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LE TEMPLE DE VÉNUS

Genchrées. C'est par elle que Paul dut arriver à Gorinthe.

A. l'opposé de cette voie était celle qui allait de l'Agora à Léchée , le port de la ville sur l'autre golfe. Elle s'ouvrait sous un superbe portique orné de deux chars, celui du Soleil et celui de Phaéton, son fils , et se continuait entre les Longs Murs qui rattachaient le port à Corinthe. Des statues remarquables d'Hercule, de Mercure avec un bélier, le dieu du commerce favorisant la luxure, de Neptune, de Leucothée, de Palémon et de beaucoup d'autres, la décoraient dans toute sa longueur. Quant à la voie conduisant aux jeux isthmiques et à Schœrus, elle passait à travers la Nécropole et des bois de pins. Sur celle de Sicyone, qui lui était opposée, et qu'il ne faut pas confondre avec la route du bord de la mer allant à cette même ville, se trouvaient le temple d'Apollon et la fontaine de Glaucée.

En se rapprochant du mont de F Acrocorinthe , le visiteur trouvait sur ses pas un Odéon ou théâtre musical pareil à celui d'Athènes, le tombeau des fils de Médée , le temple de Minerve Chalinitis , le grand théâtre et le temple de Jupiter Coryphée. Après cela il devait aborder franchement l'ascension de l'Acropole. Sur sa route étaient deux sanctuaires d'Isis, deux de Sérapis, le temple de la Force et de la Nécessité, où nul ne pouvait pénétrer, ceux de la Mère des dieux, des Parques, de Junon , et enfin , au sommet de l'Acropole , le fameux temple de Vénus dominant la terre et les

mers, comme pour inviter le monde entier à venir rendre hommage à l'impure déesse qu'il abritait. Elle avait mille prêtresses, misérables courtisanes qui s'offraient d'elles-mêmes, ou que ses adorateurs lui adressaient, comme ailleurs on sacrifiait des génisses à Jupiter ou à Minerve. Elles se tenaient à la disposition de tous les visiteurs. Quelle indigne profanation du sentiment religieux ! Ajoutez à cela que les navigateurs apportaient dans ce milieu abominable tous les raffinements du vice, fruit naturel de leurs voyages dans des contrées corrompues, la violence de passions grossières longtemps contenues, enfin la libre disposition de l'argent qu'ils touchaient en mettant pied à terre, et on comprendra que nul lieu au monde n'ait été plus souillé par le vice honteux que celui où nous sommes maintenant. Ces malheureuses prostituées, s'attribuant une mission religieuse , unissaient des rites sacrés à leurs pratiques infâmes , et le peuple n'était pas éloigné de leur accorder quelque crédit auprès des dieux. Les peintres avaient représenté les processions abominables de ces prêtresses, chantant des hymnes et priant Vénus de sauver la Grèce menacée par Xercès. Au bas d'un de ces tableaux, Simonide, le poète lyrique qui avait chanté les vainqueurs de Marathon, de Salamine et de Platées, eut la faiblesse d'écrire des vers pour attribuer à ces indignes suppliantes le salut de la patrie.

L'ascension de l'Acropole se fait en une heure. Il va sans dire qu'on ne retrouve sur la route au-

ciin des édifices que nous venons de décrire, mais il y a des ruines à peu près partout. Quand on a franchi la première des trois enceintes vénitiennes, on se trouve en présence d'un véritable champ de maisons, d'églises, de fortifications détruites. La porte de la troisième, protégée par deux tours, fut celle de l'ancienne Acropole. Des restes de murs pélasgiques soutenant les remparts plus récents en sont la preuve. Parmi les innombrables fragments de chapiteaux, de colonnes", de frises, on peut relever quelques incriptions dont l'une se rapporte aux jeux isthmiques. La plate -forme de l'immense rocher est assez grande pour contenir une véritable ville, et l'accès assez difficile pour qu'on ait pensé que quatre cents hommes et cinquante chiens suffisaient à la défendre.

L'inexpugnable place forte était bien une des cornes de la génisse que l'oracle engageait Philippe de Macédoine à saisir pour se rendre maître de la Grèce. On ne pouvait entrer dans le Péloponèse qu'en étant maître de Corinthe. Après la bataille de Ghéronée, les Macédoniens s'y établirent ; après celle des Cynocéphales, les Romains. Quelques soldats y sont encore casernes; mais pour en faire une citadelle imprenable, il faudrait non pas seulement y relever les ruines qui , depuis la guerre de l'indépendance, jonchent le sol, mais surtout établir des batteries sur le point sud-ouest qui la domine. Elle est largement pourvue d'eau. On y comptait jadis autant de puits qu'il y a de jours dans l'année. La plupart subsistent encore. Us sont alimentés,

comme Tétaient d'ailleurs ceux de la ville basse, par les belles et fraîches eaux de la fontaine de Pirène, qui se trouve au sud -est de l'Acropole. Elle-même doit recevoir ses eaux de quelque source encore plus élevée descendant du mamelon méridional mentionné tout à l'heure. La légende attachait à la fontaine de Pirène le souvenir de Bellérophon tuant le cheval Pégase, qui y venait boire. La place du fameux temple de Vénus ne saurait être douteuse, puisque Strabon précise qu'iî se trouvait à la partie la plus élevée de la plate-forme rocheuse. Nous n'avons pas le courage d'en chercher les arasements. Il y a des souvenirs humiliants que l'humanité fait bien de laisser perdre.

La ville où prêcha saint Paul fut celle d'en bas. Les Juifs y étaient nombreux, comme dans tous les centres commerçants de l'empire romain. Il semble assez naturel de supposer qu'ils étaient groupés dans le quartier traversé par la route de Cenchrées. Par là arrivaient les marchands de l'Orient, avec qui surtout ils entretenaient des relations. Leur synagogue dut être dans cette partie de la ville ainsi que la maison de Justus le païen, devenue, à côté même de la synagogue, le premier oratoire chrétien établi à Gorinthe.

Deux églises, que nous trouvons encore debout, sont précisément situées là où fut ce quartier juif. A voir avec quelle patience on les a vingt fois reconstruites sur place, ne peut-on pas supposer qu'elles occupent des sites consacrés par la tradition'? La première que nous visitons est celle de saint Jean.

Elle est en partie enfouie dans la terre. Six antiques colonnes y sont debout. D'autres se cachent dans le mur. Le pavé est une agglomération de fragments venus de partout, et pour la plupart finement sculptés. La seconde est consacrée à la Mère de Dieu. Des colonnes antiques et des ruines de toute sorte ont été, ici encore, mises à contribution pour la restaurer. Dans les deux édifices, quelle pauvreté ! quel dénuement ! quelle désolation ! C'est d'un froid qui nous serre le cœur. Nous nous regardons tout émus, et que Paul ait prêché en ce lieu ou ailleurs, nous tombons à genoux sur cette terre où il arriva un jour seul, triste, pénétré des difficultés de sa mission, peut-être malade et pauvre jusqu'à être obligé de gagner son pain à la sueur de son front, dans cette ville où la richesse était si commune et si mal employée.

A vrai dire, Corinthedu premier siècle de notre ère n'était plus la belle cité que Mummius avait saccagée, en 146 avant J.-C, pour venger l'honneur du nom romain, et dont il avait envoyé à Rome les chefs - d'œuvre artistiques en disant aux matelots : « Prenez garde de les casser, car je vous condamnerai à les refaire. » On l'avait dépouillée de ces tableaux incomparables, le Bacchus d'Aristide, l'Hercule sous la tunique dévorante de Déjanire, et les autres sur lesquels Polybe avait vu les soldats romains jouer aux osselets. Toutefois la ville reconstruite par Jules César avait reconquis sa prospérité matérielle. Paul trouva du travail dans la maison d'un Juif qui, chassé de Rome

comme les autres, sous Claude, venait de s'installer à Corinthe. Le jour du sabbat, il allait à la synagogue, et le pauvre ouvrier du magasin d'Aquilas, le faiseur de tentes, demandait à y prendre la parole. C'était pour prêcher invariablement, mais avec quelque réserve, ce Jésus dont son âme était pleine, et qui absorbait toute sa vie intérieure. Est- il rien de plus émouvant que ces humbles origines du christianisme? La pensée de ce que ses fondateurs ont fait et souffert, la conscience de ce que nous sommes incapables de souffrir et de faire me mettent hors de moi.

Quand Silas et Timothée arrivèrent à Corinthe, Paul cessa de contenir son zèle. Les Juifs blasphémèrent en l'entendant. Il leur révéla alors sa mission, et, terrible comme les prophètes d'autrefois, il se mit à secouer avec indignation ses vêtements devant l'assemblée en criant : « Que votre sang soit sur votre tête. Je n'en suis plus responsable, dès maintenant je vais aux Gentils. » Et il établit aux portes même de la synagogue , chez un prosélyte , Titus Justus, sa petite église, dont le chef de la synagogue, Crispus et sa famille, devinrent les premiers membres. C'est à Corinthe que Dieu dit à son apôtre : « Paul, n'aie pas peur, je suis avec toi, et je me réserve dans cette ville de nombreux adorateurs. » Et à la cité voluptueuse et corrompue Paul se mit à prêcher Jésus crucifié, ne voulant plus savoir ni dire autre chose dans un milieu si sensuel. Avec une sainte témérité, à ce monde de soldats retraités, de marchands, de ma-

rins, d'esclaves, de petits bourgeois et de riches parvenus, il annonça l'Évangile sous sa forme la plus nue et la plus simple, et sa prédication réussit à fonder, paradoxe aussi consolant qu'étrange, une église du Crucifié dans l'immorale ville de Vénus. Il dépensa près de deux ans à ce rude mais fructueux labeur. Ces pierres l'ont entendu. Il est passé dans cette poussière, quand on le menait au tribunal du proconsul Gallion, ce frère de Sénèque, célèbre, dit -on, par sa douceur, mais dont nous constatons surtout le mépris pour les Juifs et les questions religieuses qui pouvaient les préoccuper. A Corinthe Paul eut des amis fidèles, des disciples dévoués, Stéphanas, Gaïus et les autres. Comment se fait -il qu'ici, pas plus qu'à Damas et à Éphèse, nous ne trouvions pas même la trace de quelque sanctuaire consacrant le souvenir de son passage? C'est aux Corinthiens qu'il adressa les deux incomparables lettres dont, assis sur un vieux bloc de marbre, près du sanctuaire silencieux, nous nous plaisons à relire quelques passages. La seconde est certainement ce que Paul a écrit de plus éloquent et de plus ému. Elles me font comprendre ce qu'il y eut de vivant dans ces chrétiens de la première heure qui se réclamaient chacun d'un chef et constituaient déjà des partis, alors qu'ils étaient à peine disciples de l'Évangile. Paul, Céphas, Apollon, étaient des noms qu'ils faisaient sonner très haut, dans la joie qu'ils éprouvaient d'avoir été affranchis du péché par leur ministère. La grâce d'en haut manifestait en même temps sa présence

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