RUINES DU TEMPLE D'ELEUSIS
l'identité du lieu. Dans les fouilles, on a retrouvé quelques colombes en marbre blanc. La voie sacrée est bien visible à notre droite. Nous atteignons ensuite les bords de la mer.
Le coup d'œil sur Salamine est ravissant. Les eaux argentées et presque immobiles de l'anse que nous contournons nous rappellent celles du lac de Génézareth. Deux étangs, Rheiti, que nous traversons, sont ceux-là même dont la pêche était réservée aux prêtres de Gérés. Ils marquaient les limites des territoires d'Athènes et d'Eleusis. A voir la campagne presque inculte, on ne se douterait pas que nous sommes au pays où Cérès enseigna à semer le blé.
L'église de saint Zacharie, vers l'entrée du village, indique la place d'un temple élevé à Triptolème. Là fut trouvé le magnifique bas -relief que nous avons vu hier au Musée national. Eleusis (le lieu de Y arrivée de Gérés) n'est plus qu'un mauvais petit bourg. Je salue, en y entrant, le souvenir d'Eschyle, qui y est né, et, laissant là notre équipage, nous nous aventurons au milieu des ruines.
Deux dames sont installées sous de vastes parasols au bord du puits Gallichoron. Veulent- elles y vénérer le souvenir des grecques illustres qui jadis chantaient ici et dansaient en l'honneur de Proserpine retrouvée et de Cérès, sa mère réjouie? Je ne le pense pas. Malgré les livres dont elles se sont entourées, elles paraissent fort embarrassées pour se reconnaître au milieu des blocs énormes que les récentes fouilles ont dégagés. Nous aurions
mauvaise grâce d'en être surpris, car nous-mêmes, après avoir tout examiné, depuis ces successions de Propylées extérieurs et intérieurs assez inexplicables, j usqu'à la Pierre sans Rire où jadis Cérès désolée se serait assise, à travers des plates -formes de niveau différent indiquant des enceintes diverses, après être monté jusqu'à la chapelle de la Vierge sur la colline pour dominer ce vaste champ de ruines, nous sommes tout aussi incapables de nous faire une idée un peu nette de l'ancien temple qui , d'après Strabon , fat le plus grand de toute la Grèce. Il avait été bâti sur les dessins d'Ictinus, l'architecte du Parthénon. Sous Démétrius dePhalères, on l'agrandit d'un portique dont nous retrouvons la trace au midi. Il porte le nom de Philon son constructeur. La grande salle d'initiation a été aussi retrouvée, grâce à la série encore visible des gradins sur lequels on s'asseyait4.
Mais, quelle que fût sa forme et même sa place exacte, nous sommes bien sur les ruines du fameux sanctuaire où tant d'hommes illustres de tous pays vinrent se faire initier à ces mystères de la bonne Déesse, peut-être aussi anciens en Grèce que l'humanité. Les grandes fêtes d'Eleusis duraient dix jours, et divers incidents en marquaient les phases particulières. Ainsi le premier jour ceux qui, déjà initiés aux petits mystères sur les bords de l'Illissus, voulaient être
1 La jolie restauration de l'enceinte sacrée par M. Blavette, qu'on a pu voir à l'Exposition, est tout au plus une ingénieuse hypothèse.
initiés aux grands, se réunissaient pour se préparer. Le lendemain ils allaient se purifier au bord de la mer en criant : Aladé Mystaï! Le troisième jour on jeûnait en souvenir du chagrin de Gérés cherchant sa fille Proserpine, enlevée par Pluton. Le quatrième, on offrait des victimes aux deux déesses. Le cinquième était le jour des Torches. Les initiés, deux à deux, un flambeau à la main, précédés par le Daduchos ou grand Céroféraire, venaient solennellement jusqu'au temple, où, perdant tout à coup leur gravité, ils se livraient à des évolutions rapides en se transmettant leurs flambeaux de l'un à l'autre pour rappeler, disait-on, la course de Cérès, qui, une torche à la main, avait cherché sa fille dans le monde entier. Le sixième jour était celui où la statue d'Iacchus, tenant aussi son flambeau, était conduite d'Athènes à Eleusis. Les initiés , avec des thyrses et des couronnes de myrte , la suivaient en dansant et en chantant des péans, à travers les invocations répétées : « lacché ! Iacché ! » Le septième, ils s'en retournaient à Athènes en faisant des haltes obligatoires au Saint Figuier et au Pont du Géphise, où la foule venait les attendre pour échanger avec eux les plus piquantes railleries. C'était la fameuse scène du Ghefurismos. Le huitième jour, dit les Épidauries, mêlait aux fêtes de Gérés le souvenir d'Esculape, dieu d'Épidaure. Le neuvième, Plèmochoai (les Vases d'argile), l'initié, tenant deux plats de terre remplis de vin, en versait le contenu moitié au lever et moitié au coucher du soleil. Il regardait tour à tour la terre
et le ciel en disant : Uié, Tokuié! Quelques jeux, où le prix du vainqueur était une mesure d'orge recueillie dans les champs de Gérés et des courses de taureaux complétaient ces fêtes des Grands Mystères, qui ne revenaient que tous les cinq ans, tandis que celles des Petits se renouvelaient à chaque printemps.
C'est sous l'un de ces portiques entièrement détruits que se passèrent ces scènes étranges auxquelles les sages de l'antiquité ne dédaignèrent pas de prendre part. Un des griefs imputés à Socrate fut de n'avoir pas fait comme eux. C'était la nuit du sixième jour qu'avait lieu YEpoptéia ou la Pleine Vision. Sous peine de mort, nul ne pouvait y prendre part s'il n'était initié. Dans le péristyle du temple, et debout sur les peaux des victimes immolées, chacun renouvelait le serment du secret qu'il avait déjà prononcé lors de son initiation aux petits mystères. A un signal convenu, tous se revêtaient ensuite de peaux de faons et s'adressaient de mutuels souhaits de bonheur, en attendant la grande vision. La première heure était terrible. La terre semblait mugir dans ses profondeurs. Les vastes souterrains que nous avons vus tout à l'heure n'étaient pas inutiles pour obtenir ces grands effets. Les éclairs brillaient au milieu des plus épaisses ténèbres. On entendait des roulements de tonnerre, tandis que, poussant d'effrayantes clameurs, la douleur, la pauvreté, les soucis, les maladies, la mort se montraient de toutes parts sous la forme de hideux fantômes.
L'hiérophante, d'une voix formidable, expliquait ces apparitions. On entendait alors les gémissements des méchants dans l'éternelle douleur. Quand l'effroi était à son comble, les portes du temple inondé de vives lumières s'ouvraient tout à coup, et l'hiérophante, vêtu d'une robe précieuse, les cheveux flottants, un diadème sur la tête, s'avançait pour introduire solennellement dans le sanctuaire , au milieu de chants suaves , tous les initiés couronnés de myrte. Que se passait-il dans ces âmes ainsi transportées subitement de l'extrême frayeur au subit enivrement des yeux et des oreilles? On appelait leur état autopsia, l'intuition, et on pense qu'elles entrevoyaient les merveilles de la vie future.
Au fond, il n'est pas douteux que les mystères d'Eleusis avaient trouvé leur raison d'être dans une inspiration religieuse plus élevée que le paganisme vulgaire, et on a supposé à bon droit que leur institution remontait à une époque antérieure à la mythologie, et où l'homme n'avait pas encore perdu tout souvenir de la révélation primitive . Les mystères d'Eleusis , par cela seul qu'ils cherchaient à saisir la vie morale des initiés, différaient totalement de la religion vulgaire et officielle. L'hiérophante exhortait chacun à réprimer toute passion violente, à devenir bon et à préférer la lumière de la vérité aux ténèbres de l'erreur. Est-il vrai qu'il enseignât l'existence d'un Dieu unique, principe de toutes choses, que nul ne peut voir et qui voit tout? On pourrait le croire d'après une poésie d'Orphée qu'au témoi-
gnage des Pères de l'Église on chantait au début de l'initiation , et dont voici les premiers vers :
Je chante pour qui a droit d'entendre.
Dehors les profanes qui détestent les saintes lois,
Dictées à tous par le Dieu créateur * !
Le dogme de l'unité de Dieu aurait été le secret qu'il ne fallait pas divulguer. Au-dessous de ce Dieu unique et seul véritable, les autres, adorés par la multitude ignorante, demeuraient de simples ministres, de purs génies réglant, d'après ses ordres, les mouvements de l'univers, quand ils n'étaient pas rien que des hommes dont on vénérait les tombeaux . La récompense des bons et le châtiment des méchants dans la vie future faisaient partie de cette dogmatique mystérieuse qui , au dire de Cicéron , avait répandu l'esprit d'union et d'humanité partout où les Athéniens l'avaient introduite, et à laquelle, après les philosophes païens, saint Augustin luimême n'a pas craint de rendre hommage 2. Platon supposait, comme tous les grands esprits de l'antiquité, que les initiés devaient vivre plus tard au sein de la divinité « dans la lumière pure » , ainsi que le chantait Pindare , tandis que les autres resteraient dans l'éternelle nuit. La robe qu'on avait
1 Eusèbe, Prép. Evang., liv. XIII, c. xu. Voir saint Justin, Exh. ad. Grœc, et encore De Monarch.; Tatien, Orat. ad Grœc. ; Athenagore, Légal, pro Christ.; Clément d'Alexandrie, Exhort. ad. gent.
2 De Trinit.y iv, 10.