‹ Notre tempsChapitre 74 sur 75 · LXXIII. — L\ SIGNATURE · texte numérisé non relu

LXXIII. — L\ SIGNATURE

LA signature du traité de paix va mettre fin à un état de choses qui a été désastreux pour le monde entier, puisque toutes les nations, même celles qui sont restées neutres, sont éprouvées par la terrible et horrible guerre déchaînée en Europe par l'Allemagne. La période violente est close, la période pacifique commence, d'après le sens de l'engagement qui a été pris à Versailles par l'Allemagne devant les Alliés.

Quand les acceptations, les promesses, les sanctions seront enregistrées, il faudra bien reconnaître que le traité, tel qu'il est, est une conclusion significative, de haute portée, aux événements de 1514 à 1918. 11 y a eu, il y aura encore des discussions sur certains articles. On pourra trouver que l'on ne demande pas assez à l'Allemagne, et il est certain qu'elle doit davantage. L'Allemagne trouve qu'on lui demande trop, et elle a été dans son rôle en résistant jusqu'au bout aux demandes modérées de l'Entente. Mais elle sait fort bien qu'elle s'en tire à bon compte après les destructions qu'elle nous a infligées. S'il y a eu, en France

et en Angleterre, une opinion pour être du même avis que les Allemands, cette opinion ne représente qu'une faible fraction des populations unanimes à réclamer le paiement des choses anéanties. Le Nord de la France et la Belgique" sont visibles pour tous, et les ruines dans le désert sont assez éloquentes pour justifier les articles modérés du traité relatifs à la réparation. Penser etdire autrement, c'est aberration pure et simple, c'est sacrifier le présent à un avenir hypothétique, c'est même sacrifier l'avenir, qui ne vaudra que par les précautions prises et par les mesures de simple équité imposées aux forces industrielles et guerrières qui ont failli avoir raison de toute civilisation.

11 suffit de supposer des conditions encore meilleures pour l'Allemagne. Croit-on, si elle garde sa frénésie d'ambition, sa volonté stupéfiante de domination universelle, qu'elle serait plus liée par un traité plus favorable ? Non, mille fois non ! Si l'Allemagne n'est pas changée, rien ne pourra la satisfaire. Si elle reste la proie des pangermanistes, elle voudra faire du monde sa proie, et le monde, en ce cas, fera sagement de la surveiller.

Le sort de la paix est donc remis aux mains de l'Allemagne. Qu'elle reçoive le traité non avec les mains gantées de fer de la Germania impériale, mais avec les mains laborieuses d'une nation qui veut se refaire par le travail et la probité, et elle assurera une ère nouvelle à tous les peuples de la terre. Si, au cx)ntraire. elle continue sournoisement les fabrications de guerre pour rester la plus forte, si elle forge des armes nouvelles dans des usines .souterraines, cachées au plus profond do ses forêts, si elle cherche dans des laboratoires secrets, de quoi empoisonner les fleuves, les mers et les airs, si elle veut recommencer le Sabbat guerrier mené

par les hideuses sorcières, que pourront contre elle les articles rédigés avec le souci de la pacification ? Ce seront de nouveaux chiffons de papier. Que pourront contre elle les idées pures et hautes d'association humaine, de fraternité universelle, de labeur harmonique, de beauté idéale? Il faudra encore et toujours, si cela est ainsi, recourir à la force contre la force, à la résistance contre la conquête, à l'union des civilisés contre les barbares.

Une telle vue, affreuse et décourageante, sur un avenir de guerre perpétuelle, pourrait faire douter de la destinée de notre malheureuse planète. Mais il ne suffit pas d'éloigner comme invraisemblable une pareille hantise née des spectacles d'hier. 11 faut s'attacher à rendre impossible le retour des sanglantes ignominies. Pour cela, la volonté de tous les gouvernements, représentatifs des peuples, doit être une barrière contre tous les retours offensifs de la tyrannie militariste. Si la Société des Nations existe autrement que sur le papier, si elle a son code, ses lois, son budget, sa puissance capable d'imposer sa décision à qui voudra nuire, alors, l'humanité future pourra connaître le repos sans alarmes et se donner toute à la recherche du bonheur possible par la science et par l'art.

Il n'est pas défendu de concevoir une telle espérance. Le traité de paix de 1919 a produit une Europe nouvelle. Les empires des Hohenzollern et des Habsbourg ont été dissous. Malgré les efforts de l'Allemagne pour garder son unité prussienne, les ferments d'indépendance sont en elle. L'Autriche n'a plus sa valeur historique ni sa forme géographique : tout ce qu'il y avait de factice en elle s'est fragmenté. La Turquie est réduite à sa plus simple expression en dehors de l'Asie, et, en Asie même, elle est assujettie à la

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règle équitable des protections européennes. La Bulgarie est dépossédée du rôle néfaste qu'elle prétendait jouer dans les Balkans. En regard de ces tyrannies défaites, des peuples détruits renaissent, des peuples nouveaux se forment, qui avaient droit à respirer l'air de la liberté. Voici que réapparaissent les Polonais et les Arméniens, qu'apparaissent les Tchèques de Bohême et les Yougo-Slaves. Voici que sont libérés les Roumains de Transylvanie, les Italiens de Trente et de Trieste, les Wallons de Belgique, les Danois du Slesvig. les Alsaciens et les Lorrains de la France.

Ce nouveau monde a été payé cher, et nous n'aurions pas, nous Français, aiguillé notre esprit et tourné notre effort vers les champs de bataille. Mais puisque l'Allemagne nous a obligés à nous défendre, et qu'après nous être défendus nous l'avons forcée i reculer et nous l'avons battue, qu'elle subisse la défaite qui lui a été infligée au nom du droit et de la justice, qu'elle souscrive à la mise en liberté du monde, pour laquelle t;int d'hommes sont morts. Qu'elle se hausse au devoir qui lui est offert et qu'elle doit accepter. Qu'elle répare les ruines qu'elle a faites et prenne pour elle un peu du malheur de tous. Telle doitêtre la signification de la paix humaine de 1919, conclusion de la guerre cruelle de 1914. (27 juin i 94 9.)

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