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CINQ ANS AVANT

CvfQ ans avant, au mois de mai 1909, nous nous trouvions, un certain nombre de journalistes de Paris et des départements, en pleine Allemagne, au cœur de la Prusse, à Berlin. Nous allions de banquet en banquet, du Rathaus (hôtel de ville) où la municipalité nous offrait un splendide festin, à Potsdara, où la presse berlinoise se mettait en frais d'une fête champêtre, au bord de je ne sais quelle pièce d'eau, devant laquelle je revais nostalgiquement du lac du Bois de Boulogne. Nous partions en d'immenses voitures de touristes pour visiter les faubourgs ouvriers de la capitale et les jardins de Sans-Souci, Tous les jours, nous siégions au. Reichstag, sur les bancs mêmes d'où devait partir la clameur de guerre de 19 14. dans cette salle où Bethmann-Holweg a cyniquement froissé le « chiffon de papier » sur lequel l'Allemagne avait apposé sa signature d'honneur, à jamais reniée. Nous passions un après-midi à la. Wilhelmstrasse, et le chancelier d'alors, M. de Bulovv, nous y faisait avec une

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correction étudiée les honneurs du cabinet de Bismarck, présidait au lunch dressé sous les arbres du parc qui rit autrefois le chancelier de fer, suivi de ses molosses, promenant sa brutale songerie et reposant son activité meurtrière. Il ne nous manqua, vraiment, qu'une réception du kaiser et de son acolyte le kronprinz pour connaître toutes les formes d'hospitalité officielle que l'empire prodiguait à ses invités d'une quinzaine !

Nous étions là, en effet, journalistes français, avec nos confrères d'Angleterre, de Russie, de Belgique, d'Italie, d'Espagne, de Hollande, de Suisse, de Scandinavie, les invités et les participants d'un Congrès de la presse, comme il s'en est tenu à Paris, à Madrid, à Rome, et comme il n'est pas près de s'en tenir en compagnie des scribes de l'Allemagne et de l'Autriche, lesquels n'ont pas su élever une protestation humaine contre l'ignominie de cette guerre voulue, préparée, mise en œuvre par l'Allemagne, avec sa complice l'Autriche.

Il n'y eut toutefois, au cours de cette semaine de Berlin, aucun froissement, ni même aucun signe d'hostilité latente. Nous autres Français gardions pour nous nos sentiments profonds, et sans doute nous avons passé là, une fois de plus, aux yeux de ces observateurs pédants et lourds, pour des êtres légers et superficiels, prenant le temps comme il vient et accommodant tout à notre blague. Ils ont eu le temps de revenir de cette erreur, si tant est qu'ils soient capables, dans leur orgueil casqué, de réflexion et de contrition. En tout cas, ceux de nous qui se trouvaient là peuvent affirmer que pas un mot imprudent, ni même naïf, n'a été prononcé au cours de ces repas plantureux et de ces promenades menées militairement. L'ambassadeur de France,

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Jules Cambon, nous avait signalé les fondrières possibles des chemins où nous nous trouvions engagés. Au cours du déjeuner qu'il nous offrit à l'ambassade, dans cette charmante et noble demeure embellie par l'art de notre pays, il nous prévint très nettement, en un petit speech qui fit passer comme un mot d'ordre de la patrie sur notre réunion, que l'ennemi veillait toujours sous les dehors aimables et derrière toutes les prévenances dont il nous accablait. La précaution était superflue, mais l'émotion et les acclamations qui accueillirent les paroles de notre représentant lui prouvèrent qu'il avait été compris et durent le rassurer, si besoin était, sur notre état d'esprit.

La même émotion se retrouva au banquet du Rathaus, non pas devant le perdreau kolossal, exquis d'ailleurs, que chacun de nous vit apparaître sur son assiette, à la suite et en avant d'une infinité d'autres mets, mais au moment des toasts, quand le doyen de notre presse française, Adrien Hébrard, directeur du Temps, domina cette assemblée de sa petite taille et de son verbe méridional, pour affirmer devant ces vainqueurs, qu'il y avait, dans l'histoire du monde, d'autres victoires que celles de la force. Il était pâle, en prononçant ces paroles, et nous aussi en les écoutant, et nos applaudissements répondirent à son affirmation, par-dessus la tête de nos hôtes qui ne bronchèrent pas.

Le mot d'ordre était évidemment tout à la politesse déférente, et l'aventure par laquelle nous passâmes un des jours suivants nous prouva, avec une ironie brutale, toutefois, que les Berlinois essayaient d'employer avec nous toutes les belles manières dont ils sont capables. Ce soir-là, il était bien près de minuit, ou plus tard encore, car Hébrard était un intrépide noctambule entraînant sans cesse ses compa-

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gnons vers toutes les lumières des établissements de nuit, qui ne manquent pas, on peut le croire, dans le vertueux Berlin, — ce soir-là, dis-je, nous étions entrés, Hébrard, Roëls, le correspondant du Temps, Armand Schiller, secrétaire de rédaction du Temps, Fernand Bourgeat, secrétaire du Conservatoire, et moi-même, dans un de ces établissements de « vins », immenses comme des cathédrales. où l'on boit des fioles du Rhin et des bouteilles de faux Champagne. Nous eûmes le tort, paraît-il, cherchant une table libre, de nous promener, nos chapeaux sur la tête, comme cela se passe dans tous les restaurants et dans tous les cafés du monde, à travers cette foule de buveurs. A peine avions-nous fait dix pas que, reconnus comme Frausozens, on commençait à nous réclamer nos chapeaux (hut ab !), sur notre air des Lampions, qui est sans doute universel, puis on nous huait de la plus rude façon, et comme nous ne cédions pas (il n'y a plus moyen, nous dit Hébrard), les huées se changèrent bientôt eu projectiles, chillons de papier (déjà), serviettes, paillassons, soucoupes. Ce fut ainsi que nous achevâmes notre tournée au long de la grande nef et des bascôtés de cette cathédrale de la soif. Mais voici le plus beau : tout à coup, les grandes orgues jouèrent pour nous, et la Marseillaise, oui, la Marseillaise retentit à grand renfort de cuivres.

Celte fois, nous saluâmes, et les Boches rirent bruyamment et nous applaudirent. Ce ne fut pas tout, et si je m'attarde à ces détails de voyage, c'est qu'ils donnent une idée de l'état d'esprit allemand. A peine la dernière note de la Marseillaise envolée dans les nuages de fumée, qu'un autre air, formidable, massif, carré, traversa la scène comme une marclie pesante. « C'est la Garde du Bhin, la

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Wac ht am R hein n, nous dit Bourgeat, que sa qualité de secrétaire du Conservatoire obligeait à des connaissances en musique. Il a dû se rappeler cela, mon ami Bourgeat, en lisant aux mois d'août et septembre 191^, les nouvelles de la guerre, où la même Wacht am Rhein accompagnait de sa mise en scène guerrière et sauvage la marche des troupes allemandes à travers la Belgique et la France incendiées, violées et pillées.

Maintenant, c'est à travers la nuée de feu et de poudre de la guerre que je ranime ces souvenirs de notre séjour à Berlin en 1909. Les voiles de deuil delà tuerie qui ensanglante l'Europe depuis deux années bientôt s'entre-croisent sur ces journées et ces soirées que nous passâmes, entre Français, assez plaisamment, malgré nos observations et nos inquiétudes. Mais si je rappelle les promenades nocturnes avec Adrien Hébrard, toujours en quête d'une brasserie en sous-sol pour y boire de la bière et y goûter la charcuterie, ce voyage n'a que des aspects riants et cocasses. Quel fin compagnon ! et quelle joie il manifesta, cette nuit même où la Marseillaise et la Wacht am/?/iem alternèrent, lorsque Schiller, surnommé « Goethe et Schiller u pour la durée du voyage, nous fit descendre probablement dans la plus sordide et la plus extraordinaire brasserie souterraine de Berlin. Evoquez une série de salles pareilles à des salles basses de châteaux du moyen âge, piliers trapus, voûtes surbaissées, trappes ouvertes sur des caves ou des oubliettes, bancs et tables en chêne, lumignons allumés sur des lampes de cuivre. Nous nous assîmes, un peu étonnés, dans cette demi-obscurité, et aussitôt se levèrent dans la pénombre les sei-vantes de cette taverne, semblable à la taverne d'Auerbach où pénètrent Méphistophélès et le docteur Faust. Tudieu ! quelles servantes 1 11

faudrait le crayon grandiose et caricatural de Gustave Doré pour les représenter au naturel. Jamais nous n'avions vu masses de chair pareilles, en hauteur et en largeur. Des tailles de grenadiers de Frédéric II, des encolures et des mamelles de nourrices de Gargantua, des ventres à contenir toute une portée de Brandebourgeois et de Poméraniens, des ventres sur lesquels pendaient d'énormes sacs de cuir suffisants pour enfermer les vivres et les munitions d'un soldat en campagne.

Imaginez enfin que ces ogresses maflues, ces maritornes débordantes, hautes et rondes comme des tours bâties en graisse, étaient surmontées de têtes minuscules, aux cheveux jaunes, aux yeux imperceptibles, munies surtout d'oreilles, de mâchoires et de deux tresses fauves, à l'instar de la Gretchen classique. Depuis, lorsqu'il est question delà Germania dans les vers des poètes de l'Allemagne et dans les allocutions du kaiser, je ne puis, malgré moi, l'incarner autrement que sous les espèces de l'une de ces servantes géantes qui nous entouraient d'un cercle menaçant, d'apparence infranchissable. Nous ne nous délivrâmes de leurs dangereuses approches qu'avec une commande donnée par Gœthe et Schiller dans son meilleur allemand. Elles se dispersèrent alors, pour revenir bientôt, porteuses d'énormes bocks en bois (!) à couvercles d'étain, remplis d'une bière d'ailleurs imbuvable. Enfin, il nous fut possible d'échapper à leur surveillance et à leurs écroulements possibles sur nos chétives personnes en leur distribuant de copieux pourboires, et nous remontâmes quatre à quatre l'escalier de ciment armé par lequel on s'évadait de ce réduit de sorcières aux inquiétants breuvages. « Où allons-nous maintenant? )» dit Hébrard dès que nous fûmes rendus à l'air libre.

Ces distractions ne venaient qu'après des journées bien remplies : la peinture française du dix-huitième siècle, la bibliothèque de Frédéric II, la chambre de Voltaire, l'escalier par lequel monta Napoléon, le guéridon qu'il taillada nerveusement de son canif, les jardins merveilleux ouverts par une grille d'or, les parterres de roses d'où monte un jet d'eau prodigieux de hauteur, le moulin du meunier, les vénérables instruments d'astronomie, splendides bronzes chapardés en Chine, et tant et tant de salons d'arabesques et de rocailles, aux bizarres décorations, noir et argent, qui affublent de leur appareil funèbre notre art léger du dix-huitième siècle, eurent notre visite à Potsdam et à Sans-Souci. Et tous les musées de Berlin, l'art de la Grèce, la vieille peinture de l'Europe, la camelote de l'art allemand (sauf exceptions nettement visibles), le triomphe de l'art français avec Daumier, Manet, Rodin, Monet, Cézanne, d'autres encore, si bien vainqueurs des régiments d'artistes encasernés au musée moderne. Nous vîmes et revîmes tout cela, nous eûmes notre soirée d'Opéra, absolument morne dans le magnifique décor or et rouge delà salle, avec le drame lyrique de Sardanapale, dontlelivret médiocre était, dit-on, de l'empereur lui-même.

Et puis, en route pour Dresde, pour Cassel, où Hébrard, entre Schiller et moi, dans la salle d'un petit hôtel ouvert sur une grande place paisible, nous dit ses souvenirs et ses espoirs, comment il vit Gambetta auprès de Bismarck, un soir de 1867, dans un café proche de l'Opéra de Paris, où il y avait gala pour les rois en visite, Gambetta avocat, Bismarck en cuirassier blanc, et comment, après tout ce que nous venions de regarder en Allemagne, il espérait que la formidable machine avait un défaut, une tare, une fissure par où elle serait détruite un jour. Cinq ans avant !... (26 avrili9î6).

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