LE PAYS DE L'ILIADE
peau de chèvres , des gens qui gravissent la colline et viennent de l'office divin avec leurs habits de fête, des salves répétées de petite artillerie sur la place publique, à l'occasion des solennités pascales , tout contribue à rendre le paysage fort animé. Nous en jouissons à l'aise, car le bateau stationne ici quelques heures. Entre l'île et la côte, fort rapprochées l'une de l'autre, se dresse un rocher avec un phare.
Les rives que nous côtoyons maintenant sont celles-là même que le génie d'Homère s'est plu à célébrer. Un premier tumulus sans nom se détache sur des terres couvertes de verdure. Puis la côte devient abrupte. La mythologie supposait qu'Hésione, la fille de Laomédon, avait été exposée sur ces falaises. Hercule la délivra en tuant le monstre marin. Agamia, par son nom même, consacre le souvenir de ces vieilles légendes. Le promontoire de Sigée, aujourd'hui la Pointe des Janissaires, abrita la flotte des Grecs et fut témoin du drame qu'on appelle la guerre de Troie. Deux tumuli très rapprochés l'un de l'autre portent le nom d'Achille et de Patrocle. D'après Homère *, on pourrait croire que les deux amis furent ensevelis dans un même tombeau. Celui dit de Patrocle, et qui est peut-être celui d' Antiloque, est le moins rapproché du rivage. Celui d'Achille a été fouillé, mais, au désespoir des chercheurs , il ne s'y est rien trouvé , pas même l'urne d'or offerte par Thétis pour recevoir
1 Odyssée, xxiv, 76.
les cendres du héros. Le large monticule se dessine très distinctement; mais de grandes pierres tombales , semblables à des groupes de travailleurs debout ou inclinés, dépoétisent cette relique, devenue un cimetière musulman. Alexandre, César, Germanicus, sont venus là vénérer les souvenirs des grands morts et redire le vers du poète ;
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Un petit temple y fut érigé. Le site convient de tous points à la description qu'en fait Homère, car il est bien au sommet d'un promontoire, sur les bords de l'Hellespont, et le fameux moment devait attirer l'attention de quiconque naviguait dans ces parages. Ironie amère du sort! de vulgaires coquins se couchent tous les jours pêle-mêle à côté du héros de Y Iliade. Nous voyons le Scamandre déboucher dans la mer. Ses eaux boueuses y font une large tache blanche. Les troupes d'Achille campèrent sur ses rives. Celles d'Agamemnon et d'Ulysse étaient plus au levant. Elles rejoignaient, au pied du cap Rhœtéum, celles du fougueux Ajax, dont voici le tumulus authentique. Il est en forme de cône. Une ouverture, au tiers de sa hauteur, donne accès à un double caveau. Le sommet est couvert par les ruines d'un vieil édifice qui fut l'Aïanteïon.
A travers la plaine du Scamandre , notre regard plonge jusqu'à une élévation lointaine, sorte de terrasse gigantesque, qui fut très probablement le
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site de l'ancienne Ilion. On sait les vives discussions engagées à ce sujet parmi nos savants modernes. A en juger par le simple coup d'œil, il semble que M. Schliemann a raison en soutenant Hissarlik contre Texier et les autres qui indiquent Bounarbachi , point beaucoup trop éloigné de la mer. En outre on assure que, sur la terrasse d'Hissarlik, la roche est couverte d'une couche de débris superposés jusqu'à une hauteur de quinze mètres, et appartenant à des âges très différents. Ils représenteraient les ruines de six villes qui se sont succédé à Ilion depuis les temps les plus reculés. On y a trouvé des traces d'incendie, quelques objets en cuivre très pur, plusieurs dieux à face d'animaux, et enfin des restes de la ville préhistorique elle-même.
0 patria, o Divum domus, Ilium et inclita bello Mœnia Dardanidum!
Salut aux vieux héros tombés sur cette terre! Un combat d'enfants nous arrache à une si classique contemplation Sont-ils Turcs? Sont-ils Grecs? Veulent-ils honorer la mémoire des morts par une lutte qui n'a rien d'épique, quoiqu'elle ne soit pas sans effusion de sang? Achille et Hector modernes ont commencé par se saisir fortement aux oreilles, et, ce premier point d'appui assuré, ils cherchent à se terrasser dans l'entrepont. Ce n'est pas trop de deux marins pour les séparer. La fureur du plus fort est si grande qu'il faut l'enfermer. Il rugit. C'est Achille sous sa tente, ou Ajax au milieu
des ténèbres. En attendant nous voilà en vue de la Chersonèse, c'est-à-dire de l'Europe. La brise et les pensées qui viennent de ce côté agitent notre âme délicieusement.
Sous un gracieux bouquet d'arbres , au seuil d'une tente, un soldat vêtu de rouge monte la garde. Le sommet de la montagne est couronné de ruines. Peu à peu l'Hellespont se rétrécit et prend tout simplement l'aspect d'un grand fleuve. Deux châteaux, Kelid-ul-Bahr, la Clef de la mer, sur la côte d'Europe, et Sultanié-Kalessi , sur la côte d'Asie , se regardent fièrement. Des batteries rasantes défendent ce passage. A Abydos, le canal devient plus étroit encore. Nous sommes au point où Xercès avait établi un pont pour faire passer son armée. Sestos, sur l'autre rive, est la première terre européenne où Soliman Ier planta le drapeau turc. Encore une halte à Gallipoli, où des fusillades célèbrent encore les fêtes pascales. La nuit arrive. Nous nous réveillerons à Constantinople.