CHEZ LES PP. JÉSUITES
nous avaient dépêchés à la gare et que nous n'avons pas reconnus, mais par un policier qui a grande envie de nous soutirer un baghehich. Le terrible protecteur de l'ordre public n'admet pas qu'on voyage sans passeport; et, comme nous avons l'air de ne pas comprendre ses susceptibilités, il s'est juché sur le siège de notre voiture, à côté du cocher, pour continuer la série de ses récriminations auprès du P. Chartron, l'aimable supérieur de la communauté, auquel nous laissons le soin de reconduire :
Il lui fallut à jeun retourner au logis.
Adana, jeudi 20 avril.
Le zèle religieux est beau à voir de prés. Le plus souvent il vit dans l'héroïsme tout naturellement et comme sans paraître le soupçonner. Ici trois sujets d'élite, chargés d'une laborieuse fondation, se condamnant à garder tous les jours, du matin au soir, des enfants rebutants, sans reconnaissance et aussi frustes qu'on les puis-, imaginer. Ils leur apprennent à épeler, à chanter et à prier. Peut-être à force de patience! tirerontils do ces méchants gamins quelque homme honnête, des citoyens laborieux, de bons chefs de famille, sinon de vaillants missionnaires. En tout cas, ayant montré ce qu'ils valent comme éducateurs, ces bons religieux obtiendront finalement le droit d'avoir une maison plus impor-
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CHEZ LES l'P. JESUITES
tante où ils recevront les enfants de la classe dirigeante, et ils feront alors le bien en commençant par en haut, ce qui en Orient réussit toujours mieux qu'en commençant par en bas. Jusqu'à présent ils ont lutté pour vivre. La police turque a monté la garde devant leur porte, voulant interdire aux élèves d'entrer. Ceux-ci n'en sont pas moins passés entre les jambes et les sabres des policiers. L'attrait du fruit défendu est considérable, même à Adana. Bientôt des centaines d'enfants ont voulu aller là où les soldats défendaient d'entrer, et les soldats impuissants ont capitulé.
En attendant, les bons Pères sont mal logés. Il y a aussi loin d'ici à leur maison de Beyrout, que de l'enfance à l'âge mûr. M. Vigouroux est installé dans la bibliothèque, le P. Guillermin au divan, et moi dans une chambre éclairée par huit fenêtres, beaucoup plus qu'il n'en faut quand elles ne ferment pas. Mais nous trouvons de la joie à souffrir un peu avec ceux qui souffrent toujours. Il me souviendra longtemps des heures délicieuses que nous avons passées là, dans les rapports de la plus parfaite cordialité avec des hommes intelligents. Ils ont abrité chez eux, pour assurer sa persévérance, un prêtre Arménien schismatique récemment passé au catholicisme. Ce vieillard a quelque culture intellectuelle. Il est même poète, et le P. Supérieur nous traduit mot à mot, à mesure qu'il les débite, quelques-unes de ses compositions qui ne manquent pas d'intérêt. Un prêtre grec vient aussi