L’ABBÉ PHILIPPE LAMARCHE
Je ne crains pas d’affirmer qu’un des premiers hommes du pays disparaissait, le 22 décembre 1924, dans la personne de l’abbé Philippe Lamarche, curé du Sacré- Cœur de Toronto, le Père Lamarche , comme on le nommait dans la région. Prise en défaut cette fois, la presse n’a rien su livrer de ses derniers instants. Mais le bon curé est un homme dont on peut faire l’éloge sans l’avoir vu. Un prestige lointain s’attachait du reste à son nom; presque tout le monde dans Québec savait qu’un personnage tutélaire veillait sur le sort des émigrés de là-bas. On entendait ceci : Voulez-vous connaître une curé de l’ancien temps, mais policé par la vie moderne, adouci au contact de toutes sortes de misères, sans les aspérités de langage et les raideurs d’attitude qui réussirent autrefois ? Allez à Toronto ! Et l’occasion venue, on s’empressait de suivre ce conseil. Evêques, curés, missionnaires, politiciens, touristes, journalistes, jeunes mariés retour des Chutes Niagara, fatigués d’entendre sans cesse de l’anglais et de rencontrer toujours les mêmes yeux
gris, les mêmes profils anguleux, s’enquéraient alors de l’adresse du fameux Père Lamarche. La présentation n’était pas longue, il suffisait de décliner son titre de Canadien-français pour être accueilli d’un large sourire et d’une combien vigoureuse poignée de main. Pour sûr, ça vous changeait des masques entrevus sur la rue Yonge ! Haut et massif, brun, légèrement coloré, l’œil doux et perçant, de façons engageantes et d’aspect viril à la fois, il apparaissait, comme on dit, taillé en force, et il aurait certainement rempli une plus longue carrière, si son existence sacerdotale eût été autre chose qu’un effrayant surmenage. Il se mettait sans tarder à la disposition du visiteur en voilant sous de fines plaisanteries un vrai sentiment d’abnégation. Car cette hospitalité renommée, toute cordiale et simple, n’allait pas sans déranger ses projets du jour et du lendemain.
Trente-sept années durant, près de trente années sans aide, il a desservi nos trois ou quatre mille compatriotes dispersés à travers la ville. Je ne compte guère sur ces chiffres pour impressionner le lecteur; la vue d’ensemble dans ce domaine nuit plutôt à l’appréciation équitable des faits; c’est jour par jour et, les dimanches, heure par heure, qu’il eût fallu suivre cette émouvante carrière, pour réaliser les longues patiences, les dévouements, les sacrifices de tout genre qu’elle comporta. De tous ces sacrifices, l’isolement et le genre de travail opéré m’ont toujours semblé les plus coûteux. J’ai souvent visité le chantier du Père Lamarche. Un certain degré de parenté nous unissait, assez proche pour permettre de
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fréquents rapports, assez lointain pour autoriser ce fervent hommage déposé sur sa tombe.
L’isolement, d’abord. Mais il faut dire que ce fut un exil constamment volontaire. Sur une requête de Mgr Lynch adressée à Mgr Fabre, le jeune vicaire avait quitté Montréal sans renoncer officiellement à son diocèse d’origine. Il n’avait qu’une lettre à écrire pour y retourner, et deux fois, il fut tenté de le faire. Quand, après deux mois d’hospitalité dans la chapelle de l’évêché, on lui signifia de chercher ailleurs un local pour les exercices du culte, il vit clairement dans cet ordre la permission de tout abandonner. Mais il eut pitié de ses ouailles qui déjà avaient appris à l’aimer et que tant de périls guettaient dans la capitale ontarienne. Son patriotisme — un patriotisme à part, libéré des formules, tout entier dans les veines — s’unissait à sa foi pour lui conseiller de rester. “Je reste !” Ce mot des graves situations suffit dès l’instant à coaliser toutes les bonnes volontés, à délier toutes les bourses. Au prix de douze mille dollars fut achetée, par voie d’intermédiaires, une petite église protestante, sise sur la rue King, dans la partie est de la ville. C’est toujours l’église des nôtres. Durant les dix dernières années, le manque de santé et l’horreur des emprunts, plutôt que l’insuffisance des garanties, empêchèrent ce zélé prêtre de songer efficacement à une construction nouvelle. En revanche, il a assez prêché dans ces murs la foi et les œuvres et toute la saine doctrine de l’Eglise, pour en bannir jusqu’aux derniers relents d’hérésie. Je crois d’ailleurs que les
anciens occupants finirent par lui pardonner cet achat subreptice. Ils figuraient en nombre parmi cette immense foule qui défila devant son cercueil, la nuit de l’exposition funèbre, et dont l’empressement, l’émotion, les divers gestes rappelaient, dans ce sombre milieu, un cortège italien entourant, palpant et dépouillant un corps saint.
L’autre tentation lui vint plutôt d’un scrupule de déférence envers l’autorité. Sa Grandeur Mgr Bruchési ne voyait pas sans déception lui échapper un homme de cette trempe. Il lui fit à l’occasion différentes offres, notamment celle de la cure de Laprairie qui devait échoir à l’abbé Roméo Lamarche.
De nouveau la foi et le patriotisme, secondés par une rare modestie, l’emportèrent sur les attirances de la province natale. Le Père Lamarche était de la race toujours vivante mais clairsemée des humbles. Dominant pour lors la situation, possédant la confiance des autorités civiles et l’affection de ses confrères irlandais, et devenu presque riche malgré tant et tant de secrètes aumônes, il crut qu’il était trop tard pour abdiquer l’humilité. Le train de vie extérieure, le costume et le langage s’en ressentaient de piquante façon. Il s’intitulait missionnaire, p’tit curé, colon, défricheur, et tout ce qui vous plaira. Il était d’une drôlerie impayable dans l’habitude de détourner ou de retourner les éloges. Une fois reconnus, et si pieusement, les mérites du Sacré- Cœur, il s’empressait d’attribuer à ses paroissiens tout le bien que ceux-ci lui permettaient de faire. Grand merci
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donc de Laprairie ! Il n’ambitionna jamais aucun titre et, moins que tous les autres, celui d’ancien curé. Malade et presque infirme, ses parents et amis l’adjuraient en vain de prendre sa retraite : “Me voyez-vous, disait-il, après mes chères années de labeur, réduit à l’oisiveté et courant les bénédictions de cloches et les banquets de noces d’or !” Si, à l’instar de confrères plus âgés, il persista peut-être trop obstinément dans son “je reste”, on ne peut que louer aujourd’hui son tenace désir de mourir dans sa ville d’adoption. Il n’escomptait pas, sans doute, le triomphe qui marqua ses funérailles. Il escomptait un jaillissement spontané de prières qui ne fit pas défaut non plus.
Le travail, le ministère, il avait une façon satisfaite et gloutonne de prononcer ces deux mots. Après une journée fantastique dont je dirai brièvement l’emploi, terminée d’ordinaire par une séance de catéchisme à des non-catholiques, c’était déjà un repos pour lui d’avoir su liquider pareille tâche : le bûcheron qui sourit au soleil couchant dans la clairière dégagée !
La qualité non moins que la somme de travail requise faisait de sa paroisse un cas unique ou rarement appareillé. Il s’agissait de la parcourir en bicycle, parfois sur une distance de vingt milles, pour voir ou revoir un pauvre, un malade, un récalcitrant; surtout pour faire ou refaire la visite générale, opération qui revenait huit et dix fois l’an, dans chaque circonstance un peu extraordinaire. Ainsi, en 1910, aux approches d’une mission, les annonces du dimanche ne suffisant pas, il
fallut voir un à un tous les retraitants. Nous avions fait ensemble les fonctionnaires civils. Au retour du Parlement, il se souvient qu’il a omis de serrer la main à un tel. “Voyons, cousin, pas trop de scrupules : vous lui avez tout de même jeté un signe d’amitié. — Ah ! mais ça ne suffit pas : il sera peut-être jaloux de ses camarades.” Et de nouveau, à cheval sur le bicycle et en route vers le Parlement ! Le jour suivant il s’agissait d’aller régulariser un mariage, préparer un bazar, régler un cas de finance. L’économie un peu stricte du pasteur s’alliait, chose remarquable, à une très grande générosité. Plus d’un sans-cœur et d’un sans-parole y trouvèrent leur compte. Le Père Lamarche aimait mieux être trompé deux fois, que de se tromper une fois en refusant un bon pauvre.
Comme ailleurs, et davantage encore, le ministère battait son plein le dimanche et les jours de fête religieuse. La population venant en partie de fort loin, il ne fallait pas songer à la convoquer deux fois. Messe, instructions, catéchisme, réunions de sociétés avaient lieu de suite et sans trêve, et le bon curé prenait son café du matin à une heure de l’après-midi !
Un tel labeur couronné d’un tel succès postulait un ensemble de dons magnifiques et la continuelle assistance de Dieu. “Je ne m’en tirerai que par la sainteté”, avait dit Mgr Amette en apprenant sa nomination à l’archevêché de Paris. Le Père Lamarche s’en est tiré de même, et ni ses sujets ni ses familiers n’oseront là-dessus me contredire. Mais il était en outre brillamment doué
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par la nature: son équilibre mental semblait parfait. Sans cesse pris dans l’engrenage de la vie pratique et tout son être dardé vers l’action, il dut se refuser bien des jouissances intellectuelles. Il aimait cependant à “grapiller”, comme il disait, tirant la causerie du côté de la doctrine et des choses d’information. Je le vois sans embarras, dans un milieu et des conditions autres, professeur émérite ou prédicateur accompli. Que de fois, à Toronto même, après une semaine trop chargée, il se voyait pris au dépourvu à l’heure du sermon. Il dut avouer que le Saint-Esprit soufflait alors sur sa parole, car les tours les plus imprévus, les comparaisons les plus ingénieuses venaient à la suite dégager, amplifier le texte. Un auditeur assidu des deux messes, son vicaire laïque déclare volontiers ne s’être jamais lassé de l’entendre, la deuxième homélie ne ressemblant à la première que par l’idée maîtresse ou la disposition générale du plan.
Et je sens bien que tout cela mériterait un volume et non une chronique. Hélas ! avons-nous le temps de nous occuper de nos chers morts d’une façon à peu près digne d’eux ? Nous oublierons fatalement ce puissant homme d’œuvres. Nous ne lirons sa vie qu’au Livre de Vie.