VERS ALEXANDRETTE
à l'œil sauvage ou idiot, aux vêtements sordides, à la langue barbare, qui a supplanté la vieille population spirituelle, luxueuse, cultivée d'Antioche, les grands souvenirs de Barnabe, Jean Marc, Jude Barsabas, Silas, Simon le Noir, Lucius de Cyrène, Manahen, Paul, Pierre, Luc, Evodius, Ignace entre ses deux diacres Philon et Agathopode, marchant au martyre et se retournant d'ici vers son troupeau pour lui dire : « Je vais aux bêtes de Rome, mais je te laisse pour évêque Jésus-Christ! » Théophile, Babylas, Chrysostome, sans parler de tant de martyrs et de pieux confesseurs de la foi qui ont prêché et glorifié Dieu au pied de ces monts. Ce rapprochement du passé et du présent nous donne un vif serrement de cœur, et, levant instinctivement nos mains au ciel, nous disons avec Virgile :
Multa dies variusque labor mutabilis a>vi !
Nous voici en route pour Alexandrette ; y trouverons-nous encore un bateau? car l'orage nous a fait perdre un temps précieux. En attendant, les champs, si richemeut ornés de pierres il y a peu de jours, sont devenus des fondrières impraticables. Nos trois chevaux sont impuissants à traîner le coche, que le bon P. Guillermin a pourtant allégé en optant pour un autre mode de locomotion. Le cahotement insensé de la voiture lui était insupportable. Chevauchant avec le P. Ambrogio, qui a fini sa mission de confesseur, il nous devance facilement, car
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VERS ALEXAXDRETTE
force nous est de descendre pour aborder à pied l'interminable marais. Le marais se complique de torrents, il s'agit de les franchir comme on peut, et souvent, en dernière analyse, c'est sur le dos de notre Turc. Les chevaux viennent de laisser une fois encore sa voiture vide au milieu des eaux. 11 imagine bien un système tic sauvetage, mais il faut attendre le concours d'une caravane de passage pour L'exécuter. Entre temps, des cris de désespoir retentissent en aval du torrent. Un pauvre cheval, écrasé par le fardeau qu'il porte, vient de glisser. Il boit plus qu'il ne faut et meurt. On L'écorche aussitôt, et le propriétaire, ayant pris sa peau sur l'épaule, laisse généreusement le reste en pâture à «les milliers de condors qui décrivenl .sur nus têtes des cercles sans fin, en guettant L'heure où ils pourront faire honneur i ce bon déjeuner. A travers cent péripéties, nous arrivons à Khan- Karamourt, où l'on fait halte. Détail typique : un marchand de café, qui y tient buffet, nous procure un seul bol de lait fortement additionné d'eau. Ce sera mon lot, car le bon P. Modeste n'a pas mesuré les provisions au nombre 'les voyageurs, et le déjeuner, presque insuffisant pour un, doit servir à quatre. Quelques misérables fèves vertes constituent un supplément. Un café arabe achève ce repas éminemment frugal. Je règle les comptes, ou mieux, sans rien spécifier, je demande au marchand ce que je dois. Dans la pratique ordinaire du pays ce serait cinq centimes pour chaque café, et par
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