‹ Notre vie canadienneChapitre 2 sur 20 · IMPRIMATUR · texte numérisé non relu

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f Georges, Arch. Coad. de Montréal 18 septembre 1929.

AVANT-PROPOS

Les lignes suivantes n’ont pas pour but de justifier l'assemblage en volume de paroles déjà imprimées. Trop d’illustres exemples, venus des deux bords de l’océan, sont là pour me rassurer en face du public. J’essaierai plutôt de justifier le titre un peu audacieux qui leur sert de lien et de présentation: “Notre vie canadienne” .

Il semble impossible ou du moins fort malaisé de trouver dans une œuvre oratoire quelconque un miroir fidèle de la société. Plus on remonte vers les hautes époques et mieux apparaît l’habituel obstacle. Par exemple, nul historien des mœurs n’ira cueillir et exhiber sans réserve le témoignage des Pères de l’Eglise tonnant contre le luxe et l’abus de la propriété. Cette riche prose en ignition comporte — nous le verrons plus loin en compagnie du P. Vermeersch, S. J. — un nécessaire adoucissement. Orateur du plein air, du haut de son estrade mobile, l’apôtre médiéval avait de son côté double motif d’enfler la voix pour mieux atteindre l’oreille et l’âme des écoutants. L’hiver dernier, au Cercle Universitaire, un groupe de dilettantes a pu contempler cette figure de “ brave homme” évoquée avec un brio inextinguible par monsieur Etienne Gilson, spécialiste de l’époque. Il fallait dérider les auditeurs menacés ou à peine libérés de

la grippe annuelle; je soupçonne le conférencier d'avoir mis une certaine légèreté consciente dans l’allure de son discours et le choix de ses citations: il ressort quand même de son travail, comme aussi des savantes études de Lecoy de la Marche, que le prédicateur du moyen âge est un type résolument pittoresque, absolument sincère, mais fiable à demi quand il délaisse la piété ou le dogme pour s'attaquer aux vices régnants. Que si l'historien des mœurs espère atteindre la zone de sécurité avec les classiques, je lui rappelle aussitôt que Bossuet se montre trop rigoriste au sujet des spectacles et de la profession de comédien, que Bourdaloue “ frappe comme un sourd”, au dire de madame de Sévigné, et que l’auteur du Sermon sur le petit nombre des élus dut éprouver une émotion toute d'extase en apercevant là-haut la phalange innombrable déjà décrite par l’apôtre saint Jean.

Ces faits psychologiques n’ont rien qui doive nous surprendre, encore moins nous scandaliser. Ils sont la claire résultante d'un difficile problème, le problème de l’orateur. Ce dernier veut convaincre, et surtout persuader, émouvoir, mieux encore : mouvoir. Il doit compter avec l’inertie des uns, la froideur des autres et tout l’amalgame des passions intéressées. Songez de plus à l’ingrate situation que lui fait un auditoire le plus souvent composite, dont une partie s’accommoderait peutêtre d’une peinture exacte et nuancée, tandis que l’autre — la plus nombreuse — réclame la gouache et le vermillon. Il s’agit d’ entraîner la lourde masse en conciliant les goûts divers. De- là cette dangereuse série d’artifices oratoires où dame exagération tient la tête

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et joue son rôle aux dépens de l’humble vérité. Libre aux contemporains de faire la part du feu . . . oratoire et de rétablir un juste équilibre avec ce qu’ils voient autour d’eux. Mais quand, plus tard, le prophète disparu avec l’écho même de sa voix, un scientifique se penche sur son œuvré écrite, en pressent confusément le vague et l’outrance, comment récupérer l’exacte notion des faits ? Où trouver le correctif nécessaire ? Sûrement pas dans l’œuvre dramatique et romanesque de l’époque où les caractères souffrent des mêmes infidélités. Ceci explique en partie pourquoi il devient plus aisé de comparer la vie économique d’un peuple, d’un stade à l’autre de son histoire, que sa vie morale. Au reste, j’essaie d’examiner plus avant ce problème de l’orateur, avec les solutions qu’il comporte, dans un volume de critique qui ira bientôt sous presse.

La seconde moitié du XI Xe siècle fut témoin d’une évolution des plus captivantes dans l’ éloquence de la chaire, pour s’en tenir au seul pays de France. Déjà l'ardente charité du P. Lacordaire lui faisait ménager son auditoire et l’empêchait d’outrepasser les bornes dans la peinture du mal. Chez lui, l’emphase intermittente, accompagnée parfois de cris sublimes, ne saurait dérouter personne. C’est tout simplement le reflet, autant dire la pénétration d’un romantisme aux procédés connus. Ses successeurs à Notre-Dame se distinguèrent tour à tour par un effort de surveillance intime, de prudence et de tact dans l’exposé de la vérité catholique et ses applications à la vie courante, opérant ainsi à leur manière la saisie du réel, autre tendance du siècle finissant.

Nombreux sont leurs disciples, déjà produits sur la grande scène ou cachés dans les cellules de séminaire et de cloître. Mais je ne crois pas céder à trop de fierté familiale en constatant que la plupart demeurent groupés spirituellement autour d’un même modèle. Qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, le P. Marie-Albert Janvier fait aujourd’hui figure de chef d’école. . . Est-ce à dire que le problème soit résolu dans ses moindres complications ? que les tribuns du jour les mieux goûtés observent dans leurs discours une justesse de pensée, de sentiment et de style qui leur permette de faire œuvre littéraire en même temps qu’ oratoire ? On ne le croirait guère, à en juger par le silence de la critique à leur endroit. Lisez les plus récents historiens de la littérature et les tout derniers critiques: vous verrez que le sermon contemporain, sans excepter le discours profane, n’est plus comme son ancêtre un genre littéraire officiellement reconnu.

Si maintenant, dans un bond qui me paraît fantastique, je descends jusqu’à l’auteur du présent recueil, j'avoue que sollicité dès sa jeunesse religieuse par deux méthodes: la méthode surveillée, contenue, précise et objective, et la méthode d’ épanchement lyrique, il a choisi sans trop d’hésitations la première. C’est une piètre solution, je le sais. Jusqu’à quel point le mouvement, la chaleur de vie ont-ils souffert de ce barrage conscient, tel fervent analyste saura bien me le dire. Les “études” proprement dites échappent naturellement à ce reproche. Quant à la partie oratoire, l’absence complète de lamentations, d’invectives ou de sarcasmes, autorise

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du moins l’auteur à la 'présenter, elle aussi, comme un tableau dont la pâleur garantit la vérité. Ce tableau coyitient certains aspects de notre vie religieuse et sociale, en regard des éternelles exigences du décalogue; même l’exposé des doctrines générales se termine par une application aux choses du pays. L’historien de l’avenir pourra s’y référer sans crainte. D’autres également pourront dire en compulsant ce témoignage: Cet homme aimait sincèrement son pays. Il a prononcé parfois des paroles dures, en voyant ses compatriotes courir après tous les Baals comme autrefois le peuple-ancêtre de Judée: elles étaient conformes à l’évidence : il n’a pas su exagérer.

Voilà ce que dira la postérité. A moins, — insinuerait ici mon féroce Jules Lemaître, — à moins qu’elle ne dise rien du tout !

M.-A. Lamarche, O. P.

1ère Partie

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