‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · II. — BOURBONS ET D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

II. — BOURBONS ET D'ORLÉANS

§ I. LE ROI DE MITAU. — § II. SURVIVANTS DES GLORIEUSES. — § III. FIN DE LA VENDÉE. — § IV, LA DERNIÈRE REINE. — § V. LE CLÉRICAL. — § VI. LES TUILERIES.

L'histoire exhume les restes, interroge les momies, les regards éteints, les bouches DE MITAU i^uettes, les écritures etFacées. C'est alors que les identités et les différences s'accusent, que la vie des peuples apparaît avec la monotonie de ses recommencements, mais aussi avec la variété de ses formes et les complications de ses milieux.

Cette rêverie en arrière a pu naître à la lecture des décrets, des récits d'incidents, des disputes qui ont marqué l'expulsion des princes d'Orléans, et certainement les réflexions se seront accrues de philosophie si l'on a ouvert le livre de M. Ernest Daudet, fait de documents inédits : Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française. C'est, en effet, un des plus curieux chapitres de l'histoire de l'émigration et de la vie des princes français à la solde de létranger. L'auteur a su retrouver les pistes, découvrir les pièces originales. Les archives de Moscou, de Saint-Pétersbourg, lui

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ont été ouvertes, et six cents autographes constituent les pièces justificatives de son livre : correspondance de Louis XVIII et des princes avec les tsars Paul et Alexandre, rapports des commissaires russes à l'armée de Condé, documents relatifs aux missions de Saint-Priest, de d'Avaray, notes adressées à Louis XVIII par ses agents de Paris, de Londres, de Hambourg. C'est dans un but de propagande et de glorification monarchistes que M. Ernest Daudet a écrit ce livre. Ill'indiqueà plusieurs reprises. Mais son goût pour la vérité a été assez vif pour que sa loyauté de narrateur soit sortie victorieuse de l'alternative dangereuse oii elle a dû se trouver placée. 11 est évident qu'à un certain moment de son travail, — les documents classés, l'aspect général apparu, — l'apologiste des princes émigrés s'est abstrait des minces intérêts de son parti et s'est décidé à tout dire. Les faits d'abord, sans souci des conclusions. Rien n'a donc été celé, à ce qu'il semble, et le récit, d'une allure tranquille, est devenu un grave réquisitoire contre la politique suivie en Europe par le parti royaliste. Cela sans doute n'était pas dans les intentions de l'écrivain. Mais il n'y pouvait rien, et les reproches que pourraient lui adresser les hommes de son parti se tromperaient de destination. C'est contre les fondateurs d'archives et les collectionneurs d'autographes qu'il leur faudrait dresser des réquisitoires.

Je prends donc les faits tels qu'ils sont, et je les commente.

Expulsion à part, — les choses ne se passent pas maintenant comme elles se sont passées pendant la Révolution et pendant l'Empire. Les princes n'ont pas même tournure et ne font pas même figure. La vie de château menée en Angleterre ou en Suisse par un d'Orléans ou par un Bona-

parte n'est pas besogneuse, ironique et lamentable comme l'existence de Louis XVIII depuis le séjour à Vérone en 1795 jusqu'à l'installation définitive en Angleterre en 1810. Les cours européennes consentent bien à accueillir le triste représentant de la royauté décapitée en Louis XVI, mais l'accueil est celui qui est fait d'ordinaire par les égoïstes riches à un parent ruiné incapable de réédifier sa fortune. On y met une réserve extrême, on indique au parasite une place au bas bout de la table, on s'einploie à éloigner le plus possible le malencontreux visiteur. Un ministre autrichien ne se gêne pas pour proclamer les princes peu estimables. Dès l'arrivée à Vérone, Monsieur, comte de Provence, régent de France, doit prendre le titre de comte de l'Isle, et il ne le quittera plus. Les souverains ses frères ne le connaîtront que sous ce nom, n'admettront que cet incognito de Majesté de table d'hôte. Il s'accommodera pourtant de cet asile et de ces façons. Fatigué de ses courses à travers l'Allemagne, il est heureux de s'installer au Borgo San Domiuo. Il a quarante ans, il est obèse, il a des attaques de goutte, le visage ridé, toutes les apparences et toutes les réalités de la vieillesse.

Il reste donc là où le sort le jette, et il commence à fatiguer l'Europe de ses perpétuelles réclamations. Le dauphin mort, il se proclame roi de France, et; prenant son rôle au sérieux, fait part de son «avènement » aux cours et chancelleries. Seules, la Russie et la Suède reconnaissent le nouveau roi. Le silence désapprobateur des autres puissances n'empêche pas Louis XVIII de jouer au roi dans sa cour minuscule. Il constitue un conseil, nomme des ambassadeurs. Mais les domestiques sont mal vêtus, mais la table est mal servie, mais les meubles manquent, mais l'absence

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d'argent empêche de faire venir la reine ! La pose monarchique, et sans doute la puissance de l'illusion, sont pourtant les plus fortes. Au milieu des demandes de secours de ses partisans, des mines longues de ses serviteurs mal nourris, Louis XVIII passe ses journées à étudier dans df'S ouvrages spéciaux le cérémonial du sacre, à en organiser la répétition avec son favori d'Avaray, comme s'il n'y avait eu qu'à faire avancer les carrosses !

Ce n'est que le premier acte de la comédie grotesque de la royauté en exil. Les gentilshommes peuvent mourir à Quiberon, les chouans tomber dans le Bocage vendéen, les Bourbons n'en auront pas moins pour principale préoccupation la puérile observance du cérémonial édicté aux beaux jours de Versailles et raturé par la Révolution. L'Étiquette, d'abord ! On verra s'il y a du temps de reste pour s'occuper d'autre chose. Il en est ainsi dans toutes les résidences oîi le roi vientpoussivement s'échouer, souvent poursuivi par des créanciers, mais toujours entouré de ses gardes du corps et suivi de son conseil des ministres. Chassé de Vérone, cachant sa fuite de débiteur honteux, il rejoint le quartier général du prince de Condé. Les alliés lui enjoignent de rétrograder, lui assignent Blankenberg, dans le duché de Brunswick, comme lieu de séjour, le logent dans trois chambres, chez la veuve d'un brasseur, — une chambre à coucher, une salle à manger, et une chapelle oii dort, la nuit, le conseil des ministres. On reste là dix-huit mois. Louis XVIII est vêtu a d'un habit bleu fort sec, d'une veste et d'une culotte noire râpée». Le soir, on discute pour savoir si l'on rétablira tout simplement l'ancien régime ou si des concessions seront consenties. Les uns tiennent pour une transaction, pour un système de royauté constitution-

nelle, mais il suffît d'un succès des Autrichiens pour rendre plus intraitables les tenants de la monarchie absolue. C'est l'abominable de cette situation. Le sort de Louis XVIIl est absolument lié à celui des armées qui assaillent la France. Jamais l'odieux du rôle qu'ils jouent n'apparaît à ces exilés, jamais l'idée de patrie ne se formule nettement dans leurs cervelles. On peut parler aujourd'hui des associations ouvrières, de l'Internationale, des sympathies pour les socialistes allemands. Alors il existait une Internationale de souverains, et une propagande par le fait, el une guerre d'intérêts de partis, où l'envahissement du sol français était compté pour rien ! Ce Louis XVIII dépossédé, ce monarque en grève forcée, passe son temps à demander aux rois en activité des cotisations, des souscriptions, des secours, des aumônes. Quand il quitte Blankenberg pour Mitau, il faut que l'empereur de Russie envoie deux cent mille roubles pour subvenir aux frais de l'installation. Trente-un jours de route, le froid, les mauvais chemins, les auberges, les eaux grossies du Niémen passées en barque. Enfin, la triste royauté louche au but, se loge dans cette petite ville de Mitau, ancienne résidence des ducs de Courlande. Il y a un château, des bosquets, des étangs. Les pièces sont spacieuses. Tout aurait un faux air de Versailles, si ce n'étaient ces fenêtres ouvertes sur les dunes et sur la ligne morne que la Baltique fait là-bas sur le ciel du Nord. La ville est boueuse, encombrée de neiges une partie de l'année, ses maisons de bois sont habitées par quelques nobles Russes et par quelques juifs allemands. Les hivers vont être longs. N'importe, on va organiser une cour, et on demandera, pour l'entretenir, de l'argent aux souverains.

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Ce métier de quémandeur est dur. Il n'est pas d'avanies épargnées au roi suppliant. Il lui faut discuter pour le traitement, pour le logement des gardes du corps, pour le budget du château, pour les voyages de la reine, pour les pensions des princes. Paul I" est « supplié » d'exciter les puissances à la générosité. Des offrandes sont demandées à l'Espagne, au Portugal, à l'Angleterre, à la Prusse, à l'Autriche, même à la Porte Ottomane ! Personne ne veut se charger des frais de déplacement de la reine et de sa nièce. Elles viennent comme elles peuvent, avec les intérêts de la dot de Marie-Antoinette gardée par l'Autriche. Restent les 600.000 francs par an, les traitements au duc d'Angoulême, au duc de Berry, les pensions aux officiers et aux fonctionnaires. Il y aurait bien un moyen de tout arranger, ce serait de licencier la maison. Mais on n'y songe même pas. Il faut une cour, — un grand aumônier, un aumônier ordinaire, — un capitaine de gardes, — un premier maître d'hôtel, — des gentilshommes de la chambre, — des ministres, — une maison à l'imbécile duc d'Angoulême. Louis XVIIl passe ses journées à organiser cette royauté minuscule vivant de mendicités. Pour avoir son audience après la messe, deux gardes du corps, l'épée nue, à la porte de son cabinet, un gentilhomme de service pour introduire les visiteurs, — pour porter un habit bleu à collet rouge, pour avoir ses dîners et son jeu, le « jeu du roi ! » — il consent à toutes les basses nécessités, il subit tous les aflronts. Il mérite d'être appelé « le roi de Mitau » par Fouché, le ministre de la police de Bonaparte.

Le roi de Mitau ! C'est le titre mesquin et empanaché qui aurait dû rester à ce roi de France porté au budget

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des puissances européennes, entretenu par elles avec une visible mauvaise humeur, et qui sera amené jusqu'à Paris, jusqu'au trône, par leurs armes. Il peut quitter le village de Courlande, chassé encore une fois, réclamant sa pension de janvier qu'on a oublié de lui payer, adressant ses adieux aux gardes du corps. Il peut recommencer à promener sa royale impotence par les plaines couvertes de neige, se traînant parfois sur les routes de ses pieds goutteux, appuyé au bras de sa nièce, échouant aux tristes auberges où souffre son terrible appétit. Il peut errer en Prusse, engager les diamants de la duchesse d'Angoulême pour nourrir sa suite, écrire lettres sur lettres pour obtenir quelque argent, ne devoir qu'à l'intervention du roi de Prusse d'échapper aux créanciers qui l'assaillent à Varsovie... Toujours il gardera cette physionomie piteuse et sans dignité de roi sans royaume, indifférent aux humiliations, pourvu que soit servie sa table de gros mangeur, qu'il ait l'air, le matin, de « travailler » avec ses ministres, qu'il fasse, d'un air d'autorité, une enquête sur les causes de sa dernière indigestion de carottes!

Les temps sont changés. Les d'Orléans expulsés par la République ne demanderont pas de secours aux puissances. Ils connaissent l'histoire de ce règne du roi de Mitau, ils l'ont méditée. Leurs précautions sont prises. Ils ont hypothéqué leurs biens de France et leurs portefeuilles sont bourrés de valeurs étrangères. La monarchie bourgeoise a trouvé une leçon de prévoyance chez la royauté de droit divin. (25 juillet 1886.)

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S II T ES jours anniversaires des batailles de juil-

SUR- JLi ^6t 1830 auront encore été célébrés de- VIVANTS vant nous par les survivants des Trois GIo- DES GLO- rieuses. Tout au long de la rue de Rivoli, RIEISES depuis la mairie du quatrième arrondissement, choisie comme lieu de rendez-vous, jusqu'à la colonne de la Liberté, place de la Bastille, le défilé a fait stationner les passants et venir les boutiquiers sur le pas de leurs portes. Ces insurgés d'autrefois étaient hier sept, les sept qui peuvent encore marcher. Les autres sont dans leur lit, ou assis près d'une fenêtre, dans un jardin d'asile, se traînant de banc en banc, se souvenant vaguement de la Révolution où ils ont joué un rôle, des coups de feu tirés au coin d'une rue, de l'attaque du Louvre. Les sept qui ont pu marcher jusqu'à la colonne de la place de la Bastille, présidés et conduits par leur doyen, qui a quatre-vingt-dix ans, suivaient le drapeau de l'association porté par les petits-fils de l'un des vétérans.

Le cortège de ces anciens de 1830 rappelle, aux uniformes près, celui des grognards du Premier Empire, ceux qui se rendaient place Vendôme, le 15 décembre, jour commémoratif du retour des cendres de Napoléon. Immédiatement, les lecteurs d'Emaux et Camées se souviennent des vers de Théophile Gautier, Vieux de la vieille:

Par l'ennui chassé de ma chambre, J'errais le long du boulevard.

Il faisait un temps de décembre.

Vent froid, fine pluie et brouillard ;

Et là je vis, spectacle étrange.

Échappés du sombre séjour,

Sous la bruine et dans la fange, Passer des spectres en plein jour.

La chose vaut qu'on la regarde :

Trois fantômes de vieux grognards, En uniforme de Tex-garde, Avec deux ombres de hussards!

Quand on oublie, ils se souviennent !

Lancier rouge et grenadier bleu.

Au pied de la colonne, ils viennent Comme à l'autel de leur seul Dieu.

L'analogie est permise. En regardant les survivants des Trois Glorieuses, Gautier n'aurait pas pu constater les cheveux blancs poudrés par les neiges de la Russie, la peau noircie par les soleils de l'Egypte. Ce n'est pas le froid subi à la Bérésina qui fait trembler leurs mains, ce n'est pas la longueur de la route du Caire à Wilna qui rend boiteuse la marche de ces vieillards. Mais si les causes sont différentes, les résultats sont les mêmes. Soldats tombés à la conscription, insurgés remueurs de pavés, ce sont les mêmes humbles qui passent, sortis de la foule obscure et tressaillante.

Aux jours de la vieillesse, quand ils vont à pas tremblants par les rues, quand ils ne voient plus qu'à travers le voile étendu sur leurs yeux affaiblis, quand ils tâtent le mur de leurs mains et de leur canne, il n'y a plus de différence entre eux, ils ont connu l'égalité du destin, aidé inconsciemment, tous de même, à la logique de l'évolution, à la fatalité de l'Histoire. Nous distinguons

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entre les événements auxquels ils ont pris part, entre les causes qu'ils ont servies. Le dévouement aveugle, l'ardente idolâtrie pour le despote conquérant quia mené les uns au pas de course à travers l'Europe, n'apparaissent pas des sentiments semblables à l'indignation civique, à l'espoir de liberté qui firent sortir les autres de chez eux, un jour de juillet 1830, la giberne au ilanc elle fusil à la main. Mais comment oser juger ces atomes de foules qui suivent des courants, qui se laissent emporter par le coup de vent des idées sillonnant le monde ? Gomment prononcer équitablement entre ces combattants inconnus qui ont tout donné à une chimère de gloire, ou à un idéal de liberté ? Les uns, nés plus tôt, auraient suivi l'Empereur, de même que les autres, venus plus tard, auraient renversé Charles X. C'est le même peuple, ce sont les mêmes efforts, c'est la même inquiétude.

S'ils avaient réfléchi sur la vie, ces vieillards des Quinze décembre maintenant révolus, ces vieillards des Vingt-neuf juillet qui étaient encore sept hier dans la rue de Rivoli, ils pourraient dire les mêmes rancœurs et confesser les mêmes déceptions. Ceux qui ont servi le maître brutal, qui sont entrés avec lui dans les capitales, ont pu voir que la fortune a des retours, que les faiseurs de conquêtes sont conquis à leur tour. Les peuples ont chacun leurs Austerlitz, les soleils de victoires se lèvent pour tous les capitaines, le Dieu des armées change de camp. Les autres, les vainqueurs de Charles X, se sont vite aperçus qu'ils avaient bataillé pour Louis-Philippe. Orléans à la place de Bourbon, le coq à la place des lis. Les naïfs qui avaient cru se battre pour la République avaient remplacé les nobles par les bourgeois, fondé sur les barricades

le règne des spéculateurs et des gagneurs d'argent, qui dure encore et qui n'est pas près de finir. C'est un même besoin de mouvement, un même goût d'idéal qui les ont poussés à Taction, précipités dans les aventures héroïques. — Au moins, ils semblent avoir vécu sans désillusion et sans amertume. Jusqu'à leur dernier jour, tant que leurs jambes ont pu les porter, ils sont partis pour leurs pèlerinages habituels vers les deux colonnes, celle de la place Vendôme, celle de la place de la Bastille, les deux spirales symboliques qui montent vers le ciel vide, (/««-aouf i890.)

§ III T^ est bien regrettable que M""^ Hénon, veuve

FIN X Fromain, se soit souvenue d'avoir été dé-

DE LA clarée à Blaye, en 1833, comme la fille de VENDEE ^me ig. duchesse de Berry et de M. le comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de Campo-Franco, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles. Quelle malechance d'avoir eu, en 1888, un procès qui ait nécessité la demande d'un acte de naissance, la production de témoignages et de certificats ! Sans cet accident tardif, l'existence de la princesse déclassée aurait continué son cours tranquille. L'imprudente personne, qui habite un hôtel de l'impasse Saint-Jean, à Saint-Denis, aurait pu continuer son silencieux train de vie, dans l'ignorance universelle, sans cette recherche de paperasserie, cette revendication de preuves anciennes.

L'acte de naissance a été fort bien établi, et le mariage secret de la mère de Henri V, reconnu exact par les témoins réunis dans la chambre de la prisonnière accouchée,

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aux premiers jours du règne de Louis-Philippe. Le fonctionnaire chargé de rédiger les actes, les geôliers militaires empressés à apposer leurs signatures, n'ont fait aucune difficulté pour reconnaître le bien-fondé des déclarations de la princesse en état d'insurrection. Les registres de l'état civil ne contiennent pas de feuillets rédigés avec plus de soin, mieux datés, mieux parafés, que ces feuillets exceptionnels, abdication définitive de l'entreprenante personne déjà évincée par la prévoyante loi salique codifiée au temps de Clovis et de Dagobert.

Il fallait en rester là. Puisque le bruit s'était répandu que la petite fille, née à Blaye en 1833, était morte trois ou quatre ans après, sans revendication, sans testament, il fallait accepter cette vague déclaration de décès, se tenir silencieuse dans cette bienheureuse obscurité historique. C'est l'attitude d'abord prise par la réclamante d'aujourd'hui. Les années avaient passé, les historiographes si bien informés de notre siècle ne s'étaient pas avisés de découvrir la demi-sœur du comte de Chambord, simple seigneur de Frohsdorf. La fille du comte Lucchesi- Palli épousait bourgeoisement un M. Fromain, tambour de la garde nationale, paisible boutiquier orléaniste, sans doute. Veuve, elle se remariait avec un personnage qui n'avait même pas à inscrire sur ses cartes de visite le titre civique et les battements sonores de caisse dont s'enorgueillissait le premier mari. C'était sage. Pourquoi ne pas s'en tenir là ? Pourquoi, si tard, revendiquer si hautement la naissance romanesque et la filiation princière ?

Voici qu'on annonce un récit compliqué, une publication de Mémoires. Voyage au long cours, fiançailles de

conte de fées, enlèvement en chaise de poste, rien ne manquera à ces pièces justificatives méditées et établies pendant les journées de villégiature à Saint-Denis, Des tatouages même sont déjà mentionnés, des signes d'écriture inscrits sous les seins, des feuilles dessinées sur la poitrine, sur le dos. Dennery est sûrement dans l'afFaire, la « Croix de ma mère » n'est pas oubliée dans ce pauvre et comique mélodrame désormais inscrit au sommaire de rilistoire de France.

M""^ Hénon, veuve Fromain, née Lucchesi-Palli, ne s'est pas aperçue qu'elle vivait dans un siècle d'irrespect, peu favorable aux liquidations de successions royales, aux mémoires justificatifs des princesses tombées en faillite. L'imprudente créature ne s'est pas doutée un instant qu'elle allait se donner en pâture à toutes les publicités, à la caricature et à l'interview. Les journaux illustrés vont lui envoyer leurs dessinateurs, les feuilles à informations lui déléguer leurs plus subtils interrogateurs. Elle trouvera peut-être des âmes démocratiques compatissantes à ses réclamations inutiles, à ses ambitions tardives. Mais elle va être assaillie par les chambellans inoccupés, par les maîtres de cérémonies auxquels Naundorff ne fournit pas assez d'occasions de paraître. Les monarchistes, qui n'ont pas voulu admettre le Bourbon des Rois en exil courant après l'omnibus, se récréeront au récit des piètres infortunes connues par la fille de la duchesse de Berry se réclamant des signes particuliers en honneur à l'Ambigu, et de la défunte garde nationale qui a arrêté sa mère . [6 juillet 1888.)

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S IV T^ y a eu réception au Faubourg. Au Fau-

LA X bourg, vous entendez bien. Pas au fau-

DERNIERE bourg Saint-Antoine, ni au faubourg Saint-

RElNE Martin, ni au faubourg du Temple. Non, au Faubourg. Il n'y a qu'un faubourg, comme il n'y a qu'un boulevard. Lorsqu'il est question d'une réception dans ce faubourg-là, il s'agit évidemment de la partie de Paris que les irrespectueux désignent comme le quartier Saint- Germain. Donc, une dame qui habite par là, — et qui a raison, car les rues y sont charmantes, hautaines, provinciales, silencieuses, aérées, grises et tachées de verdures, — une dame a ouvert les portes de son salon, reçu ses amis autour d'un piano et d'un service à thé. — Qu'y a-t-il vraiment là d'extraordinaire ? — Mais c'est, au contraire, tout ce qu'il y a de plus extraordinaire. — Vous vous moquez. — Point, c'est la première fois qu'un salon est ouvert depuis la mort de M""^ la comtesse de Chambord. Car il y a les « salons » comme il y a le Faubourg. Les autres salons, ceux qui n'ont pas fermé depuis la disparition de la souveraine de Frohsdorf, ne comptent pas, n'ont jamais compté.

11 y a peu de temps, quelques jours à peine, que M'"^ de Chambord a été mise en terre autrichienne, et voilà déjà les fêtes qui recommencent ! — Que non pas. Le salon ouvre, mais le salon est en deuil. Rien que des toilettes noires. C'est, dit-on, la seconde fois que la chose arrive. M. de Chambord mourut en août, et chacun sait qu'à ce moment de l'année il n'y a « personne » à Paris, pas de salons, pas de réceptions. Dans les mois caniculaires, ce sont les maisons de campagne et les wagons-lits qu'il fau-

drait mettre en deuil. En 1848, M""* la duchesse d'Angoulême partit au bon moment, la manifestation à huis clos put avoir lieu.

C'est ainsi que les derniers royalistes arborent leur chagrin, affichent leur protestation. Affliction mondaine, vengeance de bon ton. On change de robe, on met des boutons noirs à son plastron, la République est avertie, le xix^ siècle condamné, l'exil des rois et la mort des princesses sont pleures. Rien, comme une robe noire décolletée, n'exprime la tristesse qui ne veut pas être consolée, la hauteur d'âme à jamais irréconciliable avec le monde moderne. Un fin journaliste du parti fait bien remarquer que la coquetterie n'est pas desservie par ces tulles, ces soies, ces satins, ces corsages brodés de crêpe, d'oii jaillissent les blancheurs des gorges, des bras et des épaules. Mais aussi, quels sacrifices I On a renoncé aux fleurs naturelles, autrefois tolérées à la cour de France dans des circonstances semblables. On ne tolère point les pierres de couleur. Par contre, on garde les bijoux, on garde les diamants qu'on ajuste sur un collier noir, ainsi que l'a indiqué la princesse de Galles. Les corsages de velours sont admis. Admis également, les chapeaux noirs avec tour de crêpe blanc et brides blanches. Pour le reste, il convient d'agir avec une discrétion absolue. Il serait de mauvais goût d'envelopper de voiles noirs les lanternes des voitures dans lesquelles on va faire un tour au Bois (pas le bois de Vincennes, l'autre, le Bois qui équivaut au Faubourg). On n'entoure pas non plus son chapeau d'un crêpe cousu de perles. On ne se sert pas de papiers à lettres, de caries de visite encadrées de noir. On ne met pas sa livrée en deuil.

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Ces détails étaient précieux à recueillir. Ils marquent la fin de l'ancienne monarchie, tombée dans les pratiques de la royauté bourgeoise. Ils sont bien de l'époque où le pouvoir absolu a dû se mitiger de parlementarisme, oii les princes et les princesses qui descendent de Henry IV ont les mômes tailleurs et les mêmes couturières que les industriels enrichis et les femmes de banquiers. Ils constituent sans doute le dernier chapitre de l'histoire de l'Étiquette, — cette Étiquette qui triomphe dans les galeries et les petits appartements du Versailles de Louis XIV, et qui se rapetisse» se réduit à des riens stupéfiants, dans un salon de la rive gauche parisienne, pour solenniser la mémoire de la dernière reine, — la reine qui n'aura pas régné 1 (7 avril iS86.)

I V /^^ ^ beaucoup écrit sur l'homme qui est

LE \} mort en son hôtel de l'impasse des Jaco-

CLERICAL bins, à Angers. Il y a eu des biographies, des études, des réflexions à côté. La vie de M. de Falloux a été racontée, ses polémiques ont été rappelées, les titres de ses ouvrages ont été cités. On a surtout donné les dates de sa carrière politique, insisté sur son rôle de dissolvant du parti ultramontain, annoncé la vacance de son fauteuil à l'Académie. Mais le caractère particulier du rôle qu'il joua pendant trente ans vaut d'être mis davantage en lumière : il semble que, résumant les faits, concentrant les actes épars de cette existence, une observation rapide et générale puisse en être dégagée.

M. de Falloux fut une de ces figures dont on voit clairement la structure et le mouvement. Il passe sur le fond de

l'Histoire avec une allure immédiatement reconnaissable. Une seule couleur suffit à le peindre, un seul mot à l'étiqueter.

C'est le Clérical.

Il ne fat pas autre chose. Aucune autre dénomination ne peut lui être appliquée. On peut tourner autour de lui, faire mine de déchiffrer sa personnalité, vouloir à toute force y découvrir une complexité. Peine perdue. Aucun acte contradictoire, aucune infraction à la règle acceptée presque au premier jour. Les phrases, les périphrases n'y feront rien. On pourra tenter de se servir des plus extraordinaires amalgames d'épithètes ou des synonymes très adoucis : catholique libéral, gallican, monarchiste parlementaire. On pourra évoquer les raideurs des premiers ouvrages apologétiques de l'ancien régime, de la dure religion d'État. Rien n'y servira. Clérical est devenu comme un adjectif inséparable du nom du personnage. M. de Falloux a été, est, restera le Clérical.

Le clérical est un personnage extrêmement important de la tragi-comédie sociale et politique de ce siècle. Il est en vedette sur l'affiche comme les traîtres noirs de l'ancien mélodrame, l'imagination l'aggrave et l'assombrit encore. Il n'a plus pourtant ses allures tortueuses d'autrefois. Si ses interventions sont redoutables, il n'entre plus en scène avec l'affectation hypocrite du dévot de Molière, l'aspect caricatural du maître à chanter de Beaumarchais. Il est publiciste, critique, homme du monde, député, historien, académicien. Il s'habille comme tout le monde, a les manières de tout le monde. Sa redingote a juste la longueur admise, la réserve de son accueil est tempérée par de l'amabilité. Il n'a pas de fureurs inquisitoriales, il

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sait que le temps n'est plus à brûler les hérétiques, il a cherché et trouvé autre chose. La souplesse de son intelligence lui permet d'entrer et de s'établir dans toutes les opinions. De même que la religion intolérante, il sait bien que la monarchie légitime est finie. Il peut être avec ceux-ci ou avec ceux-là, selon les nécessités, orléaniste ou républicain. Il peut y avoir, il y a des cléricaux républicains. Ne faut-il pas se tenir au courant des besoins de son temps, vivre dans le monde moderne dont on fait partie ? Le clérical est alors un chrétien qui n'a plus la foi, ou dont îa foi s'accommode de tous les compromis, de toutes les promiscuités.

Le clérical se sert de ce qui reste d'influence à une religion en dissolution. Il est homme de gouvernement, et il fait de 1' « idéal divin » un iestrument de règne. Son cléricalisme est une méthode qu'il emploie à résoudre ou à perpétuer les questions sociales. Tout a changé, les lois, les mœurs, les influences de nationalités et de races, les sentiments, les paroles. L'exercice même de la force a subi des déplacements. La Révolution fait face à l'Autorité. Un bulletin de vote annihile les volontés obstinément dirigeantes, ou la révolte les supprime. Les armes d'attaque et les moyens de défense ont donc changé aussi. L'ancien homme d'action, monarchique et religieux, est devenu le moderne clérical parlementaire, sa violence, usée par tous les contacts, s'est transformée en une résistante et légale astuce. On n'invoque plus aujourd'hui le bûcher du xvi^ siècle, on réclame la liberté d'enseignement, on fait des lois réglant la liberté de la presse.

C'est la différence qui existe entre le catholique et le clérical. Le catholique, lui, n'a pas capitulé. Il ne faut pas lui

parler de monarchie tempérée, de système électoral, de la bascule de deux Chambres, de souverain régnant sans gouverner, de drapeau tricolore, de rapports égaux entre l'Église et l'État, d'égalité à supporter. Le catholique est prêt à dénoncer le Concordat, à rendre le glaive à l'Église. Comme Joseph de Maistre, quelques vrais écrivains, quelques violents théoriciens, Barbey d'Aurevilly, Louis Veuillot, sont des catholiques. Ils préfèrent Philippe II, roi d'Espagne, à Louis-Philippe, souverain constitutionnel des Français. Montalembert, Dupanloup, M. de Falloux sont, au contraire, des cléricaux. Ils se sont déroidis hors de l'armure imposée, ils sont sceptiques quant à la couleur du drapeau .

M. de Falloux reste l'homme d'État qui représente le plus nettement, le plus complètement cette manière. Il alla, et c'est ici que se fait la preujve morale de l'homme et de ses idées, il alla jusqu'à accepter la République. Sous ce couvert, il provoqua les journées de juin, devint ministre du prince Louis-Napoléon, inventa la loi de 1850. La saignée faite, la loi votée, le prétendant devenu empereur, le clérical entra à l'Académie oii il remplaça M. Mole. {iOjuin 1886.)

§ VI T ^ démolition et l'adjudication des Tuile-

LES Lrf ries, décidées en 1882, après onze ans

TUILERIES d'indifférence ou d'incertitude, ont été enfin consommées par une vente aux enchères publiques des derniers fragments de la royale bûtisse. Les architraves, corniches, tambours de colonnes, chapiteaux, assises de pilastres, cadres sculptés, frises, impostes, ont été partagés

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entre les cinquante personnes qui sfesistaient à cette suprême dispersion. Les collectionneurs et les marchands ont eu beau jeu. Pour quelques pièces de monnaie, pour un billet de cinquante francs ou de cent francs, ils ont acquis quelque bloc destiné par eux à une allée de parc, à une terrasse de maison de campagne. Désormais, le curieux qui voudra voir ce qui reste des Tuileries ne trouvera à satisfaire son goût d'histoire ou sa sentimentalité royaliste que dans une salle du Louvre, de l'École des Beaux-Arts, ou de l'École d'Architecture, chez M. le comte Henri de Choiseul, ou chez M. Pilastre, avoué.

Les morceaux de pierres, corniches sculptées ou fûts de colonnes cannelées, ainsi adjugés, ont été, en effet, les témoins d'événements suffisamment considérables et peuvent être recherchés par les maniaques de souvenirs et les ramasseurs de collections. Depuis le jour où Catherine de Médicis conçut le projet de faire bâtir un palais nouveau à la monarchie, jusqu'aux temps encore proches de nous où les Tuileries désaffectées avaient pour gouverneur militaire, nommé par la Commune, Alexis Dardelle, ancien chasseur d'Afrique, tant d'influences, tant d'idées, tant de modes, avaient laissé trace de leur passage sur ce monument et dans ce jardin, que l'histoire des Tuileries était devenue inséparable de l'histoire d'une ville et d'un peuple.

Le palais où les trois architectes, Philibert Delorme, Jean Bulland et Du Cerceau, avaient mis leurs signatures, fut le décor où vinrent s'encadrer les derniers Valois et toute la lignée des Bourbons. Bernard Palissy trouva un abri au jardin pour modeler et cuire ses « rustiques figulines ». La Saint-Barthélémy eut là sa préface, lorsque se célébrèrent les fêtes du mariage de Margot avec Henri

de Navarre. Les processions de la Ligue passèrent sous les fenêtres, en défilés hostiles, aux jours du règne inquiet de Henri III. Henri IV installa aux Tuileries sa gaîté de fin politique, Louis XIII sa morosité. Louis XIV, en attendant l'achèvement de Versailles, y fit trôner sa majesté, et, plus tard, consentit à y loger des notables et des artistes. En 4717, quand Pierre le Grand vint faire visite au petit Louis XV de sept ans, il prit dans ses bras l'enfant-roi venu au-devant de lui, le porta par les escaliers et par les appartements. Cinq ans après, Louis XV, ayant douze ans, se fiançait ici avec Marie-Anne-Victoire, fille du roi d'Espagne, âgée de quatre ans, et les deux minuscules époux se promenaient par les allées, traînés dans un chariot qui devait ressembler fort à la voiture aux chèvres d'aujourd'hui.

Mais ce sont là les anecdotes du bon temps de la monarchie. Avec Louis XVI, les mauvais jours sont venus. Il n'y a plus guère de fêtes — et quelles fêtes ironiques et significatives ! — que la première représentation du Barbier de Séville et le triomphe de Voltaire, représentation et triomphe qui ont lieu dans la salle du théâtre des Tuileries, oîi s'étaient abrités tour à tour l'Opéra et la Comédie-Française. Après, c'est la décadence, les tragédies s'aggravant d'humiliations, la famille royale amenée de force de Versailles à Paris, et ramenée aussi de Varennes ! C'est Louis XVI se coiffant du bonnet rouge, le dauphin costumé d'un uniforme de garde national. Le 10 août n'est pas loin, ni le 21 janvier non plus. Au printemps de 1793, le mobilier du château, la garde-robe du roi sont vendus k des prix quelconques. Vente après décès, liquidation après faillite.

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Le dernier coup pour les Tuileries, c'est évidemment la proposition de Chaumette, appuyant quelques pétitionnaires et demandant formellement, au nom de Tutililé publique, la transformation du jardin en potager, la plantation de choux et de pommes de terre remplaçant les massifs et les fleurs autour desquels se promenaient Madame Elisabeth et Marie-Antoinette. On peut la citer, la motion utilitaire du citoyen Chaumette, car elle constitue vraiment l'oraison funèbre et l'épitaphe de la maison des rois de France : « Hier, le Conseil général de la Commune, réuni à la classe respectable des indigents qui remplissaient et le lieu de ses séances et la place de la maison commune, s'est occupé des moyens de pourvoir à leurs besoins les plus pressants. Nous avons vu que la diminution de l'arrivage de toutes les denrées de nécessité contribuait à augmenter les craintes de famine et à renchérir ces denrées. Nous nous sommes aperçu que la plupart de ceux <jui font croître des légumes se liguent pour afîamer Paris en les retenant dans leurs greniers. Nous avons vu un plan profondément médité de détruire par la famine ce peuple qui a fait la Révolution : nous avons jeté les yeux sur le plan des environs de Paris, nous y avons vu des terrains <iui servent au luxe, des jardins, des parcs, pas un qui serve à l'utilité commune. Nous demandons que tous les jardins des biens nationaux à vendre soient mis en culture utile ; nous vous prions enfin de jeter vos regards sur l'immense jardin des Tuileries ; les yeux des républicains se reposeront avec plus de plaisir sur ce ci-devant domaine de la couronne, quand il produira des objets de première nécessité. Ne vaut-il pas mieux y faire croître des plantes dont manquent les hôpitaux que d'y laisser des statues,

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fleurs de lis en buis et autres objets, aliments du luxe et de l'orgueil des rois ? »

Depuis la Révolution, les Tuileries ne pouvaient plus être que l'hôtel garni des monarchies de hasard, des baux incertains contractés par des chefs de soldats à la merci des batailles, par des monarques bourgeois gérant la France comme une boutique, assurant sur les économies de leur budget les rentes de leur exil. M""^ Tallien se promène nue sous sa robe de gaze au long de la terrasse du bord de l'eau. Joséphine et Hortense de Beauharnais tiennent le salon du premier consul. Louis XVIII séjourne un instant, se sauve devant Napoléon, revient après Waterloo. Charles X, Louis-Philippe, apparaissent. En 1848, le palais devient l'hospice des invalides civils, les insurgés de Juin sont enfermés et fusillés dans le souterrain proche le quai par les Horaais, les Bouvard et les Pécuchet de ce temps-là, que Flaubert a montrés pusillanimes et féroces dans un admirable chapitre de ['Education sentimentale. Aux fêtes du second Empire, l'impératrice Eugénie se déguise en Marie-Antoinette, avec une puérilité touchante de parvenue vaniteuse ; — cinquante-huit souverains et souveraines, princes et princesses, viennent en visite en 1867, l'année où Maximilien est exécuté au Mexique.

Ces invités d'opérette sont remplacés en 1871 par l'auditoire populaire et tragique de la Commune, aux concerts où Agar récite de l'IIugo et du Barbier, où Bordas chante : Cest la canaille ! Eh bien ! j'en suis! C'est alors l'incendie final, un décor d'apothéose et de catastrophe où tout le passé semble s'effondrer en décombres, s'envoler en flammes, en cendres et eu fumées, avec toutes les âmes des

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vieux rois, des pâles dauphins, des reines ennuyées, des favorites insolentes et charmantes. Puis, le général aventurier qui avait promis de faire reconstruire les Tuileries, se sauve en Belgique après banqueroute politique. Il ne restera donc du palais de Catherine de Médicis que les presse-papier de marbre, débités, il y a dix ans, par un journal boulevardier alors légitimiste, et les fragments achetés en suprême vente publique par les collectionneurs et les brocanteurs. {14 avril 1889.)

§ I. BADINGUET. — § II. MARGUEBITE BELLANGER. — § III. FILS DE PRINCE. — § IV. PRÉVOST-PARADOL.

CE n'est pas de Napoléon III qu'il s'agit, j^^xx^^.,«^x^x FCidis de l'homme dont il emprunta le

nom, le costume, la profession, pour s'évader de la prison où l'avait enfermé le gouvernement de Louis- Philippe. C'est Badinguet, le vrai, maçon du château de Ham, qui confia sa blouse, sa casquette, ses outils et une planche au prétendant bonapartiste, c'est celui-là qui a été exhumé du cimetière de l'oubli, remis en vedette pour un jour. Une telle publicité est de toute justice. Les obscurs qui ont aidé à perpétrer les grands événements ont droit à l'attention de l'histoire. Ce droit ne saurait être contesté à l'humble complice de Louis-Napoléon. Sans son intervention, les choses se seraient peutêtre passées d'une façon identique, mais aussi la moindre déviation dans le plan pouvait avoir des conséquences sur lesquelles la discussion est ouverte. Pour s'en tenir aux faits définitivement classés, on peut, sans exagération, estimer que le maçon Badinguet a joué, tout simple figurant qu'il

était, un rôle prépondérant dans la fondation du second Empire. Il a été celui qu'on n'attend pas et qui aide le Destin.

L'histoire politique est peuplée de ces êtres imprévus qui sortent de la foule et accomplissent, à la stupéfaction générale, des actes décisifs. Le reporter qui a recherché ce qu'était devenu ce parrain d'occasion de Napoléon III, a donc fait œuvre utile, les renseignements qu'il a rapportés de son excursion doivent être accueillis et conservés.

Il s'en faut de beaucoup que l'évasion de Ham ait réussi au maçon comme au prince. Non pas que l'évadé, devenu empereur, se soit montré ingrat. Il se souvint, son existence durant, du compagnon couvert de plâtre qui lui mit en mains la clef des champs. Un des premiers, le premier peut-être auquel il songe, dès son arrivée au pouvoir, est l'ouvrier du fort de Ham. L'ambition du manœuvre est appréciée complaisamment par le nouvel arrivé au trône ; le manieur de truelle, grâce au capital qui lui est alloué, se trouve promu entrepreneur de bâtisse. Il ne fut malheureusement pas à la hauteur de son entreprise, la fortune tourna contre lui. Il fît de mauvaises affaires, soit déveine, soit incapacité, soit insouciance. La dernière hypothèse est probablement la vraie : il ignora Je souci du lendemain, les transes des échéances, se faisant facilement à la pensée que sans cesse son bienfaiteur, son obligé, son « homonyme » lui viendrait en aide. Après tout, devait se dire cet infatué Badinguet, IL me doit sa situation, il ne fait qu'acquitter une dette en venant de temps en temps à mon aide : sa liste civile, d'ailleurs, n'en souffrira guère. En effet, chaque fois que le maître maçon eut recours à la

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générosité du souverain bien rente, il revint satisfait. Pendant toute la durée de l'Empire il fut subventionné aussi régulièrement et aussi grassement qu'un journal officieux.

Son tort fut de ne pas prévoir. Tl n'eut pas un instant l'idée que ce qui avait eu un commencement aurait une fin : il vécut comme si la dynastie qu'il avait protégée aux mauvais jours dût s'éterniser au pays des révolutions. 1870 ne fut pas seulement une catastrophe irrémédiable pour l'impérial protecteur de Badinguet. Le maçon, lui aussi, eut son Sedan et son Quatre-Septembre. Il revint à son point de départ, mais vieilli, découragé, ayant goûté à l'argent, ne pouvant plus perdre son désir d'inoccupation et de flâne. Se retrouver simple ouvrier, maçon à la journée, et peut-être, l'âge arrivant, forcé de servir les autres, d'être, pour finir, le goujat qu'on a été au temps de l'apprentissage, celui qui vide les sacs, qui gâche le plâtre, qui transmet les briques, c'est dur, quand on a été en relations d'affaires avec le gros propriétaire des Tuileries, qu'on a pu surveiller une équipe en fumant un cigare. Badinguet ne put supporter une telle adversité. Il voulut reprendre de force sa part de budget, il n'hésita pas, en maintes occasions, à s'approprier le bien d'autrui, et il encourut, de ce chef, diverses condamnations.

Pour ne rien celer, c'est au bagne qu'il aurait fini. Ou du moins, aux dernières nouvelles qui vinrent de lui, c'est au bagne qu'il séjournait, condamné à six années de travaux forcés pour quelque vol avec efTraction. Il avait les cheveux grisonnants, portait des lunettes, travaillait à l'île Nou de son métier de maçon. Sur son état moral, rien n'est révélé. Il devait être hanté par une sorte d'idée fixe, une croyance persistante au retour de son parti, car il envoya, paraît-il,

à la veuve de Napoléon III une supplique rappelant les services rendus, réclamant des secours supplémentaires. Le biographe croit que l'ex-impératrice ne prit pas au sérieux cette pétition, au bas de laquelle tîamboyait le nom de BADI^GUKT. Elle put croire, en effet, être la victime de ce qu'on appelle aujourd'hui une fumisterie, le forçat méconnu dut se résigner. S'il possédait quelque clairvoyance, il a pu enfin reconnaître quelle fâcheuse inspiration il avait eue de se mêler de l'évasion de 1846, quel mauvais service lui avait rendu son bienveillant client en le choyant comme son sauveur, en Taccablant de ses libéralités. — Pourquoi n'a-t-il pas distrait sa vieillesse, occupé ses contemporains en inventant une histoire à la Naundorff, une substitution de personnes, en se donnant comme le vrai Louis-Napoléon, victime d'une machination, pendant que Badinguet le maçon tramait le coup d'État, montait sur le trône? Il aurait pu éterniser un procès, et peut-être aurait-il trouvé des fidèles qui se seraient costumés en chambellans pour lui tenir compagnie. (9 septembre i888.)

g II ^^Eux qui ont regardé les étalages des mar-

MAR- V>< chands de photographies pendant les der-

GUERITE nières années de l'Empire doivent se souvenir

BEL- d'y avoir vu, au milieu des princes étrangers

cuirassés, casqués, emplumés, des actrices

décolletées, des figurantes en maillot, des fonctionnaires

brodés, entre une face sérieuse de ministre et un profil

narquois de pamphlétaire, deux portraits — deux portraits

de femmes que rapprochait, dans la même vitrine, le hasard

des arrangements ou la malignité commerciale. L'une de ces

deux femmes se redressait avec la grâce de celles qui sont obligées à un rôle public, sa longue robe traînait derrière elle comme un manteau de souveraine. Tout dans son attitude, son dos à demi tourné, le léger haussement de ses épaules, son visage de profil, fixaient en traits visibles l'affectation de sérénité dont se masquent les gens de pouvoir en représentation devant les foules. Pourtant il y avait quelques traits de ce visage tranquille marqués par l'âge, accentués par les préoccupations. Le fin menton un peu en avant disait, comme le front têtu entr'aperçu sous la chevelure diadémée, une persistante et obscure volonté féminine. L'autre femme, plusjeune de vingt ans, peut-être, n'avait auprès de l'altière personne que l'attitude correcte d'une bourgeoise un peu ironique. En robe montante, les cheveux en bandeaux, les bras croisés et appuyés sur le dossier d'une chaise, elle regardait droit devant elle, avec une doucereuse expression de visage toute prête à se changer en sourire. Ce sourire était comme épars sur cette physionomie aux yeux brillants, au nez fin, à la bouche sinueuse ; il l'éclairait d'une sorte de gaîté retenue.

Quand le boutiquier avait mis une indication sous le premier portrait, on lisait, en majuscules respectueuses ; S. M. V Impératrice. Sous le second, il n'y avait jamais que ce nom de guerre familièrement inscrit: Marguerite Bellartger. Mais c'en était assez pour que les Parisiens, lecteurs de journaux, qui agrandissaient leurs yeux à la vitre, fissent leurs réflexions qui mêlaient à l'histoire ofticielle la chronique scandaleuse.

La femme morte à quarante-huit ans, d'une péritonite aiguë, en sa propriété de Villeneuve-sous-Commarlin, ne s'offrit pas autrement aux investigations de la curiosité

publique. Héroïne d'une banale aventure amoureuse, elle avait accepté, avec sa souplesse de fille intelligente, de se mouvoir dans la pénombre d'une intrigue discrète, et sans les deux lettres trouvées après le 4 septembre aux Tuileries, son nom ne serait guère retenu que par ceux qui collectionnent les traits de mœurs, qui s'intéressent aux silhouettes d'autrefois.

Qu'on laisse de côtélesrécits troubles où transparaît on ne saitquel romanesque de drame judiciaire, lesrenseignements sans précision qui font hésiter des contemporains, qui leur font admettre tour à tour une maternité de convention avec grossesse simulée, enfant acheté, fausse déclaration d'état civil, ou un accouchement véritable, qui représentent Napoléon III comme un naïf épris des virginités refaites, ou comme un machiavélique personnage se distrayant aux complications d'un adultère. Le seul point à retenir, c'est qu'il y a eu intervention de l'impératrice, que les deux lettres écrites par Marguerite Bellanger sous la dictée de M. Devienne étaient destinées à servir de pièces justificatives en cas d'embarras dynastiques. Ici, le document est significatif, il vient en aide à ceux qui veulent comprendre des caractèreset des habitudes du xix'^siècle. Sous l'ancienne monarchie, l'idée de faire écrire ces lettres et de les conserver aurait été considérée comme puérile. Il ne serait venu à la pensée de personne de faire voyager un magistrat pour obtenir un aveu de non-paternité adressé au « cher seigneur ». Quand un évêque comme Bossuet intervenait dans les relations d'un Louis XIV avec une Montespan, ce n'était pas pour rédiger des rétractations dont on n'avait nul souci, mais pour réconcilier des amants séparés, et le raccommodement se faisait, au vu et au su de toute la cour, dans

i)0 NOTRE TEMPS

l'embrasure d'une fenêtre de salon, le prélat apportant dans ses fonctions d'entremetteur autant de majesté et d'onction qu'il pouvait en avoir prêchant en chaire ou officiant à l'autel. L'affaire embarrassante qu'un bâtard dans ce tempslà, et comme on a bientôt fait de le titrer, de lui constituer un avoir I La reine légitime n'en a cure, jamais l'ordre de succession au trône n'en est atteint. Presque sans interruption, de François P'^à Louis XV, il y a un dédoublement de la personnalité royale, un parallélisme entre la famille de droite et la famille de gauche. Sous le Bien-Aimé, la condition des bâtards est toujours la même, mais les maîtresses gouvernent et s'identifient de telle sorte avec l'autorité suprême que la Révolution fera monter la Dubarry sur le même échafaud que Marie-Antoinette.

Il aurait été impossible au troisième Napoléon de faire revivre les traditions mortes. Le taciturne et hésitant souverain n'avait rien de ce qu'il fallait pour entreprendre un tel acte d'audace amoureuse. Celle qu'il avait épousée n'aurait pas accepté l'intrusion d'une rivale aux Tuileries, et enfin, et surtout, si le décor monarchique était encore debout, la vie monarchique avait dû subir tous les amendements, se soumettre à toutes les compromissions. Le galantin de cinquante-cinq ans, l'amant séduit par le babillage de la jeune femme, ne songea donc pas à lui offrir de nrésider le conseil des ministres, et Françoise Lebeuf, paysanne angevine, noceuse de Nantes et de Rennes, devenue Marguerite Bellanger, figurante au théâtre Beaumarchais, marcheuse à l'Opéra, ne songea pas non plus à reclamer une telle prérogative. S'il y a imitation d'un commencement d'aventure de Louis XIV dans la rencontre arrangée à Vichy, un jour d'orage, la ressemblance s'arrête

là. Même ici une autre version intervient, une version très vraisemblable. Margot aurait tout naturellement fait ses avances habituelles, en jetant des fleurs dans la voiture du mélancolique césar en promenade au Bois. — Pour lui, il trouva chez elle le môme plaisir qu'y pouvaient se procurer les viveurs de son temps, et il le jugea suffisant, — son besoin de distraction fut satisfait par les soirées passées dans l'hôtel de l'avenue de Friedland, par les dîners intimes soignés par la cuisinière (que j'ai retrouvée patronne d'hôtel en Bretagne), par la conversation de la bonne fille pas bête devant laquelle il pouvait fumer des cigarettes, — Pour elle, l'empereur ne fut que le meilleur de ses clients.

Elle prouva bien qu'elle comprenait les choses, qu'elle se contentait du rôle possible que lui avait fait le hasard, lorsqu'aprèsla rupture forcée, exigée par l'impératrice, elle reçut au village de Villebernier M. le président Devienne, qu'elle appelait M. le juge de paix. L'habituée des Champs- Elysées et des petits théâtres était là, en jupe courte et en sabots, mangeant la soupe aux choux, buvant du cidre chez ses braves gens de parents, attendant tranquillement le dénouement logique de son existence bien ordonnée. Elle ne lit aucune difficulté pour écrire les lettres, appela Devienne : « Mon vieux », lui demanda de « payer à souper » à Saumur. Le reste vint par surcroît à celle qui avait su patienter, et ce reste fut, dit-on, un million pour elle, et, sûrement, le château de Mouchy pour son fils. — Depuis, Marguerite Bellanger a été la femme heureuse qui n'a pas d'histoire. Mariée très peu de temps en Angleterre, revenue en France, habitant Passy, puis Saint-Cloud, commanditaire d'un magasin de dentelles du quartier de la

Bourse, elle aura réalisé sans doute tous les désirs de calme et de bien-être éprouvés pendant sa remuante jeunesse. Elle a fini comme elle devait finir, à Villeneuve-sous-Commartin, encore jolie, très réservée de paroles, propriétaire, donnant à manger à ses poules, rendant le pain béni, jouant aux dominos avec le curé. {M8 novembre 1886.)

§ ni -pvENDANT une messe dite à Saint-Augustin

FILS DE Jl par un ancien aumônier des Tuileries, PRINCE pour le repos de l'âme de Napoléon III, pendant que l'orgue joue des musiques composées par le petit prince tué en Zoulouland, les conversations qui se tiennent d'habitude aux services funèbres vont leur train. Les assistants fleuris de violettes se penchent sur les priedieu, chuchotent dans l'ombre des bas côtés. Aucun des personnages du parti n'est venu affirmer une volonté persistante et une restreinte autorité. On constate mélancoliquement que l'impératrice Eugénie est représentée par le prince Joachim Murât ; le prince Victor, par le duc de Padoue; la princesse Mathilde, par sa dame d'honneur, — le prince Jérôme Napoléon, par personne. Il n'est guère question, non plus, d'entreprendre à nouveau, pour ce quinzième bout de l'an, une oraison funèbre du César mort en exil après la défaite. Mais pourtant la conversation n'erre pas de la pluie au beau temps, des racontars personnels aux banales généralisations. Une histoire est en circulation depuis le matin, bien faite pour surexciter cette réunion facile aux commérages.

Très vaguement, il avait déjà été parlé d'une liaison du

fils de Napoléon III avec une Anglaise, de sérieuses amours tenues secrètes, de la naissance d'un enfant. Cette fois, on a précisé, voici l'idjUe évoquée par les fidèles.

Le jeune homme allait de Chislehurst à Londres, en chemin de fer, La jeune fille voyageait seule. Il y eut de la causerie, puis du flirtage, coupé par les arrêts des gares, reprenant au long des paysages qui défilent si vite dans le cadre des portières. Rien de malséant ni de précipité. Des mots, des sourires, des minauderies, peut-être de l'esprit. Puis, on se revoit, on marche doucement dans les allées qui contournent les pelouses vertes, dans les rues de petites villes bordées de bas grillages, de maisons en briques roses. Enfin les amoureux deviennent amants dans le minuscule logement payé par le prince sur ses économies de jeune homme. L'incognito est absolu. Le prince est aimé pour lui-même. Jusqu'au bout il garde une physionomie masquée, par peur de se compromettre, disent les uns, par manque d'argent, disent les autres, la pension étant modique. La demoiselle est bien stupéfaite de la ressemblance qui existe entre son ami et les portraits à couronnes et à grands cordons qu'elle voit exposés chez les photographes avec l'indication : « Louis Napoléon, prince impérial. » Le hasard est invoqué, les conversations sur ce sujet détournées.

C'est seulement au moment de partir pour le Cap que le prince faillit décliner son nom, ses prénoms, le titre honorifique à lui reconnu par la petite cour de Chislehurst. Il se laissa aller à prédire des surprises prochaines, des glorioles inévitables. Puis, le regret d'en avoir trop dit, l'annonce d'un voyage long et pénible, des adieux dans la tristesse habituelle. La vérité ne fut connue par la maîtresse qu'a-

près la mort tragique de l'amantsous les sagaies africaines. On dit que, depuis, une femme et un enfant se sont présentés à Camden-House, qu'ils ont été mal reçus par une domestique, que la mère est partie gagner sa vie comme institutrice à Melbourne, que l'enfant a été placé dans une maison d'éducation, à Issy. De ce fait, un parti a été en émoi, à la pensée que le pauvre petit bonhomme élevé dans la banlieue de Paris pourrait bien êlre, quelque irrégulière que soit sa naissance, un prétendant possible, dans le désarroi monarchique actuel. S'il y avait un mariage, des papiers, un testament politique nouveau ! Le petit ne sait pas encore lire, mais on lui apprendra à monter à cheval, à viser une cible, à débiter une proclamation, à décrocher une couronne. Personne, parmi ces curieux et ces empressés, ne s'avise de songer qu'une existence va être dérangée, qu'un aventurier en veston et en chapeau haut de forme va être mis en circulation dans ce xix^ siècle, peu propice à ce genre d'aventures. — La mère imprudente aura bien fait si elle est revenue de Melbourne, si elle a disputé et enlevé le malheureux fils de prince aux gazetiers en quête de nouvelles et aux désœuvrés de la messe de Saint-Augustin. (iê janvier 1887.)

§ IV 1V /r OCTAVE Gréard a publié sur Prévost-

PRÉVOST- iVA» Paradol une étude biographique et lit- PARADOL téraire, suivie d'un choix de lettres significatives, écrites à Taine, à Ludovic Ilalévy, à Gréard, à Levasseur, à Ernest Havet, ou reçues de Weiss, Sainte- Beuve, Veuillot, Hugo, Thiers, Guizot, etc. L'étude, écrite avec infiniment de mesure, a de perpétuels dessous d'aflec-

SHCOND KMPIRi: Oi>

tion et d'émotion. Il ne s'agit pas seulement d'une notice bien équilibrée. M. Gréard a écrit ainsi, sous le couvert du nom de Prévost-Paradol, un chapitre de leurs mémoires à tous deux, l'ami mort et l'ami survivant. C'est le mélancolique retour en arrière, le regard qui voit l'étendue semée de tombes, les ombres des vivants d'hier qui réapparaissent dans le mirage du souvenir.

Par-dessus tout, M. Gréard donne cette sensation d'un homme parlant d'un autre homme qui a été son ami. C'est un sentiment bien fort, l'amitié entre deux hommes intelligents et sensibles, partis ensemble par les chemins de la vie, un sentiment si particulier, presque secret, que ceux qui l'éprouvent songent rarement à le définir. Quand il est complet, non seulement par l'échange des confidences, l'appui des forces, la connaissance des faiblesses, mais encore par une même vue de l'homme intérieur, par une perception nette et profonde de la vanité de la vie individuelle, du déploiement continu et infini de la vie universelle, ce sentiment d'amilié est vraiment très haut, à la fois très vaste et très intime. Sa déchirure par le malentendu ou par l'intérêt laisse des blessures inguérissables, une tare sur l'esprit, une honte cachée. « Deux vieux amis qui se brouillent se déshonorent », a écrit, je crois, Voltaire. La rupture par la mort laisse à celui qui reste une inquiétude et une tristesse, la hantise d'une perpétuelle présence invisible. Il faut que cette amitié — ce compagnonnage d'idées commencé jeune, cette affection d'esprit — soit bien fortement éprouvée, profonde à remplir une vie, car on ne voit guère que l'homme puisse connaître deux phases semblables. Il a de bonnes relations, d'heureuses rencontres, autres que l'amitié, comme il a des amours autres que l'amour.

Si réservée que soit la confidence chez M. Gréard, il me semble voir apparaître que son esprit a connu, chez Prévost- Paradol, une affection de ce genre. Je crois bien que c'est là le charme caché, et partout révélé, de son livre.

Il y a ici, d'ailleurs, en dehors de toutes les qualités de Prévost-Paradol, un motif profond de regret et d'amertume pour ceux qui ont été ses amis. La destinée fut particulièrement tragique pour cet homme. Il a révélé subitement, par l'arrêt qu'il a prononcé sur lui-même, par la fin brutale qu'il s'est infligée, l'étendue de son ambition, et aussi l'étendue de sa déception.

Ce suicide de Prévost-Paradol, M. Gréard ne s'y arrête pas longuement : il remet vite le drap sur le visage du mort. Mais l'acte restera historique, c'est-à-dire profondément significatif. La mémoire de celui qui l'accomplit n'en sortira pas amoindrie. Il pouvait, certes, choisir une autre solution, aussi courageuse, plus courageuse même, se refaire une seconde vie par le travail. On ne saurait pourtant incriminer celui qui prononce qu'il s'est trompé, qui aflirme son honneur en litige, qui termine le débat en prononçant la disparition de sa forme périssable pour soustraire son individu aux discussions rabaissantes.

Par là, Prévost-Paradol, adversaire de l'Empire, ayant accepté une situation de l'Empire, crut choisir le seul moyen qu'il y avait de prouver sa bonne foi d'homme d'action. Il avait cru possible d'influer de façon heureuse sur la marche des événements, d'amener la liberté, d'assurer la pacification, et il partait pour l'Amérique occuper le poste auquel il était nommé, où il aurait fait son premier apprentissage des affaires. A peine débarqué, il apprenait qu'il était leurré, que la guerre éclatait, que la France allait

peut-être sombrer avec le reste. Il se jugeait comme un des responsables de la terrible banqueroute, il n'hésita pas à se condamner, à payer de sa vie sa méprise.

Sa vue sociale ne fut donc pas aussi sûre que beaucoup de ses vues sur le monde de l'esprit. A peine sorti de la manœuvre intellectuelle où il excella, de cette guerre de sous-enlenduspour laquelle le louait Sainte-Beuve, à peine parti à travers les événements, il s'aperçut du prodigieux écart entre ces combinaisons et la réalité. Habile à guerroyer pour sa part, à se servir de munitions choisies, son plomb de chasse, — dangereux, d'ailleurs, et qui pouvait être, à l'occasion, meurtrier, — n'avait que faire dans les grands mouvements de foule, à travers lesquels il allait à l'aventure. Doué de prévision, ayant prévu comme possible la débâcle, il cessa de voir l'ensemble des choses dès qu'un rôle lui fut attribué.

Les hommes d'action qui pensent, ou, comme l'on voudra, les hommes de pensée aptes à l'action, sont rares. (26 février 1894.)

NOTHE TEMPS

§ I. AU TEMPS DU SIÈGE. — § II. LE MÉNAGE BAZAINE, — § III. LES COMPARSES DE l'hISTOIRE. — § IV. LE CANONNIER MORE AU. — § V. LE LEGS BAREILLBR.

ç I Y J^ anaiversaire significatif pour une géné-

pi U TEMPS \^ ration revient tous les ans, pendant les DU SIEGE mois d'hiver, d'octobre à janvier. J'y songe surtout pendant le noir décembre, aux journées sans crépuscule, terminées à quatre heures ; j'y songe à regarder ces ciels bas, chargés de pluie, de neige, ou brusquement élargis par la clarté du froid, à voir la rue triste, les femmes soucieuses, les enfants pauvres.

Le temps qui réapparaît ainsi dans ma mémoire, c'est celui de l'hiver guerrier de 1870, des mois du siège de Paris.

Personne, de ceux qui ont vécu la vie de cette année 1870, ne peut échapper à ce passé, éviter cette marque. Des hommes faits, les uns ont eu leur énergie brisée, sont devenus des vieillards, d'autres se sont rués au travail, ont eu là leur crise salutaire. Pour ceux qui sont seulement aujourd'hui des hommes, qui étaient des adolescents ou des enfants alors, ces quatre mois sont inoubliables,

deviennent une période lointaine, mystérieuse, un voyage dans l'étrange, dans l'inconnu. Ceux de sept ans, ceux de quinze ans, ceux qui sortaient de la première enfance, ceux qui allaient entrer dans la première jeunesse, ont connu l'initiation précoce, ont figuré, à l'âge habituel de l'insouciance, dans un drame de l'Histoire, à grand et sombre spectacle.

Je me souviens.

Je me souviens d'un grand ensemble vague, triste, silencieux, en avant duqsel surgissent des détails précis.

Le silence, surtout, cela est singulier peut-être, est resté dans ma mémoire, — le silence qui précédait et suivait tous les grands et formidables bruits. On entendait, soudain, un piétinement de foule, une clameur de voix : un bataillon d'hommes, d'ombres à peine aperçues, parfois, dans le jour trouble, défilait, allant au rempart, le fusil sur l'épaule, le bidon, la gamelle à la ceinture, — un passage de vareuses, de képis, de guêtres, des étoffes foncées, des galons rouges, des visages et des mains, — un chant de Marseillaise, ardent espoir aux premiers jours, appel farouche aux dernières semaines. Après, plus rien que les rues boueuses, neigeuses, les maisons mornes, des groupes où l'on causait, souvent à voix basse, comme si l'on craignait d'être entendu de quelqu'un d'invisible.

Le tumulte recommençait, se propageait, et bientôt l'inquiétude, l'exaltation, faisaient descendre les masses des faubourgs, les jetaient en sombres torrents vers le centre de Paris, les boulevards, les ministères, la place Vendôme, l'hôtel du gouverneur, l'hôtel de ville. Cela se précipitait, grossissait en route, s'étendait aux carrefours comme l'eau d'une inondation, et les yeux innocents, qui n'avaient

jamais vu la vie publique que dans l'imprimé et les images des livres, regardaient avec un ardent élonnement ce peuple armé, toute celte cité dans la rue, bougeante, criante, colère, confiante ou désespérée. Le Trente-un octobre se lève ainsi pour moi, dans le mirage en arrière du passé, toutes les petites rues du vieux Paris convergeant vers l'hôtel de ville, emplies d'une descente d'hommes, à pas pressés, la place de Grève débordante sous cette grande marée vivante, des cris jetés dans le soir, des noms de révolutionnaires courant en étincelles d'incendie, des revenants surgis du pavé comme s'ils sortaient des tombes, l'ombre de Blanqui évoquée aux vitres des hautes fenêtres où passaient des lumières, — et sur tout cela un ciel sans astres, la pluie continue, régulière, mouillant les fusils, faisant couler ses pleurs sur les furieux visages.

Puis, au lendemain de ces jours, l'accalmie, la rue muette, ouatée de mystère, une fatigue, une attente, le silence revenu, réinstallé, encore plus sensible après chaque lointaine détonation des forts, chaque sifflement d'un sillage d'obus.

L'enfant qui circulait à travers ces événements, qui connaissait, à chaque fois qu'il sortait de chez lui, ces passages de la frénésie à la stupeur, apprenait, sans s'en douter, cette loi qui fait alterner si rapidement le mouvement et l'immobilité, qui fait de tous les hommes autant d'Hamlels irrésolus. L'individu et la masse collective, lancés dans l'action, pressés par les circonstances, vont vite et loin, tout à coup s'arrêtent, atteints par l'anxiété. Paris, en 1870, vécut ainsi, courageux, ardent, volontaire, puis tressaillant, attendant la fin du hasard, gardant sans qu'on s'en soit assez douté une réserve d'énergie, d'envie de se battre,

qui devait jaillir aux pousses nouvelles, en même temps que les lilas d'avril et de mai.

C'est le spectacle de l'instinct contrarié, d'un état d'esprit à la fois excité et refréné, qui aurait pu transparaître, pour des yeux qui auraient su voir, à travers les ondes de bruit et les étendues de silence de ces derniers mois de Mil huit cent soixante-dix, — et de même aussi, dans l'apparence changeante des choses éclairées par la lumière du jour ou anéanties par l'ombre de la nuit.

Absence de la clarté ! Ce fut une obsession comme le silence. Plus de gaz, la marche à tâtons par les rues. A peine une mèche fumeuse qui dorait ou rougeoyait la vitre d'un magasin, un clignotement de lampe presque éteinte qui palpitait dans l'ombre d'une façade. J'ai gardé la vision et le frémissement de ce spectacle, de ce voile de crêpe descendu sur la ville dès cinq heures du soir, de ce deuil du ciel, du sol, des maisons. Sûrement oui, il y avait quelqu'un ou quelque chose qui était mort ou qui allait mourir, on en avait le pressentiment, la certitude, à deviner ces silhouettes presque effacées qui marchaient avec précaution, à entendre ces voix chuchoteuses.

Avec quelle hâte l'adolescent rentrait chez lui, par les rues mortes, chez lui où il lui semblait que s'étaient réfugiées la chaleur, la lumière, par le feu soigneusement entretenu, par la flamme surveillée...

Ces soirs-là furent des soirs de grandes lectures, des veillées d'études au milieu de la veillée des armes. Dans un pareil moment, au milieu de ces événements, quelle clarté projetait la page d'un livre dans une chambre de la ville assiégée ! Tout se faisait à la fois, le défrichement de l'esprit, la semaille, la germination, l'épanouissement, la

récolte. Bizarre interversion I il pouvait sembler à ce nouveau venu que c'était ce qui l'entourait qui était mort ou mourant, silencieux, obscur, que c'était ce récit qu'il lisait qui était seul vivant. Le charme de la lecture opérait, le prestige se dégageait des caractères imprimés, la magie de la vie fixée aux pages faisait encore une fois son œuvre : celui qui ignorait l'existence, et qui en avait subi l'assaut confus au dehors, la voyait se manifester, grandir, s'épanouir, par les récits ensevelis dans des livres comme dans des sépulcres.

C'était bien pareil sans doute. L'esprit regarde, apprend, anime les choses, la curiosité force à se lever, à ressusciter les images du passé mort. Le premier apprentissage est là. Ce n'est que plus lard, bien plus lard, que Ton aura une perception nette, que l'on verra, avec quelle fièvre nouvelle ! la possibilité d'extraire directement l'Histoire et l'Art de la vie que l'on a sous les yeux, de tous les jours de l'existence A l'dge de l'éveil, on n'a que des avertissements confus, on passe à travers la tragédie présente avec un sentiment indéfinissable, que l'on n'est pas capable d'analyser, on se hâte vers les tragédies imprimées où de grands écrivains ont mis le décor de leur style et ranimé les personnages.

Pourtant, à chercher ainsi dans cette nuit d'autrefois, à essayer de préciser des sensations ressenties, des fragments de visions, je ressens les inquiétudes qui me prenaient parfois au milieu de ces lectures prolongées. Le silence du dehors me surprenait, m'cfTrayait. Je laissais là le livre, j'allais vers la fenêtre, j'écartais le rideau, je regardais, le front à la vitre.

C'était toujours la rue sans lumière, des gens qui causaient

ù l'angle, d'autres qui passaient sans bruit, qui erraient dans la neige, — le même voile de deuil au ciel, le même linceul ù terre. Je revenais au livre, jusqu'au sursaut que me donnait un lointain coup de canon des forts. Je retournais i\ la vitre que j'entendais frémir faiblement, je regardais la rue où les gens avaient levé la tête. Je faisais comme eux, j'essayais de voir à travers les maisons, à travers Paris, je cherchais une lueur dans l'air, et je crois bien qu'alors mon imagination voyait quelque chose, forcément absent de Michelet et de Balzac, de Lamartine et de Hugo, ■ou de tel autre que j'avais connu comme maître de mon esprit ce soir-là, — quelque chose d'immédiat, un péril proche, un ennemi de chacun de nous, de ceux qui étaient enfermés dans la ville.

Je croyais distinguer, au delà des rues, des maisons, au delà de Paris, de grands espaces, des plaines, des collines, le fleuve, et cà et là d'autres ombres encore plus vagues, plus évanouies que les ombres proches de la rue, des cava- •iiers immobiles, le long manteau couvrant le cheval avec l'homme, un reflet perdu sur un casque. Je songeais aux chefs derrière ces hommes, à des ogres de légendes vêtus en souverains, en généraux : un empereur Guillaume impassible, un Bismarck géant, un de Moltke savant sorcier.

Je voyais les soldats, j'étais tout prêt à comprendre la guerre.

Ainsi, jour par jour, le sens des choses allait se précisant, ou plutôt une lente cristallisation d'idées se faisait pour plus tard, pour un jour de clairvoyance subite. Il n'y eut pas que les livres pour les adolescents d'alors, ■ce temps-là, il y eut les journaux du kiosque, les journaux

delà rue, pris au crieur, les feuilles simples vite tirées, qui avaient une odeur de papier humide, de chlore, d'encre d'imprimerie. Quelles lectures, celles-là! Quel ton de hâte, dans les articles, dans les informations, à croire qu'on entendait la voix essoufflée d'un porteur de nouvelles. C'était contradictoire, mensonger, hasardeux... Nul ne le savait. On avait sous les yeux, en lisant cela, une déchirure dans le ciel, un trou par lequel passaient des ballons, volaient des pigeons, retentissaient des échos de batailles. On était moins seuls...

Ce fut ainsi jusqu'en janvier, au jour de la reddition, et c'est ce qui réapparaît maintenant, sombre et fulgurant, à chaque mois de décembre. Tout revient : la foule, le désert, la clameur, le silence, l'ardeur des lectures, la vie frôlée sans trop la voir, la rêverie vivante des soirs, le canon lointain, le rideau relevé sur la vitre, la neige, les spectres. Quels regrets de n'avoir pas mieux vu tant de visages d'hommes, de femmes, d'alors !

Je n'ai voulu qu'essayer de formuler en un récit ces tressaillements du passé, je n'écris pas des mémoires individuels, j'indique les mémoires d'une génération, je demande à ceux de mon âge s'ils se souviennent de C3 moment où ils ont été perdus dans un cataclysme, dans un maëlstrom, où ils ont connu la solitude dans h foule.

La génération virile fut vaincue, mais n'y a-t-il pas eu victoire d'esprit, libération de pensée, pour ceux qui venaient ensuite ? Je sais bien qu'il en est venu encore d'autres, qu'il en viendra sans cesse, je sais bien que l'expérience est personnelle, que nul n'empêchera de nouveaux venus de vivre leur vie, de courir à l'incertain, triomphe

OU catastrophe. Comment tous ces éléments s'accorderontils? comment se fera l'équilibre? Je ne sais, ni personne. J'ai voulu seulement marquer que ceux qui montent maintenant au plateau de l'existence, les hommes qui ont actuellement de trente à quarante ans, ont déjà, à l'âge des premières impressions, vécu l'histoire, touché le réel. Désenchantement chez les uns, force chez les autres. {f8 décembre i893.)

g n 1^ yrADAME Bazaine avait déclaré à son mari,

LE MÉNAGE ±y\ prisonnier au fort de Sainte-Marguerite, BAZAINE qu'elle l'abandonnerait à jamais s'il ne consentait à s'évader. L'homme eut peur de cette solitude aggravée. Plus de visites journalières, plus de femme, plus d'enfants. Il consentit.

M"^^ Bazaine fut active et courageuse. Des jouets furent introduits dans le préau, des trapèzes, des balançoires, la corde à nœuds fut fabriquée. On connaît les détails de l'évasion : Bazaine se promenant avec le directeur, feignant de rentrer, le directeur en quête du geôlier, celui-ci fermant et verrouillant la porte sur la cage vide. Au milieu de la nuit, par une mer un peu grosse, quand Bazaine descendit au long de la muraille, grâce, dit-on, à certaines complaisances, il trouva, non loin des rochers de l'îlot, la barque conduite par sa femme et un homme dévoué. En quelques brasses il fut à bord, en quelques coups de rame on fut à terre. Une autre embarcation attendait, qui mena les fugitifs jusqu'au petit vapeur italien frété par M'"^ Bazaine. Guy de Maupassant, racontant l'aventure en détail dans son volume : Sur Veau, dit que M""* Bazaine

expliqua ainsi au capitaine la présence du nouveau venu, meurtri, ensanglanté par sa dégringolade : « N'ayant pas de domestique, j'ai pris un valet de chambre. Cet imbécile vient de tomber sur les rochers et de se mettre dans l'état où vous le voyez. Envoyez-le, s'il vous plaît, avec les matelots et faites-lui donner ce qu'il faut pour se panser et recoudre ses hardes. » C'est ainsi que l'ex-maréchal parvint à Gènes.

Le plan fut préparé et mis à exécution par cette jeune femme énergique. Elle avait veillé à tout, loué le vapeur pour plusieurs semaines, fait préparer la barque, et l'heure sonnée, n'avait pas hésité à se livrer au vent et à la vague pour sauver celui dont elle portait le nom déshonoré.

L'arrivée à Madrid eutforcément, après une telle aventure, des allures de triomphe. Beaucoup plus jeune que sonmari, la vive Mexicaine se mit en tête de régner sur la société espagnole. 11 paraît, en effet, qu'une partie du monde madrilène répondit à ses avances, consentit à venir dîner, causer, danser et rire chez l'aimable maîtresse de maison. « On la voyait, dans les premiers temps, — dit une correspondance du Figaro, — toujours accompagnée de son mari à l'Opéra, où ils étaient abonnés. Pendant qu'elle causait, dans les entractes, avec ses nombreux amis, l'ex-maréchal ronflait dans son fauteuil, comme quelqu'un qui viendrait de faire un long voyage. Il fallait entendre les nombreux Français qui éUiiunt près d'eux, en voyant dormir cet homme! »

Presque aussitôt l'arrivée du ménage, on remarqua, toutefois, quelque étrangeté dans ses allures. Bazaine vivait retiré, ne paraissait pas aux fêtes, s'éclipsait pendant les

visites. Il s'isolait, disait-on, dans son cabinet de travail, lisait les journaux, prenait des notes. — Peut-être dormaitil, comme à l'Opéra. — PuivS, vint la gêne, il fallut procéder à des changements de domiciles, toujours pour s'installer plus à l'étroit, pour tomber plus bas. La voiture supprimée. Au lieu du fastueux appartement, un petit entresol de la rue d'Argensola, les réceptions rares, le maréchal invisible, ne prenant pas place à table : on le rencontrait, au matin, gras, lourd, somnolent, faisant son marché tout seul.

Le dénouement, ce fut le départ brusque de la femme, retournant au Mexique avec ses deux jeunes enfants, — l'aîné avait pris du service dans l'armée espagnole. La déchéance se précipita lamentablement. Le condamné de Trianon dut regretter maintes fois de n'avoir pas été conduit au poteau de Satory, de n'avoir pas, au moins, été laissé à Sainte-Marguerite, condamné à la prison perpétuelle. Celui qui l'a gracié, celle qui l'a délivré, ne savent pas quelle aggravation de peine ils lui ont value. Sainte-Marguerite, à défaut des douze balles du peloton d'exécution, c'était, sinon l'oubli, du moins la fin de vie inerte, à l'abri des injures et delà misère, la vieillesse enfermée dans ce cachot ennuyeux et splendide, expirant sur ce tas de pierres, au milieu de la mer bleue, sous l'implacable soleil.

A Madrid, la femme partie, il fallut encore déménager, quitter la rue d'Argensola pour la rue de Monte-Esquiuza. Habitant le triste logement, vêtu de loques, chaussé de savates, vivant de la maigre solde de son fils devenu sergent, l'homme qui livra Metz mourut lentement, méprisé par le regard du passant, insulté par les lettres qui venaient de France. Il y eut, pourtant, chez lui, plus de colère que de

tristesse. « Je l'écoutais avec le plus grand étonnement parler de ses soldats, — dit le correspondant du Figaro, — de ces vaillants qui avaient lutté jusqu'à la mort, de la façon la plus insultante, et je dus lui dire que moi, étranger, aimant la France où mes enfants sont élevés, je ne pouvais supporter qu'il me parlât comme il le faisait. Et lui de taper sur la table, exaspéré, excité jusqu'à la folie, protestant dans la solitude de cette chambre misérable, contre l'injustice des hommes et de l'histoire : « Les Français ! des braille lards 1 Mes soldats 1 Ne m'en parlez pas 1 Une fois qu'ils « ont éprouvé un premier échec, vous ne pouvez plus comp- « ter sur eux! J'ai servi l'empereur ! Je ne pouvais recon- « naître un gouvernement imposé par la populace 1 Ah ! « sacré tonnerre 1 » Et il tirait fiévreusement de son bureau des dossiers, des rapports, un tas depaperasses qu'il voulait me faire lire séance tenante. »

Jusqu'à la fin, le chef d'armée qui avait oublié son pays pour jouer au médiateur et au gouvernant, eut ainsi l'incompréhension morale de son rôle et la vanité de sa trahison.

Le châtiment d'abandon et de misère que lui infligea sa femme n'en est pas moins rude et, il faut le dire, inadmissible. Un aurait compris une nette séparation, un refus de laisser son sort lié à celui d'un coupable, et cette façon d'agir aurait pu être celle d'une Française patriote, d'une âme inflexible mettant l'honneur au-dessus de sesafîections de femme. Mais qui n'aurait admis plutôt rafl"ection persistante, l'apitoiement humain devenant plus fort et plus tendre à mesure que l'adversité grandit, que la haine s'acharne? Que penser donc de M™* Bazaine, abandonnant le misérable homme, sans ces hautes raisons, sans ces dures vertus cor-

Déliennes, indiquées tout à l'heure. Après le conseil de guerre, après l'évasion, après les années passées ensemble à Madrid, elle s'en va. Fragilité, dit un poète, ton nom est femme. Femme, ton nom, souvent, veut dire aussi goût du plaisir, haine de la misère. (26 septembre i888.)

g in Y JNE notice nécrologique paraît au-dessous

LES i-J d'un nom dont les syllabes ne sont pas

COMPARSES significatives pour tout le monde. Régnier 1 ^^ Edmond Régnier ! Un hésite, on ne recon-

stitue pas vite un état civil, mais on lit quelques lignes, on remonte brusquement quinze années, et la mémoire revient du louche personnage soudainement remis en lumière par les débats juridiques sur la capitulation de Metz. Il n'apparut pas dans le jour de l'audience, on ne le vit pas marcher sur les dalles duPelit-Trianon, s'asseoir auprès du maréchal affaissé devant ses juges. L'homme ne vint pas fournir d'explications, ne courut pas le risque de défendre son honneur et de disputer sa vie. Et pourtant, son nom à peine prononcé, il devint un des acteurs toujours en scène du drame militaire. Impossible dorénavant d'éluder cette figure inquiétante. Les horreurs d'un siège de deux mois, les boucheries d'hommes autour de la ville, le défilé de deux cent mille soldats désarmés, emmenés en captivité, les régiments parqués dans les îles de la Meuse, cela ne peut plus être évoqué sans qu'on fasse intervenir ce Régnier, tout à l'heure obscur, qui passe son temps en allées et venues entre l'impératrice déchue, le chancelier prussien et le maréchal de France bloqué dans Metz.

Quelle chaude vapeur était donc montée au cerveau de ce

rentier vivant habituellement en Angleterre, si distrayant aux villégiatures d'été, chassant en automne, faisant valoir ses titres et rapporter ses terres, menant la vie inoccupée que procure un mariage riche? Etudiant en droit aux jours de sa jeunesse, vaguement chirurgien quand l'âge mûr est venu, bonapartiste après avoir été républicain, ce n'est pas dans ces hésitations sur le choix d'un état et dans ces versatilités d'opinions que peuvent être trouvées l'annonce d'un rôle déterminé et d'une action décisive. Et voilà qu'en septembre 1870, l'Empire tombé, les Allemands en France, l'idée de régler les péripéties, de hâter les dénouements s'empare du personnage, le pousse aux démarches folles, aux fantaisies irréparables. Régnier va trouver la souveraine chassée, réfugiée à Hastings. 11 est reçu. Après l'entrevue il revient en France, porteur de photographies, de vues d'Hastings sur lesquelles l'impératrice et son fils ont grifTonné des phrases de dédicaces pour Napoléon III. Mais ce n'est pas Napoléon III que Régnier va trouver, c'est M. de Bismarck à Versailles, c'est le prince Frédéric-Charles devant Metz. Il obtient tous les sauf-conduits et toutes les escortes qu'il désire, il entre dans la ville investie, voit Bazaine, s'enferme pendant des heures avec lui, obtient des renseignements sur la durée possible des vivres, sur l'état de l'armée. Il obtient davantage, il fait sortir avec lui uu général chargé de négocier la paix et la rentrée des Bonaparte. Qu'il soit désavoué à ce moment, que Bourbaki soit accueilli par l'impératrice avec une stupeur vraie ou simulée, que M. de Bismarck ait cru ou n'ait pas cru à la mission du singulier plénipotentiaire qui se présentait devant lui, c'est ce qui est assez difficile à établir. Mais les résultats n'en sont pas chaDgés pour cela : Bazaine s'est

efforcé de préparer une restauration bonapartiste, les généraux prussiens ont été mis au courant de la situation militaire de Metz, une armée qui pouvait faire dévier ladestinée a été soustraite au service de la France,

C'est ce Régnier qui a été le machiniste de ce changement à vue. C'est ce monomane improvisé ambassadeur, s'affichant comme homme important entre Ilastings et Metz, faisant prétentieusement étalage desamission, exhibant ses ridicules autographes devant l'impassible diplomate appuyé sur son sabre de cuirassier, c'est ce creux et vaniteux bonhomme qui est venu jouer la fortune de la France, qui s'est fait inconsciemment l'espion et le trafiquant de son pays.

Quelle preuve plus extraordinaire de l'influence que des comparses arrivent à exercer sur les événements ! Les historiens systématiques peuvent se complaire aux théories^ ils peuvent croire à la puissance des plans, à la régularité des faits, magnifier la volonté, célébrer les grands hommes. Tous les rôles distribués, tous les coups de théâtre prévus, quelqu'un se détache des groupes indistincts qui regardent de loin ou qui évoluent dans la pénombre. Personne ne connaît ce quelqu'un, quantité d'autres individus pareils se présenteraient qu'ils seraient immédiatement réduits au silence et à l'inactivité. Combien sont-ils dont la cervelle a été excitée par l'atmosphère puante de poudre,, sonore de mots et de coups de feu, combien sont-ils qui ont publié des brochures comme Régnier, qui ont voulu, comme lui, parler et agir? Fous inoffensifs ou patriotes sincères, qu'on pouvait calmer ou convaincre. Mais celui-là, ce maniaque dangereux, on le laisse passer, on l'accueille, on l'écoute, on lui donne les moyens de mener jusqu'à la fin son extraordinaire besogne. Ceux

qui tenaient la scène, les chefs qui avaient assumé les responsabilités, les adversaires qui croyaient le champ clos définitivement établi, s'arrêtent devant cet inconnu qui fait irruption, écoutent cette parole, acceptent cette autorité. Les foules subissent les bombardements et les famines, meurent sur les champs de bataille, toutes les combinaisons sont dérangées, tous les espoirs s'effondrent, parce qu'il y a eu un imbécile qui est sorti de chez lui, qui a voulu être quelque chose dans la pièce, qui a quitté sa place de figurant pour prendre les allures équivoques et le ton mystérieux du traître de mélodrame. {iO novembre i 886.)

§ IV T ^ canonnier Moreau est une des victimes

LE J^ de la guerre de 1870. A la bataille de

CANONNIER Bapaume, un éclat d'obus lui crève les yeux,

MOREAU jjjj enlève le nez, les joues et une partie de la mâchoire. Autant dire que le visage du malheureux a disparu. L'aspect de cette plaie épouvantable fait croire à la mort. Au soir des batailles, on ne regarde pas les blessés de très près. Les ambulanciers laissent Moreau à l'endroit où ils le trouvent. Il y reste longtemps, puis revient à lui, se relève, se traîne jusqu'au prochain village, le village d'Arvilliers. Il est soigné, transporté à l'hôpital d'Arras, puis un an après au Val-de-Grùce. Il guérit.

Voici maintenant ce qu'il advient de l'homme qui a donné son sang, sa peau, ses yeux pour son pays. Voici comment il est traité par les concitoyens qu'il a défendus.

C'est le rapport, écrit par un député, M. Cavalié, au reçu d'une pétition de Moreau, qui raconte l'histoire, précise les détails. On verra pourquoi la pétition et pourquoi le rapport.

Au début, il semble qu'il y ait eu émotion et sollicitude. Un dentiste, M. Delalain, exécute un masque pour l'artilleur, lui refait un visage, un nez, un palais, des dents, des gencives, lui rend la respiration, le pouvoir de manger et de parier. Mais une fois le don fait de ce semblant de physionomie, on laisse l'aveugle circuler par le monde avec sa maigre pension militaire et la propriété d'un bureau de tabac de médiocre rapport, Moreau, malade, atteint d'une fièvre cérébrale, entre à l'hôpital civil, puis à l'hôpital militaire de Valenciennes. Là, il n'est plus l'objet de pitié qu'il aurait dû rester pendant toute sa vie, il devient un objet de curiosité. A toute heure du jour, les médecins et les élèves qui n'ont pour mission que de soigner sa fièvre, prétendent examiner sa blessure et le mécanisme de l'appareil facial et du dentier. Moreau réclame en vain. Un jour, furieux, il sort de son lit et essaye de repousser deux infirmiers qui l'obsèdent. L'un des infirmiers saisit un tisonnier, et pour vaincre la résistance de cet homme qui ne voit pas clair, lui porte au front un coup qui occasionne une blessure profonde. Le masque et le dentier tombent à (erre, sont foulés aux pieds, écrasés, détruits. Vite la camisole de force, et le malade, étiqueté fou, est transporté à l'hospice d'Armentières. Ces choses se seraient passées devant M. le médecin militaire en chef et ses aides I Pourquoi, si le fait est vrai, M. le député rapporteur n'a-t-il pas donné, en toutes lettres, les noms de ces personnages impassibles?

Moreau reste dix mois à l'hôpital d'Armentières. En sortant, il retrouve sa femme et sa fille, car il s'est marié, il a un enfant. Tous trois vivent de la pension et du bureau de tabac. Ils en vivent mal, puisque le canonnier

en a été réduit à faire imprimer un récit qui raconte sa blessure et sa guérison, et qu'il vend lui-même dans la rue, montrant son visage de mutilé échappé à la tuerie. Ce n'est pas tout encore. L'épisode ne serait pas complet si quelques chefs de bureaux de ministères n'y jouaient les rôles obligés, le rôle des messieurs qui opposent des fins de non-recevoir, qui objectent de vagues raisons en consultant d'inutiles paperasses. 11 en est naturellement ainsi. Croirait-on que l'indispensable masque de Moreau une fois refait et adapté de nouveau par M. Delalain, « le savant dentiste, qui est en même temps un homme de cœur », au dire très croyable de M. Cavalié, — croirait-on que ce masque du blessé de 1870 n'a pas encore été payé, et que la note du fabricant va du Vai-de-Grâce aux différents ministères, sans qu'aucun caissier consente à l'acquitter I (5 septembre 4 886.)

ES particularités du legs Bareiller constituent une étrange aventure. Les faits

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