VIE RELIGIEUSE
LA RELIGION A L’HOPITAL (O
Les religieuses de l’hôpital Ste-Jeanne d’Arc m’ont promis au téléphone de m’aider de leurs prières au moment critique où je paraîtrais devant vous. J’espère bien qu’elles sont en fonction à l’heure actuelle. Autrement, je reculerais devant la simple tâche de me faire accepter. Vous avez devant vous, en effet, malgré de trompeuses apparences, le plus mince souscripteur de l’hôpital. Si du moins je pouvais, à l’ouverture de cette campagne, me tirer d’affaire au moyen d’un miracle, comme fit un jour l’Apôtre S. Pierre. En se rendant au Temple, il aperçut, près de la porte surnommée la Belle, un boiteux de naissance qu’on portait là chaque matin et qui lui demanda l’aumône en entrant. “Regarde-moi bien”, lui dit Pierre. Et le perclus le regardait avec avidité, en se demandant quelle serait la souscription du Prince des Apôtres. “Je n’ai ni or ni argent”, reprit ce dernier, “mais ce que j’ai, je te le donne”. Et prenant la main du misérable, il le campa sur ses deux jambes... Regardez-moi, mesdames et messieurs, si bon vous
1. — Conférence donnée à la Salle St-Sulpice, le 28 novembre 1928, pour le lancement d’une campagne de souscriptions en laveur de l’hôpital Ste-Jeanne d’Arc.
semble, mais de grâce, n’attendez pas monts et merveilles du dernier des apôtres. Je n’ai ni or ni argent, ni hélas ! le don des miracles : autrement, c’est moi et moi seul qui mettrais sur pied votre entreprise. Quod habeo, hoc vobis do, ce que j’ai, je vous le donne, c’est-à-dire : une voix demeurée franche et une certaine faculté d’admirer le bien, même quand il est accompli par les autres.
Cette faculté, je la mets à la disposition du public, d’abord pour traduire son admiration reconnaissante envers les directeurs de l’hôpital, les organisateurs généraux des deux sexes, les comités féminins des paroisses et leurs équipes de solliciteuses; mais surtout pour lui faire apprécier la somme de bien qui s’opère à son insu dans nos hôpitaux catholiques, les miracles de foi qui accompagnent souvent les miracles de la science ou qui viennent nous consoler de ses échecs.
La religion à l’hôpital ... ce n’est évidemment pas ce qu’on y cherche et ce qu’on y trouve en premier lieu. On va à l’hôpital pour y trouver la guérison et en sortir le plus tôt possible. On en sort parfois rajeuni, transformé, renouvelé physiquement. Mais si du même coup, mettant à profit l’arrêt forcé, la solitude et le silence auxquels fut condamné le patient, une thérapeutique à part, un traitement subtil et mystérieux l’avait également rajeuni, transformé, renouvelé moralement, est-ce que son séjour en ce lieu ne lui vaudrait pas la meilleure des retraites fermées ? Et si au contraire, il lui faut sortir par la porte basse et la cour effacée où s’amène l’affreux corbillard, d’où vient la suprême consolation, du mourant
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et de ceux qu’il laisse, sinon d’une agonie bercée au murmure des prières catholiques ? Je n’ai pas à examiner ce qui se passe ailleurs, mais dans une Province comme la nôtre, qui se targue à bon droit de vie religieuse intense et de haute moralité, on compte qu’il sera pourvu dans chaque hôpital à une thérapeutique ordonnée et complète ; et je n’en veux pas d’autre preuve que cet empressement du corps médical et du bureau administratif à assurer la présence habituelle de l’aumônier et des religieuses dans cet établissement.
Quelle est à cet égard la situation, ou quel est le rôle du médecin et du prêtre, de la religieuse hospitalière et de la garde-malade laïque, c’est ce que nous allons repasser brièvement, en nous limitant, bien entendu, aux principes supérieurs et aux grandes directives.
Un bon nombre de médecins conçoivent leur rôle, au point de vue religieux, comme purement négatif, et prétendent que c’est une suffisante tâche de suivre presqu’au bout l’état physique du patient sans intervenir dans ses affaires de conscience. C’est méconnaître un peu l’importance de la psychologie religieuse en thérapeutique et l’influence du médecin chrétien auquel est réservé parfois le mot d’ordre opportun qui facilite la voie au prêtre, fait accepter le sacrifice et raccroche l’âme à Dieu. Et cependant, ce rôle purement négatif d’un praticien confiné dans sa sphère peut signifier quelque chose et beaucoup. Il n’est pas nécessairement le signe de l’indifférence,
encore moins de l’hostilité. Il serait plutôt chez un véritable savant le résultat d’une magnifique conquête de la fin du XIXe et du commencement du XXe siècle.
Cette conquête, c’est la distinction radicale établie entre la philosophie et la science, à plus forte raison entre elles et la foi: distinction tirée de l’objet et de la méthode propres à chacune de ces trois grandes disciplines. C’est ce qui a permis récemment à une cinquantaine de membres de l’Académie des Sciences de Paris, médecins pour la plupart, de répondre négativement à l’enquête du “Figaro”, ainsi formulée : Y a-t-il incompatibilité entre la science et le sentiment religieux ? Non, disent les réponses, il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir; elles le disent sans entente préalable et à l’unanimité, sauf deux ou trois discordances portant uniquement sur des questions de fait.
Ainsi donc, mesdames et messieurs, trois routes parallèles et distinctes pour parvenir à trois sortes de vérités. La première a nom la science. Son unique objet, ce sont les faits mesurables, c’est-à-dire les phénomènes sensibles, et les lois qui les régissent. Le reste, c’est-à-dire la réalité sous-jacente aux faits, sa causalité, son essence, à plus forte raison sa provenance, le savant d’aujourd’hui s’en écarte; il met sa conscience et j’ose dire sa coquetterie à s’en désintéresser. Il vise uniquement à découvrir ce qui dans la nature peut être pesé, mesuré et compté: le reste, il l’abandonne au philosophe. Son unique méthode est l’expérience sensible et l’hypothèse. Il n’a recours au raisonnement que pour l’appli-
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quer au fait brut. Le raisonnement dans l'abstrait, il l’abandonne au philosophe.
La deuxième route a nom la philosophie. Elle aussi marche vers sa vérité. Mais elle traverse rapidement le phénomène sensible pour atteindre la réalité qui en est le siège. Cette réalité, elle la sonde jusque dans son être métaphysique et uniquement par voie de raisonnement. Le philosophe à son tour met sa conscience, dirai-je encore sa coquetterie ? à dépasser le fait expérimental ressortissant à la cornue, à la balance, au chronomètre, au stéthoscope ou au microscope.
Comment voulez-vous que ces deux pèlerins de la vérité se heurtent ou se contredisent de façon sérieuse et prolongée ? Ils ne visent pas au même terme, ils ne cheminent pas sur la même route. A moins d’un faux aiguillage au moment du départ, il n’y a pas de tamponnement possible entre deux locomotives fonctionnant sur double voie.
Et maintenant, qu’est-ce qui pourrait empêcher le libre parcours d’une troisième route superposée: la Foi, menant à une vérité supérieure : la vérité religieuse ; avec son objet propre: le surnaturel, et son propre mode de connaissance: la révélation ? Ici encore l’objet et la méthode diffèrent totalement. Donc, pas d’intersection possible entre ces trois routes: tout au plus des points de jonction : pas de heurts violents ni sans issue. Surtout, et voilà l’aspect merveilleux de la “conquête”, pas de déception possible, encore moins de faillite, pour rappeler un mot célèbre, quand on attend de chaque discipline,
juste ce qu’elle peut donner. D’où vinrent dans le passé tant d’âpres et inutiles conflits, stylisés un jour dans la fameuse querelle Berthelot-Brunetière, sinon du fait que les philosophes demandaient trop à la science, les savants, trop à la philosophie, les uns et les autres, trop à la théologie.
Et pour en venir immédiatement à la science médicale, comment pourrions-nous aujourd’hui prendre au sérieux ce chirurgien au verbe haut, aux conclusions hâtives, mais dont l’intelligence n’offrait rien de prématuré, s’écriant sur un ton d’âpre défi : “Je n’ai jamais trouvé l’âme humaine au bout de mon scalpel !” Ah ! vraiment ? tant mieux, mille fois tant mieux ! Je serais profondément découragé de mon âme si on pouvait l’atteindre au bout d’un quelconque instrument : cela signifierait que cendre et poussière comme le corps, elle n’en a pas pour longtemps à subsister et que toutes les splendeurs qui l’entourent ne sont que l’ornement d'un tombeau. Mais lui non plus, expérimentateur, n’aurait pas dû s’attendre à rencontrer l’âme humaine qui par définition échappe à l’expérience directe; et ne l’ayant pas rencontrée, il n’avait pas le droit de s’en plaindre. Que penser de cet autre, qui, ayant découvert l’âme et Dieu, en disséquant une main humaine, s’écriait triomphant : “J’ai chanté un hymne à la Divinité !” Je pense qu’il avait raison en fait, mais qu’il se faisait illusion sur son propre personnage et les circonstances de son rôle. Comme philosophe et à la suite de Claude Bernard, il pouvait fort bien, en songeant à la vie innombrable qui
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avait palpité dans cet organe, conclure logiquement à une “idée directrice”, c’est-à-dire à l’âme; comme philosophe encore, à la suite d’Aristote et de saint Thomas, il pouvait fort bien, en constatant dans ce paquet de fibres un ordre aussi merveilleux que dans tout l’univers, conclure logiquement à une suprême Intelligence qui est Dieu. Il le pouvait d’autant mieux qu’en somme, ce qui est interdit, c’est la confusion des rôles et non leur passagère interversion. Mais, répétons-le, un simple expérimentateur agissant comme tel ne peut aboutir à ces vérités d’ordre tantôt rationnel et tantôt révélé, sans fausser à la fois l’instrument scientifique et le cerveau qui le conduit.
Mesdames et messieurs, si à l’Université de Montréal, on constate à l’heure actuelle, une entente spontanée, complète ou quasi complète, entre professeurs des différentes facultés, c’est parce que nous sommes tous dominés par ce grand principe de discrimination des sciences, conquis de haute lutte par le génie d’un Boutroux, d’un Poincaré, d’un Duhem, et aussi d’un Bergson — ce dernier ayant contribué pour sa part à l’écrasement du scientisme. Si en dehors de la vénérable enceinte, nous avons vu cesser peu à peu, entre le clergé et nos intellectuels profanes, ces heurts de doctrine qui causèrent de telles disgrâces dans le passé, surtout quand les journalistes se mirent de la partie, c’est parce que les idées dont je parle ont déjà fait leur chemin. Et si au-dedans d’une autre enceinte, l’hôpital Sainte-Jeanne d’Arc, vous n’avez absolument rien à craindre au point de vue religieux et
moral, ce n’est pas parce que les médecins en service se proposent de faire du zèle auprès de leurs clients; c’est parce que, savants authentiques, ils envisagent comme opposé à la science le moindre empiètement sur un domaine étranger. Savants authentiques, ils sont persuadés que nul dogme chrétien ne saurait les troubler dans leurs recherches, et qu’au surplus religion, science et philosophie seront confondues un jour dans une seule et unique vérité. Savants authentiques, en contact avec les réalités les plus douloureuses, aux prises avec les questions souvent les plus graves : délivrance de certificats, fixation d’honoraires, maladies illusoires, maladies suggérées; et parfois les plus tragiques : féticide, onanisme, déclaration de naissance, dénonciation de maladies contagieuses, ils veulent baser leurs conseils et leurs actes, non pas sur une prétendue morale indépendante qui n’existe pas et qui ne saurait jamais exister, mais sur les éternels principes de morale chrétienne et catholique planant au-dessus du prêtre qui a la mission de les faire entendre, et donc au-dessus du professionnel qui a le devoir de les appliquer.
Mesdames et messieurs, il serait inutile d’insister longuement sur le rôle du prêtre aumônier d’hôpital et inconvenant de l’ignorer tout à fait, puisque mon sujet même lui appartient : nous sommes chez lui, dans son domaine. Bornons-nous à souligner les conditions dans lesquelles il est appelé à exercer son ministère, et qui
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semblent des plus ardues et des plus avantageuses à la fois.
Conditions pénibles, parce que son dirigé est le plus souvent hors d’état de subir de longs entretiens, surtout sur un thème apologétique; conditions favorables, parce qu’il est marqué du signe violent, celui de la souffrance. Oh ! nous avons tous un peu de mal à comprendre ici-bas le rôle bienfaisant de la souffrance. “La bonne souffrance”, il semble que cela jure dans les termes. Nous sommes un peu comme les enfants quand ils assistent à la taille des arbres au printemps. Ils ne s’expliquent point ces meurtrissures inutiles et cruelles. Mais le père, lui, prévoit l’effet salutaire de chaque coup de serpe. Il sait que la maturation des fruits en dépend. “Par la souffrance, écrit M. Edouard Estaunié, l’homme acquiert le besoin de l’immortalité, et brisant les limites d’un présent qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de l’infini.” Ce malade, quand il était en santé, a pu se montrer insouciant du problème éternel. Mais quand la mort rôde autour de son lit, qu’elle s’approche de plus en plus, qu’elle va bientôt le toucher, et qu’il n’y a plus rien à attendre du dévouement ni de la science, c’est alors que l’idée de la souffrance expiatrice se lève dans son âme et c’est vraiment l’heure de Dieu. A cette heure ineffable, l’étole du prêtre est généralement la bienvenue.
Puis vient la femme, avec “ce sublime instinct du malheur” dont la gratifiait Chateaubriand, la religieuse
hospitalière dont la tâche, plus désintéressée, dépasse celle d’une infirmière laïque de toute la hauteur d’une surnaturelle vocation. Ayant reçu par les trois vœux la consécration officielle, tout ce qu’elle fait tombe désormais sous la vertu de religion et la rapproche normalement de son but. Il suffit qu’elle ne dise pas non : et alors l’enseignement, la direction, le service et jusqu’aux soins ménagers deviennent des actes religieux et d’autant plus méritoires. Et que dire en particulier du soin des malades ! C’est sa communion du matin qui se prolonge durant tout le jour par la substitution mystique de la créature souffrante à Jésus-Christ. Vous connaissez le geste de Pascal : Pascal sur son lit de mort, devenu incapable de recevoir le Sacrement, et se faisant transporter de sa chambre d’hôpital dans une salle commune, "afin, disait-il, de pouvoir communier à Jésus-Christ dans la personne de ses pauvres.’’
Des pauvres, il y en aura toujours à Sainte- Jeanne d’Arc, puisqu’on doit y affecter une centaine de lits à l’Assistance publique, et des sœurs, il y en a depuis les vacances dernières. J’ai vu de près les multiples démarches, les courageuses instances des directeurs et des dames patronesses de l’institution, pour y attirer le personnel tant désiré. Certes, ils n’ont pas eu le privilège du choix, et pourtant c’est une communauté choisie qui vient d’assumer la régie interne de l’hôpital.
Fondée à Lyon, en 1837, par mademoiselle Anne Rollet, — amie et assistante de Pauline Jaricot, cette légendaire zélatrice de la Propagation de la Foi, — la
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Congrégation des Soeurs de Saint-François d’Assise est en même temps hospitalière et enseignante. L’œuvre enseignante, menée avec succès pendant de longues années, fut en partie détruite par les décrets en 1901, mais l’œuvre hospitalière subsiste. Cette communauté a rendu des services éclatants pendant les deux guerres. Elle a même essaimé dernièrement au Maroc, et vive la Canadienne, nous avons deux représentantes de notre province à la clinique de Rabat, autrefois desservie par les Dames de la Croix-Rouge.
Répondant en effet, en octobre 1904, à l’appel du Cardinal Bégin et à la demande du curé de Beauceville, quatre de ces bonnes religieuses allèrent pleurer leur adieu à Notre-Dame de Fourvière où leur nom reste enfermé dans un médaillon-souvenir. Leur noviciat vient d’être transféré de l’Enfant-Jésus de Beauce, à Charlesbourg, et le recrutement s’opère de façon normale. D’importantes écoles sont à leur charge dans l’archidiocèse, mais leur œuvre maîtresse est sans contredit ce magnifique hôpital Saint-François d’Assise, érigé à leurs frais il y a quatorze ans.
Voilà dans une trop brève esquisse le passé déjà si méritoire de la communauté installée rue Saint-Urbain. Ce passé vous offre déjà la garantie que vos malades seront traités avec une habileté parfaite et un dévouement sans réserve, et si leur âme a besoin d’une clinique spéciale, elle ne saurait échapper à l’influence de ces saintes femmes: délicate influence qui ne brusque pas les personnes ni les choses, mais peu à peu s’infiltre dans
Institution des Sourds-Muets Montréal
les cœurs; indomptable influence qui ne démissionne jamais; éloquente influence, toujours sûre d’atteindre à son but, parce qu’elle prie beaucoup et qu’elle prêche d'exemple au lieu de se perdre en vain étalage d’axiomes sans cesse prônés et jamais appliqués.
Une autre influence est requise à côté de celle-ci pour l’assister et parfois la “supplémenter” : celle de la garde-malade laïque. Nous ne sommes plus au temps où, dans les hôpitaux du monde entier, le soin subsidiaire des patients était confié à des personnes qu’on n’aurait pas voulu engager pour les plus bas offices de maison et dont la turpitude morale égalait parfois l’incompétence. La qualité même et l’extension du service exigeait une institution de nouveau genre. Nous ne sommes plus au temps où une opération chirurgicale à l’Hôtel-Dieu paraissait un événement si extraordinaire que les religieuses croyaient devoir offrir à cette occasion un grand dîner au bureau des médecins. Je pense qui si cet usage persistait de nos jours, les campagnes de souscriptions devraient persister également. . .
Chez nous comme ailleurs, ce ne fut pas une tâche facile de faire accréditer la garde-malade. Même après les courageuses interventions du pasteur Fleidner en Allemagne, de Charles Dickens, d’Elisabeth Fry et de Florence Nightingale en Angleterre, il a fallu de longues années pour décider les médecins à la considérer comme
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une assistante et non une servante. Et même devant le fait accompli et la preuve administrée, le public de nos jours comprend-il suffisamment le rôle social de ces femmes vouées sous la blancheur du costume au service le plus délicat, le plus répugnant, le plus débilitant à la longue, service qui met parfois leur vie en péril grave, “en aventure de mort”, comme dirait Joinville.
Résolu toutefois à me cantonner dans le domaine religieux, je rappelle que leur livrée laïque leur donne accès dans les demeures où ne pénètre jamais la sœur de charité. Elle leur permet aussi, dans certaines circonstances, de risquer certaines démarches qui, de la part d'une religieuse et même d’un prêtre, sembleraient inutiles ou dangereuses. Il y a des malades, voire des gens en santé qui entrent en méfiance et se tiennent au garde à vous, sitôt qu’apparaît une soutane ou un voile. Mais une garde-malade partageant l’état de vie du patient et qui a déjà gagné sa sympathie, ne risque rien à parler, surtout si elle sait observer les temps et les circonstances.
Or, quand il s’agit de foi et de pratique religieuses, elle peut avoir affaire à deux catégories de malades : les hostiles et les indifférents. Les hostiles, du type de Gabriel Gargam qui, porté à la gare de Lourdes sur une civière, détournait la tête du calvaire qu’on lui montrait, et refusait constamment de prier ; mais qui, guéri le lendemain en une seconde de l’ataxie locomotrice avec gangrène aux extrémités, voulut se faire brancardier à son tour, — ce qui permit plus tard à votre serviteur de lui
serrer la main. En face d’une hostilité ouverte ou latente, je ne dis pas à la garde- malade : il n’y a rien à faire, mais : il n’y a rien à dire. Car il y a quelque chose à faire : témoigner à ce client spirituel, pour qu’il ne devienne pas incurable, autant et même un peu plus de dévouement qu’aux autres, en se rappelant le mot d’ordre du cardinal Touchet dans son charmant volume : Aux infirmières de France : “La meilleure convertisseuse, dans une salle d’infirmerie, ce n’est pas la plus loquace, mais la plus dévouée.”
L’autre catégorie de malades est formée des indifférents ou des endormis dont parle si souvent l’Apôtre S. Paul. Pour les bien connaître, il suffit d’observer un peu le sommeil physique. Quand une personne dort, elle est comme détachée, absente de l’univers qui va son chemin sans elle. Sous l’influence d’une réaction passagère, elle apercevra sans doute des objets, des visages, mais d’une façon confuse et non pas tels qu’ils sont dans la réalité; elle entendra proférer des mots, mais des mots qui restent accrochés en l’air et sans lien logique entre eux. De sorte que le monde externe se trouve incorporé à son rêve et déformé complètement.
Passons maintenant au plan spirituel. Le patient dort quand il est absent du monde de la Foi; quand les idées religieuses ne s’offrent à son entendement que d’une façon vague et autrement qu’elles ne sont en réalité; quand elles demeurent suspendues en l’air ou figées dans les livres, sans lien vital avec la conduite humaine. Hujus vana religio, sa religion est vaine, elle est incorporée à
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sa chimère. “Un dormeur”, dit Bourdaloue, “c’est un “homme qui accommode la religion à ses erreurs et à “ses goûts au lieu de régler ses goûts et de corriger ses “erreurs d’après la religion.” Et le prêtre et le médecin et la religieuse et l’infirmière n’auraient pas le droit de réveiller cet homme, en lui parlant de Dieu et des choses de Dieu selon l’enseignement véritable de l’Eglise, et en rectifiant ses idées fausses à ce sujet ? Au nom de qui, au nom de quoi pareil ostracisme ? N’ai-je pas démontré à l’instant qu’il ne pouvait s’exercer au nom de la philosophie, ni au nom de la science ? Voulez-vous me dire alors en vertu de quel préjugé ignare ou despotique, on va me permettre de parler à ce malade voyages, médecine ou pharmacie pour me défendre ensuite de lui parler morale et religion ? L’interdire aux femmes en particulier, c’est leur demander de semer au vent les trésors de leur riche nature, toutes les réserves de bonté, de dévouement et de tendresse que Dieu y a mises pour le réconfort de l’homme et le triomphe du bien sur la terre.
Mesdames, — je m’adresse aux solliciteuses de demain, — quand vous irez de porte en porte pour obtenir des souscriptions, ayez foi dans votre œuvre et présentez-la sans crainte comme sociale d’abord, mais religieuse aussi, et organisée catholiquement. Si des préventions ont pu naître à cet égard, avec ou sans motif, elles n’ont plus maintenant que des motifs de disparaître.
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Ayez foi dans votre œuvre et confiance dans la population montréalaise. Vous franchirez des seuils modestes, éprouvés par la gêne. Tout en sollicitant l’obole du pauvre, ne soyez pas étonnées qu’il la consacre à des fins plus indispensables. Vous franchirez des seuils à l’aise, où l’on vous objectera sans doute la multiplicité des œuvres et la fréquence des appels à la charité. Répondez sans crainte que l’aumône malgré tout ne doit pas chômer, parce que les amusements, le théâtre, le cinéma, les modes excessives ne chôment guère et que ceci doit compenser cela. Vous franchirez enfin des seuils plus riches, où j’aime à croire que certains exemples, indiquant chez les nôtres une sorte de mentalité nouvelle, deviendront à votre approche subitement contagieux. Ayez confiance dans le zèle patriotique et la générosité des citoyens de Montréal.
Un jour que Jeanne d’Arc était retenue captive dans un petit port de mer nommé Le Croy, les habitants du pays lui adressèrent un message de sympathie, avec des fruits et autres provisions de bouche. Et Jeanne, en accueillant ces dons, ne peut contenir son cœur : “Quel bon peuple, s’écria-t-elle, et comme je serais heureuse de vivre et de mourir avec eux !’’
Mesdames et messieurs, puisque la petite bergère et grande française est passée maintenant de la prison et du bûcher sur les autels, puisqu’elle a été constituée gardienne et patronne de ce nouvel hôpital, et puisque les saints là-haut ont connaissance de tout ce qui les concerne ici-bas, il est permis de croire que penchée sur
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vos offrandes, dans un geste ému et fraternel, elle répétera la douce parole : Quel bon peuple, et comme je serai heureuse de faire grandir et prospérer l’oeuvre à moi confiée ! Et puisqu’enfin l’étendard de Jeanne Fa sûrement suivie au paradis où il lance d’éternels rayons, eh ! bien, qu’il flotte et qu’il ondoie au-dessus de vos équipes, pour les conduire demain à la peine et bientôt, j’espère, à l’honneur !
LE MARTYRE
Tune tradent vos ;in tribulationem, et occident vos; et eritis odio omnibus gentibus propter nomen meum.
On vous induira en tribulations, et l’on vous tuera; et vous serez en haine à tous les peuples à cause de mon nom. '
S. Mat. XXIV, 9.
C’est une idée bénie que l’on a eue de faire coïncider la célébration de nos Martyrs avec le saint temps de la Passion et de nous aider de la sorte à mettre notre âme au point, à franchir en esprit, je ne dis pas la distance temporelle — trois cents ans, c’est peu de chose — mais la distance morale qui nous sépare de ces grandes figures. La liturgie du Carême, i en jetant son violet sombre et ses chants graves sur les folies du carnaval, a ramené les hommes aux doctrines et aux pratiques d'austérité chrétienne et facilité pour autant la tâche des panégyristes.
Invité à parler le premier durant ces fêtes du souvenir, j’ai cru utile, en effet, de mettre d’abord votre âme au point. J’ai cru utile d’établir comme une base