LE MOI K RE ABETH
notre caravane en émoi. Le moukre Abeth me fait peine par sa férocité et devient risible par son impuissance devant un âne plus intelligent que lui. Ce sauvage, jeté à terre par son baudet, qu'il ne cessait de tracasser, se relève furieux, et, avec un bloc de rocher, veut assommer la pauvre bête. Celle-ci fait face à l'orage el attend le moment où l'Arabe lance le lourd projectile, pour l'éviter en se détournant coup sur coup avec une agilité surprenante. Abeth écume de rage. Je n'ai rien vu de plus hideux que cette tête de cyclopc. Au milieu de nos applaudissements, l'âne triomphe et le méchant moukre, entendant enlin mes objurgations, linit par le laisser tranquille. Ce garçon-là a pour moi une vénération réelle, mais je suis peu touché des bons sentiments de cette âme dure el sauvage. Je l'ai observe: attentivement. Il n'est bon pour personne, si ce n'est peut-être pour moi. Au repas, il mange le premier et ce qu'il y a de meilleur. Le matin, il se lève le dernier, et. une l'ois sur pied, il s'en prend à tous les autre- Pu roule, si peu que le chemin le permette, il monte sur l'âne des vivres, sans se préoccuper d'Ahmed qui marche sans repos ni trêve depuis ce matin. Ce pauvre enfant se tient près de moi, appuyant sa main sur mes pieds pour nie prouver -a tendresse. Il chante, sur un air simple et triste, une prière. Pourquoi n'a-t-il pas dit en ce moment qu'il était chrétien? Que ne l'ai- je soupçonné moi-même! Il y a, en effet, dans tout disciple de l'Évangile, à cet âge, une suavité, une candeur,
un ensemble de sentiments délicats incompatibles avec l'islamisme. Abeth et Ahmed n'ont pu avoir ni le même père, ni le même Dieu.
Nous n'entrons dans Damas qu'à neuf heures du soir. Les rues, peu ou point éclairées, sont à peu près désertes. Quelques femmes, vêtues de blanc et escortées de serviteurs avec des lanternes vastes comme des réverbères, rentrent chez elles. Des groupes de chiens sont couchés dans les rues. Ici comme à Constantinople, ils forment des escouades qui gardent le quartier et se consacrent au service de la salubrité publique. Maitres chez eux, ils ne daignent pas se lever pour nous laisser passer, et bêtes et gens doivent se détourner de la ligne droite pour ne pas troubler leur royal repos. Les PP. Lazaristes ne comptent pas sur nous à cette heure. Trouvant leur porte close, nous descendons à l'hôtel Dimitri.
Damas, 6 avril.
Damas a une population de cent cinquante mille âmes. C'est l'entrepôt des caravanes de Bagdad, organisées pour apporter en Occident les richesses de la Perse et des Indes. Par une magnifique route, appartenant à une compagnie française, le transit se fait jusqu'à Beyrout, d'où elles passent en Europe. C'est peut-être grâce à cette position intermédiaire entre l'Extrême- Orient et la côte méditerranéenne que, dès la
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