre proclamant la guerre divine, parce qu'elle suscite des « héroïques », des (( charitables », etc., etc.
Je préfère Tolstoï, le vieux Tolstoï à l'esprit de vraie cha-
rite, l'écrivain indomptable qui crée un monde en Russie par sa seule parole, et qui dément la sotte nouvelle donnée parles journaux qu'il avait été ému à la vue de son épée de Sébastopol. Cette épée, il l'a retrouvée dans un grenier, il l'a donnée à un ami, qui l'a perdue, et Tolstoï espère bien qu'on ne la retrouvera pas. Ce héros possède, en efFet, une arme qui vaut mieux qu'une épée, c'est sa plume, et c'est par cette arme que sera vaincu le glaive, que seront vaincus les vaisseaux cuirassés, les torpilleurs, les canons e£ les bombes. Si nous n'avions pas cet espoir au cœur, si nous n'apercevions pas les signes visibles que le dégoût est venu des ignominies de la guerre, que la vaillance des énergiques sera employée autrement qu'aux œuvres de mort, si nous n'avions pas cette conviction, si nous ne vivions pas de cet espoir que nos adversaires traitent de chimère, ce serait à renoncer à ce qui fait l'honneur de la vie, à attendre comme des animaux résignés la fin de toutes les souffrances, à laisser là, tous, si humbles serviteurs de l'idée que nous soyons, cette plume qui a déjà tant fait pour l'affranchissement du genre humain.
Tolstoï n'abandonne pas son outil de bon travail. Il croit que l'écrit sauvera le monde, il continue son œuvre d'ouvrier prévoyant, il annonce qu'il commence dès à présent un livre où il dira les horreurs de la guerre russo-japonaise.
11 y a déjà une terrible collection de ces horreurs. Chaque jour amène sa récolte sanglante. Avez- vous lu le rapport de l'amiral Togo faisant savoir à son gouvernement dans quelles conditions s'est fait 1' « embouteillage » de Port- Arthur ? Ce récit est d'une sobriété effrayante, mais il dit tout, laisse tout entrevoir : le départ de l'expédition, le soir, par une tempête du Sud-Est, à travers une mer dont les
vagues étaient hautes comme des montagnes, — l'impossibilité de garder les navires réunis, — Tordre d'abandonner l'attaque ne parvenant pas aux navires, — ceux-ci se dirigeant vers le goulet sôus la canonnade incessante des Russes, — un bâtiment qui se faitcouler au centre du goulet, — un autre près d'une roche à l'entrée du port, — un autre encore en travers du passage, — puis un autre, — puis deux autres encore. Aucun homme n'a été sauvé de quatre de ces navires. Les torpilleurs ont recueilli ce qu'ils ont pu. La flotte est restée au large de Port-Arthur jusqu'à quatre heures de l'après-midi, le lendemain de cette nuit tragique, pour rechercher les équipages des navires coulés. On n'a rien trouvé, et l'amiral Togo fait le compte de cent vingtneuf tués ou disparus, et de vingt blessés. Il affirme que le souvenir de ces victimes vivra longtemps dans la marine impériale, et il conclut : « Les honneurs posthumes ont été conférés aux morts. »
Quand verrons-nous un autre spectacle ? un arrêt subit des combattants aux prises, comme il est arrivé parfois aux jours des guerres civiles. Les Russes et les Japonais ne sont pas encore prêts pour un dénouement pareil qui laisserait face à face le Tsar et le Mikado. Tant pis pour les Russes et les Japonais. Mais continuons, pour eux et pour tous, à faire de la publicité pour les horreurs de la guerre. ii4 mai 1904.)
-M- E Petit Temps a publié un article de re-
I ^ portage russe que les journaux de tous
ET JOKKI ^^® P^y^ devraient bien reproduire, et qui
devrait être aussi tiré sur feuille volante à des
milliers d'exemplaires. Il y aurait un recueil à faire, relatant les « faits d'armes », je veux dire les horreurs commises en Corée et en Mandchourie. C'est par ces sanglantes leçons de choses que l'on peut essayer de guérir l'humanité de sa furie guerrière, de sa sottise et de son ignominie. Dans un tel recueil, le récit du reporter russe pourrait bien avoir la première place. Qu'on en juge. La conclusion sortira naturellement de cette tragique histoire, racontée par un officier de la marine russe.
Deux espions japonais sont arrêtés par des cosaques russes au moment où ils allaient faire sauter un pont sur la ligne du chemin de fer de la Mandchourie.
Lorsqu'ils furent conduits à Karbine et introduits dans la petite chambre de la fansa chinoise, transformée en salle d'audience par le conseil de guerre, les juges et le public, composé presque entièrement d'officiers, ne purent s'empêcher de leur témoigner une admiration enthousiaste. « En effet, — dit le marin russe, — ces hommes ont été mus parles sentiments les plus nobles: ils étaient décidés, comme patriotes, à user de tous les moyens pour assurer la victoire aux leurs, et comme soldats, sur l'ordre de leurs supérieurs, ils ont marché au-devant d'une mort certaine. » Cela, c'est le sentiment de l'honneur et du sacrifice, si bien analysé par Alfred de Vigny commele mobile de la grandeur et de la servitude militaires. Ce qui suit est plus nouveau.
Les accusés avouèrent leurs crimes, dirent leurs noms et qualités.
— Tchomo Jokoka, quarante-quatre ans, colonel d'étatmajor, sorti le premier de la haute école militaire de Yeddo.
— Teisko Jokki, trente et un ans, capitaine d'état-major. Et le capitaine, au bout d'un instant, ajouta :
— Bouddhiste.
Le colonel, interrogé alors sur sa religion, répondit :
— Je suis chrétien... Mais je suis quand même un véritable Japonais, né de parents Japonais... Seulement, dans ma jeunesse, j'ai été séduit par la douce parole du Christ, et je me suis converti au luthérianisme.
La peine de mort par strangulation fut prononcée. Les deux hommes restèrent impassibles, le colonel chrétien très doux, le capitaine bouddhiste plus hautain.
Le général Kouropatkine, consulté, n'atténua pas la sentence de mort, comme les officiers russes le souhaitaient, mais il changea le mode d'exécution : la fusillade remplaçant la potence.
Le colonel Jokoka demanda la permission d'écrire à sa famille, puis il embrassa le capitaine.
— Je meurs plus tranquille que vous, colonel, dit celui-ci.
— Pourquoi donc ?
— J'ai rempli mon devoir envers la patrie et envers la divinité... "Vous n'êtes en règle qu'avec la patrie...
— Que voulez-vous dire, capitaine?
— J'ai beaucoup réfléchi, colonel, à ce que vous m'avez dit du christianisme. .. Vous en vantez toujours la supériorité... Eh bien ! je trouve que vous n'êtes pas en règle avec le Christ... Moi, je n'ai rien à me reprocher.
— Vous avez peut-être raison, capitaine... Et moi, j'ai une grâce à vous demander... Donnez-moi l'autorisation d'accomplir le premier acte vraiment chrétien qu'il m'aura été donné d'exécuter durant ma vie. . . Vous savez qu'il me reste tout un tas de billets de banque chinois... J'en ai pour
mille roubles russes,.. Eh bien! je désire remettre moimême cet argent au commandant pour qu'il le donne à la Croix-Rouge russe, pour les pauvres blessés d'entre nos ennemis... Consentez- vous à ce don ?
Jokki réfléchit un instant.
— J'ai toujours eu une grande affection pour vous, mon colonel, et si cela peut vous faire plaisir, je veux bien que vous donniez cet argent à nos ennemis.
Le colonel remit alors les billets au commandant russe, en l'informant de l'emploi qu'il fallait en faire. Le commandant objecta que cet argent devrait être plutôt envoyé aux familles des condamnés. Ceux-ci répondirent ensemble que le Mikado n'oublierait pas leurs femmes et leurs enfants. Le commandant insista de nouveau. Jokki, un instant, hésita, mais le colonel Jokoka, avec plus de force, dit son désir « de donner cette compensation pour le mal qu'il avait fait sur cette terre », et le capitaine Jokki baissa la tête et acquiesça.
On leur demanda alors en quoi on pouvait leur être agréable. Le bouddhiste demanda un bain : on ne put lui fournir qu'un baquet d'eau. Le colonel chrétien réclama un prêtre: on lui envoya le pope du régiment, et il se fit lire le sermon sur la montagne, dont il suivit le texte dans sa Bible japonaise. Lorsqu'il arriva au verset: «... Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous?... Et si vous ne faites accueil qu'à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? » il referma le livre, ferma les yeux, remua les lèvres silencieusement, puis dit à son compagnon :
— Jokki, vous avez raison, vous mourrez l'âme plus tranquille que moi, car jamais je n'ai senti plus vivement com-
360 NOTRE TExMPS
bien ma vie a été en désaccord avec la parole de Jésus.
Ils montèrent alors dans la voiture, qui traversa la foule grouillante venue pour voir l'exécution, une foule « hideuse », dit le marin russe. Ils allumèrent des cigarettes, demandèrent à ne pas être attachés aux poteaux. Le colonel chrétien se banda les yeux avec un mouchoir que lui tendit le commandant russe. Le capitaine bouddhiste refusa dédaigneusement, dit qu'il voulait voir comment on manœuvrait. Le commandant russe recommanda aux soldats de viser droit au cœur. Le signal fut donné. Jokoka tomba à gauche. Jokki, sans avoir cligné des paupières, tomba en avant.
On peut espérer que nul ne rééditera, à propos de la mort de Jokoka et de Jokki, la théorie des races inférieures et de la supériorité des Blancs sur les Jaunes. Si l'on objecte que le colonel Jokoka était chrétien, que son attitude, par là même, est un hommage à notre fameuse civilisation, c'est au moins la preuve que la race jaune est susceptible de se transformer et de parvenir à « notre » perfection. Mais le capitaine bouddhiste ne le cède en rien au colonel chrétien, puisqu'il l'amène à reconnaître qu'il n'a pas vécu selon la loi du Christ : il prouve ainsi qu'il comprend et qu'il choisit. Le dialogue de ces deux hommes, le bouddhiste qui objecte, le chrétien qui acquiesce, est une manifestation d'ordre nouveau contre la guerre, accomplie par deux vrais soldats, deux héros selon l'esprit des armées et des peuples. Le colonel qui donne son argent pour les blessés russes (quelle leçon donne ce Japonais aux chrétiens français qui ont ouvert une souscription pour les blessés russes seulement !), ce colonel qui veut réparer de son mieux, à son heure suprême, « le mal qu'il a fait sur cette terre »,
est aussi un héros d'une autre manière, il met en action, peut-être sans le savoir, les paroles d'un Tolstoï. Le capitaine bouddhiste sert le dessein de son colonel sans y croire, s'associe à son acte par volonté de raisonnement, par acceptation philosophique. Tous deux sont admirables, et leurs ennemis ont pu entrevoir, à la lueur des coups de feu dont ils ont foudroyé leurs corps, un idéal de pensée qui leur survit, qui ne peut plus être perdu pour l'humanité. (3 juillet 1904.)
JE me souviens qu'aux jours du siège de Paris, dans la ville mal éclairée, il y avait
THF" A TKF"
DF LA perpétuellement, par les rues et les places, GUERRE ^6S groupements d'ombres dans la brume de l'hiver. A la clarté de quelque bec de gaz ou de quelque réverbère, les gens lisaient les journaux, commentaient les nouvelles, discutaient la trouée prochaine, l'arrivée probable des armées de province. Les noms de Gambetta, Chanzy, Faidherbe, revenaient sans cesse dans ces conciliabules, qui étaient parfois des discussions, parfois des dissertations stratégiques, accompagnées du grondement des canons des forts.
On n'entend pas le canon aujourd'hui dans Paris, mais on se figure l'entendre. Sur certains points, en effet, devant les journaux qui affichent en transparents d'immenses cartes du théâtre de la guerre russo-japonaise, des groupes se forment tous les soirs, commentent l'emplacement des drapeaux, les changements de positions survenus depuis la veille. C'est bien la preuve que le globe terrestre commence à être connu, que le cercle des préoccupations s'est agrandi,
que les événements lointains ont partout leur répercussion. Ce n'est pas seulement à Paris qu'il en est ainsi, il est bien certain qu'en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, l'opinion suit aussi passionnément les marches et les contremarches des armées de Kouropatkine et d'Oyama.
Tout le monde ne donne passon avis dansles groupes qui stationnent devant les journaux de Paris. Quelques-uns parlent, le plus grand nombre écoute. Ceux qui parlent approuvent ou blâment, refont les opérations des généraux. Les russophiles sont toujours contents. A chaque pas en arrière que fait Kouropatkine, ils se déclarent enchantés. Il a son plan, comme l'avait Trochu, et ce plan consiste à battre en retraite, à attirer de plus en plus les Japonais vers le Nord, ce qui équivaut àleur laisser prendre la Mandchourie. Les japonisants répondent qu'il agit peut-êlre ainsi parce qu'il n'a pas assez d'hommes et de canons pour s'opposer à l'envahissement méthodique de l'armée ennemie, et qu'il a bien raison, en effet, de vouloir sauver son armée, malgré l'opinion de Saint-Pétersbourg qui voudrait lui voir prendre l'offensive et remporter la victoire avec des moyens insuffisants.
L'argument n'est pas toujours accepté. Si Kouropatkine recule, c'est parce qu'il veut reculer, qu'il veut remporter un succès complet, définitif, écrasant, lorsqu'il aura reçu ses renforts. Alors, on verra de quoi il est capable. Il refoulera les Japonais vers leurs ports d'embarquement, écrasera ceux qui ne parviendront pas à échapper, délivrera Port-Arthur. A ce moment, la flotte de la Baltique entrera en scène, achèvera sur mer la triomphale action de terre, détruira tous les cuirassés, tous les croiseurs, tous les torpilleurs japonais. Et il n'y aura plus qu'à signer la
paix à Tokio, une paix onéreuse, naturellement, qui comportera une indemnité formidable, rayera définitivement le Japon de la liste des nations guerrières parmi lesquelles il avait prétendu prendre place.
Tel est le plan russe, d'après les causeurs du boulevard, et il faut reconnaître qu'il est bon. Il ne s'agit plus que de le mettre en œuvre. C'est commencé, déjà, puisque Kouropatkine a quitté Liao-Yang, s'en va vers Moukden, qu'il évacuera probablement aussi pour se retirer à Kharbine, qu'il est également prêt, s'il le faut, à laisser aux mains de l'ennemi. Il sera hors de la Mandchourie, et il n'aura plus qu'à y rentrer.
Il y rentrera peut-être, mais il faut avouer qu'un pareil plan est un plan de pis aller, preuve d'une effroyable imprévoyance chez les dirigeants russes, qui s'attendaient à une guerre provoquée par la prolongation de leur séjour en Mandchourie, et n'avaient qu'à moitié préparé cette guerre attendue.
Cette imprévoyance, on ne peut l'inscrire à l'actif de Kouropatkine, qui ne fait que ce qu'il peut faire, encore qu'il se soit opposé trop tardivement au dernier mouvement de Kuroki, lequel a décidé de la chute de Liao-Yang. Mais que dire du gouvernement, de l'état-major, du tsar, qui courent le risque de cette effroyable aventure. Précisément, l'autre soir, dans un groupe, quelqu'un prit la parole pour faire remarquer ceci :
« On nous vante sans cesse, pour l'organisation des armées de terre et de mer, les gouvernements monarchiques, l'autorité d'un seul. Or l'escadre russe de Port-Arthur a déjà perdu deux cuirassés, trois croiseurs, un transport, l'escadre de Vladivostock a perdu un croiseur, trois autres
croiseurs ont dû se réfugier dans des ports neutres et se laisser désarmer. D'autres bateaux sont avariés, en réparation. L'escadre de la Baltique n'a pu encore prendre la mer. Je demande ce qu'il pourrait y avoir de pis avec un gouvernement démocratique. Quelle clameur contre un ministre républicain si pareils désastres nous frappaient! Là-bas, tout est parfait, et les journaux continuent à annoncer que les Russes iront signer la paix à Tokio. Sur quels bateaux ?
— Sur les bateaux japonais, — répondit quelqu'un. Attendez seulement que Kouropatkine...
La discussion continue. {14 septembre 1904.)
LES journaux apologistes de la guerre font de même que les autres: lorsqu'il
HOHHF'lJIiS
leur arrive des nouvelles comme celles-là, GUERRE transmises de Chéfou à l'arrivée du prince Radziwill, lieutenant dans l'armée russe, ils intitulent leur récit : Horreurs de la guerre Pourquoi pas : Beautés de la guerrel II y a ici un illogisme qui est à la louange de la nature humaine. Le plus théoricien des théoriciens, lorsqu'il se trouve en contact avec des faits semblables, ne peut empêcher le dégoût et la pitié d'envahir son esprit.
La vérité, c'est que nous croyons avoir « civilisé » la guerre, parce que nous avons établi des rites, des cérémoniaux, quelques faibles garanties, quelques timides palliatifs à l'usage de ceux qui sont en présence pour s'égorger. Nous avons la croix rouge des ambulances et le drapeau blanc des parlementaires. Quand deux troupes se sont canonnée et fusillées pendant des heures, que l'espace
abandonné est couvert de cadavres, alors un parlementaire, muni d'un drapeau blanc, s'avance et propose qu'avant de reprendre la lutte, on prenne le temps nécessaire pour enterrer les morts et enlever les blessés. Généralement l'armistice était accepté, avec tous les saluts militaires de rigueur Ces habitudes sont, dit-on, dédaignées par les belligérants de Port-Artliur. Ceux-là font vraiment la guerre, l'exigent complète, avec toute sa fureur, toute sa sauvagerie, tout son sang. Ni les Russes ni les Japonais — affirme le prince Radziwill — ne veulent plusjrespecter le drapeau parlementaire. Deux compagnies japonaises, ne pouvant plus tenir, arborent le drapeau blanc pour se rendre, les Russes continuent le feu, et des Japonais placés en arrière des deux compagnies les foudroient aussi de leur fusillade pour avoir demandé grâce.
On n'enterre plus les morts. Les combattants prennent comme auxiliaires les cadavres qui se décomposent au creux des vallées et au sommet des collines. La puanteur et la peste s'ajoutent au bombardement et à la famine. Tous les moyens sont bons pour qui veut tuer ou mourir. La guerre est la guerre. Ce n'est pas un échange de politesses. Plus de drapeau blanc, plus de croix rouge ! Que l'on pointe des canons sur les hôpitaux et sur les voitures d'ambulances! Il faut massacrer les malades, achever les blessés: les malades et les blessés, guéris, reviendraient au combat. Pas de pitié, pas de quartier I La bête humaine en furie, irritée par la longueur de temps, par la faim, par la misère, veut s'apaiser par une hécatombe. Port-Arthur ne finira pas par une capitulation, mais par un massacre.
Le général Stœssel, commandant la place de Port-Arthur, a peut-être aussi dit cela à la garnison pour l'empêcher de
faiblir, pour mettre ses Russes dans le même état d'esprit impitoyable qu'il suppose aux Japonais. Ce général veut rester au poste qui lui a été confié, faire une belle fin, faute de mieux, c'est-à-dire disparaître avec tous ses soldats dans les ruines de Port-Artbur. Son chef Kouropatkine lui a donné l'ordre de tenir jusqu'au mois de janvier, et il tiendra, ou il périra (1). Aussi lui faut-il enivrer sa garnison de la fureur guerrière. Une compagnie russe qui se voit forcée d'abandonner une position accablée par la mitraille fait dire à Stœssel qu'elle ne peut plus résister, et Stœssel répond : « Mais vous pouvez mourir. » On pourra trouver cela magnifique, cela n'en sera pas moins absurde. La position est tout de même perdue, et avec elle les soldats, tués jusqu'au dernier. C'est la nécessité de jeter les autres soldats au désespoir qui fait ainsi parler et agir un commandant de place.
Du coup, en apprenant ces désastres, ces abominations racontées par le lieutenant Radziwill, qui a vu deux cadavres s'étreignant encore, le Japonais étranglant le Russe, le Russe crevant de ses doigts les yeux du Japonais, lorsque la vision d'un champ de bataille est fournie par ces quelques lignes cil l'on voit les blessés, étendus parmi les morts, faire des gestes d'appel pendant huit jours, jusqu'à ce que le dernier bras retombe, que l'immobilité et le silence s'établissent, — alors on ne peut résister à tant d'effroyables évocations d'une réalité impossible à connaître tout entière, et tous les journaux affichent ces récits : Horreurs de la guerre. Le lendemain, quand on aura repris un peu d'a-
1. Il a capitulé, a été traduit, la campagne terminée, devant un conseil de guerre (1907).
plomb, que les vapeurs du sang se seront dissipées, on raillera les pacifistes, on reparlera de la nécessité divine de la guerre. M. Paul Bourget citera Joseph de Maistre, dont il a déjà copié cette forte pensée sur un éventail : « Une preuve que la guerre est vraiment divine, comme l'a dit Joseph de Maistre, c'est qu'elle fait aussitôt jaillir de l'âme humaine deux nobles sentiments : l'héroïsme chez ceux qui vont se battre, et chez les autres, la charité. »
En attendant, comme il faut bien trouver quelque aspect reposant parmi tant d'ignominies, on propose à notre admiration ce petit garçon russe de treize ans, Nicolaï Souyef, qui a su traverser et retraverser les lignes japonaises pour porter une correspondance entre Stœssel et Kouropatkine, et qui a quitté encore une fois Port-Arthur pour aller explorer un camp japonais. Il est certain que ce petit garçon russe a du courage et du sang-froid, et que son acte est plus à admirer que les atrocités environnantes. Celui qui s'offre en sacrifice a toujours le plus beau et le plus grand rôle, et l'on aime mieux regarder ce Nicolaï Souyef, risquant sa pauvre petite existence de treize ans, que ces chefs donnant l'ordre de mourir quand même, que ces combattants fusillant les parlementaires et les ambulanciers, laissant mourir les blessés sur les champs de bataille, livrant les morts en pâture aux oiseaux charognards venus de tous les points de l'horizon.
Malgré les traits de désintéressement, de fierté morale, de sacrifice consenti, qui pourront être cités, comme celui des femmes employées dans les hôpitaux de Port- Arthur, qui préfèrent risquer le massacre en restant à leur poste de devoir, il ne faut pas nous lasser de montrer l'ignoble aspect et la sottise épouvantable des scènes de
guerre. C'est surtout la sanglante imbécillité d'un tel carnage qui hante l'esprit. Il semble que cette guerre d'Extrême-Orient se passe dans le lointain du temps, tellement la barbarie primitive, Tinconscience des instincts déchaînés, se révèlent par toutes les paroles, par tous les actes. La guerre, une école d'héroïsme ! C'est aussi une école de vol, de viol et de crime, voilà la vérité, qui n'est pas constatée d'aujourd'hui. On sait cela depuislongtemps, on va le savoir mieux encore.
C'est la vie de l'homme conscient avec ses travaux pénibles, ses luttes morales, ses souffrances, ses responsabilités vaillamment acceptées, c'est cette vie-là qui est une école d'héroïsme. La guerre est inutile pour former l'esprit et le cœur de l'homme Elle peut donner une tristesse et un sentiment du devoir à certains êtres d'élite, elle ne fait que dévoyer les autres, que les rejeter à la barbarie d'où ils ne sont qu'à moitié sortis. Le bénéfice d'une telle aventure n'est pas suffisant. Il ne manque pas à l'homme, dans l'existence la plus ordinaire, d'occasions de lutter et de se donner en sacrifice. {22 septembre i904.)
§ I. EN SIBÉRIE. — § II. LE TSAR. — § III. MAXIME GORKI. — § IV. EN RUSSIE. — § V. l'amiral ROUGE. — § VI. LE POPE GAPONE. — § Vn. UN CHEVALIER. — § Vltl. LA RÉVOLUTION RUSSE.
N affreux drame s'est joué à Yakoutsk, .^^ en Sibérie, entre des soldats russes et
SIBÉRIE ^^^ prisonniers politiques. De nouveaux renseignements sur la bestialité humaine peuvent être considérés comme acquis. On sait une fois de plus quelles violences stupéfiantes, quelles tueries arbitraires, peuvent être accomplies administrativement par les fonctionnaires d'un pays civilisé. Les trente prisonniers apprenant, en arrivant à Yakoutsk, que les règlements venaient d'être durement modifiés par le nouveau gouverneur, M. Ostachine, et consignant leurs plaintes dans une pétition régulière, se sont vus soudain assaillis, forcés de se défendre contre les soldats. C'est une échauffourée d'abord, une discussion où tout le monde parle et crie à la fois, et bientôt c'est une boucherie : le sang coule, les hommes tombent. Sous les coups de feu, sous les coups de crosse de fusils, six déportés sont tués, neufs sont blessés.
A travers le récit très méticuleux, on voit le triste pays couvert de neige, avec quelques taches de mousse, les
pauvres hangars où les traîneaux s'arrêtent, où les bêtes mangent et dorment, la petite maison de village où sont réunis les suspects politiques attendant la réponse du gouverneur Ostachine. Réponse favorable au premier moment, et défavorable le lendemain: tous les prisonniers seront expédiés à la fois, l'encombrement des stations intermédiaires ne sera plus évité, l'achat des provisions ne sera plus facilité par le paiement à l'avance des frais de voyage. C'est en confirmation de ces ordres nouveaux que les militaires s'avancent, fusils chargés, qu'ils enfoncent la porte, qu'ils cernent la maison. Les brutalités se produisent, les coups de feu partent, les soldats s'en vont, il ne reste plus que des morts étendus dans le sang, des blessés qui geignent et reviennent lentement à eux.
L'un, Nicolas Zotoff, se relève, va à l'un de ses camarades, lui relève la tête, découvre au-dessus de l'œil gauche une blessure par où le cerveau est sorti. Dans la pièce voisine, des agonisants demandent à boire. Dans une troisième chambre, Sophie Gourévitch est étendue sur un lit : elle a été éventrée à coups de baïonnettes. Elle est compréhensible, alors, l'exaltation de Zotoflf, une exaltation qui va croissant, qui va de l'horreur à la fureur. Il entend de tous côtés les appels, les malédictions de la souffrance, les voix implorantes qui réclament le médecin ou qui veulent du poison, exigent la mort. Il ne sait que faire, va chercher de la glace, sort dans la cour occupée par les soldats, va parler aux fusilleurs de tout à l'heure, les exhorte à porter secours aux blessés. Mais il aperçoit, derrière ses hommes, le gouverneur Ostachine... Une folle colère lui monte à la tête, il se jette énergiquement en avant, il court, cherche son revolver dans sa poche, le trouve.
tire deux fois sur l'abominable tyranneau galonné, le blesse, le met en fuite. Mais lui, ZotofiF, est arrêté, conduit devant une cour martiale immédiatement rassemblée, condamné à mort avec deux de ses amis, Haussmann et Bernstein.
Ces hommes sont morts avec sérénité, les nerfs brisés par tant d'émotions violentes, mais l'intelligence calme. Ils sont restés maîtres d'eux-mêmes, ont parlé en mystiques martyrs du triomphe assuré de leur cause. Bernstein, blessé, apporté jusqu'à la potence, pendu dans son lit, a dit à ses camarades un mot d'une sombre profondeur, où se résument toutes les poésies tragiques et toutes les philosophies du néant : « A quoi bon se lamenter, dit-il doucement pendant qu'on le porte au gibet. Laissez les morts enterrer les morts. »
On doute, en apprenant que de semblables atrocités viennent de se passer, de la signification jusqu'à présent donnée aux mots de progrès et de civilisation. La Russie fait sa partie daus le concert européen, elle est l'amie et peutêtre même elle sera un jour l'alliée de la France, ses souverains ont admiré nos philosophes, elle aune littérature qui comprend la misère de l'homme, qui s'apitoie sur la souffrance. Et c'est là, chez ce peuple, qu'un poste de commandement est confié à un fantaisiste sanguinaire comme cet Ostachine. C'est sous la protection d'un être de ce genre que l'on met des condamnés couverts par la loi qui les a frappés. S'il y avaitquelque notion de justice par le monde, un pays ayant souci de son renom se désintéresserait d'un tel acte qui est un crime de lèse-humanité, et c'est par un jury international que serait jugé le crime de ce barbare, — auquel peut-être on donnera de l'avancement. (5 janvier 1890.)
TE dimanche 23 janvier 1905 restera une I A date de l'histoire de la Russie, et aussi de l'histoire du monde. Ce qui s'est passé, ce jour-là, à Saint-Pétersbourg, la fusillade d'une foule qui voulait dire sa misère au tsar c'est un événement qui marque une fin et un commencement. On ne savait pas, jusqu'à présent, l'état vrai de la Russie. Le pouvoir autocratique pouvait croire qu'il avait réalisé cette folie d'enfermer l'immense empire dans la nuit et le silence. Une muraille infranchissable semblait avoir été élevée autour du vaste territoire qui forme à lui seul la moitié de l'Europe, déborde sur la partie septentrionale de l'Asie. Les géographies vous apprendront que ce territoire occupe plus de cinq millions de kilomètres carrés en Europe, près de dix-sept millions en Asie, en tout plus de vingt-deux millions de kilomètres carrés, — ce qui équivaut à la moitié de l'Asie, aux deux tiers de l'Afrique. Schrader nous dit, dans une notice de son Atlas, que c'est la vingttroisième partie de la surface de la terre, plus du sixième des terres émergées. Comme aire, c'est quarante et une fois la France, plus de deux fois l'Europe, deux fois l'empire chinois, six fois la France avec ses colonies. Seul, l'empire britannique dépasse l'empire russe en étendue (environ d'un million de kilomètres carrés), mais l'empire britannique est dispersé, tandis que l'empire russe forme une masse entre la Baltique et le Pacifique, l'océan Glacial et la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, le Turkestan, la Mongolie, la Mandchourie.
Un seul homme, le tsar, est chargé d'administrer ce vaste morceau de la terre, sur lequel vit une population de 108 millions d'habitants.
Si Hugo a donné une définition exacte du pape et de l'empereur lorsqu'il a écrit :
L'univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur,
alors le tsar est Dieu, puisqu'il est à la fois pape et empereur, souverain temporel et spirituel de la Russie, — de toutes les Russies. Il est le chef de l'Etat, l'arbitre des consciences, il lie et délie toutes choses sur la terre et dans le ciel, il est le maître absolu de la vie et de la mort.
On dit que son peuple croit cela, attend son malheur ou son bonheur du tsar tout-puissant. Beaucoup, sans doute, espèrent en ce maître, le révèrent et le craignent. La forme des placets que les trois délégués voulaient remettre à Nicolas II prouve que cette croyance est au fond de beaucoup d'esprits et de cœurs. Combien ne savent pas encore que leur sort ne dépend de personne que d'eux-mêmes, trop ignorants, trop inconscients pour avoir la pensée qu'ils seraient libres s'ils le décidaient ainsi. Cette pensée suffirait. Car, en réalité, le tsar n'y peut rien, malgré son pouvoir absolu. 0 stupidité ! un seul homme disposant du sort, de la vie, de millions et de millions d'autres hommes. Comment cette opinion peut-elle être chez un seul, et aussi chez des millions d'autres.
En réalité, l'instant est redoutable et solennel pour celui qui a encore le titre de maître de la Russie. Il apprend en ce moment qu'il n'est rien, puisqu'il lui est impossible de prendre une décision. 11 aurait pu faire un geste vers cette foule qui lui demandait une parole et un acte. Il a fui à Tsarkoë-Sélo, puis, de là, à Péterhof, d'où la mer peut l'emporter vers l'exil si la révolution est triomphante.
Ce tsar omnipotent est, dès à présent, pris entre le peuple et les représentants du régime tsariste : les hommes de sa famille, les ministres, les chefs de la police, de l'armée et de la religion. Ceux-ci seront plus inexorables et plus cruels que le peuple. En empêchant le tsar d'aller au peuple, ils défendent leurs privilèges, leurs situations, leurs fortunes, leur luxe, leur jouissance. Il est leur prisonnier et il le sait bien. S'il fait mine de céder aux revendications populaires, il peut mourir de la mort mystérieuse et tragique qui a été celle de certains des Romanoff. S'il ne cède pas, il sera emporté un jour de colère vengeresse. Défaite pour défaite, mort pour mort, mieux vaudrait pour lui accomplir l'acte qui libérerait sa conscience et le ferait vivre respecté dans la mémoire des hommes.
L'émeute aujourd'hui, la révolution demain à Saint-Pétersbourg, la défaite en Mandchourie, Port-Arthur aux mains des Japonais, c'est beaucoup à la fois pour un seul homme, prétendu tout-puissant, qui n'est qu'un pauvre homme comme les autres, chargé d'une tâche trop lourde, et qui n'a peut-être pas auprès de lui un seul être qui le comprenne et qui l'aide. Qui sait à quel degré de misère morale, de lâche abandon, l'autocrate peut se trouver réduit? Ce ne sont pas les avertissements qui lui ont manqué. Quelle réponse a-t-il faite à la lettre que lui écrivit Tolstoï? Tout son destin y était annoncé d'avance.
Quand même les ouvriers de Saint-Pétersbourg seraient encore décimés, écrasés, quand l'hécatombe serait effroyablement accrue, quand on n'entendrait plus que des appels de blessés, des râles de mourants, quand il n'y aurait demain que le grand silence de la mort, le tsar se croirait-il victorieux? L'avenir le détromperait bientôt. {28 janvier 1905.)
^ "m yrAxiME GoRKi a été mis en liberté, sous
,,^-,,,„ ^±. caution d'une somme de vingt-cinq
MAXIMh .,,0 1 - . . 1 »r
GORKI mille francs qu un négociant de Moscou a versée pour lui. Cette nouvelle a enlevé l'anxiété à tous ceux qui craignaient pour l'écrivain la Sibérie, ou pis encore. On dit que le mouvement d'opinion qui s'est manifesté dans tous les pays d'Europe est pour quelque chose dans cette libération que l'on n'osait espérer. Tant mieux. 11 faut, alors, continuer, ne pas oublier qu'il y a encore en prison, non seulement des écrivains, des savants, des professeurs, des étudiants, mais des inconnus, des manifestants anonymes, de ceux que la police prend au hasard dans ses coups de filets, et qui n'ont pas la notoriété d'un Gorki pour attirer l'attention du monde sur eux. C'est une amnistie complète qu'il faudrait en Russie pour commencer la pacification, pour empêcher la fusillade de la population dans les rues et le meurtre des grands ducs sur les places publiques.
Maxime Gorki sera l'un des ouvriers de l'œuvre nécessaire. Ce que nous connaissons de ses écrits suffît à prouver son esprit tendre et profond, son âme populaire, son courage d'écrivain. Il vient de cette vie obscure qu'il fouille maintenant par les coups de lumière de ses livres. Il ne sait pas au juste en quelle année il est venu au monde, vers 1868, croit-il. Ses parents étaient de pauvres gens, et il ne les a guère connus. Ils sont morts alors qu'il était encore enfant, et il a commencé à errer par les villes, par les steppes, au long des fleuves. lia été apprenti chez un cordonnier, chez un graveur, chez un peintre d'icônes, puis aide-cuisinier sur un bateau à vapeur... Jusque-là, il savait à peine lire, et il avait quinze ans. C'est un chef-cui-
sinier qui fut son initiateur, lui fit connaître les écrivains russes et français.
J'ai lu quelques livres de Gorki : les Vagabonds, Dans la steppe, Wania, Caïn et Arlème, Les Trois. Ces livres, avec les biographies des traducteurs, contiennent les renseignements que Gorki donne sur lui-même, sur la formation de son intelligence et de sa conscience.
L'une des nouvelles : Konovaiov, met en scène d'une façon admirable l'homme ébloui par la révélation de l'imprimé. Ce sont, à n'en pas douter, les sensations de Gorki transposées. Deux garçons boulangers vivent dans le soussol où ils pétrissent la pâte, cuisent le pain. L'un d'eux possède, de Rechetnikov, ce livre âpre et douloureux : Ceux de Podlipnaiia. L'autre lui demande de lire, et c'est alors une stupeur, un émerveillement. Konovaiov veut sans cesse la suite du livre, et il exprime ainsi ses sensations:
— « On regarde dans le livre et l'on dit différentes paroles. Et tu écoutes et tu comprends ; il y avait sur la terre différentes genS; Pila, Cissoïko et Aproska. . . Et tu plains ces genslà, bien que tu ne les aies jamais vus et qu'ils ne te soient rien 1 Peut-être que, dans la rue, il y en a des dizaines comme eux de vivants ; tu les vois, mais tu ne sais rien d'eux, et ils ne te regardent pas ; ils vont et passent... Et, dans le livre, ils n'existent pas... Pourtant tu les plains au point que le cœur t'en fait mal... Comment comprendre cela?... »
Il continue, parlant de ceux qui écrivent des livres :
« — Ils vivent, ces gens, et ils voient la vie, et ils absorbent en eux toute la douleur de la vie. Leurs yeux doivent être des yeux extraordinaires !... Et leur coeur aussi... Ils regardent la vie et une tristesse leur vient... Et ils versent leur tristesse dans les livres... »
Il réclame un autre livre. Son compagnon lui lit la Révolte deStenka Rasine, de Kostomarov, et bientôt Konovalov est dans un état de passion inconcevable, il regarde le lecteur avec avidité, ses yeux sont brûlants comme du feu... On arrive à la capture de Stenka...
« — On l'a pris ! hurla Konovalov. .. »
Et ses paroles se précipitent :
ft — Attends. Ne lis pas. Dis,qu'arrivera-t-il maintenant? Non, arrête, ne le dis pas, on le tuera ? Oui. Lis plus vite ! »
C'est bientôt la scène de la torture, et cette phrase :
« Et alors Stenka grinça si fort des dents qu'il les cracha parterre avec du sang... »
Konovalov, alors, jure, saisit le livre, le jette à terre, pleure, rugit, puis :
« — Montre-moi donc où c'est écrit des dents?
« Je lui montrai etil enfonça son regard dans les lignes.
— « C'estainsi que c'estécrit? il cracha ses dents avec du sang !... Et les lettres sont les mêmes que partout?... Seigneur ! Comme il a dû souffrir, dis? Ses dents! Et à la fin qu'y aura-t-il ? La mort ? Ah ! Dieu soit loué, enfin on l'a tué 1
« Il exprima celte joie de la mort avec une telle ardeur, un si intense soulagement passa dans son regard, que je frémis de cette compassion, de ce souhait de mort pour le torturé. »
Cette page saisissante des Vagabonds donne une idée de la vérité simple des récits de Gorki, de la manière directe, hardie, dont il exprime les sensations de ses héros, par la parole, par le geste, sans grands commentaires. Il ne s'attarde pas en longs développements psychologiques, il montre les gens, il fait entendre leurs paroles. Ses récils
sont animés d'une fièvre extraordinaire lorsqu'il a vraiment trouvé un cas singulier et frénétique d'existence, comme le cas de Konovalov, de Malva, de Tchelkache, de Vania Kousine, de Gain et Artème, ou de ces trois vagabonds affamés qui marchent sur la route interminable de la steppe, obtiennent un morceau de pain du malheureux menuisier bientôt étranglé par l'un des voyageurs disparu dans la nuit. Le roman des Trois est bien étonnant aussi par la description de la basse vie de malheureux, prisonniers d'un milieu d'ivrognerie et de prostitution, qui veulent et qui cherchent autre chose. Le personnage principal, Ilia, capable d'un crime, est une conscience qui s'éveille. Un tel livre répond suffisamment au reproche fait à Gorki de trouver les éléments de sa littérature dans l'abjection. C'est l'écrivain de la vie errante et misérable, parce que c'est cette vie-là qu'il connaît. Mais l'esprit qui est en lui est un esprit bienfaisant qui veut illuminer les ténèbres. {iÔ mars 1905.)
A ux horreurs de la guerre russo-japonaise EN RUSSIE -^^^ ^^^ succédé les atrocités de la guerre civile en Russie. Nous ne savons pas tout, puisque ce malheureux pays est presque isolé du monde, que les lettres, les télégrammes, les journaux, s'accumulent aux gares frontières. On entend la clameur de la bataille, on voit la lueur rouge de l'incendie, mais l'on ne sait quelles forces sont en présence, dans quelle direction se décide la victoire. Il apparaît bien, pour le moment, que c'est un bouillonnement confus, que les colères sont déchaînées de part et d'autre, et que, si le
tsarisme est impuissant à sauver son autorité bafouée, sa tyrannie enfin refoulée, on ne sait pas encore quels éléments vont être prédominants, comment la vie sociale de demain s'organisera, même de façon provisoire.
On n'a pas suffisamment écouté Tolstoï lorsqu'il disait et répétait sans cesse que les formes politiques en jeu n'étaient que d'importance secondaire, que la vraie question était la question agraire. Ce que l'on sait de l'agitation paysanne donne aujourd'hui raison au solitaire de Yasnaïa-Poliana. A l'heure actuelle, les paysans prennent sans doute fort tranquillement les terres dont ils ont besoin pour vivre et qui ne sont plus défendues par personne. Que pèsent, en effet, les réformes politiques en balance d'un fait de ce genre ? Pourtant, il faudra bien, dans l'état actuel du monde, avec les nécessités de la vie universelle, que la Russie se donne une organisation. Les anarchistes répondront qu'ils n'en voient pas la nécessité. Mais la nécessité est une déesse implacable qui s'impose aux aveugles comme aux clairvoyants.
En attendant, on pille, on égorge, on martyrise, et Ton ne peut même désigner avec précision les criminels. Il y a des partis masqués en Russie, et l'on a vu la police chargée de maintenir l'ordre pactiser avec des hordes surgies inopinément pour massacrer les juifs et ceux que l'on nomme là-bas, comme on les a nommés ici, au temps de l'affaire Dreyfus, les intellectuels. C'était une intellectuelle, pour prendre un exemple, cette pauvre institutrice dont une correspondance du Temps nous a dit l'affreux et ignoble martyre. Quel crime avait commis cette malheureuse femme pour être assommée à coups de fouets, à coups de marteaux, par une populace délirante, par les cosaques
ivres d'alcool et de sang? Quelle faute avait- elle à expier pour être ainsi déchiquetée, dépouillée de ses vêtements, projetée en l'air, foulée sur le soi par les bottes des soldats, aux applaudissements d'une multitude stupide ? Sans doute elle avait essayé d'apprendre à lire aux petits enfants, elle avait essayé elle-même d'apprendre ce que c'était que la liberté de l'esprit et la bonté du cœur. On lui a bien montré qu'elle avait tort, et l'on peut être certain qu'elle a compris et qu'elle ne recommencera plus, puisque son corps en lambeaux a cessé de vivre et connaît maintenant le repos du néant, dans cette terre qui pourrait être si belle et si bienfaisante pour tous les hommes avant d'être leur cimetière à tous.
Nous connaissons ce fait. Combien d'autres se sont passés sans autres témoins que les acteurs, les uns criminels, les autres victimes. On les connaîtra un jour, et si les victimes survivantes ne parlaient pas, les criminels eux-mêmes ne pourraient se tenir de hurler leurs crimes et de vomir le sang qui les étouffe. Nul ne peut se soustraire au châtiment de ses actes, la brute meurtrière doit vivre et mourir avec le souvenir de son méfait. C'est une vérité profonde que Hugo a formulée dans la Conscience lorsqu'il a montré Caïn fuyant devant le regard implacable. Il peut s'en aller au loin, se cacher derrière un mur de bronze, la fortification d'une ville, enfin au sépulcre. Rien n'y fait :
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise, dans l'ombre, Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Gain.
Le Caïn russe, assassin d'Abel, entendra donc toujours
l'interrogation tragique : Qu'as-tu fait de ton frère ? Mais que penser du monde civilisé qui assiste sans bouger, sans même protester, à ces crimes contre l'humanité ? On a mis une flotte en route pour empêcher la Turquie de consommer la mort des Macédoniens. Et aucun gouvernement n'élève la voix pour sommer le tsarisme de se séparer des bandes d'égorgeurs, de donner enfin au peuple russe le droit de se réunir, de parler, d'avoir des représentants. C'est un danger pour le monde entier que cet immense empire livré à la douleur et au crime. On entend déjà les porteurs de titres russes se lamenter sur la diminution de leurs profits et la perte probable de leurs capitaux. Mais qu'est-ce cela en comparaison du péril grandissant, de toute une nation qui sera peut-être envahie demain par l'ivresse de l'instinct ?
On pourra discourir alors, dénoncer les violences, appeler au secours la contre-révolution impuissante. Qui sera responsable d'une telle catastrophe ? Là-bas, comme partout, ce seront les dirigeants qui auront voulu quand même et toujours maintenir la triste masse humaine dans la misère et dans l'ignorance. Des hommes font d'autres hommes leurs esclaves, leurs bêtes de somme, les obligent au labeur sans espoir, ne leur laissent qu'un salaire dérisoire pour prolonger en eux la force nécessaire au travail. Et ils s'étonnent qu'un jour le cri de faim, de révolte et de liberté sorte de cette masse humaine terrorisée ! Des hommes laissent d'autres hommes dans l'ignorance, ne veulent rien leur apprendre des droits et des devoirs de la vie. Et ils s'étonnent que les misérables, poussés à bout, en appellent à la violence, et se lancent d'une poussée irrésistible sur le vieux monde qui ne leur a offert que
l'exemple de ses appétits et de ses iniquités 1 Quelle folie, et quelle ignorance aussi, hélas ! chez ces maîtres de la société, ces gouvernants, ces dirigeants incapables de se diriger eux-mêmes ! Us peuvent encore lancer leurs cosaques sur la foule. Un jour prochain, cette foule sans armes aura raison, par son flot toujours grossissant, des sabres et des fouets levés contre elle. Le seul remède, pour calmer l'instinctive fureur de justice de cette foule révoltée, ce serait de lui donner sa part légitime des biens de la terre et de lui ouvrir l'esprit. Il est déjà bien tard, en Russie. Que le tsar s'en aille donc, et laisse la tâche à d'autres, — si les grands-ducs le laissent partir et s'en vont avec lui 1 [8 décembre 4 905.)
T ' ^^ AMIRAL ROUGÊ » a été fuslllé il y a dix -L^ jours dans l'îlot de Berezan, qui émerge ROUGE ^^ ^^ ^^^ Noire. L' « Amiral rouge », c'est le lieutenant Schmidt, qui prit, lors de la révolte d'Odessa, le commandement d'un croiseur sur lequel il arborait le drapeau rouge. Blessé et pris au débarquement, emprisonné et jugé, il fut condamné à mort avec trois matelots : Tchastnik, Gladscof et Antonenko. Il fit appel de cette condamnation, mais inutilement. Cet appel ne fut pas transmis au tribunal militaire compétent par l'amiral Tchouknine, commandant la flotte de la mer Noire, qui confirma purement et simplement la condamnation. Cela s'appelle user d'un pouvoir discrétionnaire !
Pourtant on aflirme que le lieutenant Schmidt, devant le tribunal, ne s'était pas montré un adversaire du tsarisme.
Il ne prétendait pas à changer la forme du gouvernement. Il s'était révolté pour mettre fin aux abus effrayants qui pèsent sur la Russie. On peut être surpris que le lieutenant insurgé de Sébastopol, avec l'attitude qu'il eut au jour de l'exécution, ne se fût pas aperçu que le principal abus, celui d'où découlent tous les autres, était précisément le tsarisme, c'est-à-dire l'ignorance d'un être mis à la place de la civilisation et des lois.
Enfin, tsariste ou non, le lieutenant Schmidt fut condamné à être pendu.
La seule preuve d'humanité et de respect que le commandant de la flotte de la mer Noire, décidant sans appel de l'exécution, consentit à donner, ce fut de changer la pendaison en fusillade. Le lieutenant fut sauvé de la potence et de la corde, eut les honneurs d'un peloton d'exécution.
Différence appréciable, paraît-il. Mais l'homme qui a fait le sacrifice de sa vie pour une cause qu'il croit juste sait accepter la mort sous la forme où elle se présente. Pendaison ou fusillade, que lui importe 1 Le martyr suspendu au gibet anoblit l'instrument infâme de son supplice. On a crucifié Jésus-Christ entre deux voleurs, Jeanne d'Arc a été brûlée, John Brown a été pendu. Tant que l'humanité aura une histoire, la croix, le bûcher, le gibet de ces victimes se verront sur le ciel, au-dessus de la mêlée sociale, et s'il y a un jour un apaisement, il sera né de la mort de ces victimes.
Ce jour-là, 1' « Amiral rouge », le petit lieutenant russe, le fusillé de Sébastopol, aura l'hommage de tous parce qu'il aura su se lever contre l'injustice.
Lisez le récit de son exécution par le correspondant de
la Rouss. Lorsque Schmidt entendit la lecture de la sentence de l'amiral, il pâlit, mais resta calme, comme les trois matelots condamnés avec lui. Il se trouvait à ce moment sur le navire Pruth. Son avocat, M. Winberg, se rendit aussitôt près de lui, se tint à ses côtés pendant les quatre heures qui précédèrent l'exécution. Schmidt eut les larmes aux yeux, mais non pour s'apitoyer sur son sort : ce fut pour plaindre les trois matelots qu'il entraînait avec lui dans la mort. Il avait espéré leur grâce. « Ils ne sont pour rien dans mon acte, — répétait-il, — ils sont si jeunes, si dévoués !.. Ma consolation était de mourir seul. »
Il protesta aussi contre l'accusation d'avoir fait tirer son croiseur : « Je ne saurais mourir sans protester contre cette calomnie, — dit-il. Affirmez bien que je n'ai pas tué un seul homme. » Puis il écrivit des lettres à sa famille pendant que l'on préparait les sacs dont on devait couvrir les condamnés pendant l'exécution, et les bières oîi l'on devait mettre leurs corps. Ce fut avant l'aube, vers trois heures du matin, que les condamnés furent embarqués sur une chaloupe et conduits à l'île Berezan. A l'arrivée, il était quatre heures. De nombreuses troupes étaient présentes : infanterie, artillerie, le commandant et les officiers du Pruth, un olficier de gendarmerie et un prêtre. Les pelotons d'exécution étaient composés de soixante matelots.
Schmidt demanda pardon aux trois hommes qui allaient mourir avec lui. Puis il prononça, s'adressant aux soldats, ces paroles significatives :
« N'oubliez pas le lieutenant Schmidt, qui donne sa vie pour le peuple russe, pour sa chère patrie, pour vous, mes
frères ! Des hommes comme moi sont nombreux : ils seront plus nombreux encore I »
Il embrassa le commandant du Pruth, dit adieu à ses camarades les officiers, refusa de s'attacher au poteau et de se laisser couvrir la tête d'un sac. « Adieu à tous ! » — cria-t-il alors. Il fallut quatre décharges pour le faire tomber, tout criblé de balles, inondé de sang.
11 faut transcrire ces détails, non pour la satisfaction d'émouvoir ceux qui les lisent en frémissant, mais pour répandre chez tous l'horreur de tels spectacles, de tels méfaits accomplis au nom de la justice, pour faire comprendre au récit d'actes de ce genre que nous ne sommes pas encore sortis de l'époque de barbarie. Certains, qui se disent chrétiens, se réjouissent d'un tel état de haine et de guerre. Us affirment que l'homme est ainsi, ne peut changer, qu'il lui faut réprimer la révolte par la violence, laver l'injure par le sang. Ceux-là se trompent. Le sang appelle le sang. Celui qu'ils nomment leur maître a dit que mourront par l'épée ceux qui se seront servis de l'épée. C'est le cas de Schmidt, dirat-on, qui en avait appelé à la force, qui a été vaincu par la force.
Cette façon de raisonner est mauvaise, sera créatrice de nouvelles violences. Schmidt était vaincu, jugé, reconnu coupable. Si le tsar avait eu la prescience de l'avenir, il s'en serait tenu au prononcé de la sentence. Il aurait proclamé que l'ère des vengeances ne pouvait pas s'ouvrir, qu'il fallait faire la paix entre les hommes d'une même nation, et il aurait donné la vie à Schmidt, Tchastnik, Gladscof, Antonenko. Faisant ainsi, il aurait fait davantage pour la paix sociale qu'en laissant l'amiral Tchouknine
proclamer que la sentence était valable, que le dernier mot devait être au peloton d'exécution.
C'est une imprudence. Si les révolutionnaires de demain imitent l'exemple qui leur a été donné, à quelles représailles faut-il s'attendre ! Il faut leur demander de ne se souvenir que de l'acte généreux de Schmidt, se révoltant pour eux. Ils l'honoreront en ne vengeant pas sa mort, en faisant grâce à leurs ennemis, au lendemain de leur victoire. « Des hommes comme moi sont nombreux, — a dit le lieutenant avant de tomber sous les balles, — et ils seront plus nombreux encore 1 » On a tué l'homme, mais sa voix, désormais, s'entendra toujours. [6 avril 1906.)
. TTL est certain aujourd'hui que le pope Gapone
LF POPE -'- ^ ^^^ J"^^ ^^ condamné à mort par un tri- GAPONE bunal composé de cinq hommes, puis étranglé et pendu dans la chambre où il avait été attiré. Cela se serait passé dans la petite ville d'Ozerki. On ne peut dire avec exactitude quel jour le meurtre a eu lieu. On a fait l'autopsie du corps, on l'a enterré au cimetière d'Ouspensky, à la frontière de Finlande.
Les détails de cette mystérieuse affaire sont atroces. Gapone venait à un entretien secret dans le dessein de livrer à la police politique trois chefs du parti socialiste révolutionnaire. Le prix de cette trahison aurait été de cinquante mille roubles, et ce n'était qu'un commencement. Le prêtre avait à peine terminé cet exposé que la porte s'ouvrait, et que quatre hommes surgissaient, qui saisissaient le coupable, le garrottaient, l'interrogeaient, rédigeaient un compte rendu de ses aveux. Il aurait, en effet,
tout avoué : l'acceptation d'une amnistie gouvernementale en échange de services policiers, — un vol de vingt mille roubles dans la caisse des syndicats ouvriers, — la tentative de corruption d'un révolutionnaire pour livrer les trois chefs recherchés par la police. Immédiatement il fut condamné à mort, et immédiatement aussi il fut empoigné, étranglé par une corde et hissé à un clou. Pendant plusieurs jours le cadavre resta là en décomposition.
C'est ainsi que le drame perpétuel de la vie et de la mort s'aggrave parfois de mélodrame. Tout y est, la mise en scène funèbre et terrible apparaît complète, avec une simplicité qui augmente la sensation d'épouvante : le guet-apens, les aveux, les hommes cachés derrière une porte et qui écoutent, l'irruption soudaine dans la pièce où chuchotaient les deux causeurs, les voix impératives qui arrachent les aveux, qui prononcent la sentence, puis la corde, l'étranglement, la pendaison.
Le premier mouvement, chez beaucoup de ceux qui lisent cet horrible fait divers politique, est, je crois bien, d'approbation. Sans savoir les détails de la triste aventure, on estime, cela avec raison, que Gapone a commis le plus grand des crimes, qu'il a trahi ceux qui avaient confiance en lui, qui lui avaient confié leurs secrets; que c'est là un acte abominable, le plus noir de tous les forfaits. Oui, si Gapone a fait cela, — et il l'a fait, il n'est guère possible d'en douter, — Gapone fut un bandit indigne de pitié, un lâche assassin qui envoyait secrètement à la mort des hommes avec lesquels il faisait semblant d'avoir partie liée. Et pourquoi fit-il cela ? Pour une somme d'argent. Il avait connu sans doute les plaisirs de la vie, les joies
de la richesse passagère, alors qu'il explorait la Côte d'azur où se prélassaient, dit-on, les grands-ducs. Quels plaisirs I et quelles joies ! Enfin la fête des restaurants, des hôtels et des théâtres avait sans doute fait une forte impression sur son âme basse, sur son esprit dévoyé, et il revenait en Russie vendre ses frères de combat. Voilà ce que l'on dit, et c'est stupéfiant d'apprendre ces choses en regardant le portrait de cet homme, ce visage doux et pensif de prêtre et d'apôtre. C'était un masque, paraît-il. Il y avait derrière ce front et ces yeux un être vil.
"Tant pis ! Mais il ne fallait pas tuer ce misérable.
Un parti qui travaille pour l'avenir, comme le parti révolutionnaire russe, un parti dans lequel il y a des hommes de pensée et des héros, et aussi de nobles et fières victimes, résignées à tous les sacrifices, ce parti-là ne doit même pas exécuter un Gapone.
Malgré tous les arguments, les dégoûts, les colères, ce traître n'est plus, dans cette chambre obscure où il se débat, qu'un malheureux homme assailli par la force, jugé sans témoins appelés par lui, sans un avocat venu au secours de sa parole bégayante. Il est jugé, et il est exécuté par ses juges. Il a fait des aveux, dit-on, mais ceux qui l'ont tué ont seuls entendu ces aveux. Personne ne saura jamais quelles explications, quelles paroles suprêmes Gapone a pu prononcer pour nier son crime ou pour le diminuer. C'est donc aussi un crime qui a été commis contre lui. Il était coupable, — soit. Ceux qui l'ont étranglé sont des hommes qui ont, eux aussi, d'avance, offert leur vie à leur cause, et qui donneraient cette vie sans pâlir si elle leur était demandée, — soit encore. C'est précisément parce que ces hommes sont ainsi qu'ils ne devaient pas se mettre
au niveau du malheureux qui avouait sa vilenie. Pourquoi le châtier avec les mêmes armes de mort qu'il employait? Pourquoi affirmer la même lutte sauvage que l'on veut vaincre? Pourquoi ajouter sans cesse le meurtre au meurtre, le sang au sang? Il n'en a donc pas encore assez coulé, sur cette pauvre terre, et la sottise et la cruauté de l'animal humain sont donc éternelles ? De qui viendra le mot d'apaisement ?
Ce mot, beaucoup l'ont prononcé, hélas I et ceux-là étaient, non seulement les meilleurs, mais les plus prévoyants parmi les hommes. On ne les a pas encore écoutés, mais il est impossible que l'écho de leurs voix n'aille pas sans cesse se prolongeant. S'ils ont entendu, les cinq hommes qui ont pendule pope Gapone n'ont pas compris, — ils n'ont pas compris que leur acte était un acte de vengeance inutile et odieux, qu'il leur suffisait de dénoncer le traître et de le laisser vivre pour le châtier. Ils devaient cet exemple au monde entier qui a les yeux sur la Russie, qui attend d'elle de grandes pensées et des actes magnifiques. Que la Douma prononce la suppression de la peine de mort, — comme la Chambre française aurait dû le faire au jour même de l'attentat de Vaillant, — l'humanité respirera, les terroristes traqués n'auront plus à répondre à la mort par la mort.
Cette question de la suppression pure et simple de la peine capitale, qui était (sous l'Empire 1) un des articles du programme républicain, il serait d'une haute morale sociale de la poser à nouveau, et de la résoudre. En réalité, c'est l'arbitraire qui prononce, qui envoie celui-ci à la guillotine, et cet autre, aussi coupable, au bagne ou à la prison. Combien d'exemples de la sinistre fantaisie des lois
pourraient être cités? La vérité est que le meurtre est toujours ignominieux, qu'aucun homme n'a le droit de prendre la vie d'un autre homme, quel que soit son crime. La torture a été abolie, mais ne reste-t-il pas toujours de la torture dans la mort ? Où commence donc notre droit de torturer et de supprimer un être ? Bien hardi celui qui saurait le dire, qui trouverait insuffisants nos autres moyens de répression et de défense !
Rappelez-vous, à travers tant de beaux plaidoyers de Victor Hugo pour l'inviolabilité de la vie humaine, cette admirable pensée :
«Faut-il vous le redire sans cesse? Cet homme, pour se reconnaître et s'amender, et se dégager de la responsabilité accablante qui pèse sur son âme, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui donnez quelques minutes ! De quel droit ? Comment osez-vous prendre sur vous cette redoutable abréviation des phénomènes divers du repentir ? »
Et le poète avait encore raison, lorsqu'il affirmait, à la tribune de l'Assemblée constituante de 1848, que la peine de mort était le signe spécial et éternel de la barbarie. Civilisons-nous ï {i8 mai i906.)