‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · SCÈNES D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

SCÈNES D'HISTOIRE

§ I. NAPOLÉON CONTRE l'hOMME. — § II. NOTES SUR BONAPARTE. — ^ III. LES MALADIES DES BONAPARTE. — § IV. NAPOLÉON A l'iLE d'eLBE. — § V. LE CENTENAIRE DE l'eMPIRE. — § VI. AUTRE ANNIVERSAIRE. — § VII. LE PHARE d'eCKMUHL. — § VIII. GUERRE ET DÉPOPULATION. — § IX. TALLEYRAND. — ^ X. MARÉ- CHAL MACDONALD, DUC DE TARENTE. — § XI. M™' JUNOT, DU- CHESSE d' AERANTES. — § XII. MARCO SAINT-HILAIRE.

ç j T ^ discussion sur le premier Empire, c'est

NAPOLÉON J^ une occupation de Bas-Empire. En CONTRE sommes-nous là ? S'agit-il vraiment pour LHOMME nous de savoir si l'ombre de Napoléon va, oui ou non, marcher à notre tête, entraîner encore une fois la foule vers son destin? Qui suivrait-elle, cette foule vivante, quel chefveut-onlui donner? Un squelette, exhumé, remis debout, coiffé du chapeau en bataille, enveloppé de la redingote grise, un pauvre corps humain évanoui, dissous dans le néant. Cette foule, on lui demande de marcher derrière un conducteur disparu depuis près

NOTRB TEMPS 1

d'un siècle, de suivre à la piste une odeur de mort.

L'homme est mort, dira-t-on, — les idées ne meurent pas, et l'idée de celui-ci est vivante, c'est elle qui revient sous les apparences, sous l'image qui parle à l'imagination, c'est elle qui va de nouveau exalter l'individu. L'état d'esprit actuel veut cette évocation, il lui faut cette représentation de lui-même, cette incarnation. Ce passé réel projette son mirage sur l'avenir.

Soit. Mais que l'on dise donc tout de ce passé. C'est un coup hardi que de vouloir supprimer l'Histoire, que d'en garder seulement le résumé de deux sous d'une image d'Épinal. C'est là ce qui compte, croit-on, ce César sur son cheval blanc qui galopait aux murs des mansardes, des ateliers, des chaumières. Ceux qui épinglaient l'image, qui avaient au cœur l'idée simpliste du petit caporal, qui ont cru pendant si longtemps à son retour de Sainte-Hélène, comme de l'île d'Elbe, qui l'ont vu porter aux Invalides et qui ne croyaient pas encore à sa mort, ceux-là ne se soucient guère des documents, de la critique, des livres qu'ils ne lisent pas, qui sont enfermés à portée de la main de quelques-uns, dans les salles silencieuses des bibliothèques.

Soit encore. Mais ceux qui parlent plus directement aux passants, aux anonymes, ceux qui ont lu ces livres, cherché à comprendre le sens de l'Histoire, ceux-là ne vontils pas dire ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont compris, et comment cette idée, que l'on dit vivante, mène à la mort ?

Sur Bonaparte, la documentation grossit, se complète. La haute critique historique compte, quoi qu'on en dise, a convaincu, cela est certain, des esprits, joue son rôle d'avertisseuse, de conductrice, autant que la gloire d'Épinal adorée aux chaumières. Les faits sont connus,

interprétés, la vérité a ses adeptes, solidement armés pour un débat. Ces idéologues, ces historiens : Chateaubriand, Lamartine, Vigny, Barbier, Michelet, Lanfrey, Taine, ont gardé une voix de longue portée. Elle clame haut et loin hors de leurs livres, et il serait facile d'en multiplier les échos. Les Mémoires, eux non plus, ne sont pas abrogés. Les éléments sont là, significatifs, se complétant, chez les amis comme chez les ennemis : Lucien Bonaparte, M"*^ de Rémusat, Miot de Mélito, Marbot, tous ceux que l'on voudra, qui ont vu quelque chose, qui l'ont dit.

Il n'est pas question, d'ailleurs, ici, de la physionomie particulière de l'Empereur, de son individu aperçu au jour le jour, exactement circonscrit. C'est sa signification dans l'espace, son rôle par rapport à l'humanité, c'est le symbole de son action qu'il faut maintenant définir.

Que son Code, pesant sur l'individu, ne soit même pas discuté. Que son génie soit hors de cause. Que l'on n'examine aucunes circonstances, aucuns hasards, aucunes des infériorités adverses. Que la Correspondance qui a révélé l'homme ne soit pas invoquée. Aucune annotation, aucune polémique. C'est le phénomène seul de Napoléon que nous avons devant les yeux. Or, la haine, ici, est froide, concède sans réticence la magnificence de l'exception, la force individuelle. Ce mot de haine, même, est trop violent. C'est un sentiment de nette opposition, de refus de se donner. Napoléon, comme Alexandre, César, Tamerlan, Gengis-Khan, Attila, prend place dans la collection des beaux monstres. Le monstre est admirable, mais c'est un monstre. Le cataclysme a sa grandeur, mais c'est le cataclysme.

Rien à dire à ceux qui l'admirent, qui l'aiment, qui ont le

vertige à contempler la course effrénée de cet instinct : Napoléon, une action avant d'être une pensée. Ils peuvent avoir absolument raison dans tout ce qu'ils disent pour démontrer la valeur de ce rare exemplaire humain. A ua point de vue d'histoire naturelle, un Napoléon occupe certes une place spéciale dans le tableau des êtres. C'est une des organisations où s'est le plus violemment manifestée la volonté d'agir, c'est une conjonction de forces, un résumé d'énergies.

Et après?

C'est toujours lui que l'on regarde, c'est seulement sa face pâle et grasse, durement résolue, que l'on évoque. La sujétion qu'il a décrétée dure encore : lui seul figure dans l'histoire de Napoléon.

Il n'y a pas eu que lui, pourtant.

On regarde toujours en haut, regardons en bas.

Son rôlfe ne s'arrête pas aux attitudes et aux gesticulations de sa personne. Il a vécu vingt ans parmi les hommes. Quelle trace a-t-il laissée parmi eux ?

La même trace que le boulet de canon. Il passe, creuse un sillage, et les rangées s'abattent, ne se relèvent plus. Il n'y a plus derrière lui que les derniers mouvements fébriles de l'agonie, des corps sanglants, des visages immobiles, des yeux éteints, — la vie changée en mort. Il fait sa rafle dans l'humanité exactement comme les maladies foudroyantes qui courent çà et là, effleurent les vivants, les suppriment. Il est, tout à la fois, le Typhus, la Peste, le Choléra. Il émane de sa personne une atmosphère mortelle, un miasme terrible qui change en cimetière la terre fleurie. Il traverse à cheval, inexorable, incompréhensif, une plaine qu'il a changée en champ de bataille et qui est couverte de corps de vingt-cinq ans.

C'est un élément : on n'est Bonaparte qu'à la condition de ne pas être conscient. Celui-là était né pour tuer, pour vider les villes, les villages, pour prendre les hommes mûrs, les vieux, les enfants, pour les envoyer par milliers vers les abattoirs où les attendaient la gloire et la mort.

A-t-il jamais eu un arrêt dans sa marche ? A-t-il été jamais éclairé d'une révélation ? Peut-être, mais il a passé outre. Il est revenu de l'île d'Elbe pour faire massacrer les quelques-uns qui avaient résisté à dix ans d'Empire. — il serait revenu de Sainte-Hélène pour faire la levée des infirmes qui restaient seuls dans les hameaux de France.

Il y a de lui des mots qui dénotent une tranquillité d'inconscience extraordinaire : le mot de Condé qu'il répète au soir d'Eylau devant les cadavres : « Une nuit de Paris réparera tout cela » ; — le mot dit à M"»^ de Staël ; « La femme supérieure est celle qui a fait le plus d'enfants » ; — et cet autre : <s J'ai quatre-vingt mille hommes de rente. » Ce sont les mots de l'ogre qui veut de la chair fraîche, — qui oublie qu'il n'a guère laissé d'hommes pour ce labeur d'une nuit de Paris, — et qui parle de sa rente alors qu'il vit sur son capital.

A Sainte-Hélène, il a dit autre chose, il a fait son total de Français tués : un million sept cent mille.

C'est ce chiffre que l'on voudrait voir figurer dans les apologies des suiveurs actuels, c'est ce chiffre qu'il faudrait inscrire sur le socle de la colonne Vendôme. L'œuvre est là. Supprimer ce renseignement, c'est falsifier l'Histoire. On est stupéfait, tout de même, que cela soit tellement passé sous silence, que cette considération soit non avenue. Banalité, ce million sept cent mille morts : il n'y a pas à en parler.

J'en parle. C'est la sanglante, la formidable objection contre Napoléon. C'est l'argument irréfutable des adversaires, comme c'est la seule raison d'être du guerrier, lueur d'hommes. Le vrai buveur de sang, l'assassin méthodique, implacable, qui amoncelle les corps, c'est lui. Son aigle est un oiseau charognard, qui vole de charnier en charnier.

Assez de l'homme d'en haut ! L'homme d'en bas a le droit d'exister. C'est à l'homme d'en bas qu'il est temps de penser, à celui dont la guerre vient déranger la vie, dévaster le champ, tuer les fils avec le père, tuer de douleur la mère et la femme, affoler le cerveau. C'est à l'inconnu de vingt ans qui est mort, à Austerlitz ou à Waterloo, dans une sonnerie de victoire ou un sauve-qui-peut de défaite, c'est à celui-là, pris au seuil de la vie, qu'il faut penser. Cet anonyme aurait peut-être été plus grand que Napoléon. Le génie de la guerre n'a pas le droit de supprimer le génie de la pensée.

Et quand même celui-là, ce mort inconnu, n'aurait pas été un génie, quel droit de le supprimer? Les pauvres diables d'hommes quelconques, les obscurs qui passent, qui ouvrent les yeux sur les choses pendant l'instant de la vie, va-t-onleur voler cet instant, leur interdire d exister? Pour cet homme-là, Napoléon est l'ennemi, le féroce qui ne peut vivre que dans la vie des autres, le représentant des instincts affreux. Qu'est-ce que cela me fait, à moi, homme, que ce Bonaparte fasse épanouir sa personnalité, s'il a besoin, pour cela, de supprimer la mienne? Je veux vivre ma vie, et non la donner en aliment à la sienne 1 (/7 décembre 1893.)

s jj T ES Souvenirs d'un médecin de Vexpédition

NOTES I ^ d'Egypte reproduisent, dit l'avertisse- SI'R ment, « un album d'apparence ancienne « BONAPARTE trouvé dans les papiers du docteur Malgaigne par un de ses héritiers. « Cet album renfermait les notes autographes d'un médecin de l'expédition d'Egypte sur des faits curieux qu'il avait recueillis au tours de cette mémorable campagne, et, en particulier, sur des propos tenus par le général Bonaparte lui-même. Tout donnait à penser que l'auteur de cet écrit n'était autre que le médecin en chef de l'armée d'Egypte, l'illustre Desgenettes. Un examen plus attentif ne fit que confirmer notre première impression sur l'origine de ce document. Nous avons, en conséquence, rétabli partout le nom de Desgenettes, indiqué seulement par des initiales dans le texte original. »

Il s'agit d'une série de feuillets de ton véridique où des anecdotes, des conversations, des mots, ont été jetés un peu vite, mais qui donnent vraiment à entendre les sons des voix disparues. Berthier, Monge, BerthoUet, Caffarelli, Kléber, passent, parlent rapidement, disparaissent, et c'est la gesticulation effacée, la parole lointaine, le dessin en silhouettes des êtres qui ont figuré dans la féerie de l'Histoire. De Kléber, il est des phrases rudes et expressives, d'esprit observateur et de parler soldatesque. Mustapha- Pacha, prisonnier de Bonaparte, garde le verbe solennel et fier — se levant de table lorsqu'il est parlé de l'empereur Selim II d'une manière qui lui paraît injurieuse ; — répondant au général qui veut rendre compte au « grand seigneur » de la bravoure de son pacha : « C'est un avis superflu ; le grand seigneur me connaît mieux que toi » ; —

disant à Kléber : « La peau du visage de votre Bonaparte ne m'a jamais plu » ; — interrompant une discussion avec ce même Kléber, surexcité et demandant à l'Oriental : « Savezvous ce que je veux vous dire en vous parlant d'honneur?... » « Oui, général, — dit Mustapha, — l'honneur est une religion universelle. »

C'est Bonaparte, toutefois, qu'il faut écouter, c'est lui, dans ce petit livre, qui prend l'intérêt par quelques reparties nettes, par quelques aphorismes d'une brutalité renseignante.

Il éveille Eugène de Beauharnais qui dort sur le sable : « Allons, Eugène, debout! Ce repos ne convient ni à votre nom, ni à votre profession. Il faut qu'un homme de guerre soit sans repos comme sans pitié. »

Il parle ainsi aux troupes fatiguées, qui murmurent : « Vous vous trouvez mal. Sans doute, vous souffrez; mais quand vous direz que c'est pour moi... que vous avez fait ma gloire ! c'est trop. N'ai-je rien fait aussi pour la vôtre? » Et le rédacteur de ces notes rapproche de ces paroles des paroles équivalentes dites en Espagne, en 1809, à la garde impériale de mauvaise humeur : « Vous êtes dégoûtés, vous n'en voulez plus, vous voudriez être à Paris où je n'ai pas besoin de vous; serait-ce pour me garder? Il y a à Paris deux demi-brigades de vétérans et une à Versailles, c'est plus qu'il ne m'en faut. Vous ne sentez donc pas l'honneur que je vous ai fait de vous placer à la tête de mes armées ? Vous voudriez bien peut-être aussi la paix. La paix ! La France aura encore la guerre pendant plus de deux cents ans. Allons ! allons ! en avant ! »

Autre proclamation d'Egypte : « Citoyens, après ce qui vient d'arriver à l'escadre, il faut sortir d'ici grands comme l'histoire ancienne; si quelqu'un de vous avait des idées de

fortune, qu'il se mette bien dans l'esprit qu'il ne faut s'occuper que de défendre son existence. »

Une réponse à cette affirmation que l'Egypte était dans la décadence : « C'est justement pour cela que nous nous y trouvons. »

Enfin, la parole accompagnée de l'action, ainsi qu'on va le voir : « La garnison de Jaffa fut passée au fil de l'épée après avoir été trois jours admise à une sorte d'hospitalité dans notre camp. Le général Berthier ayant remontré à Bonaparte l'inhumanité de cet ordre : « Tenez, — dit-il à Berthier en lui montrant un couvent de capucins, — entrez là, et si vous m'en croyez, n'en sortez jamais ; allons, monsieur le major général, faites exécuter mes ordres, entendez-vous ?» — Et les ordres furent exécutés.

Ce sont là des paroles qui trouveront place, désormais, dans les récits de la campagne, et qui vont augmenter le dossier cérébral de Bonaparte. Le rêveur de gloire, lancé dans l'aventure égyptienne, prend conscience de son rôle, évalue au prix qui lui convient l'importance de l'humanité, et la tranquille assurance des mangeurs de peuples se fait jour à travers les phrases cruelles et badines qu'il prononce. Ne semble-t-il pas, à l'entendre, qu'il lui soit impossible d'avoir une colère sérieuse ? Il peut parler avec violence, la plaisanterie n'en perce pas moins. Il prend sa rude voix de donneur d'ordres, mais il a le sourire méridional en coin de bouche. Vigny Ta admirablement catalogué, inscrit comme un acteur de comédie et de tragédie : chaque mot de lui qui nous vient en est une preuve nouvelle.

Il sait qu'il joue le grand rôle, et qu'il faut le jouer vite, sans s'attarder à la réflexion, ou plutôt sa réflexion est en parallélisme perpétuel avec son action. Il va sans cesse au

plus pressé, prévient les coups, cherche à frapper les hommes d'étonnement. S'il s'est trompé, il revient sur ses pas avec précipitation pour essayer une autre combinaison : il laisse l'armée en Egypte comme il la laissera en Russie. C'est une intelligence, et une intelligence formidable, puisqu'il a eu de la vie la conception que l'on sait, puisqu'il a considéré la terre comme une surface de carte géographique à diviser, à modifier, à refaire sans cesse, puisqu'il a regardé la foule des hommes comme un élément auquel il pouvait commander. Mais jamais l'intelligence n'est apparue aussi bien poussée par l'instinct. Après la période de jeunesse, de tâtonnement, où il s'ignore, où il essaie ses forces, où il interroge les forces environnantes, il n'y a plus chez Napoléon aucune hésitation. Il a trouvé le commencement du tracé de sa route, il ne sait quelle ellipse il va inscrire pour toujours dans l'espace, mais il obéit à l'attraction, il sait que là est sa voie, ce qu'il a sans cesse appelé son destin, et il part, d'une vitesse vertigineuse, dans cette course de météore éperdu qui a sillonné le ciel de notre siècle. Il ne s'était pas préoccupé de ce qui pouvait Tarrêter, des chocs possibles, des chutes dans la nuit, de la dissolution certaine. Il part pour partir, non pour arriver, puisqu'il ne sait pas, qu'il ne peut pas savoir où il arrivera, puisqu'il ne peut prévoir sa chute de bolide sur le roc de Sainte-Hélène. Un tel homme échappe forcément à la critique qui resterait purement d'analyse, si juste et si utile que soit cette critique. On pourra trouver en lui des insuffisances, des médiocrités et des grossièretés en nombre. Une quantité de perceptions délicates lui ont manqué, et il pourra, parmi les penseurs, faire figure d'un barbare qui n'a pas en lui le répertoire des grandes idées et méprise les

idéologues. Mais s'il n'avait pas eu ce mépris, s'il avait eu l'amour des idées, il n'aurait pas été Napoléon.

Tel qu'il est, il représente un amas d'énergies humaines, il est un foyer de fièvre concentrée, il contient une exagération de calorique à faire flamber tout un continent. Et de fait, le continent a flambé, et il s'en est fallu de peu que l'incendie ne se propageât plus loin, en Afrique et en Asie, que le génie de l'action, surexcité chez un seul, ne vînt pas aggraver l'action à peu près équilibrée qui est la loi de l'humanité entière. On peut penser à cela, en lisant les quelques pages de ces Souvenirs d'un médecin de l'expédition d'Egypte, en s'arrêtant aux quelques phrases par lesquelles Bonaparte exprime naturellement son âme insatiable, emploie l'humanité aux besognes de ses guerres, ordonne le spectacle nécessaire à son besoin de mouvement. Ces parcelles sont à ajouter à ce que l'on possédait déjà, à tout ce qui constitue, non seulement la biographie particulière de l'homme, mais encore la psychologie du type du conquérant. (fO novembre i 892.)

... y yN travail intéressant par les documents

LES ^ <ï*i'il résume et qu'il rapproche, a été

MALADIES fait par M. Edmond Poirier. L'auteur s'est

DES ingénié à rechercher la signification des ago-

BONAPARTE jjjgg ^j, ^^^ morts des Bonaparte, il a pris

tous les membres de la famille les uns après les autres,

il a scruté les ordonnances des médecins, et il est arrivé à

cette conclusion que tous ces mourants avaient payé le

tribut aux mêmes souffrances, que tous ces morts étaient

morts de la même maladie.

Tous OU presque tous sont morts avant la vieillesse. Mais, vieux ou jeunes, que le mal les fauche dans la force de l'âge ou s'apaise jusqu'à leur permettre de croire à la vie longue et sereine, toujours la crise qui les emporte est semblable, présente les mêmes diagnostics, amène les mêmes conclusions de médecins.

C'est d'abord Bonaparte, le père, celui qui fonde en Corse la dynastie qui doit régner sur la France. Il meurt à Montpellier âgé de trente-huit ans. Son fils, Napoléon, meurt à Sainte-Hélène, et il a cinquante-deux ans. L'une de ses filles, Caroline, meurt à cinquante-six ans ; l'autre, Pauline, à quarante-quatre ans ; l'autre, Élise, à quarante-trois ans.

Le duc de Reichstadt meurt à vingt et un ans. Les deux filles de Joseph meurent, l'une à cinquante-trois ans, l'autre à trente-huit ans. « Des enfants de Lucien, — ajoute M. Poirier, — celui qui meurt le plus âgé est le prince Pierre, père du prince Roland, mort à soixante-trois ans ; les autres sont emportés dans la vigueur de l'âge, le prince de Canino à cinquante-quatre ans, le prince Lucien à quarante-quatre. Des enfants de Louis, l'aîné, le plus aimé, celui qu'avant le divorce Napoléon avait adopté et que les médisants disaient être son fils, était mort à huit ans, à la Haye, en 1806 ; le second, Louis, meurt à vingt-sept ans, en Italie, pendant l'insurrection de 1831 ; le fils aîné, le prince de Montfort, meurt à trente-trois ans, en 1847. »

La conclusion, — en dehors des causes accidentelles, — c'est que les Bonaparte sont de tempérament arthritique. Le cancer accompagne parfois l'état arthritique, et il apparaît généralement chez les sujets vers la cinquantaine, très rarement plus tard. C'est le cas de Napoléon. Déjà, en Italie, le général Bonaparte apparaissait ainsi au comte d'Antrai-

gues, surveillant à la solde du comte d'Artois : « Bonaparte est un homme de petite stature, d'une chétive figure, les yeux ardents... d'une santé très mauvaise, par suite d'une âcreté prodigieuse dans le sang. Il est couvert de dartres, et ces sortes de maladies accroissent sa violence et son activité... Il dort trois heures par nuit, ne fait des remèdes que lorsque ses souffrances sont insupportables... » Ce sont les signes révélateurs du cas des Napoléon. En 1818, à Sainte-Hélène, quand l'empereur sentira les premiers frissons de la dernière crise, il se souviendra que son père est mort d'un squirre au pylore, il relira en pensée le procèsverbal d'autopsie rédigé en 1785 à Montpellier, et il confiera ses craintes à O'Meara d'abord, puis à Antomarchi. Quelques jours avant sa mort, il dit : « Les vomissements qui se succèdent presque sans interruption me font penser que l'estomac est celui de mes organes qui est le plus malade, et je ne suis pas éloigné de croire qu'il est atteint de la lésion qui conduisit mon père au tombeau, je veux dire d'un

squirre au pylore Je m'en suis douté dès que j'ai vu les

vomissements devenir fréquents et opiniâtres.... » Puis encore : « Faites avec soin l'examen anatomique de mon corps, de l'estomac surtout. Les médecins de Montpellier avaient annoncé que le squirre au pylore serait héréditaire dans ma famille, »

Voici maintenant en quels termes Antomarchi rédigeait, presque dans les mêmes termes que les médecins anglais, le procès-verbal de l'autopsie : « Toute la surface interne de l'estomac était occupée par un vaste ulcère cancéreux, s'étendant depuis l'orifice du cardia jusqu'à un pouce du pylore ; à la partie supérieure, sur la petite courbure de l'estomac, la paroi était détruite par l'ulcération

jusqu'au péritoine, et, sans les adhérences qui s'étaient faites à ce niveau avec le foie, l'estomac eût été perforé. » Mais l'orifice même du pylore « était dans un état tout à fait normal ». En revanche, l'épiploon et les glandes lymphatiques du péritoine commençaient à se prendre; elles « étaient en partie tuméfiées, squirreuses, quelques-unes même en suppuration ».

La démonstration médicale se poursuit. Lucien, dit son historien Yung, meurt des suites d'un cancer de l'estomac à Viterbe, en 1840. Pour Pauline et pour Caroline, même fin. Le partage des affections arthritiques est constaté chez la plupart des membres de la famille : « Aux uns, le rhumatisme et ses suites ; aux autres, la goutte, la gravelle, et comme complication de celle-ci, le calcul de la vessie ; aux derniers enfin le diabète. » Suivent des détails sur la fin du prince Napoléon à Rome. La remarque importante, la remarque à retenir, c'est que le premier des Napoléon fut un malade de l'estomac. On sait assez quelle humeur en résulte dans la vie de tous les jours du premier venu, par quelles crises inquiètes, chagrines, bouleversantes, peut passer l'homme au mauvais estomac. Une telle affection devient singulièrement grave quand elle complique et aggrave le pouvoir personnel de l'être qui a toute autorité au dedans et au dehors. C'est le malaise et la menace pour le pays qui a installé sur le trône l'arthritisme et le cancer. Malaise et menace sans fin : autant que l'Empire, la prédisposition à la maladie est héréditaire. (5.2 mars 189/.)

§ IV T ** ^^^^^ publié par M. Paul Gruyer : Napo-

NAPOLÉON I ^ léon roi de l'île d'Elbe^ est un livre A L'ILE d'iiistoire qui vaut par sa documentation, par D'ELBE gQQ sérieux, par sa simple manière de dire. L'auteur prend son personnage au départ de Fontainebleau, alors que le traité du 11 avril 1814 lui a donné la royauté de l'île d'Elbe, avec un revenu annuel de deux millions de francs, porté en rentes sur le Grand Livre de la France. C'est le 20 avril que Napoléon monte en berline, suivi de treize autres voitures et de soixante chevaux de poste, emmenant avec lui Bertrand, Drouot, le colonel Jerzmanowski, le trésorier Peyrusse, un médecin, un pharmacien, un secrétaire, un régisseur de la dépense, deux fourriers du palais, deux valets de chambre, deux cuisiniers, un maréchal ferrant, une demi-douzaine de valets de pied et palefreniers, et quatre commissaires étrangers, un autrichien, un russe, un prussien, un anglais, chargés de veiller à sa sécurité et de le faire embarquer à Saint- Tropez. Environ quinze cents cavaliers de la Garde escortent leur ancien chef jusqu'à Nevers. De Nevers à Roanne, pas d'escorte. A partir de Roanne, des hussards autrichiens et des cosaques sont chargés de protéger l'Empereur.

Le voyage, après Lyon, fut piteux et tragique. Napoléon fut accueilli, à Avignon, par ce eri justifié : «A bas la Mort I » A Orgon, il fut obligé d'assister à la pendaison et à la mise au feu d'un mannequin enluminé de sang, sur lequel était fixé un écriteau portant son nom : Buonaparte. Le maître de la veille, pour éviter d'être écharpé, dût revêtir la livrée des courriers qui précédaient sa voiture. Il s'effondra, éreinté par le galop du cheval, à l'auberge de la Calade,

près d'Aix, où la femme de l'aubergiste fit des plaisanteries à propos du couteau qu'elle aiguisait, et du coup que Napoléon pourrait bien boire en mer. Il prit peur, ne toucha pas au dîner, jeta son vin à terre, se fit un costume mi-partie autrichien et russe, et c'est ainsi, sous les huées des populations, et entouré de hussards autrichiens, qu'il parvint, non à Saint-Tropez, mais à Saint-Raphaël où il s'embarqua, le 28 avril, pour l'île d'Elbe, sur la frégate anglaise V Undaunted.

Il resta dix mois à l'île d'Elbe, jusqu'au 26 février 1813, et c'est l'histoire de ce séjour que nous conte M. Paul Gruyer après M. Marcellin Pellet, mais de manière plus détaillée.

L'auteur a visité l'île, il a séjourné à Porto-Ferraio, où il a vu, dans une église, la teste di Napoleone, reproduction du masque moulé à Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi. Il décrit la maison de Napoléon, le palais impérial, qui ressemble aux villas italiennes bâties sur la côte qui va de Bordighera à Gênes. Il s'extasie sur le paysage de l'île, de la mer et du ciel, aperçu à travers les myrtes du jardin, et il aime à croire que l'homme enfermé là, par ce cercle lumineux, a pu connaître, certains jours, la joie du repos et la sérénité de la nature. Il est probable que Napoléon connut surtout l'ennui devant ce décor qui lui paraissait toujours le même, et qu'il ne regarda la mer qu'avec l'idée de confier encore une fois sa fortune aux vagues dont la clameur d'appel venait jusqu'à lui.

La sensation qu'il éprouva au débarquement dut persister chez lui. « En abordant, — dit M. Gruyer, — le front de l'Empereur se plissa. La réalité s'emparait de lui. Cette terre où il posait le pied, entrevue de loin, dans la fantasmagorie de la distance, lui apparaissait tout à coup pour ce

qu'elle était : une prison. Du pont même de la frégate, Porto-Ferraio, baigné dans son éclatante lumière et cerclé de ses flots d'azur, lui avait semblé autrement. De près, ce n'était plus qu'une petite ville levantine, jaune et crasseuse, aux relents nauséabonds, aux façades entassées, suintantes, depuis des siècles, d'eaux fétides. Ce serait sa capitale ! Et ce peuple étranger, ces gens descendus des villages de la montagne, aux hurlements de sauvages et aux faces d'égorgeurs, ce serait son peuple ! Ceux qui étaient près de lui remarquèrent l'étonnement et la répulsion qui se peignaient sur son visage. Mais, se reprenant presque aussitôt, il s'avança, souriant, vers les autorités qui l'attendaient. »

De fait, cela le changeait de Paris, de ses Tuileries, et des capitales de l'Europe, oii il entrait, dictant la loi du plus fort.

L'image de Chateaubriand sur l'ascension de Bonaparte peut être évoquée ici : « Bonaparte n'avait pas, au début de sa vie, le moindre pressentiment de son avenir : ce n'était qu'à l'échelon atteint qu'il prenait l'idée de s'élever plus haut ; mais, s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait pas descendre : on ne pouvait arracher son pied de l'endroit où il l'avait une fois posé. » Il s'aperçut forcément, à l'île d'Elbe, qu'il avait descendu quelques échelons. Il s'y occupa comme il put, employant son génie d'assimilation à connaître tout de lîle, étonnant ses interlocuteurs par ce qu'il leur disait de leur existence, de leurs mœurs, de leurs besoins, de leurs montagnes, de leurs ports, etc. L'explication du mystère est bien simple : de Fontainebleau, l'Empereur avait demandé à Paris les notes officielles concernant l'île d'Elbe, et avec quelques livres et quelques cartes, il avait complété son éducation d'Elbois.

On lit avec le plus vif intérêt ce qui concerne l'installation de Napoléon dans la maison de Mulini. L'auteur, qui cite tous les ouvrages auxquels il a eu recours, a coordonné les renseignements acquis, et il a vu par luimême les endroits dont il parle. Il décrit avec un soin particulier la société qui entourait l'Empereur, cette petite cour où tout était réglé comme la veille aux Tuileries, et il n'a eu garde d'omettre le côté caricatural de ce minusoule royaume où se démenait celui qui ne trouvait pas le monde assez grand pour son agitation frénétique.

Les incidents ne manquent pas : l'arrivée de la Garde impériale, commandée par Cambronne ; la venue de la mère de l'Empereur, M"'^ Lœtitia, et de sa sœur Pauline Borghèse ; le refus de Marie-Louise de rejoindre son époux ; et surtout la visite de la comtesse Walewska, maîtresse de Napoléon en 1807, avec laquelle il avait vécu en intimité publique au quartier général de Finkenstein, qu'il garda auprès de lui à Vienne et à Paris, et qui, enfin, fit le voyage que la femme légitime refusa de faire. Ils passèrent deux jours ensemble à l'île d'Elbe, dans l'ermitage de la Madone, sur le Monte Giove, puis ils se séparèrent. L'épisode est montré sans romanesque, sans phrases inutiles, et l'effet n'en est que plus grand. D'ailleurs, il y a, dans le livre de M. Paul Gruyer, la preuve du désir de vérité. Il ne cèle rien du caractère de Napoléon, dit son agitation, ses colères, son avarice, et comment il joua la comédie pour cacher son départ. C'est un livre d'érudition, où il n'y a pas les travers fréquents de l'érudition, laquelle a ses partis pris et ses opinions, comme on sait. Ne s'est-elle pas appliquée à l'exaltation de Napoléon quand même, comme elle s'applique d'autre part au décri de la Révolution ? L'auteur

de Napoléon roi de Vile d'Elbe n'est pas de cette école : simplement, il a voulu montrer, et il montre. {12 janvier 1906.)

■L y a un centenaire qui a été passé sous

LE CENTE- A silence, c'est celui de l'établissement de NAIRE l'Empire, le 18 mai 1804. Il faudra maintenant DE attendre l'an 2004, le vingt et unième siècle.

L'EMPIRE jg mg trompe, pourtant, lorsque je dis que ce centenaire a été passé sous silence : il ne pouvait l'être, puisque M. Frédéric Masson est là, et que toutes ses pensées vont vers Napoléon et le régime napoléonien. Historien excellent pour le détail des événements, serviteur passionné de la vérité à laquelle il croit, écrivain pittoresque, non seulement dans ses récits napoléoniens, mais dans un livre sur Rome qu'il a publié sans sa signature, M. Frédéric Masson achèvera probablement l'histoire, non pas anecdotique, mais biographique, qu'il a entreprise, et qui nous donnera la vie de Napoléon à peu près jour par jour. Et il aura rendu un très grand service à tous ceux que passionne l'Histoire. Je laisse de côté son point de départ et sa conclusion, puisqu'il apporte ses recherches, son érudition, son talent, comme les preuves de son dévouement à l'Empereur et à l'Empire. On ne saurait interpréter les faits comme lui, puisqu'il les tient à l'avance comme les signes d'une destinée providentielle pour la France. Il a exposé, sur ce point, la théorie sincère ou feinte de Napoléon.

Lisez plutôt : « Il a fallu, pour que cette chose folle devînt possible, une succession d'événements tels qu'ils passent l'humanité. Un petit Corse sans nom, sans appuis.

sans biens, débarque en France pour occuper en un collège de boursiers une place de faveur, et, en vingt ans, par des échelons, tous de victoires, ce petit Corse monte, soulevé parla fortune, jusqu'à emplir la France de sa gloire et le monde de sa renommée ; pour lui, les désastres mêmes se sont tournés en succès, et, tant a été constante la progression, qu'il ne doit point douter qu'elle ne soit le résultat d'une loi supérieure, qu'il ne soit lui-même un instrument de la Divinité. En face de sa destinée, il ne peut demeurer sceptique. Il doit croire qu'il est désigné, marqué, promis. Et, ce qui est devant lui, ce qu'il peut prendre en étendant la main, c'est la couronne — celle de France et celle du monde. »

C'est ainsi que M. Frédéric Masson célèbre, à lui tout seul, par un article de journal, le centenaire de l'Empire, qui, sans lui, aurait pu être inaperçu. Il y a cent ans, en effet, que Napoléon mit la main sur la couronne impériale. Le 18 mai 1804, le Sénat vota le sénalus-consulte qui créait un Empereur, avec l'hérédité pour assurer la stabilité de ce régime de hasard. Le peuple ratifia l'Empire et l'hérédité par 3.572.329 voix, contre 2.569 voix. Le sacre eut lieu le 2 décembre, à Notre-Dame, où le pape Pie VII vint, obéissant comme un caporal, consacrer le nouveau souverain. Ce fut une belle mascarade, réglée par Isabey, à l'aide de petites poupées, et qui eut pour peintre officiel le régicide David. Les généraux portaient, sur des coussins, la couronne, le sceptre de l'Empereur, l'anneau de Joséphine, promue, du coup, impératrice. Napoléon se fit attendre, bâilla pendant la cérémonie, mais néanmoins garda son sérieux pour jurer qu'il maintiendrait « l'égalité des droits, la liberté politique et civile, l'irrévocabilité de

la vente des biens nationaux ». Enfin, lorsque le Pape s'approcha pour le couronner, il s'empara de l'objet et se couronna lui-même, puis il couronna Joséphine.

Mais si l'on rappelle ce grand changement et ce cérémonial, il ne faut pas omettre non plus quelques autres événements de 1804, qui sont inséparables de la montée de Bonaparte à l'Empire.

Il en est un fameux, qui suffît à donner la mesure morale de l'homme : c'est l'assassinat du duc d'Enghien. Il faut, pour le commémorer dignement, relire l'instruction signée: Bonaparte, datée du 10 mars 1804, et prescrivant au ministre de la guerre de faire enlever le duc d'Enghien, à Ettenheim, par le général Ordener. Tout y est prévu : le nombre d'hommes, l'heure du départ de Schlestadt, l'heure de l'arrivée à Rheinau, le nombre de pontonniers qui se trouveront à Rheinau, le nombre de bateaux suffisant pour faire passer trois cents chevaux, le pain, les cartouches, etc. Bonaparte, retiré à la Malmaison, écrit le 15 mars à Real pour faire tout préparer au château de Vincennes. Il prévoit que le duc d'Enghien demanderaàle voir, il refuse d'avance et ordonne que le jugement rendu sera exécuté sur-le-champ.

Lorsque le duc d'Enghien arriva à Vincennes, le 20 mars, la fosse qui devait recevoir son cadavre était déjà creusée. Lanfrey cite, à l'appui du fait, une lettre de M. Laporte- Lalanne, l'un des commissaires chargés de l'enquête, le procès- verbal des commissaires, la déposition du sieur BonneLt, terrassier. Réveillé à minuit, le duc fut interrogé d'abord par le capitaine Dautencourt, rapporteur de la commission. Il n'y eut ni public, ni témoins, ni défenseurs pour l'accusé, il n'y eut pas non plus de juges, il y eut des militaires qui allaient juger par ordre. Après un huis clos

pour la délibération et la rédaction de l'arrêt, le gouverneur du château vint chercher le prisonnier et le conduisit, vers quatre heures du matin, dans les fossés du château. Les gendarmes de Savary sont là. A la lueur d'une lanterne, l'arrêt du conseil de guerre est lu au condamné. On le fusille.

A cinq heures du matin, Bonaparte, couché auprès de Joséphine, à la Malmaison, lui dit : « A l'heure qu'il est, le duc d'Enghien a cessé de vivre ! » Depuis, il a ergoté sur l'événement, donnant à entendre qu'il avait été mal servi par Real, Talleyrand, ou autres sous-ordres. Talleyrand a joué un rôle dans l'affaire, mais les explications du principal intéressé n'en tiennent pas mieux debout pour cela, etlejugementde Lanfrey reste difficile à réfuter. « Comment l'homme qu'on voit dans sa correspondance si minutieux, si attentif aux plus imperceptibles détails, si pénétrant et si inquisitif lorsqu'il s'agit des agents les plus insignifiants de la conspiration, l'homme qui dictait lui-même les interrogatoires et dirigeait toutes les poursuites contre le prévenu Querelle ou la femme Pocheton, aurait-il pu devenir du jour au lendemain le jouet des quiproquos, des distractions et des bévues énormes qu'on lui prête lorsqu'il s'agit d'un Bourbon et d'un Condé ? »

Le 21 mars, le duc d'Enghien était fusillé. Le 6 avril, on trouvait Pichegru étranglé dans sa prison. Étranglé par luimôme, racontait le Moniteur en un récit circonstancié, véritablement extraordinaire. Étranglé par lui-même, alors qu'il voulait parler devant les juges, ayant toujours refusé de répondre aux interrogatoires. Passons. Pour Georges Cadoudal et onze de ses compagnons, ils furent exécutés le 26 juin, tandis que sept autres conspirateurs étaient graciés. Moreau, enfin, était proscrit.

Tels sont quelques-uns des faits qui accompagnent providentiellement la transformation du Premier Consul en Empereur, et qui doivent figurer dans cette célébration d'un anniversaire si lourd à la mémoire de la France. (/ 5 jm'n 1904.)

§ VI T^ ^tait question, la semaine dernière, du

AUTRE X. centenaire de l'Empire, et voilà que l'on ANNIVER- annonce la célébration d'un autre anniversaire SAIRE qyj vient logiquement compléter le premier. C'est de la commémoration de Waterloo qu'il s'agit. On va, en efiFet, par les soins de la Société de la Sabretache, inaugurer sur le champ de bataille de 1815 un monument à la gloire funèbre des soldats français morts à Hougoumont, à Mont-Saint-Jean, à la Haie-Sainte. Ce monument est du peintre-sculpteur Gérôme, et nous l'avons vu au Salon des Artistes français : un aigle immense, blessé, les ailes brisées, qui va donner la réplique, là-bas, au lion anglais. Carnivore et rapace seront bien placés là pour représenter la guerre, bêtes repues de chair et de sang. On leur donne aujourd'hui une signification de gloire victorieuse ou de défaite héroïque. L'humanité de demain les regardera avec dégoût, songeant aux sacrifices de vies humaines faits au dieu des batailles. Nombre d'écrivains ont raconté Waterloo : Walter-Scott, Stendhal, Lamartine, Vaulabelle, Charras, Quinel, Thiers, Victor Hugo, Henry Houssaye. J'ajoute à ces récits les impressions de Jules Vallès, publiées par la Revue Universelle. On a beaucoup discuté pour savoir si le génie de Napoléon avait faibli en cette suprême rencontre. Il est possible que non, et que l'homme, à quarante-six ans, malgré son

inquiétude et son état maladif, ait encore eu la conception nette et la décision prompte. Mais son génie militaire a pu être incomplet, comme Littré s'est attaché à le prouver par l'étude qu'il publia en 1868-69 dans la Revue de philosophie positive, à l'occasion du centenaire de Napoléon et de l'histoire de la campagne de 1815 par le colonel Charras.

Littré marque deux phases dans la vie militaire de Napoléon : d'abord des succès surprenants, des armées réduites à l'impuissance en un seul jour, des capitales conquises, presque toute l'Europe sous la loi du vainqueur ; puis, des revers aussi formidables que les succès, des désastres effrayants, Paris pris deux fois, et deux fois le trône impérial renversé. L'historien recherche alors la raison de ces périodes si dissemblables, se demande si les succès sont uniquement dus au génie, et les revers à la fatalité, comme tous les admirateurs du grand homme l'ont répété. Hugo, pour expliquer le désastre de Waterloo, n'écarte-t-il pas Wellington et Blucher comme quantités négligeables, et n'affirme-t-il pas ceci : « Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée. Il gênait Dieu. » Je sais bien que le romancier des Misérables explique que Napoléon était une surcharge, troublait l'équilibre de la destinée humaine, qu'il avait contre lui le sang qui fume, le trop-plein des cimetières, les mères en larmes. Rien de tout cela n'empêche d'examiner, avec Littré, la qualité du génie militaire de Napoléon.

Cette qualité était le goût de l'offensive, la hardiesse à marcher en avant, à frapper le premier. Littré observe que la République, dont Napoléon était le général, n'avait pas à changer sa défensive en offensive, et qu'elle aurait pu se passer de pénétrer dans le Piémont et de gagner les possessions autrichiennes. Par deux fois, Bonaparte lance

ainsi l'armée, fait de la France une menace pour l'Europe, la seconde fois en revenant d'Egypte. Tout en frappant l'Autriche, i] menace d'envahir l'Angleterre. L'Autriche se soulève de nouveau, il lui répond par Âusterlitz. La Prusse se met de la partie, et c'est léna. Au tour de la Russie, maintenant, vaincue à Eylau et à Friedland.

Littré,énumérantces victoires, ne ménage pas les éloges au vainqueur : « Rien n'est fortuit : le regard du capitaine détermine le point où le coup doit être porté ; sa pensée calcule les moyens, sa volonté les exécute avec autant de rapidité que de sûreté. » Mais aussi, il est obligé de constater que toutes les opérations sont des offensives, et que les adversaires de Napoléon ne surent pas lui opposer d'habiles défensives, parce qu'ils étaient imbus d'orgueil militaire et qu'ils désiraient le « champ clos », comme Napoléon luimême. Seulement, ils n'avaient pas son calcul rapide, sa décision foudroyante, et leurs troupes n'avaient pas l'habitude de la guerre, l'esprit militaire des armées léguées à l'Empire par la République.

La situation fut autre en Espagne, où Napoléon se trouva en face dun ennemi qui sut employer la défensive, et il s'usa quatre années contre l'insurrection espagnole et contre Wellington. Il se fatigua de cette guerre qu'il ne menait pas en personne : après avoir pris Madrid en i808, il partit pour ne plus revenir. En 1812, il se remet en route, mais pour la Russie. Là, il trouva devant lui un capitaine qui lui fut supérieur, puisqu'il déjoua ses projets : Barclay refusa sans cesse la grande bataille que lui offrait Napoléon, et l'attiraau cœur du pays. On sait ce qu'il en advint : l'incendie de Moscou, la retraite, l'armée russe reprenant alors l'offensive. Napoléon commit la grosse faute, une folie inexpli-

cable, en restant à Moscou pendant plus d'un mois après l'incendie, jusqu'au 19 octobre, décidant la retraite de quarante jours en plein hiver. Son odieuse obstination perdit l'armée.

« Ainsi Napoléon, — écrit Littré, — ne sut faire la guerre ni contre une nation insurgée qui se dérobait aux combinaisons stratégiques, ni conlreun général qui, de parti pris, manœuvra pour le harasser et l'épuiser sans se compromettre. » Que sera-ce lorsque, avec une faible armée, dernier produit de la France appauvrie d'hommes, il se trouvera en présence de la Prusse qui a su, en sept ans, se faire une armée pour prendre sa revanche d'Iéna? Napoléon qui savait tout, ne savait pas cela ! Il s'obstina à la guerre d'offensive, gagna des batailles inutiles : Lutzen, Bautzen, Dresde, — puis fut vaincu à Leipzig et dut revenir sur le Rhin avec les débris de son armée. La campagne de 1814, si admirée, est une série de brillants faits d'armes, sans le plan défensif nécessaire à ce moment. Il en fut de même en 1815. Napoléon se porta en avant, croyant vaincre tour à tour Wellington et Bliicher. Mais les généraux anglais et prussien « avaient concerté la réunion de leurs forces sur un point choisi par Wellington », et ce point fut W^aterloo. Pour l'emporter, Napoléon aurait dû livrer bataille aux Anglais le 17 juin, alors que les Prussiens, battus à Fleurus le 16, ne pouvaient encore se reformer pour rejoindre leurs alliés. Il ne le sut pas, ou ne le put pas. De même, le 18, il ne commença pas l'action assez tôt pour avoir terminé avant l'arrivée de Bliicher. Et là encore, comme à Moscou, comme à Leipzig, il ne sut pas non plus décider la retraite à temps pour sauver l'armée. Ce ne fut pas une retraite, ce fut un sauve-qui-peut, une panique.

Honorer la mémoire des soldats tombés aux champs de

Waterloo, c'est une belle et grande œuvre. Mais, pour le génie dévorateur de Napoléon, c'est une autre affaire. En 1815, non seulementl'Europe, maisla France en étaitexcédée. Il faut lire, dans les Mémoires de Miot de Mélito, l'accueil qui lui fut fait lorsqu'il fut envoyé, en avril 1815, comme commissaire extraordinaire du gouvernement dans les départements de la 12^ division militaire : Vienne, Deux-Sèvres, Charente-Inférieure, Vendée, Loire-Inférieure. Les habitants des villes tremblaient à l'annonce d'une guerre nouvelle qui menaçait encore une fois leur travail, leur commerce, leur vie. Les habitants des campagnes, par contre, craignant les nobles et les prêtres, étaient encore disposés à consentir de nouveaux sacrifices à Napoléon. Pour les femmes, elles étaient unanimes dans leur haine contre le guerrier qui leur avait pris leurs enfants. A Nantes, pas une femme n'assista, malgré le beau temps, à la revue de la garde nationale qui prêta serment à l'Empereur, avec une répugnance marquée dont le commissaire eut l'air de ne pas s'apercevoir. Dans toute la France, les réfractaires étaient nombreux, se cachaient dans les bois avec les gens de la région comme complices. Il fallut la Terreur blanche sous Louis XVIII, le milliard des émigrés, toutes les lois d'ancien régime de Charles X, pour réunir Napoléon et la Révolution dans le souvenir populaire et créer la légende qui aboutit au second Empire.

Aujourd'hui, ceux qui veulent prendre la peine d'étudier les faits voient en Napoléon un contre-révolutionnaire. L'histoire ne s'en laisse plus imposer par l'individu exceptionnel, discute sa mentalité, dénonce ses actes, condamne ses crimes. (25 juin 1904.)

§ VII T ^ phare d'Eckmiihl, bâti et inauguré à la

LE JLi pointe de Penmarch, à l'une des extré-

PHARE mités rocheuses de la presqu'île de Bretagne ! D'ECKMUHL Q^g pg^^ j^jgjj signifier cet assemblage et ce contraste de noms ? Comment la sanglante bataille de 1809, livrée au village autrichien, se trouve-t-elle évoquée au pauvre bourg armoricain perdu dans une solitude de pierres et de grèves, au bord de cet océan brumeux ou furieux, perfide ou brutal ?

Pourtant, le fait est exact. Le préfet du Finistère, le maire de Quimper, le député de la circonscription, ont reçu les représentants des ministres, et tout ce monde est parti en wagon jusqu'à Pont-rAbbé, en voiture de Pont-l'Abbé à Penmarch, par les routes mélancoliques dirigées vers la mer, à travers les villages où vivent les hommes vêtus de larges braies, de vestes superposées, les femmes aux coiffes en triangle, galonnées, les cheveux découverts derrière la tète. Partout, les couleurs vives et barbares, les jupons rouges, les broderies d'or, et de singulières physionomies écrasées, roussies par l'air, les yeux bleus comme l'eau pure et comme les bluets, — des types étranges qui font songer aux habitants des îles de Hollande ou, plus loin encore, aux tribus de Laponie.

Qu'est-ce que ce nom d'Eckmiihl et ce souvenir de bataille du premier Empire peuvent bien suggérer à ces gens, sauvages et rêveurs, qui regardent passer le cortège officiel, ou qui le suivent à la course de leurs chars à bancs, qui dansent leur gavotte et qui boivent leur eau-de-vie aux carrefours ?

S'ils savaient, peut-être bien que ce nom leur en dirait

davantage. Chez eux, comme partout, la brutale conscription a pris les hommes, et le conscrit est parti pour la guerre. Il n'est pas toujours revenu, et l'homme de Penmarch, peutêtre, s'est dissous au charnier d'Eckmiihl. Nul ne le sait, ne le saura jamais. On a compté vaguement les morts, additionné les canons, les drapeaux enlevés à l'ennemi. Et la gloire est allée à Napoléon, qui fut merveilleux, comme toujours, en organisateur de beau massacre, à son lieutenant Davout, qui sut se battre pendant trois jours, attendre le maître, et qui fut nommé, pour son haut fait guerrier, prince d'Eckmiihl, comme il avait été fait duc d'Auerstœdt pour une autre moisson sanglante.

Est-ce tout cela que signifie le phare d'Eckmiilh, la haute colonne de granit qui projette ses feux sur l'horizon de la mer?

Peut-être !

Voici, en effet, que l'explication de l'énigme nous est donnée, une explication singulière, inattendue, etqui lance, elle aussi, un jet de lumière aux profondeurs de l'histoire " humaine.

Une femme entre en scène. C'est Adélaïde-Louise d'Eckmiihl, marquise de Blocqueville, fille du maréchal Davout. Elle est morte il y a cinq ans, laissantaprès elle la réputation assez discrète d'une femme de lettres, bas-bleu mystique, auteur du Prisme de /'Ame, des Soirées de la villa des Jasmins^ des Roses de Noël. Mais ces travaux inoffensifs couvaient une anxiété douloureuse. On connut le secret de l'âme de M*"^ de Blocqueville au jour où son testament fut ouvert.

Elle laissait encore une œuvre, le phare d'Eckmiihl, et M. Le Myre de Vilers, son exécuteur testamentaire, a dévoilé, dimanche, une pensée inquiète, un esprit souffrant.

chez cette descendante du maréchal de l'Empire, du soldat de Napoléon. Lisez les termes du testament de la fille du prince d'Eckmiihl :

« Ma première et ma plus chère volonté est qu'il soit élevé un phare sur quelque point dangereux des côtes de France. Mon vieil ami le baron Baude m'a souvent dit que bien des anses des côtes bretonnes restaient obscures et dangereuses. J'aimerais que le phare d'Eckmiihl fût élevé là, mais sur quelque terrain solide, granitique, car je veux que ce noble nom demeure longtemps béni. Les larmes versées -par la fatalité des guerres, que je redoute et déteste plus que jamais, seront ainsi rachetées par les vies sauvées de la tempête. »

Le phare élevé à Penmarch devient ainsi, avec son nom de massacre, une colonne commémorative et expiatoire, destinée à perpétuer les regrets de la fondatrice, et peutêtre la tristesse et le remords de l'ancêtre. Davout, soldat de la Révolution française, avant d'être asservi par le césar venu d'Italie, retrouva sans doute un peu de l'esprit de philosophie et de révolte de sa jeunesse lorsqu'il se fut assis tristement, en 1819, dans l'un des fauteuils de la Chambre des pairs de Louis XVIII. Mais qu'il ait réfléchi ou non à l'aventure où il sombra avec la France, un grand déchirement s'est fait dans la pensée de sa fille. Un flot de sang et un tumulte d'horreur sont venus battre le lit de la mourante. Elle a revécu ce terrible Eckmiihl, qui dura trois jours, qui eut son apogée par l'atroce combat de cavalerie dans la plaine marécageuse, oii il ne resta qu'une boue sanglante, un amas de morts et de blessés.

Ce carnage de 1809 s'est répercuté au testament de 1892. Tous ces vieux morts inconnus se sont relevés, sont sortis

de la nuit, et c'est leur cortège macabre qai a été coaduit à Peumarch par la marquise de Blocqueville. Leurs voix lointaines, que l'on pouvait croire abolies à jamais, se mêleront désormais aux clameurs de Teau et du vent. Une flamme est allumée qui perpétuera leur mémoire, en fouillant l'ombre dangereuse, en éclairant les récifs, en apportant sa lumière secourable à ceux qui luttent en mer.

Une autre révélation nous a encore été faite sur M™^ de Blocqueville par son testament : « Sa charité éclairée n'admettait pas de distinction de parti devant la souffrance, et je me souviens qu'après la Commune elle me fit rechercher un officier fédéré qu'elle cacha chez elle et dont elle assista les enfants pendant plusieurs années. »

Voilà une dirigeante sentimentale et humanitaire faite pour irriter les mânes du grand Napoléon et contrister les politiques de caste et d'intérêts. De son vivant, elle contrarie la répression. Morte, elle dresse un monument qui jette à l'espace son dégoût et son horreur de la guerre. {22 octobre 1891.)

VIII A '^'^^^^^^ toutes les opinions, les disputes

GUERRE -^-^ ^^^ Napoléon, sur la guerre, une contra- ET diction se montre qui ne sera jamais assez en

DÉPOPULA- lumière.

^^^^ Les apologistes disent :

Que les imprécations contre la guerre sont inutiles, déplacées, qu'il y a là une méconnaissance des lois divines et des lois naturelles. L'homme aurait besoin de l'héroïsme de la tuerie pour garder un idéal. Voir les théories de M. de Moltke : la paix est un rêve, et n'est pas un beau

rêve, etc. On peut discuter à ce propos. Mais passons aux lois naturelles, c'est ici qu'éclatera la contradiction.

Si la guerre n'existait pas, disent les mêmes, il y aurait trop d'hommes sur la terre. La guerre est nécessaire comme les maladies, les épidémies, la peste, le choléra, la mort.

La contre-partie, c'est que d'autres, et quelquefois encore les mêmes, déplorent le mal de dépopulation. Lorsqu'il sévit sur un pays, ils proclament ce pays en décadence, tonnent contre Malthus, exaltent les nations qui font beaucoup d'enfants.

D'un côté, nécessité de tuer. De l'autre, nécessité de créer.

Il faut dépeupler, — il faut repeupler.

D'oii l'on peut conclure que la mort naturelle suffit à faire l'équilibre. {22 décembre i 893.)

LES Mémoires du prince de Tallexjrand^ publiés avec une préface et des notes par

RAND ^' ^® ^^^ ^® Broglie, quelque incomplets qu'ils soient (une critique sagace en a été faite à ce point de vue par A. Aulard), et quelque déception qu'ils aient fait naître, apportent néanmoins divers fragments d'histoire intéressants. Et s'ils ne nous renseignent guère sur le rôle inquiétant de leur auteur, ils servent du moins à nous faire mieux connaître l'habile homme, plus que jamais circonspect dans l'ouvrage posthume que la badauderie et la naïveté publiques attendaient comme une narration véridique et un loyal témoignage.

Sainte-Beuve, écrivant en 1869 son étude de Talleyrand, avait déjà flairé l'insuffisance voulue de ces ^/moires :

« Écrire la vie de M. de Talleyrand n'est guère chose pos-

sible, et je ne crois pas que la publication de ses Mémoires tant désirés et tant ajournés, si elle se fait jamais, y aide beaucoup. Acteur consommé, M. deTalleyrand, plus encore qu'aucun auteur de Mémoires, aura écrit pour colorer sa vie, non pour la révéler ; s'il avait là-propos en tout et savait ce qu'il faut dire, il savait encore mieux ce qu'il faut taire. » Ailleurs, à propos des lettres de Talleyrand, Sainte- Beuve écrit encore ceci, continue à mettre en garde les futurs lecteurs : « Ces lettres douces et faciles iraient à nous faire croire, pour peu qu'on le voulût, à un Talleyrand meilleur. Il faut toujours se méfier de l'impression que font les vieillards, surtout s'ils sont gens bien élevés et polis. En vieillissant, quand les passions sont amorties ou impuissantes, quand on n'a plus à commettre ses fautes ou ses crimes, on redevient bon ou on a l'air de l'être ; on a même l'air de l'avoir toujours été. »

Ces réserves n'étaient pas inutiles. Les Mémoires ne mettent politiquement en scène que le Talleyrand officiel racontant avec des détails choisis les affaires d'Espagne, l'entrevue dErfurt, la Restauration, le Congrès de Vienne. L'écrivain a profité de ses loisirs de campagne pour se récréer aux développements de thèmes connus, pour disserter avec abondance et philosopher verbeusement II parle, il parle, il est grave, il fait défiler en phrases quelconques des considérations de moraliste sur les malheurs des temps, sur l'esprit d'analyse du xvm^ siècle, sur l'état de l'Europe, et quand il arrive à la fin des chapitres et au bout du livre, on s'aperçoit qu'il asu fortbien abriter ses menées agiles et sa vie suspecte derrière cette rhétorique banale.

Mais, après tout, il n'est pas seul à avoir la parole. Il est des voix disparues qui se ranimeront et redeviendront aussi

vivantes que la sienne. Sur combien d'hommes et d'événements, avant d'avoir parlé, n'était-il pas déjà démenti ! Et même, par trop d'adresse et de duplicité pendant sa vie, il s'est exposé à faire mettre sa parole en doute après sa mort, alors qu'il voulait être, par une nouvelle incarnation de son ondoyante personne, déposant désintéressé et historien véridique. Il est possible qu'il se soit donné cette coquetterie suprême d'être, par moments, l'homme sincère qui parle pour l'amour du vrai, et, cette fois, au lieu de trouver les crédules et les dupes de jadis, il se heurte à d'opiniâtres sceptiques et se trouve récusé par l'Histoire comme menteur affiché, imposteur inguérissable.

Pourquoi, d'ailleurs, s'étonner de l'astuce posthume du subtil prince de Bénévent — que lord Grenville qualifiait «homme profond et dangereux», — que Chateaubriand marquait du fer rouge de sa phrase : « Quand M. de Talleyrandne conspire pas, il trafique », — pour lequel Napoléon trouvait la métaphore du « bas de soie rempli de. . . » que l'on trouvera tout au long dans Sainte-Beuve? Attendait-on de lui des confessions à la Rousseau, des aveux prenant une soudaine grandeur de sincérité, quel que fût leur cynisme et quelle que fût leur portée ? Ce serait le signe d'une méprise sur le personnage. L'homme qui imaginait à la fin de sa vie ces deux mises en scène, de son discours à l'Académie (l'éloge de Reinhard), et de sa rétractation, retardée, signée seulement au matin du jour de sa mort, cet homme-là devait forcément combiner et entre-croiser en mailles serrées les confidences de ses Mémoires, écrits en toute tranquillité, dans sa maison de Valençay, alors qu'il avait renoncé aux ministères, aux ambassades, à l'intrigue, et même à l'argent. D(^s confessions à la Rousseau ne peuvent venir que

d'un philosophe amer, d'un homme de lettres épris de la vérité de la phrase écrite, et Talleyrand fut uniquement un politique et un diplomate soucieux de cacher le vrai, de faire des dupes, habile au silence et au mensonge.

Ainsi, sur tel sujet pris pour ainsi dire au hasard, les méfiances naissent, les objections se présentent. Par exemple, le récit de Tentrevue d'Erfurt, les conversations de Napoléon et d'Alexandre, le traité d'alliance entre la France et la Russie. Là, à travers toutes ces fêtes et ces menées, Talleyrand se montre complaisamment comme l'homme qui a tout dirigé, qui a fait annuler les articles d'alliance ofTensive contre l'Autriche, qui a empêché le mariage de Napoléon avec une princesse russe, sœur d'Alexandre. Il prévoit tout, il sait tout, puisqu'il a les confidences et les instructions de Napoléon, et il prévient de tout Alexandre. Son maître, joué par lui, s'étonne naïvement : « Je n'ai rien fait avec l'empereur Alexandre ; je l'ai retourné dans tous les sens ; mais il a l'esprit court. Je n'ai pas avancé d'un pas. »

Parbleu ! Alexandre était averti, retenu sans cesse, par des demi-mots qu'il comprenait fort bien, et quand il le fallait, par des avis directs. M. de Vincent, le représentant de l'Autriche, était rassuré par des promesses, par l'assurance que tout irait finalement bien. En effet, quand Napoléon se décide à tout dire, à se plaindre de la stérilité de sa femme, à prononcer le mot de divorce, c'est encore à son démon familier qu'il s'adresse, à ce Talleyrand qui se glisse à ses côtés et sautille autour de lui. C'est lui qu'il charge de la négociation auprès du Tiar, dont il veut épouser la sœur. Talleyrand se dit tout à fait effrayé par ce mariage, cette alliance de plus entre la France et la Russie :

« A mon sens, — dit-il, — il fallait arriver à ce que l'idée de cette alliance fût assez admise pour satisfaire Napoléon, et à ce qu'il y eût cependant des réserves qui la rendissent difficile. Tout l'art dont je croyais avoir besoin me fut inutile avec l'empereur Alexandre. Au premier mot, il me comprit, et il me comprit précisément comme je voulais l'être. »

Le Slave se montre prudent et fin joueur, tout autant que son interlocuteur : il consent, mais il n'est pas le seul dont le consentement soit nécessaire... sa mère a conservé un pouvoir sur ses filles... il faudra la décider... Et voilà Napoléon amadoué, naturellement enchanté du Tsar, trompé par ceux qu'il voulait séduire, et conduit à faire précisément le contraire de ce qu'il voulait faire.

Il voulait un mariage russe : il contractera un mariage autrichien. 11 voulait l'alliance russe : il fera la campagne de Russie.

Tout ce compte rendu de l'entrevue d'Erfurt, très tenu et très souple dans son unique préoccupation, est écrit pour prouver que c'est Talleyrand qui a tout voulu, tout dirigé, et que Napoléon, si instinctif, brusque et violent qu'il fût, obéissait, sans qu'il s'en doutât, aux suggestions de son infaillible grand-chambellan. Quoique la comédie apparaisse un peu trop bien réglée dans ces pages tranquilles, il est fort possible que les choses se soient à peu près passées ainsi.

Napoléon, à n'en pas douter, subit l'influence de Talleyrand, et Talleyrand, qui fut le servant de la politique autrichienne, a fort bien pu jouer le rôle d'empêcheur dans ces pourparlers avec Alexandre. Seulement, il n'y a rien là qui puisse tourner à l'apologie. Il ne faut pas tant se vanter d'avoir fait bifurquer la politique de l'Empereur, puisque la

route nouvelle devait aboutir à Moscou et à la Bérésina. Pour la guerre d'Espagne, Talleyrand affirme longuement qu'il en fut l'adversaire, le déconseilleur acharné, quoiqu'il se montre « poussé à bout parles argumentations artificieuses » de Napoléon, et lui proposant « un plan qui lui présentait les garanties de sécurité qu'il prétendait chercher du côté de l'Espagne. Je lui conseillai, — dit-il, — de faire occuper la Catalogne jusqu'à ce qu'il parvienne à obtenir la paix maritime avec l'Angleterre ». Il a moins beau jeu ici qu'avecla politique autrichienne. Il apparaît comme toujours le même homme prévoyant, qui ne se compromet que par des conversations intimes dont il ne reste pas de traces, et qu'il peut démentir, qui ne laisse traîner après lui aucune pièce compromettante, aucun écrit révélateur. Sur la guerre d'Espagne, comme sur la mort du duc d'Enghien, il ne reste rien. Et pourtant ! Qu'on se souvienne, toutes réserves faites, d'une conversation entre Napoléon et Rœderer. Le nom de Talleyrand vint, par hasard, dans une diatribe contre Joseph. Napoléon dit : « Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il a eue de le faire. . 11 a dit, pendant mon absence, qu'il s'était mis à mes genoux pour empêcher l'afTaire d'Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour l'entreprendre ! Il soutenait qu'il ne me faudrait que vingt mille hommes ; il m'a donné vingt mémoires pour le prouver. C'est la même conduite que pour l'affaire du duc d'Enghien. Moi, je ne le connaissais pas ; c'est Talleyrand qui me l'a fait connaître. Je ne savais pas où il était. C'est lui qui m'a fait connaître l'endroit où il était, et, après m'avoir conseillé

sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances. » Il est des actes de sa vie, toutefois, que Talleyrand ne peut défigurer. Il ne peut celer la part qu'il a prise à la Restauration, au délaissement de Napoléon, et il croit s'en tirer en affirmant qu'il n'a « abandonné aucun gouvernement avant qu'il se fût abandonné lui-même. »

Quand il sert l'Autriche plus que Napoléon, au moment de l'entrevue dErfurt, et que son maître estaraené à faire précisément le contraire de ce qu'il voulait, contractant un mariage autrichien alors qu'il désirait un mariage russe, entreprenant la campagne de Russie, alors qu'il projetait l'alliance russe, — c'est à ces manigances et à d'autres semblables que Talleyrand fait allusion lorsqu'il affirme n'avoir mis les intérêts d'aucun parti, ni les siens propres, ni ceux des siens, en balance avec les vrais intérêts de la France, « qui d'ailleurs ne sont jamais en opposition avec les vrais intérêts de l'Europe ». Le bon apôtre ajoute : « Ce jugement que je porte de moi-même sera confirmé, je l'espère, par les hommes impartiaux ; et dût cette justice m'être refusée, quand je ne serai plus, sentir qu'elle m'est due suffira pour assurer le calme de mes derniers jours. »

Mais toute la politique écartée, les Mémoires donnent de particulières délices de lecture. Talleyrand est un écrivain simplement correct, reposé et faussement bonhomme, mais c'est une intelligence, c'est un devin et un analyste. Il entend bien les paroles qu'on prononce devant lui, et, lorsqu'il croit avoir mal entendu ou qu'il se défie de sa mémoire, comme il est curieux et qu'il veut être bien informé, il s'enquiert auprès d'autres qui étaient présents, et il transcrit et contrôle leurs témoignages. Alors, il est ingénieux dans l'analyse des dialogues, il démôle les motifs intéressés qui

font parler et agir les acteurs en scène. On peut affirmer qu'il est de ceux qui savent faire voir, quand ils le veulent, l'envers des choses.

Il prend déjà ce rôle dans le récit de l'entrevue d'Erfurt et de ses préliniinaires. Il affecte le tonsimple delà narration, et il ne fait que répéter les dialogues, mais de quel ton, avec quel choix des détails essentiels I Ce sont des scènes de comédie qu'il intercale dans la tragédie impériale, et il apparaît alors comme un M. Scribe génial écrivant les intermèdes des champs de bataille.

Vraiment, il est à la fois fin et bouffon, quels que soient la bonne tenue et l'empèsement de ses phrases, quand il énumère les préparatifs de Napoléon conférant aux Tuileries avec Duroc, Rémusat, et lui, Talleyrand, et répétant sans cesse : « Il faut que mon voyage soit très beau », exigeant de grands noms pour chambellans.

« La vérité, — dit Napoléon, — est qu'il n y a que ceux-là qui sachent représenter dans une cour. Il faut rendre justice à la noblesse française ; elle est admirable pour cela. — Sire, vous avez M. de Montesquiou. — Bon. — Leprince Sapieha. — Pas mauvais. » Et ce trait de comédie épique, tel que Napoléon pouvait en trouver : « Menez aussi Beausset, — dit l'Empereur, — il faut bien quelqu'un pour faire au grand-duc Constantin les honneurs de nos actrices ; d'ailleurs, il fera au dîner son service de préfet du palais ; puis c'est un nom. »

Le reste est aussi aiguisé, qu'il s'agisse des pièces à représenter, des raisons qui décident Napoléon, préférant Cinna à Athalie^ ou du projet de traité pour lequel carte blanche est donnée à Talleyrand chargé de faire de la « philanthropie lointaine ».

Talleyrand n'est pas moins satirique et amusant, mais

contre lui-même, et d'une façon qu'il n'a pas prévue, avec, tout son esprit, lorsqu'il s'indigne des « hommages forcés, simulés, ou même sincères », qui sont rendus à Napoléon, en Allemagne. Il quitte son flegme, il s'indigne vertueusement, il trouve ce spectacle monstrueux, il ose se faire le pamphlétaire de ces mœurs qui sontles siennes, et il s'écrie que la bassesse n'avait jamais eu autant de génie.

Il ne faut pas se plaindre de la disproportion entre le caractère de l'homme et cette éloquence inattendue, puisqu'elle nous vaut des réflexions profondes sur les « secrets de flatterie » que possèdentles seulsprinces soumis àunprotectorat menaçant. Tout ce passage, sur l'étiquette enflée des petites cours, est à retenir : « Lespetits princes veulent que leur cour leur déguise les bornes étroites de leur puissance. Tout se grossit, ou plutôt s'enfle, autour d'un petit souverain : l'étiquette, les prévenances, les flatteries ; c'est par les flatteries, surtout, qu'il mesure sa grandeur ; il ne les trouve jamais exagérées. Cette habitude de juger lui devient naturelle, et il ne la change point lorsque la fortune change... Il se met devant le vainqueur aussi bas qu'il voulait voir ses sujets devant lui. Il ne sait pas se faire, de la flatterie, une autre idée... Je n'ai pas vu, à Erfurt, une seule main passer noblement sur la crinière du lion. »

Si, pourtant, Talleyrand a vu ce spectacle. Il se dément lui-môme par les récits qui suivent. Des hommes de lettres font leur entrée, à Erfurt, à Weimar. C'est Gœthe et c'est Wieland. Et avec eux, le ton change. Qu'on lise la conversation de Napoléon avec Wieland sur Tacite, où les deuxdiscuteurs sont également sincères. Napoléon dit sa haine de Tacite, l'accuse de ne tenir compte ni des temps, ni des circonstances. Et Wie'and exalte l'historien latin avec une

NAPOLÉON 4î

parfaite indépendance de pensée. Qu'on lise le dialogue avec Goethe. Napoléon lui décerne le titre de premier poète tragique de l'Allemagne. Goethe dit les noms de Schiller, Lessing, Wieland. Napoléon répond avec vivacité, ne voit dans la Guerre de Trente Ans que des sujets de tragédie pour les boulevards. Alors, Goethe :

— « Je suis fâché de vous entendre juger si sévèrement un des plus beaux génies des temps modernes. »

Changement de conversation :

— « Comment trouvez- vous notre séjour ici ?

— Sire, bien brillant ; et j'espère qu'il sera utile à notre pays.

— Votre peuple est-il heureux ?

— Il espère beaucoup. »

Nouveau changement :

— « Avez-vous déjà vu l'empereur de Russie ?

— Non, Sire, jamais ; mais j'espère lui être présenté.

— Il parle bien votre langue ; si vous faites quelque chose pour l'entrevue d'Erfurt, il faut le lui dédier.

— Sire, ce n'est pas mon usage; lorsque j'ai commencé à écrire, je me suis fait un principe de ne point faire de dédicace, afin de n'avoir jamais à m'en repentir. »

Et la fin de l'entretien :

— « Qu'est devenu ce mauvais sujet de Kotzebue ?

— Sire, on dit qu'il est en Sibérie et que Votre Majesté demandera sa grâce à l'empereur Alexandre.

— Mais savez-vous que ce n'est pas mon homme ?

— Sire, il est fort malheureux et il a beaucoup de talent.

— Adieu ! monsieur Goethe... »

Talleyrand apparaît donc ici comme un écouteur de premier ordre. Il n'a guère de chances de faire revenir sur son

compte l'opinion de tous les partis, de faire changer la place où il est catalogué dans l'Histoire. Il n'a pas eu de haute ambition de penseur, cela est certain. Les hommes de ce genre, hauts ou moyens, Richelieu, Napoléon, Talleyrand, préfèrent agir, aiment la littérature en action. Richelieu n'écrit que Mirame. Napoléon et Talleyrand ne songent au papier et à l'encre, pour une œuvre de longue haleine, que lorsqu'ils prennent un repos forcé : Napoléon prisonnier à Sainte-Hélène, Talleyrand retiré à Valençay. Retz, Saint-Simon, au contraire, qui sont nés écrivains, qui sont écrivains avant toute chose, échouent dans leurs tentatives pour devenir des hommes d'action. On ne peut pas être à la foisassis à sa table de travail et courant le monde. Il faut savoir choisir sa place et son rôle, et deviner sa destinée. Mais Talleyrand est un écrivain qui ne dit pas tout. Les dessous de caractère, les lacunes de la personnalité, les ambitions secrètes, l'amour de l'argent, ne prennent pas place dans ces volumes, où l'histoire officielle est déjà présentée avec tant de précautions, où les discussions graves iont si tranquillement évitées. L'amour de l'argent, c'est le sentiment que Sainte-Beuve dénonça comme une dominante de Talleyrand dans son remarquable livre, dune colère d'honnêteté si haute, où nulle considération d'intelligence ne prévaut comme circonstance atténuante. Le jeu, l'agio, les cadeaux des puissances, les six millions donnés par les Bourbons de Naples, les brutales questions de Napoléon : « Monsieur de Talleyrand, comment avez-vous fait pour devenir si riche?... » toutes ces choses qui tiennent une certaine place dans une telle biographie, ne sont pas même indiquées par un plaidoyer défensif au cours de ces Mémoires. L'homme d'État en retraite fut bien trop roué

pour désigner lui-même l'endroit où l'on pouvait faire brèche au monument artificiel. On se passera donc de ses indications, on recueillera les anecdotes, on se délectera à certains récits, où Talleyrand, sans avoir le grand don de l'écrivain, saffîrme fin et bouffon, ingénieux analyste, apte h faire voir l'envers des choses. Définitivement c'est un supérieur joueur d'échecs, un manieur d'hommes, un virtuose qui s'amuse des combinaisons de l'existence. On peut se réjouir de cette souplesse, rendre justice à cette intelligence, mais on en revient toujours à l'absence de haute pensée et au maniement perpétuel de l'argent européen. « Tout cela, — dit Sainte-Beuve, après avoir énuméré les pièces officielles et les mémoires académiques, — tout cela n'était que le dehors, la décoration, le spectacle; franchement, il y avait trop de reptiles par derrière, au fond de la caverne. » (/O février 1 891 .)

MARÉCHAL * -^ ^^^^ en 1825, dans sa propriété de Cour- MAC- celles-le-Roi, où il s'était retiré goutteux, DONALD, vieilli, las davoir, pendant vingt années, DUC DE chevauché et traîné ses bottes à travers l'Europe, accablé aussi par d anciens deuils et par un deuil récent, sa dernière femme morte et lui laissant un fils. C'est pour ce nouveau-né qu'il va raconter ses campagnes et faire le bilan de sa gloire orticielle, c'est pour lui seul, sans souci de publicité, qu'il écrit son manuscrit de 472 pages in-folio, sans rature, sans travail de phrases, avec la seule préoccupation du compte rendu complet, de la narration exacte.

Comme il y a plus de cinquante années que le maréchal Macdonald est mort, sa petite-fille, M'"'^ de Pommereul, a justement décidé qu'il n'y avait aucune raison pour supprimer un tel document authentique, et qu'il fallait, au contraire, le mettre à sa place, dans les archives de l'Histoire. C'est la raison de cette publication faite par les soins de M. Camille Rousset, qui a résumé le livre en une préface et l'a fait illustrer de deux portraits, l'un de Gérard, l'autre de David.

Le portrait de Gérard est une effigie un peu molle et quelconque, la tête ronde, la bouche poupine, le nez en l'air, les yeux sans expression. C'est comme un visage rasé d'acteur comique, malgré le buste envahi de plaques et d'aiguillettes, barré du large ruban de moire, et l'énorme hausse-col brodé. Le David est plus intéressant, les cheveux embrouillés, les traits en action, le visage à la fois impérieux et madré. C'est à peu près, la lecture faite, l'impression que laissent aussi ces Souvenirs. Macdonald se révèle, à travers la brièveté de ses phrases, la sécheresse de son récit avare d'analyses, comme un personnage d'assez nette intelligence, aimant les situations claires, sachant se fixer un devoir et s'y tenant, attentif, scrupuleux à remplir les obligations de son métier, et désireux, en échange, de voir évaluer ses services à leur prix, en titres, en préséances, en argent, — en butin.

C'est surtout un militaire. C'est l'état militaire qu'il a voulu avant toutes choses, dans n'importe quelles conditions

Il est d'origine écossaise. Son père, Neil Macdonald, né aux Hébrides, batailleur pour le parti Jacobite, vaincu, pensionné, s'est fixé en France. Lui, le jeune homme, .lacques- Étienne-Joseph-Alexandre Macdonald, est destiné d'abord à

l'étal ecclésiastique. Mais il a lu Homère, s'est épris d'Achille, comme tous les futurs guerriers, et il veut vivre dans le bruit des armes . Il échoue, par les mathématiques, à l'École d'application de l'artillerie et du génie, et aussitôt il prend un service d'aventure, en Hollande, puis en France, comme cadet-gentilhomme au régiment irlandais de Dillon. En 1791, il est lieutenant. La Révolution l'a bientôt fait capitaine, aide de camp de Beurnonville, de Dumouriez, lieutenant-colonel après Jemappes, colonel du régiment de Picardie, et enfin général de brigade. 11 a vingt-huit ans. Il risque bien d'être destitué et arrêté par les commissaires après le départ de Dumouriez, et finalement exécuté. On reconnaît qu'on l'a suspecté à tort, ou bien, comme il le dit, on l'oublie, et le voilà qui s'en va conquérir la Belgique et la Hollande avec Pichegru. En 1794, il est général de division.

Il montre qu'il peut dignement occuper le grade, il est froid dans l'action, clairvoyant, avisé, et il sait profiter des circonstances. Car plus tard, en 1825, lorsqu'il écrira le récit des affaires auxquelles il a pris part, il dira avec intelligence le hasard, l'inconnu de la guerre. C'est précisément, en 179'i, au passage du Wahal qu'il a commandé, que cette vérité lui est apparue. Il est parti avec sa troupe sur le Wahal gelé, croyant avoir aperçu les indices de la retraite, sur l'autre rive, des Anglo-Hanovriens. Il se trompait, mais il agit quand même, et si rudement qu'il détermine cette retraite qui n'existait pas.

« Je rentrai, — dit-il, — à Nimègue pour faire mon rapport. Le général en chef et les commissaires accoururent \ j'étais presque honteux de leurs félicitations, attendu que le hasard avait eu plus de part au résultat de cette journée

que mes combinaisons qui, de bonne foi, n'étaient fondées que sur l'apparente retraite des forces opposées qui n'y songeaient point. Cet événement prouve que, dans beaucoup d'occasions comme celle-ci, il faut, à la guerre, donner quelquefois au hasard ; car, dans celte circonstance, j'ai dit alors ce que je répèle aujourd'hui, que j'ai été plus heureux que sage, quoique les succès se mettent ordinairement sur le compte des plans, calculs et dispositions ; or, dans celle-ci, l'évacuation de Thiel me paraissait le résultat évident d'une opération rétrograde, tandis que ce mouvement était l'effet d'un malentendu. »

Après la Hollande, l'Italie, le commandement d'une division en 1798, le grade de général en chef de l'armée de Naples en 1799, et la tranquille apparition, chez le vieux narrateur, du chef pillard méthodique, fonctionnaire profitant régulièrement des contributions et des exactions de guerre, prenant sa part des dépouilles des vaincus. 11 avait commencé à Rome une collection d'objets d art, qui fut «considérablementaugmentée, — écrit-il, — par desprésents de tableaux que je crus pouvoir accepter des principaux Romains, pour d'éminents services personnels... » Ce n'est pas tout. Après la conquête de Naples, le gouvernement français fait une répartition d'objets d'art entre les généraux français qui avaient concouru à cette conquête, « toutefois après le choix fait par une commission d'artistes pour enrichir notre Musée de Paris ». Pour Macdonald, sa part de tableaux, vases étrusques, cadres de peintures antiques à fresque enlevés des murs de Pompéi, fut évaluée à huit cent mille francs. Il fait emballer tout, et tout diriger sur Marseille. Les choses tournent mal, les objets pris sont repris, les pillards sont pillés à leur tour, et Macdonald

écrit : « Mes regrets de cette perte furent d'autant plus vifs que je pouvais Tavouer ; je n'avais pas à en rougir, pas plus que dans toutes les circonstances de ma longue carrière guerrière. »

En effet, il garde jusqu'au dernier jour cette sérénité. Il obéit évidemment à un code particulier qui régit le militaire et qui n'est pas fait pour être discuté par le civil. Il est revêtu d'un uniforme qui en fait un être spécial, en dehors de ses concitoyens, il reçoit des ordres, il les exécute, quels qu'ils soient, et il est toujours ponctuel, très digne, très tidèle, dans toutes les occasions les plus diverses, les plus opposées, qu'il s'agisse de la fortune d'un homme ou des destinées de la patrie. Il n'y a pas à discuter avec lui une telle manière d'être, qui a ses misères et ses grandeurs. Il n'y a qu'à suivre Macdonald dans le chemin qu'il croit direct et qui se complique parfois de détours. Écoutez-le raconter le 18 Brumaire :

« Le 18 Brumaire arriva ; j'y pris franchement part. J'eus le commandement de Versailles, et ma première opératiou, en arrivant, fut de faire fermer un club de Jacobins qui fut clos pour jamais. La grande affaire devait se décider à Saint-Cloud; elle faillit échouer. Nous aurions alors été tous compromis et probablement victimes du parti qui aurait triomphé, pour le malheur de la France. »

C'est tout, et il est bien sûr que Macdonald ne voit pas autre chose, dans la « grande afïViire ». Il reçut un sabre comme souvenir et, plus tard, le commandement de l'armée des Grisons, qui fit à travers les neiges, les glaciers, les avalanches, cette effrayante traversée du massif des Alpes llhétiennes, où des escadrons furent entraînés, engloutis dans l'abîme.

Et subitement, après la campagne de lAdige, après une mission à Copenhague, quand l'empire est fait, quand tous ses pareils sont nommés maréchaux, il est, lui, peut-être sur l'insinuation de Talleyrand, suspecté à l'époque du procès de Moreau, reconnu innocent, tout de même mis en disgrâce, et il passe son temps dans sa terre de Courcelles, s'amusant en apparence d'agriculture, en réalité souffrant de son inaction, irrité de ne pouvoir prendre part à ce drame h grand spectacle qui emplit l'Europe, à ces cavalcades bruyantes à travers les capitales.

Il n'en dit pas plus qu'il ne faut sur ce sujet, il reste sobre de paroles, mais il semble bien que ce soit la grosse raison de son peu d'enthousiasme pour Napoléon. Il méritait, autant que les autres, les commandements, les dorures, les titres, un beau rang dans la fête joyeuse des années de succès de l'Empire. Il aime servir et être récompensé de ses services, et on le laisse à l'écart. Il ne faudrait pas s'étonner qu'il n'ait jamais pu pardonner à Napoléon ce déni de justice impériale.

Quand on le rappelle, qu'on le place sous les ordres du prince Eugène, il s'empresse tout de même, il est plus actif, plus consciencieux que jamais, et il sait jouer un rôle décisif au grand rendez-vous assigné par Napoléon sous les murs de Vienne, il intervient brillamment pour faire de Wagram une victoire. Cette fois, il reçoit le coup de lumière de la fortune. Il est fait maréchal et embrassé par Napoh^on sur le champ de bataille : « Soyons amis », — lui dit solennellement l'Empereur.

La suite, c'est la retraite de Russie, la traversée de l'Allemagne, la campagne de France, Fontainebleau. C'est surtout à la fin de son livre que Macdonald est un histo-

rien à consulter. L'intérêt, dans ces pages, n'est pas seulement concentré sur sa personne, il se répand autour de lui, sur tout un milieu. L'accablement de Napoléon est montré en mots décisifs, et aussi la fatigue de l'armée, l'avachissement et la fureur qui se mêlent dans l'âme des maréchaux. Macdonald est correct juqu'au bout. Il donne de bons conseils, il ose contredire l'Empereur, à l'ébahissement de son entourage, il s'avance au nom de tous pour réclamer la fin de la lutte, et il ne se considère comme libéré qu'après l'abdication, à rencontre de Marmont et de Ney, pour lesquels son livre est terrible, sous la modération et les précautions du langage.

Il y a une dernière entrevue où Napoléon, vêtu d'une robe de chambre de basin, les jambes nues, en pantoufles, lève vers les visiteurs un visage altéré, jaune et olivâtre, puis parle, regrette d'avoir méconnu Macdonald, lui offre encore un sabre, après quoi les deux hommes s'embrassent et se séparent. Désormais, le maréchal est tout aux Bourbons, essaye à Lyon d'arrêter la marche de Napoléon sorti de l'île d'Elbe, conduit Louis XVIII jusqu'à la frontière et revient à Paris attendre Waterloo sans consentir à revoir l'Empereur qui lui fait, par deux fois, demander un rendez- vous.

Et c'est tout. Le vieux maréchal, comblé dhonneurs, garde un franc parler vis-à-vis de Louis XVIII, qui l'appelle son « très véridique », et se souvenant un jour de ses débuts de cadet, de la Hollande, des grades si vite acquis, se laisse aller un jour, gravement, à la table du roi,àdire à Monsieur, auprès duquel il est assis, et qui lui demande pourquoi il n'a pas émigré : « Il faut que je fasse un aveu à Votre Altesse Royale. — Lequel? — C'est que j'adore la Révolution. » Monsieur fit un mouvement de surprise et changea

de couleur... Macdonald s'explique, déplore des faits, parle du rôle de l'armée à la frontière, et termine en courtisan : « Comment n'adorerais-je pas cette Révolution? C'est elle qui m'a élevé, grandi ; sans elle aurais-je aujourd'hui l'honneur de déjeuner à la table du Roi à côté de Votre Altesse Royale ?» Le compliment, ainsi tourné, réussit, et Monsieur frappe sur l'épaule de Macdonald en lui disant : « Eh 1 vous avez bien fait ; j'aime cette franchise. »

Ici finit cette étude d'un soldat, honnête et avisé, raconté par lui-même. [23 mars 1 892.)

''XI A II ! la littérature de Mémoires, quel charme

jifme juNOT, J\. 6t quelle force elle peut avoir, elle a DUCHESSE eus chez certains ! Et tout spécialement, en D'ABRANTES dehors de l'œuvre de quelques maîtres de l'histoire et du langage, d'un Saint-Simon, d'un Chateaubriand, quel tout naturel emploi du temps et des facultés de la femme ! Ce qu'elle peut voir et savoir de la vie, elle n'a pas toujours la possibilité ou le désir de le livrer à la dispute publique, à la polémique littéraire. Elle tient alors ce rôle discret de noter sur des cahiers, comme au temps où elle se racontait à elle-même ses impressions de jeune iille, tout ce qu'elle a aperçu et entendu autour d'elle de la comédie sociale. Si elle possède quelque finesse d'observation, quelque grâce de sentiment, il lui sera loisible de le révéler dans ces pages secrètes, dans ce futur livre posthume, et c'est, en somme, une des nobles manières de comprendre la littérature que de s'adonner à cette littérature cachée, sans spéculation d'aucune sorte dans le présent, d'une action possible seulement dans l'avenir.

Certainement, toutes ces pages sont sujettes à caution. Elles sont écrites sans contradiction, sans critique, elles ont, par-dessus tout, la marque de l'opinion personnelle, mais elles sont valables quand même, en dehors des événements et des opinions révisables, puisqu'elles donnent à connaître au moins un être, celui qui a tenu la plume, et qui se raconte en croyant raconter les autres

Avec les femmes qui ont vécu dans le monde dirigeant de noire histoire d'hier, il y a quelque chance de rencontrer la remarque juste, la médisance fine, le renseignement sûr, qui, sans ces avisées personnes, auraient pour toujours manqué à l'Histoire. Leur confrontation, après tout, est aisée à exercer, l'une corrigera l'autre, et les témoignages resteront pour ce qu'ils valent. Ainsi, par M™^ Junot, duchesse d'Abrantès, morte en 1838, et dont on réédite les Mémoires, on peut apprendre quelques détails nouveaux sur Napoléon et son entourage, même après les Mémoires de M"^ de Rémusat, qui ont véritablement révélé un Napoléon intime de première importance. Ici, chez M'"^ d'Abrantès, à laquelle Hugo adressait les vers enflammés des Voix intérieures : « A Laure, duchesse d'Â... », le récit est décousu, anecdotique, sans profondeur, perpétuellement admiratif et passant prestement sur les difficultés, mais il constitue néanmoins un sérieux et probant témoignage de certains aspects de Napoléon et de l'existence des officiers supérieurs de l'armée napoléonienne.

M""® d'Abrantès, avant de devenir la femme de Junot, et d'entrer par ce mariage dans l'état-major féminin du maître de la France et d'une partie'^ de l'Europe, avait beaucoup connu Bonaparte. Par le fait de son origine d'abord, par une quasi-parenté qu'elle cherche activement à établir, elle

sait des détails d'enfance. Par les relations de famille continuées à Paris, elle aperçoit souvent le futur conquérant, alors qu'il traîne parles rues de la ville sa misère inquiète d'officier de fortune. Elle nous apprend donc, sur l'enfance, quelques traits de caractère, un commencement de domina tion sur soi-même, la faculté de ne pas pleurer, mais elle avoue, d'ailleurs, textuellement, que sa mère et ses oncles lui ont assuré mille fois que Napoléon n'avait eu, au jeune âge, aucun des caractères singuliers que la légende lui a octroyés plus tard, et que de tous les enfants de Lœtitia Ramolino, l'Empereur était celui qui le dernier aurait donné l'idée d'une fortune inespérée. Ceci n'est à recueillir que pour la vérité, puisque Napoléon s'est chargé de prouver qu'il était un des plus grands et des plus redoutables génies destinés à faire leur trouée à travers l'humanité. Malgré les apparences, son cerveau eu formation était donc déjà gros d'un avenir, et il n'y a qu'à noter la remarque habituelle, à savoir que les plus aveugles sur les facultés, sur le pouvoir de pensée et d'action d'un être exceptionnel, sont précisément ceux qui l'entourent.

M"^ d'Abrantès, elle, a vu Napoléon jeune homme, en pleine activité, et voici le portrait qu'elle en donne :

« A celte époque de sa vie, Napoléon était laid. Depuis, il s'est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire ; je n'eutends que le changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années ; tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables ; sa personne tout entière subit aussi

du changement... Son leint était si jaune, il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains étaient maigres, longues et noires. Lorsque je me représente Napoléon entrant, en 1795, dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, sans gants, parce que, disaitil, c'était une dépense inutile, portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune ; quand j'évoque son souvenir et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits. »

La manière des Mémoires de M™® d'Abrantès est déjà très indiquée par cette citation. Elle prouve, tout au long du livre, qu'elle n'a en partage que la seule observation visuelle, effleurant les apparences, ignorant le dedans des êtres. Et son observation visuelle est une observation de femme prise surtout par les toilettes, s'acharnant à les décrire avec une prolixité de courriériste mondaine. C'est ce qu'elle a le mieux vu dans le défilé de l'Empire, un cortège de gala, de beaux costumes d'hommes, de somptueuses robes de femme. Par elle, nous connaîtrons tous les aspects décoratifs de Junot, son mari. Nous saurons quelle fastueuse enveloppe avait pu arriver à revêtir l'ancien volontaire du bataillon de la Côte-d'Or, l'ancien sergent de grenadiers de la République, Mais elle n'a garde de s'oublier non plus, elle, M™^ d Abrantès, — elle raconte en détail l'histoire de son mariage avec l'aide de camp de Napo-

léon, plusieurs pages énumèrent les pièces et les beautés de son trousseau, et elle ne manque pas de remarquer que sa corbeille fut autrement belle que celle de M"^ Murât ! C'est tout du long ainsi, et ces Mémoires historiques donnent trop souvent, en ce résumé, la sensation des graves commérages de femmes du monde sur les travaux des couturières et des modistes. Il y a une histoire de diamants qui est interminable. Et la description du sacre, quelle fête pour M"** d Âbrantès I Ici, pourtant, la silhouette impassible de Napoléon esta retenir. On aimerait tout de même à trouver, parmi tant de falbalas, une finesse d'intellectualité, un souci de pensée. Mais ce résumé est presque semblable jusqu'au bout, et il ne se sauve pas par les remarques sur des défauts physiques de femmes, des oreilles plates, des dents gâtées, que la narratrice sait enregistrer aussi bien que les dorures, les satins et les perles.

Tant pis pour elle. Ce qui reste, au total, ce qui constitue la valeur d'histoire de ce livre, c'est la description d'une cour de parvenus et de femmes amusées par les dotations qui arrivent, les titres qui tombent comme une manne, les chamarrures et les décorations distribuées par le maître puissant et subtil.

C'est la joie naïve qui se montre à chaque cadeau de Napoléon, à chaque part du butin européen distribuée à tous ces solides et courageux marcheurs de grandes routes, preneurs de villes. M'"® d'A.branti's dit chacune de ses satisfactions à la nouvelle d'un grade, d'un poste nouveau, au don d'un hôtel, au don d'un mobilier pour cet hôtel, à la remise d'une forte somme. Son ivresse est à son faîte au jour où elle devient propriétaire du château du Raincy. Quelle scène de comédie, l'entrée de

NAPOLÉON Où

la maréchale Lefebvre devenue duchesse de Dantzig et esbrouffant ainsi l'huissier de service aux Tuileries : « Hein ! mon fils ! ça te la coupa ! » Quelle autre scène ces confidences de femmes, cette conversation entre M"« Lannes et M™* Junot, l'une devenue de Montebello,Tautre d'Abrantès: — « Et quel nom portez-vous ? dis-je après quelques moments de conversation. — Un charmant : Montebello I C'est avec le vôtre les deux plus agréables de la liste. » Et la duchesse écrit le plus sérieusement du monde : « Tandis que Napoléon commençait à éprouver en France que le peuple garde peu le souvenir de ce qui est fait pour lui... » sans se douter, la pauvre chère dame, qu'elle tenait un rôle dans l'opéra bouffe qui se jouait aux Tuileries en même temps que le drame militaire se déployait par l'Europe. (^9 août 1892.)

vTi ttSmile Marco Saiut-Hilaire, mort en 1887,

MARCO -Ci était de ceux dont on dit, en lisant leur SAINT- notice nécrologique, qu'ils étaient morts de- HILAIRE puis longtemps. La pauvre carcasse survit parfois, en effet, à ce qui a été réellement l'homme, l'homme en possession de toutes ses facultés pensantes, de toutes ses énergies agissantes. On sait bien, lorsqu'il s'agit d'une intelligence, qu'une force fatiguée s'est repliée sur ellemême, qu'une haute pensée achève lentement de flamber et de se consumer dans la solitude. Alors, le silence n'est pas la mort. Mais quand l'homme n'a été important que par des circonstances passagères, quand un rôle très réel n'a été joué que par un personnage factice, alors on s'étonne, après dix ans, après vingt ans de disparition, que l'oublié

s'avise de disparaître d'une manière encore plus complète, et qu'il vous oblige à l'inutile constatation d'un décès enregistré depuis longtemps déjà !

C'est le cas de Marco Saint-Hilaire. Tout le monde connaît son nom, sait qu'il a été mêlé à l'histoire politique et anecdotique dusiècle. Bien peu savent quelle œuvre a mérité cette notoriété, quelle manifestation s'est vue saluer par une telle rumeur de gloire. Oui, ce romanesque écrivain a connu la gloire, oui, les pages rapides qu'il écrivit au jour le jour lui ont valu une popularité, et cette popularité a été un peu différente de celle des grands producteurs de feuilletons auxquels on serait tenté de le comparer. C'est cette différence qu'il est intéressant de rechercher et de définir dans cette biographie qui ne serait, sans un côté très particulier, que la biographie banale d'un ordinaire faiseur de livres.

Plus ou moins, l'écrivain qui est influencé par la société dans laquelle il vit, influe à son tour sur cette société, et la force, par un acte de sa volonté littéraire, à réaliser en partie le rêve individuel qu'il a ajouté à la réalité observée. Plus l'écrivain sera grand, plus les effets de son art seront visibles sur les hommes qui seront ses contemporains et sur ceux qui viendront après lui. On pourra mesurer avec une certitude presque absolue l'étendue et la durée du gouvernement moral qu'il auraexercé. Quelques-uns, qui dominent les siècles, deviennent des espèces de fabuleux créateurs d'humanité. D'autres sont, dans l'ordre littéraire, des sortes d'hommes d'Ëtat dont les décrets auront eu force de loi pendant une période déterminée. D'autres enfin, aussi dominateurs, mais plus mystérieux, n'exerceront qu'un pouvoir occulte et ne régneront que sur quelques cerveaux

d'adeptes. Tous auront été des tyrans intellectuels, auxquels il est impossible de résister, et les idées qu'ils auront semées par le monde se seront logiquement converties en faits.

Eh bien ! [-ar une anomalie dont il n'y a pas à s'ébahir, voici un Marco Saint-Hilaire, qui n'est pas un écrivain, qui estungrossierraconteur d'historiettes mal sues, d'incidents mal vus ou pas vus du tout, et qui a, tout comme un autre, sa part de royauté en ce siècle. Il a aiguillé l'esprit des hommes, il a imposé un ordre aux événements, il a créé un état de choses. Inconsciemment, à force de rabâcher l'histoire en façon de légende de Napoléon I", il a rendu possible Napoléon III, — à force de raconter le premier Empire, il a persuadé aux Français d'en établir un second.

Il n'y a rien là d'exagéré, et les historiens du xixe siècle seront bien obligés de constater, pour expliquer le phénomène historique de 1832, qu'il y a eu des causes lointaines et de lentes préparations. En dehors des actes volontaires dun prétendant et de son parti, en dehors même des accidents et des hasards, ils devront reconnaître et définir la part de fondation réclamée par les chansons de Déranger et les bavardages de Marco Saint-Hilaire.

Parce que M. Émile-Marc Hilaire avait été un inslant page de Napoléon l", le jour du mariage de l'Empereur avec Marie-Louise, il s'est cru obligé à vouer son existence au récit des faits et gestes du maître qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Depuis 1830 jusqu'en 1856, il ne s'est pas passé une année sans que l'annaliste d'occasion n'ait publié, d'abord au rez-de-chaussée des journaux, puis en volumes de cabinets de lecture, les récits fantaisistes qu'il intitule :

Mémoires d'un page de la Cour impériale (1830) ; les Petits appartements des Tuileries, de Saint-Cloud et de la Malmai- S0T1 (1831); Souvenirs delà vie privée de Napoléon (1838), etc. L'année 1844 est particulièrement bien pourvue, elle voit paraître jusqu'à cinq volumes : Napoléon au bivouac^ aux Tuileries et à Sainte- Hélène ; — Napoléon en campagne ; — les H abitations napoléoniennes à Paris; — le Duc d'Enghien; — les Vétérans du camp de la Lune. Songez que la plupart de ces compilations paraissent dans le Siècle, et qu'elles se débitent en livres lus comme Les Trois mousquetaires, et ne vous étonnez plus des résultats.

Marco Saint-Hilaire, lui, fut étonné. Le jour où l'Empire est rétabli, il va trouver le souverain nouveau, lui apprend qu'il a poussé ses premiers vagissements dans les bras de M""^ Saint-Hilaire, dame d'honneur de la reine Hortense. Tout fut inutile, s'il faut en croire un ami du solliciteur repoussé. Même, paraît-il, la police fit entendre à ce dernier que s'il se plaignait trop haut dans les cercles et dans les cafés, il pourrait lui arriver ce qu'on appelle, en langage discret, des désagréments. C'aurait été beau de voir partir l'ancien page pour Cayenne ou Lambèse 1 Le réclamant se le tint pour dit et obtint finalement une place de bibliothécaire à Strasbourg, où il n'y avait pas de bibliothèque. Là, par une ironie des événements, l'homme qui avait raconté tant de combats auxquels il n'avait jamais pris part fut, on ne sait pourquoi, considéré comme un belligérant, et au lendemain de Sedan, les Prussiens, faisant Marco Saint- Hilaire prisonnier, expédiaient en Allemagne ce qui restait de la légende impériale et de son historien.

Le bonhomme, somme toute, a fait œuvre d'imaginatif et de poète. H a créé, sur des données incertaines, un Napoléon,

le Napoléon qui persiste encore, en redingote grise et en petit chapeau, pinçant l'oreille des grognards et causant jovialement avec le vieux brave « qui a été en Italie », et avec celui « qui a été en Egypte ». Lanfrey, Taine, Michelet, Littré, Barni et M"^ de Rémusat ont eu du mal à rectifier un peu ce Napoléon-là. Et qui sait ? le Napoléon définitif, qui restera dans l'Histoire, comme il s'est imposé à la Politique, c'est peut-être le Napoléon du radoteur qui a mis le premier Empire en romans-feuilletons. {10 novembre 1887.)

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