PAUL DE SAINT-VICTOR
CET écrivain prophète, c'est Paul de Saint-Victor, un des maîtres du feuilleton dramatique, au temps où il y avait des feuilletons du lundi au rez-de-chaussée des journaux. Je me souviens qu'au lendemain de la guerre, l'autre guerre, celle de 1870, j'achetais, sur mes maigres subsides d'adolescent, les feuilletons du National, de Théodore de Banville ; du Temps, de Franciscpie Sarcey ; de l'Opinion Nationale, de Jules Claretic ; du Moniteur Universel, de Paul de Saint- Victor. Celui-ci me donnait, sans médire en rien des qualités des autres, l'cblouissement de la littérature. Il ne rendait guère compte des pièces, mais il \ ajoutait un coumientaire splendide qui ne devait pas faire regretter à l'auteur sacrifié le récit détaillé qu'il aurait pu en faire. On a vu le résultat de celte méthode, tout d'abord par un livre tel que Hommes et Dieux, qui classa immédiatement Saint-Victor parmi les grands écrivains et les plus locaux liistoriens du xix' siècle. Depuis, d'autres livres, les Femmes
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de Gœthe, les Deux Masques, Victor Hugo, Anciens et Modernes, ont maintenu (dans un cercle trop restreint de lecteurs) la réputation de Saint-Victor à la hauteur où elle s'était placée d'un seul bond. Mais ce n'est pas de cette oeuvre infiniment belle que je veux parler, c'est uniquement du livre, recueil de feuilletons aussi. Barbares et Bandlits, publié en 1872. Ce livre est profond et grave, aurait dû être médité et écoulé.
Les Barbares, ce sont les Allemands. Les Bandits auraient pu être les Allemands aussi, mais ce sont les Communards. Bien qu'il y ait des arrêts cruels qui sont en partie justifiés dans le chapitre de l'Orgie rouge, on peut discuter le verdict rendu par Saint-Victor contre l'insurrection du 18 mars. Elle eut, chez le peuple de Paris, des causes trop visibles, trop évidentes, que l'écrivain patriote aurait dû apercevoir et scruter. Il est bien impossible de séparer les événements de 1871 de ceux de 1870, le second siège de Paris du premier. Il faut en conclure que le sens social des mouvements populaires manque parfois à cet écrivain d'autre part si complet et si inspiré. Mais pour les Allemands, son livre est un réquisitoire où il n'y a vraiment rien à reprendre.
Dans ces pages écrites chaque semaine, à. la lueur des événements, au bruit des canons bombardant Paris, il décrit nos ennemis d'alors, et ils n'ont pas changé, rois et ministres, hobereaux et bourgeois, étudiants et diplomates, pasteurs et professeurs, il montre leurs déguisements tombant tous à la fois, les laissant voir tels qu'ils sont, « les fils des Huns et des Vandales, les Barbares de Priscus et de Jornandcs. disciplinés à la prussienne, mieux armés, mais aussi farouches, n'ayant fait que changer leurs haches fossiles contre des fusils à aiguille, adorant toujours Tentâtes qu'ils
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appellent le « Dieu des Armées». Dans la même horde, il enrôle leurs femmes et leurs jeunes filles, redevenues, comme au temps des Cimbres, «des furies enivrées de sang. Ces vierges blondes, chantées par leurs poètes, se changent en mégères pour exciter leurs frères et leurs amants à la curée de la France ; elles allongent vers le pillage des griffes de harpies. La Marguerite de Gœthe fait place à Marguerite Schneider, fiancée de Jean Diélrick, fusilier de la 7* compagnie, du 88" régiment, de la 42* brigade, de la ai* division de l'armée allemande, laquelle invite son « bien-aimé » à « entrer dans une boutique de bijoutier où l'on pourrait piller». 0 maison de Gretchen devenue une caverne de recel et de brigandage! Du nid de la colombe sort la Pie voleuse, une paire de boucles d'oreilles au bec. »
On croirait lire, à travers celte page de 1870, une lettre allemande trouvée sur un prisonnier ou un mort de 1914, et tout le chapitre de haute psychologie historique consacré par Paul de Saint-Victor à « Nos bons Allemands » a la môme allure de vérité d'hier et d'aujourd'hui. Celui que la Gazette de Cologne, essayant de répondre à sa prose vengeresse, désignait comme « un obscur feuilletoniste » était en réalité un grand historien dont le regard projeté de haut embrassait les espaces et scrutait les races. Son feuilleton de 1870-71, par lequel il remplaçait sa critique de théâtre, où l'histoire du passé s'inscrivait si souvent en caractères de flamme, ce feuilleton devenait de l'histoire directe par un acteur du drame, car Saint-Victor, armant alors sa littérature, devenait un combattant à la plume meurtrière.
Il en est ainsi h chaque affirmation de l'écrivain, qu'il montre l'Allemagne reprenant « l'exécution des hautes œuvres des bourreaux du vieux monde », Alaric, Genséric, Totila,
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Attila, « les encensant de loin avec la fumée de ses canons Krupp bombardant Paris », rentrant avec son « artillerie incendiaire dans la voie scélérate frayée avec la framée et la hache» ; qu'il désigne les plumitifs d'outre-Rhin "comme « les métaphysiciens du meurtre et les pédants du ravage » ; qu'il enchâsse pour la postérité l'expression monstrueuse du « moment psychologique du bombardement » dont la Gazette de Silésie eut l'honneur ; qu'il découvre sans peine, sous l'Allemagne édenique, morale, métaphysique, poétique, musicienne, réfugiée aux premières années du xix° siècle dans sa « forêt enchantée», une autre Allemagne, enrégimentée par la Prusse, et qui est « une nation rapace et haineuse, vindicative et grossière, couvant des convoitises sourdes et des rancunes implacables qui n'attendaient que l'occasion d'éclater. Une réaction violente contre son existence poétique la ramenait au culte de la force brutale et de la rapine. De son Age d'or intellectuel, elle aspirait à l'Age de fer » ; qu'il décrive cette action stupéfiante de la petite Prusse avalant l'immense Allemagne, se l'incorporant en vertu du même phénomène qui entraîna jadis les hordes tudesques autour d'Attila, « la vache maigre de Brandebourg » dévorant « les vaches grasses qui ruminaient auprès d'elle », le roi de Prusse devenant « l'homme d'affaires » et « le chef de bandes » de tout l'Empire.
La divination de Saint-Victor va si loin qu'il semble avoir prévu d'avance les arguments des pangermanistes insolents et envahisseurs et les arguments mêmes de leur Bethmann- Holweg déclarant à la tribune du Reischtag que l'Allemagne en avait assez de sa réputation de sentimentale et de rêveuse et qu'il lui fallait produire, conquérir, posséder, organiser. Ecoutez le devin de 1870: « ... la France s'obstinait à ne
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voir l'ÂIlemagiie qu'à travers le mirage de ses mélodies et de ses légendes. Les cris de haine de ses gallophobes nous arrivaient modulés par ses musiciens en soupirs d'amour, les bocages de ses idylles nous masquaient les casernes où elle s'exerçait à nous asservir. Ce qu'il y avait de comique dans le quiproquo, c'était le dépit de ce peuple indigué d'être pris au mot de ses poètes... Sa renommée d'ingénuité l'exagérait jusqu'à la fureur. Cet antre rugissait de colère d'être pris pour une bergerie. Dans la guerre atroce que les Allemands nous font aujourd'hui, il y a la rage des renégats du rêve et des apostats de l'idée. »
Si les Français, depuis 1870, avaient lu davantage ce livre de Barbares et Bandits, ils auraient été moins surpris par les explosions du brutal et imbécile orgueil des théoriciens de l'artUlerie lourde, des obus de /jao, des bombardements aériens de villes ouvertes, des torpillages sous-marins des paquebots de voyageurs et des navires de commerce neutres. Ils auraient su déjà que les professeurs et les savants de l'Allemagne souhaitaient que <( la famille gallo-romaine soit anéantie », proclamaient « qu'une race supérieure, comme la race allemande, a le droit de détruire et de remplacer une race inférieure », exaltaient leur pairie asservie et militarisée comme « le vrai cœur de l'Europe, le pays aux mœurs pures et au profond génie politique ». Relisez le manifeste des 98 intellectuels, relisez les préceptes militaires des généraux qui ont codifié la terreur et les excès de la guerre, vous y trouverez l'accompagnement et la suite des aCQrmations d'il y a quarante-cinq ans, lesquelles auraient dû nous suffire.
De même, les quelques pages de l'écrivain sur Paris Grand Hôtel étaient sutTjsamment explicites pour nous mettre en
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garde contre les sentiments d'envie et de haine excités chez ceux qui venaient chez nous s'amuser et se renseigner, faire la fête et mener leurs enquêtes. ït faut lire la description que Saint-Victor, classé écrivain bonapartiste, mais qui échappait aux classements politiques par son génie littéraire, fait du Paris du second Empire, hôtel garni des deux mondes,, cité banale, foire aux plaisirs, camp volant du parasitisme, ville de joie, — Paris « envahi par les autres peuples » eB « conquis par l'Allemagne : le Rhin s'était jeté dans la Seine et la faisait déborder. L'Allemagne exploitait sa Bourse, encombrait son commerce, usurpait ses affaires et ses industries. Du bottier au banquier, la coupe était réglée et l'accaparement méthodique... Le germanisme s'infiltrait jusque dans nos mœurs et dans notre hygiène. La bière bavaroise écumait sur les vins de France et nous inoculait sa pesante ivresse. La brasserie qui rumine remplaçait, dans nos rues et dans nos faubourgs, le café qui cause et le cabaret qui chante. La lourde chope brisait, en trinquant, le verre léger et sonore où l'esprit français pétillait. » Après cet envaliissement des méthodes et des mœurs de l'Allemagne, précédant l'envahissement militaire, l'auteur de Barbares et Bandits nous croyait guéris de notre naïveté et de notre esprit d'imitation, il nous mettait en garde contre l'Allemagne pédagogue, nous recommandait de lui empi*unter saf discipline, sans sa pédanterie militaire ; son système dw peuple armé, machine destructive dont nous ferions « une fraternité héroïque « ; son artillerie redoutable, dont la valeur française décuplerait la force brutale par son élan et sa souplesse.
Enfin, après la victoire définitive de l'Allemagne, après l'entrée à Paris de son armée défilant dans le désert et le
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silence des Champs-Elysées, Saint-Victor, le 5 mars 1871 sous ce titre : La Patrie toujours en danger, écrit ses suprêmes paroles, celles qu'il aurait fallu sans cesse lire et relire, afiîcher. commenter, celles que nul écrivain, ni en 1870, ni depuis 191/i, n'a dépassées par leur lucidité prodigieuse et pour leur éloquence véridique et grandiose.
Après les derniers portraits qu'il donne des vainqueurs, le vieux roi Guillaume, massacreur des Innocents de Paris, le vieux Moltke, « algébriste du meurtre, vierge, dit-on, comme la mort, eunuque comme Narcès », Bismarck, cf l'homme d'Etat satanique aux sombres trames », il va vers la France saignée, amputée, afTaiblie, pliant sous le poids d'une pierre de sépulcre, et il lui annonce que ce n'est pas fini, que sous peine de mort à courte échéance, il lui faut rassembler toutes ses forces vives, se recouvrir, des Vosges jusqu'aux Alpes, d'un armement formidable : « Toute saignante qu'elle est du dépouillement de cette paix féroce, il faut que, pour premier pansement, elle applicpiedu fer sur ses plaies. » Et il ajoute : « Qu'elle sache bien que la Prusse ne la croit pas quitte, que cette première curée n'a fait qu'allécher sa haine, et que, si sa victime reste à terre, elle reviendra bientôt dévorer la proie qu'elle a mutilée. » Il rappelle que les Barbares, quinze siècles auparavant, revenaient sans cesse sur Rome et Byzance pour les saigner à nouveau, les rançonner, les achever : « Ainsi fera la Prusse si, derrière la frontière dérisoire qu'elle nous a tracée, elle ne trouve pas le rempart vivant d'un grand peuple en armes, cimenté par une discipline égale à la sienne... Gardons-nous de croire ses convoitises satisfaites. Par sa conception chimérique, le pangermanisme, qui s'incarne en elle, est un monstre : or, les monstres sont insatiables ; la moitié
de l'Europe n'assouvirait pas celui-ci... C'est contre cette Allemagne faite armée, contre ce monde gigantesque qui l'a écrasée et qui retombera sur elle au moindre prétexte, qu'il faut que la France se redresse entre ses ruines, sur le tronçon d'épée qui lui reste. Son salut est peut-être dans cet excès de malheur. Le désespoir, qui double parfois les forces d'un homme, peut centupler celles d'un peuple. La France a touché le fond du sépulcre ; qu'elle s'y ramasse et qu'elle s'y roidisse, qu'elle y prépare l'élan invincible d'où jaillira sa résurrection. Les vents tournent d'ailleurs et les destins changent. Cette Prusse, qui se croit invulnérable, trébuchera peut-être contre un obstacle imprévu... Ce colosse ne pourra rester en repos... A chaque pas en avant, il se heurtera contre une puissance. La Hollande et la Belgique sont déjà marquées à la craie rouge de ses annexions. Après la terre, il leur faudra l'Océan. La célèbre formule : « Drang nach Osteti ! » « Elan vers l'Est ! » l'entraîne fatalement à l'invasion du monde slave... L'orage va se former, laissons-le grossir, épiant son premier éclair, l'oreille ouverte à son premier bruit... Si la France ne veut périr d'une rechute mortelle, c'est sous les armes, prête à rentrer en lutte au premier cri du clairon, qu'elle doit se remettre au travail et réparer ses ruines. Comme les Juifs de iNéhémias, reconstruisons, l'outil dans une main et l'épée dans l'autre, les murs de la Patrie écroulés. »
Ces lignes resteront, pour la gloire de Paul de Saint- Victor. L'incendie européen, allumé par la nouvelle guerre qu'il avait prédite, fait apparaître en caractères flamboyants le livre qui gardera désormais son poste de vigie entre ces deux terribles et horribles invasions que notre patrie a dû subir. Il est salutaire et admirable qu'un littérateur, un
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historien, un poète ait tenu œ lôie dans la crise vitale traversée par la France, qui apparaît aujourd'hui au monde entier comme le soldat héroïque de la liberté du monde. i7mail9i€.)
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