‹ Notre voyage au Congo en 1920Chapitre 8 sur 9 · LA QUESTION DES PETITS TRAITANTS DEVANT LE CONGRÈS COLONIAL · texte numérisé non relu

LA QUESTION DES PETITS TRAITANTS DEVANT LE CONGRÈS COLONIAL

Au cours de la discussion du rapport présenté par M. Jonas sur Les moyens de favoriser rétablissement de Belges au Congo, M. José Hennebicq a entretenu le Congrès colonial de la question -des petits traitants.

M. Hennebicq s'est exprimé en ces termes :

« Messieurs,

» J'ai lu avec infiniment d'intérêt le rapport de M. Jonas sur Les moyens de favoriser V établissement de Belges au Congo.

» L'honorable rapporteur constate que notre suprématie commerciale au Congo « est menacée en ce qui concerne le grand commerce » par l'établissement de grandes maisons étrangères; en ce qui .» concerne le moyen et le petit commerce, par une infériorité » manifeste du commerçant belge »,

» M. Jonas propose des remèdes qui peuvent être excellents, mais je pense qu'il importe aussi et surtout d'éclairer le commerçant belge sur les causes de son infériorité et de lui signaler les concurrents qu'il rencontrera dans notre colonie.

» Ces concurrents sont les petits trafiquants ou petits traitants pour la plupart étrangers.

» Je souligne le mot étrangers^ car parmi ces petits traitants le pourcentage de Belges est minime. C'est à leur redoutable concurrence que se heurteront les Belges qui se rendront au Congo dans le dessein d'y exercer le commerce.

» Ces petits traitants apparurent dans notre colonie vers 1912.

» Ce sont principalement des Portugais, des Grecs, des Indous, des Espagnols, etc., qui ne disposent que d'un capital minime, mais qui n'ont besoin que d'une très modeste installation. Ils tiennent ordinairement un petit commerce d'articles manufacturés européens, de conserves, de boissons, etc., à l'usage des Européens et des indigènes. Mais leur acti\ité commerciale consiste surtout, dans le Haut-Congo, à acheter des produits africains.

» Vous savez, Messieurs, que ces produits comprennent des produits riches, comme l'ivoire et le caoutchouc, et des produits plus pauvres, tels que le copal, l'huile et les amandes de palme.

» Dernièrement le doyen de nos coloniaux, M. Alexandre Delcommune, a jeté un cri d'alarme dans un ouvrage d'un intérêt considérable : V Avenir du Congo belge menacé.

» Le rôle joué au Congo par cet illustre explorateur, sa longue expérience des choses d'Afrique donnent aux renseignements qu'il

nous fournit, dans ce volumineux travail, une valeur sur laquelle je n'ai pas besoin d'insister.

» D'après M. Alex. Delcommune, les petits traitants sont surtout avides d'ivoire et de caoutchouc. Ils visitent de préférence — au moyen des vapeurs de l'État — les villages situés sur les rives des affluents du haut fleuve. Ils voyagent à peu de frais, vivent pour ainsi dire de la vie de l'indigène, couchent sur la dure, enveloppés de leur couverture de voyage, et peuvent ainsi offrir au noir pour son ivoire ou son caoutchouc, et auiourd''hui pour les amandes de palme, un prix supérieur à celui que donnent les grandes sociétés commerciales.

» En effet, les frais généraux annuels d'une factorerie s'élèvent en chiffres ronds à 25,000 francs. Les petits traitants, eux, pour exercer leur commerce, ne doivent être munis que d'un permis de trafiquant de 500 francs et d'un permis de récolte de 250 francs par an ! Le grand commerce ne peut donc soutenir la concurrence du petit commerce, représenté par ces mercantis portugais, grecs, espagnols, hindous ou arabes, dont le nombre augmente tous les jours.

» Mais, nous objectera-t-on, M. Delcommune voudrait donc que nos frères noirs se privent d'un surcroît de bénéfice, pour avoir la satisfaction d'être les fournisseurs des grandes sociétés?

» L'auteur répond à cette objection : Il y a ce qu'on voit, et ce qu'on ne voit pas. Si la grande société ne peut donner le gros prix à l'indigène pour son ivoire ou son caoutchouc, elle compense cette perte pour lui en laissant entre ses mains de nombreux profits représentés, notamment, par l'achat de matériaux pour la construction de la factorerie, le coût de la main-d'œuvre, l'achat de vivres frais pour le personnel blanc et noir. Le petit traitant, lui, après avoir raflé l'ivoire et le caoutchouc, s'en va, « sans créer de » factorerie, sans laisser de son passage autre chose qu'un peu » plus d'argent entre les mains de l'indigène ».

» Le nombre de ces petits traitants augmente chaque année. On comptait, en 1910, deux firmes seulement de petits traitants. En 1913, ceux-ci étaient au nombre de 162 possédant 237 comptoirs. En 1917, ils étaient 671. Us possèdent aujourd'hui 1,015 comptoirs!

» Nos grandes sociétés commerciales perdent chaque année da terrain et doivent se retirer devant l'invasion de ces petits traitants étrangers.

» C'est ainsi qu'en 1913 il y avait 226 comptoirs de sociétés commerciales établis dans le Haut-Congo en dehors des centres de l'État, alors qu'en 1017 i] n'y en avait plus que 171, soit 55 factoreries en moins.

» Par contre, les petits traitants possédaient 48 factoreries en 1913 situées dans le Haut-Congo en dehors des postes de VEtat et en 1917 ils en avaient 193, soit 145 factoreries en pins, car ils se sont installés partout et achètent tous les produits africains.

» Au fond, ces petits traitants épuisent notre colonie et expulsent peu à peu nos grandes sociétés commerciales étabhes au Congo.

)) Une des nombreuses conséquences — et la plus grave — de cette invasion de notre colonie par les petits traitants étrangers sera, d'après M, Delcoramune, que « la vie économique de notre » colonie, sur la plus grande partie de son territoire, sera entre les » mains des petits traitants portugais, espagnols, grecs, arabes, » hindous et autres étrangers qui s'implanteront chez nous, y feront » souche et, dans quelque cinquante ans, seront les maîtres, sinon » incontestés, du moins effectifs du Congo belge ».

» Conséquence redoutable puisqu'elle aura pour effet de déposséder les Belges d'une colonie fondée par le génie d'un grand Eoi et fécondée par le sang des héros les plus purs !

» Quel est le remède à cette situation?

» Le remède est dans la réglementation.

» M. Alex. Delcommune conseille au Gouvernement colonial d'enrayer l'action néfaste des petits traitants non indigènes en restreignant leur zone d'activité commerciale, uniquement axTX grands centres de la colonie. Dans ces miheux, les petits traitants pourraient rendi'e des services — comme négociants et aussi comme cultivateurs et comme éleveurs. Le Gouvernement pourrait même leur accorder des parcelles de terre qu'ils mettraient en valeur.

» La grande objection que Ton fait à la réglementation de la liberté commerciale, c'est que le Congo est soumis au régime de la porte ouverte en vertu du traité de Berhn.

» Mais ce n'est plus le régime de la liberté qui règne au Congo, c'est la licence qui est la déviation de la liberté.

» Notre liberté est limitée par la liberté d'autrui et elle ne peut se mouvoir et s'exercer que pourvu qu'elle ne porte pas atteinte à l'existence de l'État, à la vie sociale et à l'intérêt général.

» Il ne s'agit pas de supprimer la liberté; il importe de la réglementer, de l'ordonnancer, si je puis dire, de la discipliner de manière qu'elle ne devienne pas, changée en licence, un danger pour l'État.

» En Afrique, le critérium doit être, en même temps que l'avenir de notre colonie, Vintérêt des populations indigènes. Je ne suis pas seul à penser ainsi, je ne fais que répéter ce que disait Sir Edouard Malet à la Conférence de Berlin en 1884.

» Le délégué du Gouvernement anglais à cette Conférence s'exprima en des termes qui peuvent servir d'interprétation à la manière dont il faut comprendre la liberté commerciale.

« Je dois, dit-il, ne pas perdre de vue que dans l'opinion de » Sa Majesté Britannique les intérêts commerciaux ne doivent » pas être envisagés comme sujets exclusifs des délibérations de » la Conférence.

)) Si l'exploitation des marchés du Congo est désirable, le bien- » être des indigènes ne doit pas être néghgé. Ceux-ci perdront plus » qu'ils ne gagneront si la liberté commerciale dépourvue de contrôle » raisonnable vient à dégénérer en licence. »

» N'est-ce pas ce qui se passe au Congo?

» Certes, le commerce colonial n'a pas pour but de favoriser les grandes sociétés commerciales ; mais il ne peut avoir pour but non plus de faire la fortune des petits traitants étrangers qui, pour la plupart, s'en retournent chez eux après avoir véritablement écume notre colonie.

» Le commerce en Afrique doit avoir pour objectif de subvenir aux besoins de l'indigène en lui fournissant des produits manufacturés européens les meilleurs et au plus bas prix possible.

» Vendant à l'indigène à bas prix, les commerçants ou la société commerciale seront, par compensation, en droit de lui acheter ses produits à un prix raisonnable.

» Je ne puis ici qu'effleurer cette gi-ave question de la liberté commerciale absolue en Afrique. Mais il vous apparaîtra, je pense,

que le commerçant belge, incapable par suite de son éducation et de son désir de confort, d'adopter le genre de vie du petit traitant, ne pourra guère lutter avec lui et devra se retirer devant ce redoutable concurrent.

)) Le remède à cette situation est donc dans la réglementation de la liierté commerciale.

)) Je vous ai cité l'opinion de Sir Edouard Malet, dont l'importance ne vous aura pas échappé puisqu'elle reflétait à la Conférence de Berlin la pensée de Sa Majesté Britannique.

» Laissez-moi vous rappeler aussi l'opinion de M. Coppieters, sénateur socialiste de Gand.

» Les arguments qu'il a développés lors de la discussion de la loi sur la limitation de la journée de travail peuvent, par analogie, s'appliquer à la réglementation de la liberté commerciale.

» Répondant au rapporteur, M. Dupret, M. le sénateur Coppieters soutint cette thèse que la limitation de la liberté est un indice de civilisation.

» Periuettez-moi de vous lire le passage le plus saillant de son remarquable discours :

« Les arguments de l'honorable rapporteur, dit M. Coppieters, » peuvent se résumer en deux catégories.

» D'abord le principe de la journée de huit heures est une grave >) atteinte à la liberté de l'ouvrier et ensuite elle aura pour consé- » quence fatale, inévitable, une diminution de production. J'exay> minerai successivement ces deux arguments.

» Grave atteinte à la liberté de l'ouvrier. Je me permets de vous » faire observer que nous ne faisons rien de nouveau et que dans » le Parlement belge nous avons réglementé dans toutes espèces » de domaines : pensions ouvrières, syndicats professionnels, » contrat de travail, repos dominical, travail des enfants et des » femmes.

» Toutes ces lois sont autant d'atteintes à la hberté individuelle, » atteintes nécessaires cependant pour assurer une certaine somme » de hberté au plus grand nombre ; atteintes que vous avez votées y> à la Chambre et au Sénat, sauf quelques rares intransigeants.

» Toutes les lois que nous votons sont des lois qui restreignent » en quelque mesure la hberté individuelle.

» Du reste, et ceci p^rdt presque paradoxal et rien n'est plus » vrai cependant, la réglementation, la limitation de la liberté » individuelle est un indice de civilisation, en ce sens qu'on ne » réglemente que lorsqu'il y a lutte, lorsqu'il y a conflit entre les » intérêts des uns et des autres et qu'il faut limiter la liberté » de chacun pour qu'elle n'empiète pas sur celle des voisins.

« C'est ainsi encore que nous réglementons le roulage, que nous » imposons, notamment aux automobiles, certaines limites de » vitesse. Cela restreint ma liberté; cela peut me gêner à certain » moment de ne pas pouvoir rouler en automobile aussi vite que » je le veux, et cependant cela est juste et nécessaire, parce qu'il » ne faut pas que cette liberté de ma part puisse nuii'e aux autres ; » il ne faut pas que l'intérêt privé puisse nuire à l'intérêt général.

» C'est bien là le terrain sur lequel il convient de placer la question.

» En Afrique tout comme en Belgique, il ne faut pas que les intérêts privés dans leur conflit avec l'intérêt général puissent le mettre en péril.

» J'ai cru de mon devoir, Messieurs, d'appeler l'attention du Congrès sur cette grave question de la concurrence étrangère au Congo. Aux remèdes préconisés par M. Jonas, je pense qu'il est permis d'en ajouter un que je résumerai ainsi : protection accordée aux commerçants belges en Afrique par la réglementation de la liberté commerciale. »

M. Franck, ministre des Colonies, répondit à M. J. Hennebioq :

« Les grandes sociétés commerciales, noblesse du négoce, auraient le droit de faire des affaires sur l'ensemble du territoire, il y aurait ensuite la roture, le petit commerce, qui serait parqué dans les grands centres.

» Quelle est la vérité? Jadis, au Congo, toute l'activité économique était entre les mains d'un petit nombre de grandes sociétés, créées par l'État ou patronnées pai- lui; le reste, l'État le faisait lui-même. Depuis lors, l'activité commerciale s'est divisée, comme dans tous les pays du monde, au fiu: et à mesure qu'elle se déve-

loppait. A côté des grandes sociétés à puissants capitaux traitant uniquement leurs propres produits, il y a eu d'autres sociétés qui ont fait le commerce de gros; à côté de ces commerçants moyens, on a vu de petits commerçants, agents, courtiers, etc. Mais tout cela : c'est le commerce. Je salue aussi bien les grandes sociétés que les petits commerçants.

» Je ne suis pas disposé à laisser protester la parole du pays. Le pays a dit qu'à l'ombre de son drapeau, en Afrique, tous les hommes de bonne volonté, respectables, quelle que fût leur nationalité, auraient des conditions égales.

» J'ai assez confiance dans mon pays, dans ses capacités d'énergie et d'activité, dans son expérience commerciale, pour redouter quelque chose à l'ombre du régime de liberté. Il n'y a qu'un vrai système là-bas, comme ici, en matière commerciale : c'est la liberté (1). »

Ce sont là de bien belles phrases et de bien beaux mots, mais ils sonnent creux, lorsqu'on parle comme le représentant d'un pays qui, pour vivre, a besoin de débouchés pour son industrie et de matières premières pour sa consommation.

Or, le Congo qui est nôtre, peut nous donner les unes et absorber les autres et nous le laisserions sans aucune réglementation commerciale de manière à nous laisser frustrer par des étrangers, sous le prétexte de hberté, alors qu'il n'y a que la licence qui soit en jeu...

Cela n'est pas croyable.

Pouvons-nous demander au ministre des Colonies s'il a tenu le même langage sur la liberté à ses enfants ou à ses neveux, lorsque ceux-ci étaient encore de jeunes adolescents? Pourquoi donc le tient-il à l'égard de notre colonie, qui est encore un très jeune enfant de la Belgique? Pourrait-il répondre à cette question? Nous ne le pensons pas.

M. Franck oserait-il en Belgique se déclarer adversaire des restrictions imposées à la liberté individuelle soit par l'intérêt général, soit par un intérêt socvd comme l'intérêt de la classe

(1) Mouvement géographique du 26 décembre 1920.

ouvrière ? Aurait-il osé voter contre la loi sur la limitation de la journée de travail ? Nous ne le pensons pas. C'est le cas ou jamais de dire : « vérité en deçà, erreur au delà »!

D'autre part, comment le Ministre concilie-t-il ce qu'il dit aujourd'hui avec la déclaration qu'il a faite aux Chambres lors de son discours du 24 novembre 1920?

En effet, le ministre des Colonies, parlant de l'exploitation des mines d'or de Kilo, des mesures qu'il a prises pour se garer de la venue du ramassis ordinaire des chercheurs d'or et, par répercussion, en préserver les deux protectorats anglais situés non loin de là, n'a-t-il pas avoué lui-même à ce sujet que :

« Un mauvais blanc parmi les indi'j,ènes fait souvent plus de mal que trois bons coloniaux ne peuvent faire de bien? » {Annales paiienu'ntaires, p. 17.)

Il semble donc qu'en réalité, en prenant ces sages mesures, le Ministre n'a voulu que protéger l'or appartenant à l'État, puisque ailleurs il ne veut tenir aucun compîe des mêmes mauvais effets que produisent — comme il le dit très bien — ces mêmes aventuriers sur la population indigène? Et il voudiait continuer cette action paradoxale de maintenir dans toute la colonie la liberté la plus absolue, ce qui y amène un tas d'exotiques tout à fait indésirables, alors qu'il ne la permet pas dans un tout petit coin du Congo?

Voilà deux attitudes contradictoires. Comment le ministre des Colonies expliquera-t-il ce traitement différentiel des populations congolaises?

Mais il ne s'agit pas de parquer, comme le ministre le dit, la roture et l'aristocratie commerciales, il s'agit de sauvegarder la colonie et ses populations et pour obtenir ce résultat, il faut réglementer le commerce congolais et empêcher les indésirables de lui nuire, ce qu'ils font depuis dix ans.

Que demandons-nous, en somme ?

Nous demandons qu'on réglemente le commerce au Congo, comme on réglemente en Belgique le colportage ou le commerce forain s' exerçant sur la voie publique, sans que la liberté commerciale en souffre. Mais cette réglementation ne peut évidemment avoir la même forme ni le même caractère

qu'en Belgique, puisque le commerce au Congo est tout à fait différent de celui d'ici. C'est pourquoi naus avons proposé deux mesures, dont l'une est radicale, mais elle peut être atténuée par l'adoption du décret que nous proposons page 37 de cette note.

Supputons donc Tavenii- qui est réservé non plus î.ux grandes sociétés bâlges actives — dont on i-emble nous faire un grief de prendre ;la défense — nous l'avons exposé plus avant, dai reste, mais aux Belges (petite bourgeoisie) dans leur colonie, avec le système économique actuel qui restera en vigueur, paraît-il, c'està-dire celui de la porte ouverte sans aucune restriction ni contrôle et sans aucwae réglementation entre le commerçant blanc et le commerçant noir.

Établissons nos prévisions sur vingt-cinq ans, comme nous l'avons fait page 469 de notre étude, chapitre VIII traitant de l'Agriculture indigène, pour le cas où le Gouvernemeiit colonial prendrait en main l'éducation pratique des populations dans la culture de 'leurs terres.

Comme aious l'avons vu par ce qui précèdo, le nombre total des traitants étrangers au l®^ janvier' 1920, dans Ja partie équatoriale de notre colonie, était de 623 contre 74 Belges établis pour leur compte,

'On note, en comparant les chiffres de juin 1917 à ceux de

janvier 1920, que si les trafiquants étrangers ont augmenté de

184 unités, le nombre de Belges est resté le même pendant cette

période. Si donc en deux ans et demi le nombre d'étrangers a été de

184 unités en plus, on peut calculer qu'en vingt-cinq ans il se sera

25 X 184 élevé au minimum à — -^ — = 1,840, chiffre qui ajouté à

celui des traitants déjà existants, c'est-à-dire 623 — 184 = 439, représente plus de 2,200 traitants étrangers, possédant au moins le Mênicnombre ucooiiaptoirs commerciaux rôpaîtdus sur les 178° carrés, qu'ils exploitei'ont (1).

(1) La superficie totale de notre colonie est acniellement (y compris rUrutidi et lo iliianda) approximativement de 205° carrés. Si nous en défalquons les

Si nous prenons la même proportion pour les Belges, quoique leur nombre n'ait pas augmenté depuis 1917 jusqu'en 1920, on obtient 74 : 10 X 25 = 290, mettons 300 traitants belges également répartis sur le même territoire, ce qui fera un ensemble de 2,500 traitants de toutes nationalités, commerçant des produits spontanés (et de culture, espérons-le) de notre colonie.

Mais si actuellement, le nombre total (envii'on 700) des traitants belges et étrangers se perd dans l'immensité des territoires de notre colonie et représente à peine 5 comptoirs par degré carré, il n'en sera plus de même dans vingt-cinq ans puisque leur nombre sera au minimum quatre fois plus grand et représentera 20 comptoirs, par degré carré.

Si à ce nombre on ajoute un nombre quadruple de commerçants noirs puisque ceux-ci, avec le régime actuel, peuvent faire la concurrence aux blancs, il n'est pas disproportionné de dire que dans vingtcinq ans il y aura au minimum 100 comptoirs commerciaux par degré carré et en supposant que le commerce de ces 100 comptoirs soit réparti uniformément entre eux, il ne pourrait s'exercer pour chacun, que sur une superficie d'un peu plus de 2 lieues carrées, ce qui serait peut-être suffisant, si toute cette superficie était cultivée, mais qui sera largement insuffisant s'il ne s'agit que des produits spontanés.

" ISTous savons que la réalité ne donnera pas cette situation parce qu'elle est impossible, la population ne se trouvant pas également répartie sur tout le territoire, mais que ces comptoirs soient groupés en plusieurs endroits, ou dissémi/nés, Tévaluation de leur nombre est loin d'être exagérée.

Que s'en suivra-t-il et que résultera-t-il pour les Belges de toute cette concurrence qui sera, comme actuellement, sans frein ni contrôle?

Le Congo belge est ouvert aux colons, c'est-à-dire aux planteurs ou éleveurs, aux commerçants et aux industriels de tous les pays. La petite bourgeoisie belge et le paysan belge peuvent aborder

27° carrés situés au sud du 8^ degré de latitude sud et qui constitue la partie tempérée du Katanga, il reste une superficie de 178° carrés qui forment la partie tropicale et équatoriale de notre colonie.

les deux premières de ces catégories, la troisième, c'est-à-dire l'industrie, étant presque exclusivement réservée aux sociétés à gros capitaux.

Si le colon peut vivre, travailler, prospérer au Katanga et peutêtre aussi dans nos deux provinces de l'Est, il n'en est pas de même dans les 173° carrés qui forment le reste de la superficie tropicale équatoriale de notre colonie, et à part quelques exceptions qui se présenteront probablement, il en sera ainsi pendant bien longtemps encore.

Il restera donc le commerce auquel la petite bourgeoisie belge pourra se livrer.

Supposons un instant qu'elle se mette à ce travail et qu'elle possède dans vingt-cinq ans, comme nous l'avons vu plus haut, 300 comptoirs commerciaux, qu'arrivera-t-il?

Prenons un exemple pour mieux établir ce qui peut déjà se présenter maintenant et ce qui arrivera infailliblement plus tard.

Aujourd'hui, un Belge ayant un capital de 100,000 francs ou moins, peut aller s'installer au Congo et ce, n'importe où. Il construira sa maison, supposons avec le plus de confort possible, sur un point quelconque, qu'il choisira en dehors des centres, bien entendu, car dans ces centres il n'y a presque jamais de commerce avec les indigènes. (Nous mettons de côté le commerce des conserves et des boissons alcoohques destinées aux blancs, ce commerce se faisant uniquement dans les centres et étant limité.)

Actuellement il est probable que ce Belge, seul dans V endroit qu'il a choisi, fera des affaires fructueuses et il y a lieu pour lui d'espérer que cela durera pendant plusieurs années. Mais un beau jour un petit traitant étranger, avisé par la rumeur pubhque, des bonnes affaires que fait ce petit Belge, viendra s'installer à côté de lui ou à une certaine distance. Comme ce petit traitant vit très modestement, le Belge devra restreindre son train de maison s'il veut pouvoir lutter contre cette concurrence et être à même de payer le prix que pourra offrir ce petit traitant aux indigènes. Si un second larron, sous la forme d'un noir à moitié civilisé, se présente, comme cela est certain, que peut faire ce Belge contre cette double licence?

Si cela ne se présente pas encore aujourd'hui, parce qu'ils sont

encore relativement peu nombreux, cela ne se présentera-t-il pas de plus en plus dans l'avenir?

Et le Gouvernement colonial voudrait voir des Belges, habitués tîhez eux à un certain confort et à une bonne nourriture, s'astreindre — y être obligés plutôt — pour lutter contre cette licence, à faire des économies sur le boù'e et le manger et finalement tomber malades ou être ruinés.

Nous ne pouvons croire, que beaucoup de Belges tenteront cette aventure.

Tel sera cependant l'avenir réservé aux Belges, assez entreprenants pour se risquer dans ce qui sera bientôt, avec le régime en vigueur, une véritable galère.

Il n'y a qu'une profession qui restera ouverte aux Belges au Congo, c'est celle de la spéculation. Us devront se faire courtiers et jouer à la hausse ou à la baisse.

Quant au commerce avec son système actuel, si le Gouvernement colonial veut pouvoir éviter la ruine des commerçants existants déjà, il faudra qu'il protège bientôt chaque traitant belge ou étranger, en octroyant à chacun d'eux une certaine zone d'action, un certain rayon, entourant chaque factorerie. Autant de petits monopoles quoi!

Est-ce à cela que l'on veut arriver?

Si oui, le régime actuel nous y conduira fatalement.

Nous voudrions entendi-e un colonial officiel ou privé réfuter ces arguments.

Nous tenons en terminant à répéter le cri d'alarme que nous avons fait entendi*e dans notre ouvrage V Avenir du Congo helge menacé. Nous disons aux partisans du « laissez-faire » en Afrique et surtout à ceux qui assument la noble mais lourde tâche de diriger notre pohtique coloniale et de gouverner la colonie :

« Prenez garde, en laissant dégénérer en hcence la liberté com- » merciale, vous ouvrez la voie à l'internationaHsation du Congo, » vous expulsez les Belges des marchés africains.

» Prenez garde, que cet empire colonial légué par un grand Roi » à la Belgique, que cette riche colonie ne cesse d'être un jour

» notre Congo pour devenir la proie des mercantis internationaux!

» Ce jour-là vous porterez devant le pays une terrible respon- » sabilité.

» Agissez donc tant qu'il en est temps encore, ou plutôt réagissez » contre l'influence néfaste qu'exercent déjà au Congo les petits » traitants étrangers et réglementez le commerce en général, aussi » bien le commerce des blancs, que celui des noirs, pour le plus » grand bien des populations de notre colonie. »

A. Delcommune.

M. Franck, ministre des Colonies, a bien voulu, tout récemment, demander au Roi, de nous accorder la croix de Commandeur de l'Ordre de Léopold. Nous en avons été très flatté et l'en remer* cions publiquement, mais nous eussions été beaucoup plus heureux — et S. M. le Roi le comprendra certainement — de voir le Ministre de notre colonie adopter franchement la quatrième voie que signale notre étude et ainsi, rendre d'une façon certaine, la Belgique plus grande et plus prospère, le Congo entrer peu à peu dans la civilisation.

Combien il est regrettable et pour le pays et pour leurs amis, que les deux hommes (le général Thys et A.-J. Wauters) à la mémoire desquels nous dédions cet ouvrage, soient disparus de ce monde.

Dans la compétence, le talent oratoire de l'un et la plume

autorisée de l'autre, nous eussions trouvé incontestablement deux

rudes champions, qui nous auraient aidé à la défense de nos

thèses coloniales.

N° 807. — Brux. Impr. de I'Office de Publicité, 7, imp. du Sureau.»

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