UNE NOCE
pourpre. On sait avec quelle légèreté cette malheureuse ville passa, durant les guerres civiles, du parti des conjurés à celui d'Octave, et réciproquement, subissant tour à tour la sévérité des uns ou des autres, sans que ses malheurs aient jamais servi à lui donner ni plus de sagesse dans ses résolutions, ni plus de réserve dans ses mœurs. Nous foulons la terre où fut inaugurée par Antoine et Gléopâtre cette vie inimitable que la multitude s'appliqua quand même à imiter. S'il est vrai que Sardanapale , avant Triptolème , ait fondé Tarse, il faut convenir que ses descendants restèrent à la hauteur de sa morale et de sa philosophie. On dit au reste que ses cendres ont reposé sous les ruines de Dounouk-Tasch. Allons les visiter.
Une noce est sur notre passage; on y danse gracieusement au son du tambourin, de la flûte et d'une sorte de basson nommé darabouka. Un homme marque le rythme et le pas, en agitant dans l'air un foulard rouge qui est le signe du ralliement. Les danseurs sont heureux de se voir regardés. Ils ne soupçonnent pas que leurs jeux ont pour nous un sérieux intérêt, et que nous y retrouvons tout le passé avec ses plus vivants souvenirs. Une des danseuses se détache du groupe , et, s'approchant de notre voiture, vient nous offrir de nous joindre à la noce. Les Talmudistes * racontent bien que les hommes les plus graves de
1 Kethouboth, fol. 16.
LE DOUNOUK-TASCH 97
l'Ancien Testament ne crurent pas se déshonorer en allant faire leurs compliments aux nouvelles mariées et en dansant avec elles. Nous ne nous sentons aucune envie de les imiter. Peut-être proposera-1- on des énigmes comme à la dangereuse noce de Samson. M. Vigouroux voudrait les entendre, mais sans parier les trente vêtements de rechange qui causèrent le malheur de la jeune philistine, de sa famille et de son pays. Nous prions notre interprète de refuser l'invitation et le cocher d'enlever ses chevaux.
Au bout d'un vaste verger planté de citronniers, de mûriers et d'amandiers, nous atteignons une grande ruine rectangulaire : c'est le Dounouk-Tasch. Le revêtement de marbre qui orna jadis cette étrange construction a complètement disparu. A peine si quelques rares fragments gisent à terre. L'un d'eux porte la trace d'une grande circonférence qui fut peut-être un signe symbolique. Pour relever à notre aise le plan du curieux et indéchiffrable monument, nous escaladons ses murs de cailloux fortement cimentés par un béton qui défie les siècles. Au nord, une sorte de galerie construite en voûte desservait l'édifice. Une large fissure constituait plus bas un second passage parallèle au premier. Là dorment au soleil de hideux lézards, et quelques grands figuiers étendent sur les ruines leurs bras maigres et noueux. Après cette double tranchée, et avec l'apparence d'une forteresse rectangulaire dont les murs auraient cinq mètres d'épaisseur, le vaste monument se développe à une
98 LE DOUNOUK-TASCH
hauteur de sept mètres, sur une longueur de quatre-vingt-dix et une largeur de quarante-cinq. Son intérieur présente un carré vide, sauf au nord et au sud, où s'avancent, hors de la masse murale, deux grands blocs coniques. L'un d'eux, celui du nord, a été fouillé, mais on n'y a trouvé que des débris de poterie rouge et un doigt en marbre blanc qui fit partie de quelque statue colossale, dressée sans doute sur le cône qui servait de piédestal. M. Langlois a supposé que ce fut ici le tombeau de Sardanapale. Mais Aristobule prétend l'avoir vu de son temps à Anchiale , non loin de Mersina. Il était surmonté d'une statue de marbre représentant le monarque sceptique et voluptueux qui, des doigts de sa main droite, semblait faire un claquement dédaigneux. Au bas de la statue on avait écrit en caractères assyriens : ce Sardanapale , fils d'Anakyndaraxès , bâtit Anchiale et Tarse en un jour. Passant, mange, bois, joue, le reste ne vaut pas ce claquement de doigt. » M. Garrelii d'Alexandrette nous suggérait l'idée qu'il y avait eu là deux tombeaux, l'un de Julien l'Apostat et l'autre d'Anatole , son maître des offices, tué avec lui. L'histoire nous apprend, en effet, que cet empereur fut enseveli à Tarse, hors des murs de la ville , sur le chemin qui mène aux défilés du Taurus, dans un modeste tombeau dont Jovien, son successeur, fit ensuite un superbe mausolée1. Aujourd'hui la cour intérieure a ététrans-
1 Amm. Marcel., xxv, 10.