A L'OCCIDENT DE LA VILLE
débutèrent comme avocats, à deux siècles d'intervalle, Lucien, le mordant sophiste païen, et Jean, le grand orateur chrétien. Avant eux, Apollonius de Tyane s'y était produit en rival de Jésus- Christ.
M. Toselli interrompt ma rêverie, et déclare qu'il est temps de se remettre en marche. Nous montons encore vers les ruines d'une tour pentagonale qui occupe à peu près le milieu du rempart occidental, et nous examinons de près les restes de l'aqueduc Ulpien ou de Trajan, qui venait de Daphné. C'est le seul, d'après M. Toselli, qui existe dans cette direction. Une masse de stalactites qui s'y sont formées ont énergiquement concouru à sa conservation. Il sert de pont sur le ouady Zoïba. Trois kilomètres avant d'atteindre Antioche, cette conduite d'eau se bifurquait pour alimenter sans doute les faubourgs de Tibère et d'Héraclée.
En revenant vers la ville, nous atteignons une fontaine où des femmes lavent et d'autres remplissent leurs cruches. C'est sans doute ici le débouché de quelque ancienne source perdue dans la montagne à travers des conduits engorgés. Deux Turcs fument paisiblement à l'ombre d'un laurier; un troisième gratte le sable encore humide et erre à travers les sentiers ravinés pour découvrir de vieilles pièces de monnaie, des pierres fines ou au moins quelques débris d'ustensiles de toilette, cmtika, comme on appelle ces trouvailles.
Il y eut, à quelques pas d'ici, une porte qui s'ouvrait au bout de la rue de Tibère, et qu'il ne faut
pas confondre avec celle de Daphné, ou de saint Georges au moyen âge. M. Toselli a relevé cette erreur de M. Rey. Cette porte fut celle des Chérubins, ainsi nommée parce que Titus y avait fait placer les animaux symboliques enlevés au temple de Jérusalem. Malala raconte, en effet, qu'Antonin le Pieux commença à la porte des Chérubins le pavage de la rue de Tibère î. Celle de Daphné s'ouvrait plus bas sur la fameuse rue des Portiques , commencée par les Séleucides et terminée par Hérode. C'est de là que partaient les cortèges sacrés pour se diriger vers le fameux temple d'Apollon.
Il serait difficile, en se rendant aujourd'hui à Beït-el-Mâ, de se faire une idée de ce que Daphné fut jadis. Tant de gracieux édifices qui bordaient la route , bains , hôtelleries , sanctuaires , lieux de réjouissance, maisons privées, jardins publics, ont tous disparu. Seuls de vastes massifs de lauriers, des myriades de fleurs voyantes et parfumées, et quelques ruisseaux descendant de la montagne vers l'Oronte, laissent entrevoir ce que la nature avait offert à la main de l'homme pour embellir des lieux auxquels l'imagination des Grecs avait voulu rattacher tardivement une tradition mythologique éclose sur d'autres terres. On vénérait dans l'immense bois sacré Apollon poursuivant Daphné métamorphosée en laurier, au moment où le dieu allait l'atteindre.
1 Malala, lib. XI.
L'arbre sacré dont Phébus resta épris : Hanc quoque Phœbus amat,
a conservé dans ces parages une vigueur surprenante. Il était aisé à la poésie antique d'animer délicieusement une si belle nature. Le vert feuillage fut la chevelure éparse de la jeune vierge, et les branches rappelèrent ses bras élevés dans un mouvement d'effroi :
In frondem crines, in ramos brachia crescunt.
Ses traits avaient disparu dans la cime de l'arbre, entourée comme d'une auréole par les derniers reflets de la beauté virginale qui venait de s'évanouir. Il y a dix -huit siècles, on prétendait montrer encore dans le temple de Daphné le laurier même de la métamorphose. Çà et là quelques roses rappellent celles qui avaient fait donner à une partie de la route le nom de Rhodion. Le chemin au flanc de la montagne s'élève peu à peu. De la ville même de Daphné , de ses thermes , de ses théâtres, de son château d'eau, des temples d'Isis, de Diane et de Vénus, du stade où se célébraient des jeux olympiques, si fameux dans la mère patrie, d'où ils avaient été importés, il ne reste pas de trace. Quelques cyprès, maltraités par les orages et mourant de vieillesse, rappellent peut-être l'immense couronne de ceux que Séleucus avait plantés autour du téménos d'Apollon. Là furent ces bosquets de myrte et de laurier, asiles d'un culte immoral, où, au bruit des instruments de musique, enivrées de
vins et de parfums, tant de générations s'amollirent honteusement.
Le temple célèbre où le dieu rendait ses oracles avait deux portiques, l'un en avant, l'autre en arrière de la cella. Dans celle-ci, ornée de marbres précieux et de bois rares , que la main des artistes avait habilement fouillés, la statue du fils de Jupiter et de Latone s'élevait, colossale de proportions, et chef-d'œuvre de Bryaxis d'Athènes. On sait comment elle fut brûlée , d'après les uns , par la foudre ; d'après les autres , par l'imprudence du philosophe Asclépiade, qui avait déposé auprès d'elle une figurine en argent de la Déesse Céleste, dont il ne se séparait jamais dans ses pérégrinations et qu'il aimait à entourer de cierges allumés. Pendant la nuit, des flammèches en voltigeant embrasèrent les ornements du dieu, et tout fut consumé. Julien accusa les chrétiens d'avoir euxmêmes provoqué l'incendie, et pour les punir il fit clouer et sceller les portes de l'église principale d'Antioche. Au reste, c'est à Daphné que s'engagea la dernière lutte du paganisme contre les disciples de l'Évangile. L'empereur philosophe, « le petit homme à la barbe de bouc, » comme on le désignait, aimait à conduire gravement, au milieu des quolibets de la foule qui l'appelait « Cercope, Éphialte aux grandes enjambées», des processions de dévotes ou de prêtres salariés qui allaient y offrir des hécatombes. Tous ses efforts ne ressuscitèrent pasle culte des fauxdieux, à jamais condamné. Quand il n'était plus là pour y pourvoir lui-même, les vie-
times devenaient rares , et Ammien raconte qu'un jour de fête païenne, étant descendu à l'improviste du Gasius à Daphné, pour constater les progrès du polythéisme renaissant, il s'y trouva seul avec un prêtre qui, pour toute victime, avait un oison.
Au reste, le dieu lui-même était découragé et ne voulait plus rendre d'oracles. Il en donnait pour raison le voisinage des morts, qu'ici, comme à Délos, il abhorrait. C'était dénoncer à la haine des païens la tombe où reposait, encore chargé des chaînes qu'il avait portées pour Jésus- Christ, l'illustre évêque martyr Babylas. Julien fit rapporter ses restes à Antioche, près de l'Oronte, dans un sanctuaire où ils avaient déjà reposé. Mais Apollon n'en parla pas mieux pour cela. Vainement, afin de lui ouvrir la bouche, l'empereur fit-il dégager l'orifice de la source de Castalie. Adrien, qui y avait reçu l'annonce de sa future élévation à l'empire , l'avait fait obstruer, « car, disait-il, après une si bonne parole, le dieu n'avait plus qu'à se taire. » Apollon s'obstina dans son mutisme. Quand Julien fut mort, l'Église jeta à terre les autels et les idoles, et, chantant avec enthousiasme les versets du Psalmiste : Aures habent et non audient, os habent et non loquentur, elle assura aux faux dieux le sort final qu'ils méritaient. Partout des sanctuaires chrétiens s'élevèrent à la place de leurs temples. Hélas! aujourd'hui ceux-là aussi ont disparu, et des moulins à moitié détruits marquent à peine leur site profané.
Deux petits cours d'eau, descendant parallèle-
ment de la montagne, enserrent les ruines de Beïtel-Mâ et vont rejoindre l'Oronte, qui multiplie sur ce point ses sinueux contours. De l'autre côté du fleuve est la route de Souedyeh, l'antique Séleucie. Là passèrent plus d'une fois les apôtres quand ils venaient à Antioche, ou quand ils en partaient par le chemin de la mer. Daphné était seulement à quarante stades ou à huit kilomètres d' Antioche. Souedyeh en est à sept heures de marche à travers les montagnes. Quel que soit notre désir d'y voir la porte encore debout par laquelle passèrent certainement Paul et Barnabe, nous n'y arriverons pas. Des curieux partent à l'heure même pour y aller reconnaître deux navires, l'un anglais, l'autre italien, échoués sur la côte pendant l'orage d'avant -hier. En rentrant, nous admirons dans la cour du Gaïmacanliq, ancien palais d'Ibrahim-Pacha, deux sarcophages de marbre dont l'un vient justement de Séleucie, et l'autre a été trouvé à Antioche même. L'Oronte, dans une de ses fortes crues, a si bien raviné les terres, qu'il Fa mis à jour pour la plus grande joie des amateurs d'antiquités. Au reste, tous deux sont de la belle époque de l'art. Le lion terrassant un taureau, des masques en relief, quelques guirlandes qui les entourent nous semblent admirablement traités. Des restes de dallage en porphyre que nous remarquons en passant devant la caserne conduisent directement à l'ancienne porte de Daphné et indiquent l'entrée de cette fameuse rue des Portiques, qui se continuait vers l'orient jusqu'à la porte de Saint- Paul.