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LA PAROISSE, CENTRE D’INFORMATION AGRICOLE

Avant de porter remède aux nécessités de l’agriculture, il faut les connaître dans toute leur étendue et jusque dans le moindre détail. C’est à bon droit que notre deuxième journée d’études a commencé par un exposé de l’état de nos fermes dans la province de Québec. Mais logiquement l’enquête de M. Louis-Philippe Roy devrait être par la suite coarctée aux différents districts, voire aux diverses localités agraires, puisque ni les rôles d’évaluation, ni les débouchés commerciaux, ni les qualités ou les déficiences du sol, ni la mentalité du cultivateur, ni la crise de désertion ne sauraient être exactement les mêmes d’un endroit à un autre. En agriculture beaucoup plus qu’en industrie, l’action sociale se trouve conditionnée par des faits compliqués et variables dont il

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faut tenir compte en chaque cas déterminé, si l’on veut éviter un désastre d’ensemble. Car l’homme de la terre est un observateur pessimiste: vous n’avez pas le droit de vous tromper, A la campagne, on fait volontiers silence sur l’heureuse issue d’une entreprise, tandis que le moindre échec obtient une publicité gratuite et prolongée.

Or la paroisse, par sa figure géographique et surtout par sa position juridique, est le vrai centre d’information du cultivateur et de tous ceux qui s’intéressent à la chose agricole. C’est le clocher du village qui rallie les habitations éparses au bord des champs. Sans la paroisse nos cultivateurs seraient pratiquement privés de toute communication avec les missionnaires colonisateurs, les agronomes, les hommes d’œuvres. Elle est restée, — nous l’avons dit dans la précédente étude, — malgré la création de nouveaux organismes, l’intermédiaire naturel entre les différents pouvoirs et les administrés. Aujourd’hui encore, de quelque point que l’on parte, il faut le plus souvent, pour atteindre l’individu, passer par la paroisse.

C’est dire que notre clergé rural est ou doit être en état de favoriser toutes sortes d’observations et de recherches, sinon de les effectuer lui-même. C’est dire qu’un presbytère est ou doit être un véritable bureau d’information agricole. Le mot de l’Ecriture: Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, peut également s’entendre dans l’acception économique. L’état de Ja propriété, le mouvement de la population, les avatars de la culture, les conditions de vie en général, de même

que la situation privée de chaque famille: tous ces importants détails doivent être connus du pasteur, présents à sa mémoire ou dûment enregistrés. La visite paroissiale annuelle lui donne occasion de se renseigner sur place, et je connais tel curé promu à la tête d’une vaste communauté qui, deux ans après son installation, était déjà en mesure de répondre aux divers points signalés. Tout récemment encore, M. Orner Héroux rappelait le précieux service rendu à ses compatriotes par Mgr Duguay, du diocèse des Trois-Rivières, dans ses érudites notations sur l’exode des paroissiens de St-Barnabé vers le Michigan, le Massachusetts et le New Hampshire.

L’exode des campagnes, plaie bandée mais toujours saignante, ne pensez-vous pas qu’une enquête permanente devrait fonctionner à ce sujet ? Qui est à même, mieux que le curé, de renseigner les agents de colonisation intérieure ou de rapatriement ? Qui saura mieux que lui signaler les terres vacantes, le nom des fugitifs et leur lieu de retraite, le nom et l’adresse des hésitants, l’excédent des familles et les autres causes de dispersion? On prétend que plusieurs lettres demeurent absolument sans réponse : ce qui n’apparaîtra ni flatteur pour les abstentionnistes, ni conforme à leurs intérêts. Car enfin, je pourrais fort bien renverser le titre de cette conférence et marquer: la vie agricole, gardienne de la paroisse, sans pour cela m’écarter du vrai. Et veuillez croire qu’il ne s’agit pas, du moins qu’il ne s’agit pas uniquement de l’en-caisse et des revenus de fabrique, mais surtout de l’accroissement de vie religieuse et morale dû au maintien de la population agraire.

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Voici en tout cas un formulaire d’enquête pouvant être proposé dans les présentes circonstances: 1° Quelle était la population agricole de votre paroisse en 1918 ? Quelle était la répartition entre propriétaires, fermiers et garçons de ferme ? Y avait-il une ou plusieurs industries dans la localité susceptibles de retenir une partie des émigrants ?. 2° Quelle est la population agricole de votre paroisse en 1 928 ? et la répartition entre les divers groupes des travailleurs de la terre ? dans quelle intensité s’est fait sentir la crise agraire des dix dernières années ? quelle fut la cause principale de l’exode vers la ville ? est-ce que le mouvement se continue ou fait place à un commencement notable de stabilisation ? — 3 ° La population actuelle de la paroisse est-elle suffisante pour tirer du sol un rendement normal ? Ramenée au taux de 1918, ou à un taux supérieur, pourrait-elle se loger et vivre en des conditions satisfaisantes ? L’examen et la comparaison des réponses, en fournissant des données positives aux dirigeants agricoles, leur permettrait de se porter immédiatement aux endroits les plus menacés. En dehors de cette méthode, on obtient des renseignements vagues, souvent erronés, puis on tente d’appliquer des remèdes incertains.

Après une investigation de ce genre en Basse- Normandie, on a découvert que l’intensité de l’exode rural suivait exactement le déclin de la culture du chanvre et du colza et des industries locales empruntant à cette’ double culture leur matière première. Chez nous le discrédit patent du mil et du trèfle a suffi pour décourager un grand nombre de cultivateurs qui laissaient s’entasser

inutilement dans leurs granges la récolte de deux ou trois années. Il eût fallu les engager sans retard, malgré leur intime répugnance, dans la culture maraîchère intensive, en mettant à leur portée les moyens nécessaires d’exploitation. Pour se convaincre que c’était bien, alors comme aujourd’hui, le remède approprié, il n’y a qu’à jeter le® yeux sur la péninsule d’Essex où un si grand nombre de nos compatriotes parviennent à s’enrichir, en bornant leur effort à la culture de la tomate, du radis, de la betterave ou du maïs. Chaque paroisse du comté offre une spécialité maraîchère pour laquelle on utilise assez souvent la main-d’œuvre féminine; tandis qu’une fabrique de conserves établie sur place permet l’exportation directe et occasionne un surcroît d’activités. Je suis persuadé pour ma part, et l’opinion prévaut qu’une pareille culture, répandue dans notre Province avant que notre grand commerce d’épiceries ne tombe tout à fait, pourrait, en diminuant la concurrence, forcer le marché intérieur sans préjudice d’une exportation convenable à l’étranger. De ce grave item dépend en partie le renouveau des campagnes et la prospérité commune du Canada français.

Mais revenons “au foyer de mon presbytère”. Ce sera un foyer de connaissances, un centre d’information sûre et détaillée, à la condition, bien entendu, que le personnel se tienne à la hauteur de ses responsabilités : ce qui pose immédiatement la question de compétence, assez facile à résoudre, comme on va le voir. En premier lieu, il y a les ecclésiastiques versés dans la technique agraire, et les membres du clergé paroissial ont tout

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loisir de les consulter. Nous en comptons un certain nombre en ce pays, à commencer par ceux qui enseignent dans nos trois grandes écoles d’agriculture. Cette spécialité qui en vaut bien d’autres est aussi honorée à l’étranger. Le clergé de Belgique a ses ingénieurs et ses chimistes agricoles ; c’est un vieux prêtre flamand, l’abbé Mellaerts, “le père des paysans”, comme on se plaisait à le nommer, qui fonda à Louvain en 1890 le Boerenbond, cette fameuse association groupant aujourd’hui près de cent mille membres et qualifiée de “puissance nationale” par un adversaire socialiste. N’allons pas, de grâce, sous-estimer une branche qui, à première vue, paraît s’exercer aux dépens de la culture traditionnelle et des fonctions régulières du sacerdoce. Le missionnaire de Chine, obligé parfois de planter une rizière et de nourrir physiquement son peuple avant de lui proposer l’aliment spirituel, aurait-il pour cela moins de titres à la confiance de l’Eglise et à l’admiration des croyants ?

Du reste il ne s’agit pas, pour nos curés et vicaires de campagne, de compétence technique à acquérir. Ce qui est nécessité dans leur cas, c’est une compétence d’ordre général, prise aux contacts de la vie quotidienne et faite d’observation judicieuse, de sympathie intelligente plutôt que de notions superposées. L’hérédité y joue également son rôle en dépit des exceptions. “Donnons à la paroisse rurale un curé rural qui ait l’amour et le sens de la vie agricole,” s’écriait monseigneur Julien, évêque d’Arras, à la Semaine Sociale de Rennes. Ce qui signifie en pratique et d’une façon générale : donnons aux

campagnes un clergé issu de la terre, aux villes un clergé d’origine et d’éducation urbaine.

Le prêtre ainsi qualifié “saura jeter en passant un regard entendu sur les champs de ses ouailles”, se souvenant que s’il est le pasteur des âmes, “la terre est aussi sa paroissienne”. Il doit l’aimer et vouloir son salut; prier pour elle et lui transmettre les bénédictions de Dieu et de l’Eglise ; prendre part à ses maux et tout mettre en œuvre pour les prévenir ou les soulager. Dans la fixation de l’horaire paroissial comme dans ses autres directives, il saura tenir compte avant tout des nécessités du travail des champs. Au prône il tiendra ses auditeurs au courant du mouvement agricole, des réformes nécessaires et des projets en marche. Dans la conversation et les rapports privés, il mettra toute bonhomie et toute douceur à stimuler les apathiques, les endurcis de la routine, les traînards qui veulent rester pauvres et les grognards qui se croient malchanceux. Il exhortera les femmes à l’estime d’une vie simple, puisque au dire des sociologues, le problème rural est pour une grosse part un problème féminin. Il aura soin cependant d’expliquer la logique du mouvement réformiste agricole et le pourquoi des récents mots d’ordre. A l’antique formule : Ecoute-moi aujourd’hui, tu me comprendras demain, il fera bien de substituer celle-ci : Comprends d’abord, tu finiras par écouter.

Et c’est ainsi que le prêtre rural, sans être technicien ni praticien du sol, sans fausser ni trahir le message surnaturel qu’il a reçu, se dressera comme une vivante lumière au point de vue économique. Avec moins d’em-

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prise et plus de ressources, moins d’énergie et plus d’initiative, surtout plus d’assistance externe que son légendaire prédécesseur, il saura maintenir la tradition du vieux curé de campagne, fervent apôtre de la terre, soutien du défricheur et du colon.

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