ET DE LA PAIX
Sous l'Arc de Triomphe, le haut catafalque gardé par la Victoire en deuil était nécessaire. Il donne son sens à la fête de la paix. Si le peuple de France est libre aujourd'hui, criant son acclamation par les rues, s'il peut espérer un lendemain de travail et de liberté, c'est à ceux qui sont morts pour l'affranchissement du monde qu'il le doit. Ceux-là sont dispersés sous le champ de bataille où, pendant plus de quatre années, les empires de l'Europe centrale se sont acharnés pour vaincre l'humanité. Des boues de l'Yser jusqu'aux trouées des Vosges, au hasard des tranchées, parfois dans quelque cimetière de campagne, ils dorment le sommeil éternel. Le cénotaphe de l'Arc de Triomphe n'est que le décor illusoire de leur cérémonie mortuaire, mais l'homme s'est habituésoustoute8leslalitudes,àraidedetoutes les religions, à saluer et à honorer les symboles des idées et des réalités, et celui-ci sera contemplé avec la profonde émotion que les évocations de l'esprit donnent au cœur. La religion de la patrie domine aujourd'hui les croyances et les races, et tous
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ceux qui se seront rassemblés pour la veillée de la nuit, et tous ceux qui défileront au bruit des armes, salueront ce décor fragile comme s'il contenait les milliers et les milliers d'existences ofFertes à la France voulue immortelle.
Le souvenir des disparus n'est pas seulement figuré sous l'arche triomphale. Jusqu'au rond-pointdes Champs-Elysées, jusqu'à la place de la Concorde, la décoration improvisée évoque le drame terrible de la guerre. Tous les chapitres de la sanglante aventure où la France a dû défendre sa vie, son honneur, son avenir, sont présents par un nom, par une figure qui s'auréolent de gloire tragique : La Marne, Reims , Soissons, Arras, l'Yser, Verdun, la Somme, les Eparges... Tout est rappelé, tout ce qui a été un des points de résistance victorieuse de cette ligne inflexible, creusée dans notre sol, et qui s'est trouvée plus solide, plus inexpugnable que le plus dur rempart. C'est qu'une force vivante l'animait, cette force de la volonté qui ne veut pas se rendre, qui s'est redressée à la première Marne, sur l'ordre sublime de JolTre, qui s'est élancée de la seconde Marne, avec le génie de Foch , pour refouler les envahisseurs au delà du Rhin, qu'ils ne devront plus jamais franchir.
Les pylônes, les mâts, les drapeaux, les inscriptions, les figures simples et résolues veulent dire cette acceptation farouche de la guerre, ce refus de se laisser vaincre, cette offensive enfin maîtresse du destin. Ils veulent dire aussi que la Nation tout entière ne s'est pas abandonnée malgré les moyens mis en œuvre par l'Allemagne, procédés effrayants de la guerre comme on n'en avait pas encore vus, massacres de populations civiles, martyres d'otages, violences contre les femmes, crimes contre les enfants, bombardements, incendies, pillages de villes ouvertes, vols de propriétés pri-
vées, destructions de monuments, de bibliothèques vénérables, de chefs-d'œuvre de l'art, lancements diurnes et nocturnes d'obus incendiaires et de torpilles effroyablement destructives sur Paris, sur Londres, sur les villes du nord et de Test de la France, empoisonnement de l'atmosphère par les gaz délétères et asphyxiants, liquides enflammés projetés sur les combattants. L'horreur de tous les temps a été dépassée par cette guerre moderne d'une volonté froide, calculatrice, prévoyante, avec toutes les ressources et toutes les méthodes de la science asservie aux œuvres de mort.
Ce n'était pas assez pour jeter le trouble chez les populations que l'Allemagne voulait réduire et asservir, qu'elle aurait condamnées à l'esclavage économique, les hommes aux travaux forcés de ses colonies, les femmes employées à la procréation au bénéfice des vainqueurs ; en même temps qu'elle déployait ses atroces raffinements de terreur, l'Allemagne tentait aussi de la corruption, de l'achat des mauvaises volontés, de la propagande masquée, de tout ce que nous avons vu se produire aux audiences de tristes procès. La France a résisté à la fois aux violences de guerre et aux entreprises sournoises de trahison et c'est la fête de cette résistance qui est célébrée en même temps que la victoire des soldats. Comme celle-ci est personnifiée par le défilé de l'armée sous l'Arc de Triomphe, celle-là sera présente aussi dans les tribunes de la place de l'Etoile par les magistrats de la République, les ministres d'hier et d'aujourd'hui, le chef civil qui a dirigé la guerre pendant la période suprême, Clemenceau, qui est une image de la volonté victorieuse.
Par ces représentations de la Patrie, s'affirme devant le monde entier, en même temps que le pouvoir vainqueur de la France, la puissance de l'idée républicaine. La civilisation
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a été sauvée au nom de l'idée de liberté par la réunion des Etats que gouverne la loi populaire, républiques aux pouvoirs exécutifs temporaires, monarchies constitutionnelles soumises à l'examen des assemblées.
Seule, la Russie nous a manqué, alors qu'elle venait de faire sa révolution saluée de tous, mais qui a choisi de servir l'Allemagne contre l'Europe libérale et l'Amérique des Etats- Unis. On peut croire que c'en est fini des Empires de proie, des réunions de féodaux conquérants réunis sous un sceptre brutal, des diplomaties meurtrières, habiles à négocier l'asservissement des petites nationalités en attendant les autres. On peut croire que c'en est fini des guerres entre peuples pour l'ambition d'un souverain, pour la prédominance d'une caste militaire et industrielle, pour les oppressés d'une race.
Une fête ayant cette signification devait avoir lieu à Paris, la vieille ville de la Révolution française, celle qui a offert sans compter tous les sacrifices pour sauver ce que représente la France dans le monde. Cette fête devait avoir lieu aussi le i4 juillet, date lumineuse et symbolique qui a vu. il y a cent trente années, l'écroulement de la Bastille monarchique, qui voit aujourd'hui l'etfondrcment de la Bastille allemande, repaire monstrueux de l'esprit de conquête avide de régner sur les ruines de la terre entière.
Aux sons de la Marseillaise ardente, les régiments bleus qui passent nous apportent la grande nouvelle, chèrement achetée, de leur victoire sur les puissances du passé. (i4r Juillet 19i9.)