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LA PAROISSE, CENTRE DE FORMATION AGRICOLE

Tant vaut l’homme, tant vaut la terre. Ils étaient bien convaincus de cette vérité, les éminents professeurs qui ont traité aujourd’hui même de la formation rurale au foyer, à l’école et au cercle. Ils ont pour autant frayé la route à celui qui doit maintenant vous entretenir de la formation rurale dans et par la paroisse, ou pour mieux dire, à l’église. La chaire chrétienne n’est-elle pas, pour employer l’image courante, une sorte de haut parleur où se distribue en s’amplifiant la leçon quotidienne des parents et des maîtres et de l’élite professionnelle.

Un prêtre curé dispose à cette fin d’une puissance illimitée ou renouvelable à souhait: la puissance de l’enseignement religieux ou moral appliqué à l’agriculture. Cette particulière autorité, on lui demande de s’en servir couramment pour former son peuple à la vie spirituelle, à l’amour du sol, aux plaisirs sains.

C’est la religion qui sanctifie les travaux de la ferme et les rapports de société d’une maison à l’autre, d’un champ à l’autre; qui aide le laboureur à supporter

la fatigue, les privations, les accidents de toute sorte; qui prêche la solidarité entre individus et familles voués aux mêmes tâches, aux mêmes épreuves, à la poursuite des mêmes intérêts. Elle crée un climat moral plus indispensable à cette vie besogneuse que ne le sont aux graines de semence la pluie et le soleil alternés. Sans elle le paysan courbé vers la terre devient terrestre, sinon semblable aux bêtes de somme qu’il utilise. Voilà pourquoi l’absence d’esprit surnaturel ou de piété chez le rural nous déçoit et nous choque comme une affreuse dissonance. Malheur à ceux qui viendraient à date fixe étaler à ses yeux leur tiédeur sceptique ou transformer la villégiature en exhibitions de scandale. Nous verrons jusqu’à quel point les politiciens eux-mêmes et les organisateurs sociaux doivent tabler sur l’esprit religieux paroissial pour assurer les progrès de l’agriculture en ce pays.

Le curé campagnard devra profiter des relations du ministère et des circonstances publiques que chaque saison ramène, pour rappeler à tous et à chacun le devoir professionnel, et sanctifier son peuple en le tournant vers Lieu , tout en prenant garde, — puisque notre religion est déjà si austère et difficile à pratiquer, — à ne pas la lui rendre odieuse par des exigences superflues, des propos maussades ou des caprices irritants. Ici encore il alu a à combattre la routine atavique. Beaucoup de paysans ne prient guère ou se contentent de formules apprises et de la piété en commun. Cependant le curé d’Ars “ne pensait pas que des gens attachés à la glèbe ou à des métiers manuels fussent incapables de vie intéîicuie . (Vie, par Trochu). Lui qui avait sanctifié son

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enfance et sa jeunesse en labourant la terre, piochant la vigne, émondant les arbres et liant les fagots, il voulut apprendre à ceux qui vivent sans cesse en contact avec la nature, livrés à des occupations dont chacune représente l’action de la grâce sur l’âme, le secret de méditer et de faire oraison. Il conseillait, outre l’examen de conscience, “une lecture édifiante au moins pendant l’hiver”. Il disait dans un sermon : “Mes frères, si nous “aimons vraiment le Bon Dieu, la prière nous sera “aussi facile que la respiration. Que j’aime ces mots “prononcés dès le matin : “Je veux aujourd’hui tout faire, “tout souffrir pour glorifier Dieu”. Et dans un catéchisme : “Oh ! que c’est beau, tout faire avec le bon “Dieu ! Si tu travailles avec Dieu, c’est toi qui travailleras, mais c’est Lui qui bénira ton travail. Et tout “sera compté: la privation d’un regard, d’une satisfaction, le chaud et le froid, la pluie et le beau temps”.

Le culte extérieur est, suivant l’enseignement formel, le premier stimulant de la vie pieuse dans une paroisse. Le curé d’Ars, une fois sorti du confessionnal, mettait un zèle extraordinaire à soigner le décor du temple et la splendeur des offices. On le voyait, le dimanche et surtout aux jours de grandes fêtes, allant et venant, de son allure vive et recueillie, disposant luminaire, fleurs et bannières, stylant ses chantres et ses enfants de chœur, sans oublier la pointe de malice : “Dommage, hein! si vos âmes étaient aussi blanches que vos surplis !” L’église, “habillée de feuilles” et vibrante de cantiques rayonnait surtout de propreté et de décence; tant et si bien que monseigneur l’Evêque, en tournée pastorale, négligeait

l’inspection du mobilier. Du sanctuaire à la foule, un attrait, une influence, une sorte d’imprégnation mystique telle que certains spectateurs “se plongeaient dans la prière comme poissons dans l’eau” et que le mot d'ordre des pèlerins était celui-ci : un dimanche à Ars ! Avec ça que l’éloquent vieillard ne prêchait pas longtemps !

Mesdames et messieurs, fort de ces exemples et sous le couvert d’une pareille autorité, je me sens plus à l’aise pour solliciter une réaction contre l’apathie religieuse ou la dévotion trop mécanique, d’une part, contre la monotonie des dimanches, en plusieurs églises de campagne, de l’autre. Il me faudra à l’instant toucher la question si délicate des divertissements à la campagne. Si l’on considère que nos offices d’église demeurent pour un certain nombre l’unique distraction, il faut bien la leur procurer sans trop de réserve ni de sécheresse et, ma foi, leur ménager des surprises d’occasion. Je mets au nombre de celles-ci les fêtes religieuses agricoles offrant un certain caractère local avec tout le pittoresque de la profession. De nouveau je pourrais recourir aux traditions de quelques églises de France où l’on voit toujours, en la fête de saint Isidore, de saint Marc ou des Rogations, des instruments de travail érigés en faisceau au pied de l’autel. Ils sont à l’honneur avant d’être à la peine. Et j’imagine que leurs propriétaires, se sentant eux-mêmes plus proche du tabernacle, retournent dans leur foyer mieux disposés au labeur et plus fiers de leur état.

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L’amour de la terre, le juste orgueil de la profession agricole: nouvel aspect des choses où apparaît encore le rôle formatif de la paroisse.

Iî faut bien admettre que les premiers à médire, se plaindre et parfois rougir de leur profession, ce sont nos “habitants”. Il suffit de passer quelques heures en leur compagnie pour entendre leurs allusions chagrines à ce sujet. Us ont presque toujours l’air de vouloir s’excuser d’être là. En général, de la part du citadin ils n’ont plus à souffrir ni froideur distante ni sourire de protection : ce sont là choses du passé. Les coupables se découvrent plutôt parmi leurs neveux ou leurs fils émigrés dans les grands centres, et non encore assouvis, qui reviennent en auto s’exhiber à leur famille: Lorenzo Surprenant en passe de séduire Maria Chapdelaine. Une anecdote à ce propos, à moins qu’il ne s’agisse d’un simple apologue. Parti depuis dix ans de sa ferme natale, mais gardant encore la silhouette et l’allure ancienne, un jeune ouvrier de manufacture résolut un jour d’aller revoir sa “patrie intime”. Tout en parcourant l’antique domaine, il feignait de ne pas reconnaître les instruments aratoires. Comment appelez-vous cela ? disait-il en indiquant un râteau. Mais par malheur, ayant mis le pied sur les dents de l’instrument, le manche soudain relevé lui tapa au visage, en le rappelant du même coup à l’humilité de ses origines. Cela fut fait gentiment, prestement, avec une vitesse dont les physiciens pourront vous rendre compte si vous leur indiquez la longueur du manche !

Mais en général, le plus grand ennemi du cultivateur, c’est le cultivateur. M. l’abbé Georges Bilodeau, confé-

rencier de la Semaine, ne pouvait manquer de répéter, dans son entretien de mardi sur Y exode des campagnes, ce qu’il déclarait en 1926 dans une brochure devenue populaire : “Pour rester au pays”. De nouveau il constate que “le mal ne vient pas seulement d’un défaut dans les “rouages de l’administration, mais de l’âme même du “peuple où prévalent des idées fausses, une mentalité “fausse en contradiction avec la nature.” Eh ! quoi,., l’ouvrier du sol méprise cette dictée de la nature qui lui enseigne, en même temps que la simplicité de mœurs, la confiance en soi et l’adaptation au milieu: que serait-ce alors, s’il ne sentait près de lui la constante influence du groupement paroissial ! Relations de voisinage ou d’amitié, convocations du dimanche, reproches, conseils, aide physique, exemple des vaillants, exemple à rebours des timides et des paresseux, autant de forces coalisées pour lui inspirer le courage, la fierté professionnelle. Enfin, — c’est toujours là qu’il faut en venir, — ce prêtre affecté à son service de par l’autorité de l’Eglise, partageant à un certain degré son propre genre de vie, qui l’exhorte sans cesse à persévérer dans sa noble vocation !

“Qui quitte la terre tourne à gauche”, dit un proverbe de Bretagne. Il y a une entente des proverbes: je ne sache pas que l’expérience ait infligé un grave démenti à celui-là. Aussi bien un curé qui consacre chaque année une dizaine de prônes ou d’instructions à prêcher la fidélité à la terre, fait ni plus ni moins qu’une œuvre apostolique, et reste malgré tout professeur de morale et digne interprète de l’Evangile. Or voici selon moi quel devrait être le sens de cette prédication nou-

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velle en apparence, en réalité vieille comme le Paradis d’Adam. Il ne s’agit pas de comparer la profession agricole au Sacerdoce ni aux professions libérales, pas même à l’industrie ni aux autres métiers manuels. Sauvons la hiérarchie des arts et des classes. Respectons les inégalités sociales voulues de Dieu. Il s’agit pratiquement de juger la fonction en regard de celui qui l’exerce. La profession agricole, déjà excellente en soi, est la plus excellente pour l’agriculteur et pour ses fils. “Où elle est attachée, la chèvre doit brouter.” Des liens séculaires : entraînement physique, goûts et aptitudes, les attachent au sol. Surtout, une sorte de divination qui ne vaut pas la science, mais la supplée en certains cas, et qui consiste à prévoir les dates opportunes, à calculer profits et pertes, à prendre pour ainsi dire la température d’un terrain, à le soigner, à le mettre au régime comme un malade parfois. “Un fils du sol entre de plain-pied dans le régime de la terre.” (J. de Pesquidoux.) Qu’on lui procure en plus l’apprentissage technique dans une de nos grandes écoles: cours complet ou enseignement d’hiver; que plus tard il obtienne l’aide syndicale unie à tous les avantages de la coopération agraire, et voilà un individu adapté, c’est-àdire un homme heureux. Transportez-le au contraire dans les centres de l’industrie et du commerce: il n’y apporte aucun pli héréditaire et nulle expérience acquise: c’est un pauvre déraciné. Inapte à la carrière et travaillé de mille désirs, sans défense contre les surprises de la vie urbaine, les fluctuations de salaire, le chômage ou les grèves, la minute arrive qu’il n’a plus une miette

de pain sur sa table. C’est la revanche du râteau. Par surcroît d’infortune, c’est aussi la minute où la tentation se présente, où l’Esprit du mal indique une nouvelle route à ce pauvre bougre impuissant. Il s’y engage peu à peu, oublieux des directions paternelles: il tourne à gauche. Bientôt, il aura recours pour vivre aux méthodes connues dont la mieux connue consiste à ruiner quelquesuns des siens demeurés fidèles à la vie d’autrefois.

Voilà, mesdames et messieurs, un thème de prédication rurale que même un apôtre laïque peut développer à sa manière. A qui le voudrait plus complet et plus détaillé, je suggère la lecture du Livre de raison de M. Joseph de Pesquidoux, écrivain à prestiges, grand seigneur terrien lui-même, qui traite de ces matières en scientifique, en administrateur et en poète.

Chacun sait que les plaisirs de la ville, rendus plus accessibles aux gens de la campagne, ont fini par diminuer chez eux l’estime de leur état.i “Voici que tout à coup, dans l’espace de quelques années, des routes se pavent, des voitures rapides circulent, d’où s’échappe un

1- — Cette partie de ma conférence, entreprise à la demande du Président des Semaines Sociales, causa plus tard un certain émoi quand les journaux s’en emparèrent. J’ai refusé d’intervenir dans le temps, le texte même devant bientôt paraître dans le volume-rapport de la Semaine Sociale. C’est ce texte que je réproduis ici sans la moindre altération. Le lecteur pourra juger si. oui ou non, j’ai été jusqu’à dénoncer le manque de divertissements à la campagne comme l’unique ou la principale cause de l’exode vers la ville. A plus forte raison n’ai-je point proféré cette ineptie que le clergé rural aurait favorisé la désertion !

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langage hardi et tentateur, des villégiatures s’établissent qui font briller aux yeux des modes inconnues. La campagne n’était pas préparée à cette invasion sournoise et, dans le combat qui s’élevait, elle devait plier sur bien des points”. Ainsi parlait en octobre 1925, en s’adressant au public de la Remie Dominicaine, M. l’abbé Armand Beauregard. Il traitait incidemment des divertissements à la campagne et ses justes remarques méritent bien la publicité de notre Semaine Sociale. Cependant, interrogé à son tour, un prélat des plus spirituels et des mieux renseignés me disait dernièrement : “Mon Père, essayez de vous contenir, il n’y a pas de thèse à établir à ce sujet !” Averti de la sorte, mesdames et messieurs, j’éviterai soigneusement la thèse pour rappeler du moins certains faits et en tirer deux ou trois corollaires.

On doit commencer tout d’abord par faire son deuil de certains modes de divertissement, disparus à leur tour comme le van, le fléau, la faucille et autres instruments primitifs. Autrefois, — ce qui de nos jours signifie: il y a vingt-cinq ou trente ans, — le peuple des campagnes s’amusait, pour ainsi dire, à même la terre, et les divertissements suivaient le même cycle que les travaux des champs. Parmi ces travaux, les plus difficiles ou lee plus urgents, exécutés de concert, étaient loin d’être une “corvée” pour la jeunesse et l’âge mûr. Au “lever” d’une grange, par exemple, la bourrée d’entr’aide terminée, le plus agile grimpait au faîte pour y planter le sapin : c’était le signal des réjouissances attendues. Pour un bon nombre le repos était déjà une suffisante distraction. Celui qu’on nomme “l’ancêtre” faisait régulièrement l’été,

par les après-midi de dimanche, son tour du propriétaire, s’arrêtait un instant pour vérifier sur la paume la qualité des épis, et de retour s’asseyait près du seuil, le regard tranquillement posé sur le proche horizon. Que les temps sont changés ! de quel train va le monde, y compris le monde champêtre ! Un zélateur obstiné à rétablir ces antiques mœurs, me paraît aussi frivole que ces enfants au bord des routes qui tendent des bouquets aux touristes qui font du soixante. L’homme au volant sourit, l’auto s’enfuit à l’américaine, garçonnets et fillettes abaissent leurs bras découragés . . . Cessons donc nos doléances ; renonçons à d’impossibles rêves ; et tâchons d’organiser le plaisir rural suivant les exigences de temps, de lieu et de milieu, en accordant toutefois la préférence aux amusements de plein air et aux assemblées que rehausse un cachet intellectuel et artistique. Qui sait si on ne parviendra pas de la sorte à sauver la tradition tout en sacrifiant quelques traditions.

M. l’abbé Beauregard insinue que les deux principaux agents de la nouvelle entreprise doivent être le curé et le professionnel. L’un dispose de son autorité morale et l’autre porte également “l’auréole de ses études faites ”. Naturellement, quand il s’agit d’organiser les joutes sportives ou de s’y mêler, le droit canon concède au curé le privilège de déléguer son vicaire ! S’il y a un cercle agricole établi dans la paroisse, je crois que les officiers et les principaux membres ont surtout grâce d’état pour prendre l’initiative du mouvement ou y coopérer avec efficience.

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Ces promoteurs devront apporter autant de zèle que de circonspection dans une œuvre en liaison si étroite avec la morale chrétienne. Ils auraient tort de céder aux critiques inévitables et à tous les brefs d’injonction. Je sais un curé des mieux intentionnés i qui dut en encourir un certain nombre, simplement parce qu’il avait annoncé des parties de balle au camp non payantes et modifié à cette fin l’horaire de vêpres. Ce fut bien pis quand plus tard il voulut aménager la glace de la rivière au profit des patineurs des deux sexes. Ce brave homme pensait avec raison qu’il ne faut rien négliger dans ce domaine. Il estimait ces réunions sportives plus hygiéniques, plus distrayantes et moins dangereuses que les amusements de taverne et les promiscuités de salon. Informé par ailleurs de l’origine des critiques, il constata qu’elles provenaient de deux sources distinctes : d’un groupe de commères âgées, devenues frileuses et mieux douées pour le potin que pour le patin; et d’une certaine catégorie de gens qu’un humoriste nous représente comme “trop civilisés pour s’occuper de choses raisonnables”.

Mesdames et messieurs, vos rires me persuadent que je puis inclure aussi la conférence au nombre des divertissements. Je le disais à l’instant: même à la campagne le plaisir devrait s’accompagner d’une note intellectuelle. Le cultivateur a d’ordinaire l’esprit solide, réfléchi, déductif. Il aime entendre discourir sur un ton plus élevé que le sien. Il est sensible au trait, à l’image, au verbe

1. — Mgr J. -H. Cousineau, décédé, alors curé de St-Eustache, (Deux-Montagnes).

poétique. Les entretiens de l’agronome, toujours suivis avec intérêt, ouvrent la voie à des thèmes plus variés. Je me demande si, par un habile dosage de programme, incluant drame ou musique, on ne parviendrait pas à grouper de temps à autre, surtout dans les soirées d’hiver, un auditoire homogène, soucieux de s’instruire en s’amusant. Ici encore, il convient de faire appel aux cercles de l’Union Catholique des Cultivateurs. Je vois dans les Statuts des “gildes” agricoles de Belgique (c’est le nom des cercles paroissiaux du Boerenbond), à l’article 3: “La gilde paroissiale travaillera au progrès intellectuel “et social et au bien-être économique de ses membres. “En particulier, elle instruira ceux-ci au moyen de conférences et de leçons, de journaux et de revues. . . Si “possible elle établira une bibliothèque.” Je crois qu’un même esprit anime nos associations agricoles. Il s’agit avant tout, bien entendu, de développer les connaissances professionnelles de l’homme des champs. Mais comment y parvenir sans lui inspirer par là même un certain goût de culture générale.

Mesdames et messieurs, l’une des dernières étapes et la plus importante du mouvement agricole dans notre province, va me permettre de conclure ce travail sur des vues optimistes. Nous avons à présent, depuis 1924, notre Boerenbond canadien: l’Union catholique des Cultivateurs ; et cette société pleine de promesses a reconnu le fait paroissial. D’autres institutions l'ont reconnu

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avant elle, et n’eurent jamais lieu de s’en repentir. Les Anglais eux-mêmes, une fois maîtres du pays, le reconnaissaient à leur manière en voulant accaparer le droit de nomination à l’évêché de Québec et aux cures du diocèse. Notre Union Catholique adopte en principe le cercle paroissial, multiplicateur étonnant de force, d’influence, de profits matériels et moraux, tant par l’apport numérique que par les œuvres annexes qu’il fait surgir à son tour. Elle en a établi jusqu’à date près de trois cent cinquante, et l’un des officiers du Bureau central m'écrivait dernièrement: “C’est notre préoccupation majeure de fonder des cercles dans toutes les paroisses. Les fonds nous manquent pour l’organisation et la propagande. Mais nous comptons davantage encore sur la sympathie effective de nos bons curés de campagne, et tout ce que vous direz à Saint-Hyacinthe, en vue de nous assurer leur concours, sera grandement apprécié.”

Je vois de plus dans les Statuts et règlements, au mot Propagande: “La propagande se poursuit tant qu’il “reste dans la pax*oisse un cultivateur qui ne fait pas “partie du cercle, car l’Union doit être la chose de tous “les cultivateurs.” Ce dispositif consacre à nouveau le fait paroissial. Seule en effet la paroisse permet d’atteindre le gros des cultivateurs qui autrement resterait plongé dans la routine et l’indifférence tant décriées. On a beau dire à l’encontre: Y Union centrale a charge des intérêts communs : tant pis pour les réfractaires et les ignorants, on les défendra malgré eux. Ce n’est pas là la vraie manière de comprendre et de réaliser l’idéale devise: chacun pour tous, tous pour chacun. La propriété

du réfractaire et de l’ignorant vaut virtuellement celle du cultivateur d’avant-garde ; son cas mérite autant de sollicitude, et même davantage, puisque ses lenteurs peuvent entraver l’essor général. Demandez à la paroisse, messieurs, le réveil et la fusion de toutes les énergies, demandez-lui la force et la majesté du nombre.

Demandez-lui surtout l’appoint de ses valeurs spirituelles. Mettez à contribution son influence éducative, ses traditions religieuses, son esprit de solidarité. Formant ainsi partie liée avec la pai’oisse, se mouvant dans son cadre et vivant de sa vie, étendant sans cesse par elle son champ d’activité, votre Union déjà si florissante méritera un jour d’être dénommée puissance nationale. Ce jour-là, il y aura quelque chose de changé dans nos campagnes ! La confiance sera enfin revenue, gage d’une prospérité meilleure fondée sur la coopération, la discipline et le travail. On pourra parler encore et sans ironie de la paix des champs. Sollicitée avec amour par l’instrument moderne, la terre fournira mieux qu’une convenable aisance: un rendement de joie. La rumeur étrangère ne couvrira plus le son des angélus, et certains spectacles des soirs apparaîtront de nouveau comme une caresse de Dieu répandue sur le monde.

ALLOCUTION POUR LA FETE DU TRAVAIL 1

S’il me fallait remercier tous les personnages et les groupes officiels, religieux ou civils, qui, par le prestige du rang ou l’autorité du nom, jettent sur cette assemblée une note si éclatante, s’il me fallait ensuite faire une revue du passé pour louer tous ceux qui, morts ou vivants, ont rendu possible cette démonstration, j’aurais vite atteint les brèves limites assignées à ce discours. N’est-ce pas répondre davantage à leurs pieux sentiments que de réserver le remerciement et la louange au Dieu trine et un, à l’immortel auteur de tout don ? Comment oser jouir d’une pareille journée, sous ce ciel de fête, dans ce décor vraiment pyrénéen, sans rappeler tout en la baptisant la vieille sentence: deus ?iobis hæc otia fecit, un Dieu, — non pas le dieu vague, imaginaire du poète, mais notre DIEU, celui dont le nom de gloire devrait s’écrire en toutes majuscules, — nous a ménagé cette halte et préparé ce doux repos. A Lui donc notre louange adoratrice, à Lui le Magnificat de cette foule en liesse qui, par sa composition même, constitue un hommage et représente une idée.

1. — Prononcée devant l'Oratoire St-Joseph, le 15 septembre 1924.

Cette foule immense aux splendides bigarrures, où je vois l’homme d’Etat siéger aux côtés de l’homme d’Eglise, l’indigent coudoyer le riche, et l’ouvrier frôler son patron, symbolise à mes yeux l’étendue, ou plutôt l’universalité du patronage de saint Joseph. Car Dieu, vous le savez, a récompensé magnifiquement l’abnégation et la foi du patriarche: au ciel comme sur la terre, celui-ci est demeuré “le serviteur fidèle et prudent préposé à la conduite de sa famille”. Mais voyez comme cette famille s’est agrandie et multipliée ! C’est d’abord la famille ordinaire, la vieille famille chrétienne qui lui confie le soin de ses affaires matérielles et qui, dans les heures critiques, recourt à lui avec des supplications et des violences de son choix. C’est la “plus grande famille”, la famille ouvrière qui s’honore de porter la livrée du saint, de manier son outil, et qui a choisi cette date pour fêter plus chrétiennement le Travail. C’est la très grande famille, la famille canadienne-française qui célèbre aujourd’hui le 300ème anniversaire de sa consécration au Père putatif de Jésus. C’est enfin l’immense famille catholique, l’Eglise de Rome, confiée à son patronage depuis 1870, et qui attend de sa main, pour le travail et pour la lutte, son froment de chaque jour, ut det Mis in tempore tritici mensuram. Ces quatre familles ici représentées, en constituent une seule dont S. Joseph est le Patron. Et c’est pour rendre ce patronage plus manifeste aux yeux de tous, que d’un commun accord elles ont voulu l’incruster dans la pierre et le hisser sur ces hauteurs.

POUR LA FÊTE DU TRAVAIL

Mes révérends Pères, c’est vous qui aurez l’honneur d’achever ce monument, comme vous avez eu le courage d’en jeter les bases il y a huit ans, réalisant ainsi les vœux conjoints de votre vénéré fondateur et du deuxième évêque de Montréal. Honneur péniblement acheté et que vous repousseriez de toutes vos forces, s’il ne conditionnait le culte et la gloire du bien-aimé Patron. Vous avez connu, en effet, vous connaîtrez encore les imputations des renégats, les réserves des sceptiques, les suspicions des fols et parfois des sages. Vous avez connu, vous connaîtrez encore les embarras d’argent et tous les ennuis que comporte l’office de quêteur, même exercé au profit du Bon Dieu. Vous avez connu, vous connaîtrez encore l’indicible corvée qu’est la réception des pèlerinages publics ou privés. Mais votre foi en S. Joseph, votre foi, j’ose dire expérimentale, appuyée sur tant de signes extérieurs et de témoignages intimes, saura triompher des obstacles nouveaux comme des difficultés anciennes. Et je suis sûr que l’humble Frère convers inspirateur de tout ce mouvement, perdu sans doute dans là foule, oublie à cette heure l’amas de ses fatigues et le cortège de ses ennuis pour se livrer tout entier à son action de grâces et à son espoir final. Bientôt, en effet, mes révérends Pères, dans un avenir que la ville de Montréal et tout le Canada français souhaitent le plus rapproché possible, nous serons de nouveau convoqués sur ce haut lieu, pour une cérémonie non moins grandiose et plus consolante. Alors se réalisera la parole du Prophète : votre église — ou plutôt notre église, car c’est un sanctuaire vraiment national — recevra “un diadème au

lieu de la cendre”, coronam pro cinere ; “l’huile de la joie au lieu des larmes”, oleum gaudii pro luctu; “un vêtement de gloire au lieu de l’affliction”, pallium laudü pro spiritu moeroris. (Isaïe, LXI, 3.)

Je disais au commencement, mes Frères, que toutes les classes de la société sont ici représentées. Il en est une cependant qui prédomine par le nombre et qu’à bon droit je désire saluer en votre nom: c’est la classe ouvrière en général, c’est surtout le groupement de nos syndicats catholiques nationaux qui se dévouèrent sans réserve à la réussite de cette fête. Les premiers à se réjouir du spectacle, n’est-ce pas vous, messeigneurs, qui avez accordé aux syndicats naissants 1 appui de \otre zèle, le réconfort de votre affection. Maintenant que leur œuvre grandit et prospère, en ce jour où ils paraissent en grande vedette et défilent sous les yeux des autorités comme pour une revue générale, nous comprenons mieux les services qu’ils nous rendent et jusqu’à quel point ces gages de faveur étaient mérités.

Qu’est-ce donc au fond qu’un syndicat catholique ouvrier ? Je ne fais ni thèse ni synthèse, mais, écartant tout détail accessoire et remenant la question à sa donnée essentielle, je dis qu’un syndicat catholique ouvrier, c’est un groupe de travailleurs, de même art ou de même métier, associés entre eux en conformité avec la loi de nature, qui se présentent à leurs patrons, main tendue et visière levée, en supprimant ou plutôt en niant la “barricade”, et qui leur tiennent à peu près ce langage : messieurs, malgré la différence de nos livrées et de notre condition, nous ne sommes ni les uns ni les autres assez

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ignorants pour prétendre que le Travail puisse se passer du Capital, et le Capital du Travail ; ni assez naïfs pour croire tous les patrons exempts de cupidité et d’avarice et tous les employés soustraits à la fraude et à la paresse. Fussent-ils d’ailleurs, de part et d’autre, les mieux disposés d’entre les hommes, nous savons que la tentation est toujours proche et l’abus toujours facile. Mettant donc les personnes au mieux et les choses au pire, nous sollicitons votre aide pour remédier à notre commune faiblesse et au danger de nos situations respectives. Nous ne prétendons pas lutter contre vous, mais lutter avec vous contre un tiers ennemi. La preuve en est que nous demandons des commissions mixtes où patrons et ouvriers pourront s’entendre et fixer deux fois l’an, et davantage s’il le faut, une échelle des salaires qui, tout en laissant pleine marge à vos profits légitimes, nous permette de vivre d’abord, puis, autant que possible, de fonder et d’entretenir un foyer, de nous élever peu à peu dans notre profession et de parer aux éventualités de l’avenir. Ce que nous voulons, sur ce terrain, ce que vous êtes censés vouloir avec nous, c’est la justice en premier lieu, puis l’onction de la charité dans les rouages de la justice. Et comme justice et charité ont leurs normes établies, ensemble nous ferons appel, pour diriger nos débats et pour régler nos conflits, à la doctrine sociale de l’Eglise, telle que formulée dans les écrits les plus authentiques et tombée des bouches les plus autorisées . . . Voilà, mes Frères, le véritable fond du problème. La question syndicale, c'est la question du juste salaire, et tout le reste en dépend.

Devant cette attitude loyale et pacifique, basée sur une expérience déjà longue et sur les plus claires notions du droit, quel employeur de bonne foi, soucieux de paix commune et de sécurité personnelle, voudra se récuser ou même temporiser ? Je dirai davantage, tout en me rendant compte de la gravité de mes paroles: quel patron honnête, exempt de visées rapaces et de calcula inavouables, refusera de reconnaître une association qui a pour premier objectif, non pas la lutte des classes, tant prônée par les socialistes, non pas même une réaction contre le socialisme, mais une pratique plus commune, plus constante et mieux surveillée du septième commandement de Dieu ?

On nous objecte que l’ouvrier syndiqué haussera ses exigences sans combler ses lacunes ni corriger ses défauts. On oublie que le syndicat lui-même a tout intérêt à refuser les membres indignes. On oublie surtout qu’à des syndicats, il y a des œuvres annexes, des cercles ouvriers, des ligues, des écoles et des congrès où 1 artisan, prenant conscience de sa dignité, tâche de jour en jour à s’élever professionnellement, et à multiplier par sa compétence technique la force et le rendement de son bras.

Or, mes frères, tels que sommairement décrits, les syndicats professionnels existent dans notre province. Etablis chez nous dans des circonstances pénibles, au prix du dévouement le plus tenace et le plus méritoire, non seulement ils existent, mais ils vivent ! Regardezles, c’est jour de grande revue ! Ils ont assailli ce versant de montagne pour prier saint Joseph et pour recevoir la

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bénédiction du représentant du Saint-Siège, comme autrefois leurs frères de peine, ces 20000 ouvriers catholiques de France qui montaient la colline vaticane, sous la conduite des Langénieux, des Harmel et des DeMun. “Nouveau pouvoir social, écrivait-on alors, “nouveaux prétendants à l’Empire, venus à Rome pour y “chercher le sacre et l’investiture.’’ Nouveau pouvoir, non : les ouvriers ne prétendent pas diriger par euxmêmes les destinées de leur pays; force nouvelle, oui : mais les voyant ainsi désireux de mettre cette puissance corporative au service du bien, pourquoi vouloir restreindre leur influence, arrêter leur expansion ? Quel chrétien, quel patriote sincère osera leur refuser son appui? Quel sociologue averti niera le bon aloi de leurs tendances et la légitimité de leurs méthodes ? Quel ministre de l’Evangile ne verra pas dans l’action syndicale un des plus sûrs moyens d’assurer “la paix du Christ par le règne du Christ ?” Quel. Prince de l’Eglise, enfin, refusera d’encourager nos syndicats catholiques et d’unir sa bénédiction à celle que j’implore de leur auguste Patron ?

Saint Joseph, patron de la famille chrétienne, bénissez toutes les familles ici représentées, afin que l’exemple et la grâce de Nazareth passent de maison en maison. Bénissez surtout notre chère jeunesse qui organisa votre premier triomphe en ce lieu. Et voyant la grande pitié de son cœur, devant les assauts du monde, les compromissions, les scandales, soutenez son courage, rectifiez son idéal et dirigez ses ambitions.

Saint Joseph, patron de la famille ouvrière, passez en revue, du haut du ciel, ces troupes valeureuses mobilisées en votre honneur; inspirez leurs chefs, purifiez leurs drapeaux, armez-les pour la justice et pour la paix.

Saint Joseph, patron de la famille nationale, bénissez ce peuple consacré à vous dès sa naissance, afin que, demeuré fidèle à ‘‘l’épopée mystique” de ses origines, il mérite encore de signer des pages glorieuses, d’un nom resté catholique et français.

Saint Joseph, patron de la grande famille catholique, bénissez cette Eglise qu’à force d’obéissance, vous avez mérité de gouverner; obtenez-lui une large effusioif de l’Esprit-Saint, pour qu’en face des flots contraires elle avance, non comme une barque aux voiles incertaines, mais comme ces puissants navires qui portent en euxmêmes, dans leurs parties vives, le secret de leur force et le principe de leur mouvement.

Et s’il faut un miracle pour exaucer tant de prières, ce miracle, accomplissez-le en notre faveur. Au soir de ce nouveau triomphe, nous déposons à vos pieds, réunies en un faisceau douloureux, nos infirmités d’âme, nos paralysies, nos cécités, nos surdités. Sur cet amas d’obscures misères, plus lamentable et plus effrayant que toutes les ruines physiques que l’on convoie chaque semaine au pied de votre Sanctuaire, abaissez, ô père ! ô gardien ! ô thaumaturge ! abaissez votre regard qui console, étendez votre main qui guérit !

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