Notre vocabulaire parlementaire [microforme]
Bien que le moi soit toujours importun, permettez, comme disent les parlementaires, que je m'explique d'abord sur un fait personnel. L'art de sertir des mots, de polir des phrases et de balancer des périodes ne s’acquiert, certes, ni à registrer les gestes d'une assemblée délibérante, ni même à cultiver les lettres. patentes de la chancellerie ; aussi, vous étonnez-vous de me voir à cette tribune. Rassurez-vous cependant ; car il y a tribune et tribune. Il y a la tribune du témoin, comme il y a celle de l’orateur ou du professeur ; et de même qu’il y a la tribune où l’on monte pour discourir éloquemment et savamment, pour jeter au vent de l’opinion des syllabes magiques ou des formules lumineuses, il y a aussi celle où l’on est cité pour déposer, sans hyperbole ni réticence, de ce qu’on a vu ou entendu, et du haut de laquelle ne doivent tomber que des paroles simples et des récits sans prétention. Si donc je me rends à l'invitation de M. le président, c’est d’abord parce que je me suis fait une douce habitude de tenir ses désirs pour des ordres ; c’est, surtout, parce que je me crois appelé, non pas à discourir selon les meilleures règles de la rhétorique, mais tout bonnement à porter témoignage, à parler sans artifice de langage ou de pensée. Au reste, il ne conviendrait pas que, en ces temps de diète doublement obligatoire, on nous vît sortir d'ici gavés de style, grisés de musique ; et c’est pourquoi, sans doute, se trouve inscrit au bas du programme de ce soir un sujet peu régalant, dégrisant même, et qui, s’il n’est pas expiatoire, est en tout cas Prosaïque comme une recette culinaire du
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dictateur des vivres. Puisque tel est le bon plaisir de la Société du Parler français, nous allons, si vous le voulez bien, causer, sans apprêt ni façon, de notre vocabulaire parlementaire.
Les étymologistes enseignent que parlementaire est issu de parlement, qui, lui-même, descend de parler. A vrai dire, nous n'avions pas besoin des généalogistes de notre langue pour savoir que parler, parlement et parlementaire sont d'une même lignée. Depuis le temps qu'il y a chez nous des parlementaires et qu'ils parlent, nous avions appris qu’un parlement, alors même qu'il est exclusivement composé d'hommes, est une réunion très parlante, une réunion à qui la langue commune ne saurait suffire.
Il y a maintenant plus de cent vingt-cinq ans que le régime parlementaire a été inauguré chez nous. C'était en 1792. La constitution qui venait d’être mise en vigueur avait décrété la division de l’ancien Canada en deux provinces distinctes et l'établissement, dans chacune d'elles, de deux chambres législatives, savoir : un conseil nommé par la couronne et une assemblée élue par le peuple. Le lieutenant-gouverneur avait divisé le Bas-Canada en vingt-sept circonscriptions électorales (dont les cinquante députés s’appelleront chevaliers, citoyens ou bourgeois, selon qu'ils représenteront un comté, une cité ou un bourg). Il avait ensuite, par des “ writs émanés en due forme”, (je me sers ici des formules mêmes de la chancellerie) “ convoqué l’assemblée de la province ”” et ‘“ sommé un nombre suffisant de personnes discrètes et convenables pour le Conseil Législatif '”; puis, l’élection des députés faite, il avait adressé à ses “ bien-aimés et fidels conseillers législatifs ”, en même temps qu’à ses “fidèles et bien-aimés les chevaliers, citoyens et bourgeois... appelés et élus pour une Assemblée ”, une proclamation royale dont je me permettrai de vous lire, à titre de curiosité littéraire, un quart seulement de la dernière phrase : “ ... et voulant que vous vous assembliez effectivement et que vous procédiez à l’expédition des affaires, Ordonnons et par la teneur de ces présentes vous enjoignons fermement et à chacun de vous et à tous autres y intéressés que vous soyez et paroissiez et que chacun de vous soit et paroisse dans notre cité de Québec, Lundi le dixseptième jour de Décembre prochain, pour traiter, faire, agir et conclure sur les choses qui pourront être ordonnées dans notre dite Assemblée par le commun conseil de notre dite province par la faveur de Dieu ?.’* Après une
1. Cf.la proclamation publiée dans la Gazette de Québec du 17 mai 1792. 2. Cf.la proclamation publiée dans la Gazette de Québec du 22 novembre 1792.
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injonction aussi ferme, il n'y avait qu'à s'assembler effectivement ; c'est ce que firent députés et conseillers le lundi 17 décembre 1792. PA
Aucun incident ne marqua la séance d'ouverture de l'Assemblée. Mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas ; et, s'il faut en croire les vieux routiers de la politique, cela est vrai surtout des jours de séance parlementaire. Dès le lendemain, la question des langues était soulevée.
L'Assemblée devait procéder à l'élection de son président. Dunière propesa Jean-Antoine Panet. Ce nom avait évidemment la tournure trop française : les quinze députés anglais ', qui devaient pourtant leurs sièges à la condescendance des électeurs d'origine française *, présentèrent à leur tour les candidatures de Grant, de Mac-Gill et de Jordan.
Une longue discussion s’ensuivit. D'une part, on prétendit que Jean-Antoine Panet ne parlait pas l'anglais, que la reconnaissance comme la fidélité commandaient aux Canadiens d'adopter la langue de la métropole, et qu'il convenait, pour le moins. que l’orateur de la chambre élective pût s'exprimer dans la langue du roi. D'autre part, on soutint que Jean-Antoine Panet connaissait suffisamment l’anglais pour diriger les délibérations : que les Normands de Jersey et de Guernesey, qui continuaient de parler le français, étaient restés très fidèles à la couronne britannique ; que, en tout cas, nul ne devait être privé de ses droits parce qu'il n’entendait pas la langue des habitants de Londres*. Et l'on aurait pu ajouter, si on ne l’a pas fait, que les Communes anglaises elles-mêmes avaient, jusque-là, refusé de prohiber l’usage du français dans les procédures parlementaires ‘ ; que le roi George III, comme ses prédécesseurs, donnait la sanction aux lois dans la vieille langue normande +; que son aïeul, George I:', ne s'était servi que du latin pour communiquer avec son premier ministre l’honnête Robert Walpole, et ce, non pas
\. C’est quinze Anglais, et non seize, comme l'ont écrit la plupart de nos historiens. Un seizième député de langue anglaise fut élu dans le comté de Leinster à la fin de janvier 1793 ; il ne prit son siège que le 6 février 1793.
Au témoignage de plusieurs historiens, les électeurs d’origine française auraient été la majorité dans chaque circonscription. Le député Rocheblave, dans son discours du 21 janvier 1793, affirme que les Anglais ne représentaient qu’un dixième de la population du Bas-Canada.
3. Cf. Garneau. Hist. de Canada, 3e éd. t. 111, p. 86-87 ; Béarn, Hist. de cinquante ans, p. 2-3 ;'la Gazette de Québec du 20 déc. 1792.
4. En 1706, la Chambre des lords vota un bill pour abolir l'usage du français dans les procédures du parlement, mais ce bill échoua aux Communes. On se sert encore de vieilles formules françaises pour certifier le vote des bills, etc. (Cf. May Law and Usage of Parliament, 13e éd., p. 509, 512-514.)
Il en est encore ainsi. (Cf. Marx, ouvrage cité, p. 512-513.)
parce que le latin, dans ses mots, sait mieux braver l'honnêteté, mais parce que le roi lui-même ignorait complètement l'anglais !.
Quoi qu'il en soit, la discussion, qui avait été assez vive et qui s'était même compliquée de deux points d'ordre (déjà!), se termina par l'élection de Jean-Antoine Panet.
Ce premier tournoi oratoire avait bien fourni aux fils des raincus de 1759 l’occasion d'affirmer une volonté très arrêtée de conserver et de défendre leur langue maternelle, et ils l'avaient fait de façon claire et énergique ; mais les débats du 13 décembre avaient été, en somme, une escarmouche. Ce n'est que plus tard que se décida la question de l'usage du français dans les documents officiels,
L'Assemblée procédait à l'élaboration de son règlement, lorsqu'elle en vint, le 21 janvier 1793, à prendre en considération un projet de résolution tendant à faire décréter que ses procès-verbaux seraient rédigés en anglais et en français. À peine la chambre était-elle saisie de ce projet que Richardson proposa un amendement dont l'objet était de déclarer que la version anglaise des procèsverbaux serait seule tenue pour officielle ?, C'était affirmer la suprématie de l’idiôme anglo-saxon, c'était nier au verbe de France des droits bien acquis, confirmés même par les paroles et les actes des hommes 'État anglais * ; en un mot, c'était remettre en discussion, mais directement cette fois, le problème irritant qu'on avait agité à l’occasion du choix de l'orateur.
Les déba's qui s’élevèrent furent vifs, passionnés. Les meilleurs tribuns de notre race rivalisèrent d’une belle ardeur pour repousser l’infâm?> proposition de Richardson ; et, bien que l’histoire ne nous ait pas tramsmis le texte de leurs discours, les quelques sommaires qui nous sont parvenus nous autorisent à dire que leurs ripostes furent cinglantes et leurs réponses de celles qui méritent de rester.
1. Cf. Ton, Parliamentary Government in £n land, 2e éd., t. 1er, p. 277. 2. Journal de la Chambre d'Assemblée du FAR re Ë 1792-1793, p. 139, 143. Aux témoignages que nos historiens citent à l'appui de cette assertion, on pourrait ajouter ce passage de JusTiN Mac-Carruy, dans son History of Our Own imes, ch. 11: “ When the two provinces were divided in 1791, the intention was that they should remain distinct in fact as wellas in name. Jt was hoped that Lower Canada would remain altogether French. -. "Notons aussi que l’Acte de 1791 autorisait forme:lement les conseillers législatifs et les députés de l’une ou d: l’autre province à prêter le serment d'allégeance en français : que le lieutenant-gouverneur du Bas-Canada, après avoir débité son discours d'ouverture en anglais, l'avait fait lire en français par un des conseillers e. âcutifs : et que les messages écrits que le
lieutenant-gouverneur avait jusque-là coiamuniqués à l’Assemblée étaient rédigés dans les deux langues.
Permeitez-moi d'en résumer quelques-unes ; on ne saurait les rappeler trop souvent.
On avait dit que l'anglais devait être la seule langue officielle parce qu'elle est la langue du souverain. ‘“ Le roi, répondit Chartier de Lotbinière, est le centre de la bonté et de la justice, et cependant on voudrait nous persuader qu'il refusera de nous entendre Parce que nous ne savons parler que le français ! Nous ne pouvons croire à de pareils discours, car ils profanent la majesté du trône, ils le dépouillent du Plus beau de ses attributs : le droit sacré de rendre justice. Non, ce n'est point ainsi qu'il faut peindre notre souverain ; ce monarque équitable sait comprendre tous ses sujets, et, quelle que soit la langue qui lui porte nos hommages et nos vœux, il saura pencher vers nous une oreille favorable. D'ailleurs, il ne peut que lui être agréable que nous parlions le français, car cela démontrera que, dans les colonies anglaises, on peut être fidèle et attaché à son souverain, avant même que de savoir prononcer un seul mot de la langue de la métropole !, ”
On avait aussi fait valoir cet arsument, si souvent ressassé depuis, que l'usage exclusif de l'anglais hâterait l'assimilation des anciens Canadiens et assurerait davantage leur fidélité à la couronne britannique ; et Lotbinière de s'écrier : “ Rappelons-nous 1775. Les Canadiens qui ne parlaient que le français ont montré de façon non équivoque qu'ils étaient attachés à leur souverain. Ils ont aidé à la défense de notre province. Cette ville, ces murailles, cette chambre même où j'ai l'honneur de faire entendre ma voix, c'est grâce en partie à leur zèle et à leur courage qu'elles ont été sauvées. Ils se sont joints aux fidèles sujets de Sa Majesté, et c'était jour repousser les attaques de gens qui parlaient pourtant bien bon anglais. Ce n'est donc pas l’uniformité du langage qui rend les peuples plus fidèles et plus unis 2.”
Pierre Bédard reprit à son tour ce dernier argument. ‘“ Si la langue anglaise, dit-il en substance, doit nous attacher au roi et au gouvernement de la Grande-Bretagne, comment expliquer que sur ce continent d'Amérique, les colonies où l'anglais était la langue dominante aient été les seules à se révolter, à se soustraire à l’autorité de la mère patrie ! N'en faut-il pas conclure qu’il est ridicule de vouloir faire consister la fidélité dans la langue uniquement?” Puis, à c ax qui prétendaient que le conquis doit parler la langue du conquérant, il rétorqua : “S'il en est ainsi, pourquoi les Anglais ne parlent-ils plus le français? et Pourquoi ne le parle-
Cf. Dionxe, Pierre Bédard et ses fils, p. 18-19.
A 2. Cf. Dronwe, ouvrage cité, p. 19-20 8. Cf. Drone, Ouvrage cité, p. 22.
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rions-nous pas, nous? Oublie-t-on que les Normands ont, un jour, conquis l'Angleterre, qu’ils y ont fait souche et qu’ils y ont porté l’idiôme de France : ? ”
La discussion se termina comme il convenait : l’avantage resta à ceux qui repoussaient l'oppression, l'amendement Richardson fut rejeté et il fut décidé que les procès-verbaux seraient rédigés dans les deux langues.
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Cette résolutiun du 21 janvier 1793 est en quelque sorte l'acte de naissance de notre vocabulaire parlementaire ; en tout cas, elle est la consécration de son existence. Déjà, on avait dû sans doute créer des mots, inventer des locutions, pour exprimer les réalités nouvelles que l’établissement des institutions représentatives avait fait neître ; mais, puisque notre langue allait désormais être officielle, tout un vocabulaire nouveau s’imposait : à côté du langage parlementaire anglais, il fallait un langage pariementaire français.
Ce langage, que sera-t-il ?
D'abord, il sera sans tenue littéraire, de quoi il ne faut pas s'étonner. En effet, sa fonction étant d’étiqueter des objets et des faits spéciaux, il devra viser à la précision et à la simplicité. Par conséquent, il recherchera les mots propres et qui ont un sens bien déterminé ; il s’interdira les épithètes, les périphrases, les métaphores ; il aura le souci des formes convenues et qui sont comme de fondation ; en un mot, il sera tout juste le contraire du langage précieux dont on vous parlait tantôt : il sera technique. Que le style officiel de nos chambres législatives ne soit ni élégant, ni harmonieux, c’est donc tout à fait naturel : que la prose de leurs procès-verbaux soit d’une sobriété immodérée, d’une maigreur qui aille jusqu’à la sécheresse, c'était même chose inévitable.
Et notre langage parlementaire ne sera pas seulement technique, il sera de plus un langage de traduction. En effet, les formes usitées dans les assemblées auront été empruntées à l’Angleterre et, comme elles différeront, dans l’ensemble, des rites qui seront en usage dans les chambres françaises ?, un vocabulaire canadien