‹ Notre voyage aux pays bibliques (volume 2)Chapitre 101 sur 216 · CHATEAU · texte numérisé non relu

CHATEAU

donnée depuis longtemps. Nous foulons certainement ici de grands souvenirs chrétiens , et pas un signe sur la pierre, pas un mot dans l'histoire pour nous renseigner! A quelque distance de la mosquée une porte , par laquelle on monte au château d'Ayasolouk, s'appelle la porte de la Persécution. Au versant nord de la colline, il y a des tombeaux vides. Le site est absolument désolé. Ce château lui-même, qui de loin nous avait paru si radieux sur ses soubassements de terre rouge, n'est de près qu'une hideuse ruine. Le P. Ollivier a raison de dire, dans une charmante brochure que j'ai lue en venant : « L'Orient est coutumier de ces mirages où tout paraît s'animer et vivre, à condition que l'on reste à la distance requise pour l'illusion. » De ce point culminant où l'étendard du Prophète a flotté, où Tamerlan et d'autres dévastateurs sont passés , j'aime , en regardant la plaine hérissée de ruines, à méditer sur le rôle qu'Éphèse a joué dans nos origines chrétiennes. C'est à ce point de vue qu'elle nous offre surtout un réel intérêt.

Par cette mer où le soleil va se coucher bientôt , Paul arriva avec Priscille et Aquilas. Une des maisons aujourd'hui enfouies sous le sable les reçut, et dans la synagogue il annonça Jésus-Christ. Cette fois le vaillant ouvrier de l'Évangile ne fit que passer, il avait d'autres projets ; mais il laissa aux deux Juifs, faiseurs de tentes, qu'il avait amenés, le soin d'entretenir l'étincelle sacrée. Quand Apollon, un Alexandrin puissant en œuvres et en discours,

vint à Éphèse, Priscille et Aquilasse chargèrent, en effet, de l'instruire et de le diriger sur Gorinthe, autre centre important à évangéliser. Apollon y alla et y fit des prodiges. Comme les hommes n'étaient rien alors, et comme le Maître était tout! De ce nouveau et puissant lutteur pour la vérité , de ses œuvres, de ses discours si éloquents, nous ne savons à peu près rien. Comme ces ruines que nous remuons inutilement du pied , l'histoire apostolique a son mutisme désolant.

Auprès de ces cours d'eau qui sillonnent la plaine , Paul , revenant de prêcher dans les hautes provinces d'Asie, baptisa du baptême de Jésus- Christ ceux qui n'avaient reçu que le baptême de Jean. Il est passé, il s'est assis, il a souffert, il a pleuré, il a prié, il a prêché sur ces pierres que je regarde. Dans l'un des deux gymnases que nous avons visités, au sud ou au couchant du Pion, il occupa la chaire du philosophe ou du rhéteur Tyrannos, et pendant deux ans il y donna des conférences aux disciples et aux curieux qui voulaient l'entendre. Pourquoi une main chrétienne n'a- 1- elle pas gravé sur quelque bloc indestructible : « Paul a enseigné ici ? » Cela valait mieux que tant d'inscriptions honteusement serviles en l'honneur de Césars aussi méprisables que Caracalla et Héliogabale. Or ces fous furieux eurent ici des temples. C'est dans l'une de ces rues, où croissent de gigantesques chardons, que les fils du juif et prince des prêtres Scéva voulurent, sans être chrétiens, imiter Paul et chasser les démons au

nom de Jésus-Christ. Le démoniaque se jeta sur les faux exorcistes, déchira leurs vêtements, et la foule stupéfaite vit en tremblant les deux imposteurs s'enfuir presque nus et couverts de blessures. C'est alors que sur le Forum, et aux yeux de tout le peuple désabusé, les partisans de la magie brûlèrent solennellement leurs livres et maudirent les sortilèges impuissants qu'Apollonius de Tyane venait peut-être de leur recommander. Sur le forum des marchands, non loin du théâtre, l'orfèvre Démétrius souleva les gens de son métier contre Paul , qui ruinait le culte de Diane et , par une très naturelle conséquence, le commerce de ceux qui vendaient ou fabriquaient de petites reproductions de son temple et de sa statue. Entendez -vous ces cris de la foule ameutée : « La grande déesse des Éphésiens ! La grande déesse ! » On se précipite tumultueusement sur l'Agora. Deux Macédoniens, Gaïus et Aristarque, disciples de Paul, sont saisis et traînés au théâtre. Paul vole à leur secours. Il est le bon pasteur qui veut défendre ses brebis. On le retient. Quelques Asiarques, édiles délégués par les villes de la province d'Asie pour présider aux jeux publics, lui font dire de ne pas se présenter, c'est le moyen d'apaiser plus sûrement la tempête. Ce sont des amis et probablement des disciples, il les écoute. Cependant l'agitation populaire atteint les proportions d'une émeute. Les Juifs, pour séparer leur cause de celle des chrétiens, poussent à la tribune l'un d'entre eux nommé Alexandre. Aux premiers mots qu'il prononce, les cla-

meurs recommencent plus violentes que jamais : « La grande déesse des Éphésiens ! » hurle la foule sans se lasser deux heures durant. Le Grammateus, peut-être celui dont nous lisions tout à l'heure le nom sur les ruines du théâtre, se présente. Ce greffier ou secrétaire public est un grand personnage. Il parle et on l'écoute. Le tumulte s'apaise , mais Paul partira pour conjurer la persécution. Il n'est pas sûr qu'il soit jamais revenu à Éphèse.

Tychique, Trophime et Onésiphore, cet ami fidèle qui était allé chercher l'Apôtre jusqu'à Rome, et n'avait pas rougi de ses fers, ont vécu ici. Timothée y fut le modèle des évêques. Jean, l'apôtre bien -aimé, y vint à son heure avec la mission de combattre les hérésies naissantes que Paul avait si vigoureusement dénoncées. La bienheureuse Vierge Marie l'y suivit, et avec elle arrivèrent peut-être ces saints personnages, Madeleine, Philippe le diacre, ses filles et d'autres mentionnés par la tradition , qui contribuèrent à créer dans la province d'Asie un foyer de vie chrétienne plus intense qu'à Antioche.

Dès la fin du premier siècle, tout le pays est couvert d'églises florissantes et parfaitement organisées. Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie, Laodicée, sans parler de Colosses, d'Hiérapolis et des autres , formaient autour d'Éphèse une brillante couronne, et Jean les visitait pour les préserver de l'hérésie et leur prêcher la sainte charité. Ici il eut pour disciples Ignace, Polycarpe, Papias, et pour adversaires Ce-

rinthe et les premiers représentants du Docétisme. Ici on demanda au Voyant de l'Apocalypse de dicter, avant de mourir, celui de nos évangiles où l'âme du Maître s'est le mieux révélée dans sa suavité et sa profondeur. Et quand le vieux père ne marcha plus, quand ses yeux se couvrirent de ténèbres, quand il fut incapable de longs discours, ici même il se faisait porter sur une litière à l'assemblée chrétienne pour y redire de sa voix défaillante ces mots résumant pour lui le christianisme : « Mes petits enfants , aimez - vous les uns les autres. » La charité fraternelle, c'était la grande, la première, l'indispensable vertu évangélique. 0 vrais disciples du Maître, où êtes -vous? Et quand il sentit venir la mort, dit saint Augustin, il se fit creuser une tombe, et quand elle fut prête, il voulut y être couché. Là, plein de sérénité et de confiance, il ferma doucement ses yeux et s'endormit pour toujours. Ce tombeau était hors la ville, sur une colline rocheuse nommée Libate, peut-être là même où nous sommes maintenant, car il est possible que l'église, bâtie par Justinien sur un premier sanctuaire , ait servi d'assiette au château fort d'Ayasolouk. Longtemps les pèlerins recueillirent sur la tombe du disciple bien-aimé une poudre, sorte de manne miraculeuse qui y renaissait sans cesse ! , comme si la suavité de cette âme avait voulu se survivre pour guérir encore des malades et convertir les incroyants. Cette douce auréole, que l'Église a placée et que de pieux récits, con-

1 S. August. In Joh., cxxiv.

serves par Eusèbe, ont maintenue autour de la tête de Jean, a un charme à part. Elle ne ressemble en rien à celle qui caractérise la physionomie de Pierre et de Paul. Dieu me donnera-t-il d'esquisser plus tard ces puissantes et admirables personnalités? J'en serais bien heureux. J'aime à me représenter le théologien du quatrième Évangile jouant avec sa perdrix apprivoisée, le Voyant tle l'Apocalypse allant se livrer au jeune bandit que dans sa tendresse il voulait ramener à Jésus -Christ, le Fils du tonnerre gourmandant l'hérésiarque qu'il rencontre à la salle des bains. Tout cela a un cachet délicieusement humain dans l'histoire si divine des temps apostoliques ; et volontiers j'oublie la mort et les ruines qui m'entourent pour laisser pieusement flotter mon âme au milieu de ces souvenirs. Timothée eut son tombeau près de celui de Jean. Madeleine , d'après le patriarche Modeste i , serait aussi venue à Éphèse avec la sainte Vierge pour y mourir; comme si la pécheresse convertie avait cherché sa meilleure consolation auprès des deux êtres les plus calmes et les plus purs du cercle apostolique, ou si l'amie de Jésus avait voulu le retrouver après sa mort dans ceux qui lui avaient été particulièrement chers pendant la vie. La montagne sur laquelle furent le tombeau et l'église de Madeleine s'appelait Quiléon. C'est de là que,

1 V. dans Photius la première des Homélies de saint Modeste, patriarche de Jérusalem en 632, et Grégoire de Tours, De Gloria mart., c, xxx. Cette tradition contredit celle qui est généralement reçue parmi nous, et dont j'ai parlé ailleurs.

d'après Gedrenus, Léon le Philosophe prit ses restes pour les transporter à Constantinople.

Et le tombeau de la Vierge, où fut -il? Les Pères du troisième concile œcuménique le supposent à Éphèse , peut - être même dans l'église où ils étaient assemblés. L'auguste synode se tint, en effet, dans la cathédrale, dédiée à la très sainte Vierge; or, à l'époque où cette église avait été bâtie, on n'élevait de sanctuaire aux grands serviteurs de Dieu que sur leur sépulture ou sur leurs reliques. Pourquoi donc cette antique tradition, que je félicite l'archevêque de Smyrne de vouloir renouer, — il vient d'inaugurer ici des pèlerinages annuels, — est- elle demeurée muette pendant quatorze siècles? Parce qu'il ne s'agissait que d'un tombeau vide? C'est possible. Parce que la ruine définitive d'Éphèse offrit au patriarche de Jérusalem une belle occasion de faire prévaloir ses prétentions? C'est probable. Quoi qu'il en soit, c'est dans la vieille cathédrale que la voix de l'Église, condamnant Nestorius , acclama Marie mère de Dieu, ©sotoxoç, définissant dans l'unité de la personne du Fils la gloire incomparable de la Mère, Oui, près du temple détruit de la Diane d'Éphèse, et appuyés peut-être contre les colonnes mêmes qui l'avaient orné, les Pères de l'Église saluèrent une autre femme, non pas déesse, ce n'était qu'une simple créature, mais, par la grâce d'en haut, mère d'un fils qui était Dieu , et dès lors puissante comme une mère auprès de ce fils tout -puissant, compatissante comme une mère vis-à-vis de sa

fille, l'humanité prévaricatrice. Artémis était, pour les païens, la force qui donnait la vie à la nature, Marie est pour nous la femme qui, après avoir donné le salut au monde, coopère encore par sa médiation, non pas nécessaire, mais obligeante, à la résurrection des âmes. Où est Artémis? Vous, ô Marie, vous êtes sur toute lèvre, dans tout cantique d'amour, dans tout cri du pécheur, dans le premier murmure de l'enfant et dans la prière émue du vieillard. Éphèse, la gardienne ou la balayeuse du temple, vewxdpoç, comme tu t'appelais, tu n'as gardé ni le temple, ni la déesse, ni Marie, ni Jésus -Christ, ni toi-même. Quel effort surhumain il faudrait pour te ressusciter! Le temps et les hommes, lassés de tes folies, de ton immoralité, de tes crimes, malgré tes vieilles gloires, t'ont jetée à la fosse. Tu ne t'en relèveras plus.

Barba-Nicola nous ramène à la station. L'hôtelier Karpouza veut avoir notre nom sur son fameux registre. Le train nous emporte. Quelle bonne journée!

Smyrne, vendredi 4 mai.

Notre enthousiasme d'hier nous a fait commettre une lourde faute. Au lieu de nous complaire dans le souvenir de ce que nous avions vu, il fallait surtout songer à ce qui nous restait à voir. N'étionsnous pas au cœur de cette province d'Asie dont

MAGNESIE — TRALLES — LAODICÉE 159

le rôle fut si considérable dans l'histoire des origines chrétiennes ?

Au lieu de rentrer à Smyrne, nous aurions dû prendre le train pour Balachick, y coucher, et de lavoir, le lendemain, Magnésie près du Méandre, avec ses belles ruines du temple de Diane Leucophryne. Moins vaste et moins riche en objets d'art que celui d'Éphèse, il lui était, au dire de Strabon, supérieur par l'harmonie de l'ensemble et l'ingénieuse disposition du sanctuaire. Il fallait visiter les restes de vieilles églises qui abritèrent ces chrétiens auxquels saint Ignace le Martyr écrivit ses plus pressants encouragements. C'est à Magnésie que Thémistocle s'empoisonna quand Artaxercès, auprès duquel il s'était retiré, voulut le mettre en demeure de faire la guerre à son ingrate patrie. De la montagne qui domine la vallée du Méandre la vue s'étend jusqu'à Priène et Milet.

Nous serions arrivés ensuite à la station d'Aïdin pour visiter le plateau de Tralles , où trois arches encore debout sont peut-être les restes de l'enceinte où furent lues jadis les épîtres des Pères apostoliques, celle de saint Ignace en particulier. Mais le groupe absolument digne de notre intérêt était celui des trois villes près du Lycus, Laodicée, Colosses et Hiérapolis, évangélisées par les disciples de Paul, et en particulier par Épaphras, dont le grand apôtre a loué les glorieux labeurs.

De Laodicée, il reste le stade, le théâtre, dont les sièges de marbre sont soutenus par des griffes de lion, et l'amphithéâtre. C'est la dernière des sept

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