CHIO
giés dans les îles, échappèrent à ce triste sort. En voyant les ruines que semèrent partout les farouches vainqueurs, ma pensée se reporte à une des belles inspirations de Victor Hugo :
Seul près des murs noircis, Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée.
Il avait pour asile, il avait pour appui Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.
« Que veux- tu? bel enfant, que te faut -il donner? — Je veux de la poudre et des balles. »
Les Ghiotes ont peu à peu repeuplé leur patrie. Plusieurs supposent qu'ils sont de race sémitique. Leur type est très beau, et plus encore que les Juifs ils ont le goût du commerce. L'esprit souple, vif, industrieux qu'ils y déploient explique suffisamment la rapide prospérité qu'ils ont toujours su ramener dans l'île.
On ne passe pas sans émotion dans ces parages où les galères turques, promenant pendus à leurs mâts, comme de glorieux trophées, les cadavres de l'archevêque, des prêtres et des principaux bourgeois de Chio indignement mutilés , se plurent à célébrer leur victoire durant plusieurs jours au milieu des innombrables victimes que poussaient autour d'elles les vagues sanglantes , tandis que dans l'île le glaive et le feu achevaient l'œuvre d'extermination. Ce fut horrible. J'aime mieux arrêter mon regard à droite sur cette baie de
Tchesmeh où Constantin Canaris avec trente -trois braves , à la faveur des ténèbres , incendia la flotte turque et le navire du capitan-pacha. Ils criaient : « Victoire à la Croix! » et, sans perdre un seul homme, ils rentrèrent à Psyra, qui devait ellemême subir la peine d'un si beau coup de main.
La mer devient très agitée à mesure que la nuit approche. Nous doublons le cap de Karabournou. A onze heures du soir nous sommes à Smyrne.
Smyrne, mercredi 2 mai,
Le panorama de Smyrne est superbe. D'innombrables navires se pressent dans le port, et à l'incroyable variété des drapeaux qui flottent dans l'air on juge aussitôt que tous les peuples du monde ont ici leurs intérêts. Sur le quai, la place d'honneur est aux maisons européennes. Notre batelier parle français, et nous allons constater qu'il n'est pas une exception. Un tramway, — car il y a ici des tramways sur des quais en lave du Vésuve, — nous mène au couvent des Dominicains, où le P. Bernard, un brave et sympathique normand, nous attend depuis plusieurs jours. Nous y retrouvons nos malles, notre linge et notre argent. Ce n'est pas peu dire. Celui-ci aurait pu être arrêté et honnêtement supprimé à la douane.
Après les visites d'usage à l'archevêque latin, aux Pères Lazaristes et aux Frères des écoles chrétiennes , nous passons à la visite de la ville ellemême. La marine et le Konak sont intéressants comme mélange de races diverses. Les cafés, en nombre respectable, ont des enseignes très variées. Depuis le café Paradis, "OAuproç, jusqu'au Petit- Marseillais , 6 (juxpoç Ma<7<7aAiojT7|ç , dans le genre cabaret, jusqu'aux plus confortables établissements, tout veut avoir un nom français parallèlement au nom grec, pour dire que les deux influences principales sont bien ici celle des Hellènes et la nôtre. La grande rue de la ville, où se trouvent des magasins très français comme le Bon- Marché à côté d'autres absolument grecs, tels que l'Homérium, rappellant soit le temple consacrée l'illustre poète, soit la monnaie de cuivre frappée à son effigie, s'appelle la rue des Francs.
Les Turcs ont été refoulés peu à peu vers le mont Pagus. Leur quartier est spécialement sale et dangereux. C'est là pourtant qu'il faudrait chercher les souvenirs de l'ancienne cité, car il s'étend par étages superposés jusqu'aux ruines du théâtre et du stade. Très certainement ses maisons couvrent l'Agora où Polycarpe fut brûlé. Par l'arc de cercle qui va du Pagus à la mer, il atteint les débris d'un vieux temple, celui d'Esculape et de Vesta, ou peut-être celui de Cybèle, car Strabon dit que le Metrôon était près du port. Le superbe massif de cyprès qui se dresse au sud plonge donc ses racines dans les ruines de l'antique cité d'Antigone et
de Lysimaque. À côté du théâtre on remarque des murs cyclopéens dont les énormes blocs, polyèdres surperposés sans ciment, se sont maintenus en place malgré le long effort des siècles. Un grand cyprès, au delà du cimetière turc, indique sur le Pagus le lieu où les ossements de saint Polycarpe auraient été déposés.
Nous traversons ensuite le quartier des Juifs. C'est le samedi qu'il faudrait y venir admirer de riches et pittoresques costumes. La rue des Arméniens est très commerçante. Nous visitons leur cathédrale , le cimetière qui l'avoisine et le collège où ils ont créé un petit musée intéressant. Aux bazars, la foule devient impénétrable. Il faut renoncer à notre voiture et aller à pied. Gare à nos poches! Smyrne est toujours un pays de voleurs, quelquefois même d'assassins. Pour prouver que la justice ne dort pas toujours, on vient d'y exécuter trois brigands, et leur tête est demeurée une semaine exposée derrière des grilles, afin d'inspirer à tous une salutaire terreur. Un photographe s'est même chargé de perpétuer, en reproduisant ces trois têtes hideuses, la sanglante et utile leçon. Le consul français auquel nous faisons visite nous raconte une nouvelle histoire de bandits qu'il vient de faire arrêter sur l'heure. Avec beaucoup d'obligeance il nous offre ses journaux et sa protection, s'il en est besoin. Nous devons demain visiter Éphèse. Espérons que ce sera sans danger.