LE PÈRE LOUIS ARCHAMBAULT
Le Père Louis Archambault est mort le 26 juin 1925, au couvent des Dominicains d’Ottawa, des suites du diabète, à l’âge de soixante et un ans, après trente-six ans de vie religieuse.
Ce départ prématuré ne fit pas beaucoup de bruit à l’extérieur. Le défunt ne possédait aucun titre officiel. Il ne fut jamais d’aucune administration. Ses quatre années de professorat à Saint-Hyacinthe avaient mis en relief des qualités qui le désignaient plutôt pour la vie missionnaire. On peut dire cependant que le Père Archambault était célèbre, en ce sens que nul de ceux qui l’avaient vu et entendu ne pouvait l’oublier. Orateur des pieds à la tête, dru et véhément, imagé et sarcastique, avec cela religieux de vieille trempe, apôtre dans l’âme et dévoué pour ainsi dire jusqu’au sang, il avait sa clientèle d’admirateurs, disséminée un peu partout, du fond de l’Abitibi au cœur du Wisconsin, et recrutée dans toutes les classes, aussi bien chez les paysans, les ouvriers, les nomades des “chantiers” que chez les étudiants en scolastique qui sollicitaient la faveur d’aller l’entendre quand il prêchait dans le voisinage d’un couvent. Ses dons physiques, son large faciès mobile et impérieux, son port de tête, son geste de pétrisseur, à la Jaurès, tout l’appareil, en un mot, recevait vie et flamme d’une âme ardente et passionnée, et de convictions si fortes qu’elles laissaient à peine place chez lui à la modeste opinion. J’ai entendu beaucoup d’orateurs, des deux côtés de l’eau, mais pas un seul possédant au même degré cette chaleur d’enthousiasme qui se moque de la technique et atteint sûrement jusqu’aux sources les plus profondes de l’émotion. Cette puissance d’entraînement avait pour rançon, il est vrai, un manque assez fréquent de goût et de mesure, et il arriva plus qu’une
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fois que l’auditoire, mené dans un vertige aux plus hautes cimes, mais prévoyant bientôt une chute dans le trivial, devait se hâter d’en pleurer pour n’avoir pas à en rire. Mais on savait faire ensuite, au milieu des commentaires, la part d’une nature trop riche, torrent mal endigué; et l’impression finale était celle d’un magnifique orateur et d’un homme plein de foi, épris d’idéal et de justice, et pratiquant généreusement lui-même ce qu’il enseignait aux autres.
Un tel caractère ne pouvait se contenter de formes d’apostolat parfois plus ou moins entachées de routine. Le Père Archambault avait l’âme d’un pionnier : il en eut toutes les ambitions. C’est pourquoi il passa des années entière hors du cloître, sans rien perdre de sa piété ni de son zèle pour les observances de règle compatibles avec la vie solitaire. De 1903 à 1907, il vécut dans le Wisconsin et fonda la paroisse de Blake. Il y construisit une église. Un peu plus tard il desservit la paroisse de Frédéric où il parvint à bâtir une chapelle, et la paroisse de Pomme-de-Terre où il en paracheva une autre. Il revenait à son couvent d’assignation pour la retraite annuelle ; mais ces longues absences ne laissaient pas que d’inquiéter parfois l’autorité. Le R. P. Mothon, alors vicaire provincial, racontait volontiers ce trait révélateur. Le Père Archambault, ne pouvant se résoudre à laisser sans secours un misérable groupe perdu dans l’Illinois, avait dépassé la date convenue pour sa rentrée. Le supérieur ennuyé résolut d’aller lui porter sur place le bienfait d’une visite canonique. Quand il vit l’état de la mission et la suprême indigence du mis-
sionnaire réfugié dans une cabane servant à la fois de presbytère et d’écurie, il ne put retenir ses larmes, et le conflit prévu tourna en embrassade . . . avec prolongation de séjour !
“Au cours de cette période, écrivait le P. Provincial dans une notice funèbre, la vie d’héroïque dévouement de notre Père dans l’ouest des Etats-Unis lui inspira l’idée de faire une œuvre semblable dans l’Abitibi. Pendant plus de deux ans il fut missionnaire dans le nord de notre pays. Plusieurs paroisses de la région lui doivent leur fondation et leur organisation. Infatigable dans ses courses, aucune famille de son vaste territoire n’était délaissée; le Père missionnaire était partout où il fallait consoler ou encourager; dévoué de toute son âme à son œuvre d’organisation des paroisses, il n’hésitait pas à prendre les habits de travail pour aider les ouvriers constructeurs, puis, le poste devenu viable, il le cédait avec bonheur à un curé résident. Héroïque dans le don de lui-même, il se dépouilla maintes fois du nécessaire pour secourir les pauvres, et plus d’une fois il se rendit littéralement au bout de ses forces dans l’exercice de son ministère : par exemple, en cette fête de Noël 1915, lorsqu’après avoir chanté la messe de minuit, il fit quinze milles à pied dans la neige, pour aller dire la messe de l’aurore dans un autre centre confié à ses soins.”
Quand il se vit arrêté en pleine vigueur, après son carême de 1924 à Sherbrooke, il crut d’abord à un dérangement temporaire dans ses habitudes. Mauvais malade et grand briseur de régime, il accepta cependant les
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longues vacances prescrites par son médecin le docteur Robichon qui devait le précéder dans la tombe. Mais quand, avril venu, il comprit ou essaya de comprendre que c’était vraiment la fin, il éprouva l’étonnement et la stupeur d’une grande défaite. Lui qui était vie et action personnifiées, il ne peut concevoir la maladie et la mort autrement que comme “un grand mystère” devant lequel sa foi s’inclina. Nous avons tous partagé plus ou moins cette impression. Ceux qui descendirent son cercueil dans le trou béant et terrifiant avaient conscience d’ensevelir une Force.
2ème Partie