CHATEAU
la mosquée est abandonnée depuis longtemps. Nous foulons certainement ici de grands souvenirs chrétiens, et pas un signe sur la pierre, pas un mot dans l'histoire pour nous renseigner! A quelque distance de la mosquée une porte, par laquelle on monte au château d'Ayasolouk, s'appelle la porte de la Persécution. Là sont de grandes ruines, probablement celles de l'antiquo basilique de Saint-Jean. Au versant nord de la colline, il y a des tombeaux vides. Le site est absolument désolé. Ce château lui-même, qui de loin nous avait paru si radieux sur ses soubassements de terre rouge, n'est de près qu'une hideuse ruine. Le P. Ollivier a raison de dire, dans une charmante brochure que j'ai lue en venant : « L'Orient est coutumier de ces mirages où tout parait s'animer et vivre, à condition que l'on reste à la distance requise pour l'illusion. » De ce point culminant où l'étendard du Prophète a flotté, où Tamerlan et d'autres dévastateurs sont passés, j'aime, en regardant la plaine hérissée de ruines, à méditer sur le rôle qu'Ephèse a joué dans nos origines chrétiennes. C'est à ce point de vue qu'elle nous offre surtout un réel intérêt.
Par cette mer où le soleil va se coucher bientôt, Paul arriva avec Priscille et Aquilas. Une des maisons aujourd'hui enfouies sous le sable les reçut, et dans la synagogue il annonça Jésus- Christ. Cette fois le vaillant ouvrier de l'Évangile ne fit que passer, il avait d'autres projets; mais il laissa aux deux Juifs, faiseurs de tentes, qu'il avait amenés, le soin d'entretenir l'étincelle
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sacrée. Quand Apollon, un Alexandrin puissant en œuvres et en discours, vint à Éphèse, Priscille et Aquilas se chargèrent, en effet, de l'instruire et de le diriger sur Corinthe, autre centre important à évangéliser. Apollon y alla et y lit des prodiges. Comme les hommes n'étaient rien alors, et comme le Maître était tout ! De ce nouveau et puissant lutteur pour la vérité, de œuvres, de ses discours si éloquents, nous ne savons à peu près rien. Comme ces ruines que nous remuons inutilement du pied, L'histoire apostolique a son mutisme désolant.
Auprès de ces cours d'eau qui sillonnent la plaine, Paul, revenant de prêcher dans les liantes provinces d'Asie, baptisa du baptême de Jésus- Christ ceux qui n'avaient reçu que le baptême de Jean. 11 est passé, il s'est assis, il a souffert, il a pleuré, il a prié, il a prêché sur ces pierres que je regarde. Dans l'un des deux gymnases que nous avons visités, au sud ou au couchant du Prion, il occupa la chaire du philosophe ou du rhéteur Tyrannos, et pendant deux, ans il y donna des conférences aux disciples et aux curieux qui
voulaient l'entendre. Pourquoi une main chrétienne n'a-t-elle pas gravé sur quelque bloc indestructible : « Paul a enseigné ici ? » Cela valait mieux que tant d'inscriptions honteus ment serviles en l'honneur de Césars aussi méprisables que Caracalla et Héliogabale. (lices fous furieux eurent ici des temples. C'esl dans l'une do ces rues, où croissent de gigantesques chardons, que les tils du juif et prince
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des prêtres Scéva voulurent, sans être chrétiens, imiter Paul et chasser les démons au nom de Jésus-Christ. Le démoniaque se jeta sur les faux exorcistes, déchira leurs vêtements, et la foule stupéfaite vit en tremblant les deux imposteurs s'enfuir presque nus et couverts de blessures. C'est alors que sur le Forum, et aux yeux de tout le peuple désabusé, les partisans de la magie brûlèrent solennellement leurs livres et maudirent les sortilèges impuissants qu'Apollonius de Tyane venait peut-être de leur recommander. Sur le forum des marchands, non loin du théâtre, l'orfèvre Démétrius souleva les gens de son métier contre Paul, qui ruinait le culte de Diane et, par une très naturelle conséquence, le commerce de ceux qui vendaient ou fabriquaient de petites reproductions de son temple et de sa statue. Entendez-vous ces cris de la foule ameutée : « La grande déesse des Éphésiens ! la grande déesse ! » On se précipite tumultueusement sur l'Agora. Deux Macédoniens, Gaïus et Aristarque, disciples de Paul, sont saisis et trainés au théâtre. Paul vole à leur secours. 11 est le bon pasteur qui veut défendre ses brebis. On le retient. Quelques Asiarques, édiles délégués par les villes de la province d'Asie pour présider aux jeux publics, lui font dire de ne pas se présenter, c'est le moyen d'apaiser plus sûrement la tempête. Ce sont des amis et probablement des disciples, il les écoute. Cependant l'agitation populaire atteint les proportion 5 d'une émeute. Les Juifs, pour séparer leur cause de
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celle des chrétiens, poussent à la tribune l'un d'entre eux nommé Alexandre. Aux premiers mots qu'il prononce, les clameurs recommencent plus violentes que jamais : « La grande déesse des Éphésiens! » hurle la foule sans se lasser deux heures durant. Le Grammateus, peut-être celui dont nous lisions tout à l'heure le nom sur les ruines du théâtre, se présente. Ce grenier ou secrétaire public est un grand personnage. 11 parlo et on l'écoute. Le tumulte s'apaise, mais Paul partira pour conjurer la persécution. 11 n'est pas sûr qu'il soit jamais revenu à Ephése.
Tychique, Trophime et Onésiphore, cet ami fidèle qui était allé ebercher l'Apôtre jusqu'à Rome, et n'avait pas rougi de ses fers, ont véou ici. Timothée y fut le modèle des évoques. Jean, l'apôtre bien-ainié, y vint à son heure avec la mission de combattre les hérésies naissantes que Paul avait si vigoureusement dénoncées. La bienheureuse Vierge Marie l'y suivit, et avec elle arrivèrent peut-être ces saints personnag» Madeleine, Philippe Le diacre, Bes filles et d'autres mentionnés par la tradition, qui contribuèrent à créer dans la province d'Asie un foyer de vie chrétienne plus intense qu'à Antioche.
Dès la lin du premier siècle, tout le pays es! couvert d'églises florissantes et parfaitement organisées. Smyrne, Pergame, Thyatire, Bardes, Philadelphie, Laodicée, sans parler de Colosses, d'IIiérapolis et des autres, formaient autour d'Éphèae une brillante couronne, et Jean les visitait pour les préserver do l'hérésie et leur prê-
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cher la sainte charité. Ici il eut pour disciples Ignace, Polycarpe, Papias, et pour adversaires Cérinthe et les premiers représentants du Docétisme. Ici on demanda au Voyant de l'Apocalypse de dicter, avant de mourir, celui de nos Evangiles où l'âme du Maître s'est le mieux révélée dans sa suavité et sa profondeur. Et quand le vieux père ne marcha plus, quand ses yeux se couvrirent de ténèbres, quand il fut incapable de longs discours, ici même il se faisait porter sur une litière à l'assemblée chrétienne pour y redire de sa voix défaillante ces mots résumant pour lui le christianisme : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » La charité fraternelle, c'était la grande, la première, l'indispensable vertu évangélique. 0 vrais disciples du Maître, où êtesvous? Et quand il sentit venir la mort, dit saint Augustin, il se fit creuser une tombe, et quand elle fut prête, il voulut y être couché. Là, plein de sérénité et de confiance, il ferma doucement ses yeux et s'endormit pour toujours. Ce tombeau était hors la ville, sur une colline rocheuse nommée Libate, là où nous sommes maintenant. Justinien y bâtit une superbe basilique sur le sanctuaire primitif qui l'abritait. Longtemps les pèlerins recueillirent sur la tombe du disciple bien-aimé une poudre, sorte de manne miraculeuse qui y renaissait sans cesse comme si la suavité de cette âme avait voulu se survivre pour guérir encore des malades et convertir les incroyants. Cette douce auréole, que l'Église a placée et que de pieux récits, conservés par Eu-
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scbe, ont maintenue autour de la tête de Jean, a un charme à part. Elle ne ressemble en rien à celle qui caractérise la physionomie de Pierre et de Paul. Dieu me donncra-t-il d'esquisser plus tard ces puissantes et admirables personnalités? J'en serais bien beureux. J'aime à me représenter le théologien du quatrième Évangile jouant avec sa perdrix apprivoisée, le Voyant de l'Apocalypse allant se livrer au jeune bandit que dans sa tendresse il voulait ramener à Jésus-Christ, le Fih du tonnerre gourmandant L'hérésiarque qu'il rencontre à la salle des bains. Tout cela a un cachet délicieusement humain dans l'histoire si divine des temps apostoliques; et volontiers j'oublie la mort et les ruines qui m'entourent pour laisser pieusement flotter mon âme au milieu de ces souvenirs.
Timothée eut son tombeau à côté de celui de Jean. Madeleine, d'après le patriarche Modeste, serait aussi venue à Éphèse avec la sainte Vierge pour y mourir; comme si la pécheresse converti-' avait cherché sa meilleure consolation auprès des deux êtres les plus calmes et les plus purs du cercle apostolique, ou si l'amie de Jésus avait voulu le retrouver après sa mort dans ceux qui lui avaient été particulièrement chers pendant la vie. La montagne sur laquelle furent le tombeau et l'église de Madeleine s'appelait Quiléon. l de là que, d'après C'edrenus, Léon le Philosophe prit ses restes pour les transporter à Constanlinople.
Et le tombeau de la Vierge, où fut-il? Les Pères
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du troisième concile œcuménique le supposent à Éphèse, peut-être même dans l'église où ils étaient assemblés. L'auguste synode se tînt, en effet, dans la cathédrale dédiée à la très sainte Vierge; or, à l'époque où cette église avait été bâtie, on n'élevait de sanctuaire aux grands serviteurs de Dieu que sur leur sépulture ou sur leurs reliques. Pourquoi donc cette antique tradition, que je félicite l'archevêque de Smyrne de vouloir renouer, — il vient d'inaugurer ici des pèlerinages annuels, — est-elle demeurée muette pendant quatorze siècles? Parce qu'il ne s'agissait que d'un tombeau vide? C'est possible. Parce que la ruine définitive d'Éphèse offrit au patriarche de Jérusalem une belle occasion de faire prévaloir ses prétentions? C'est probable. Quoi qu'il en soit, c'est dans la vieille cathédrale que la voix de l'Église, condamnant Nestorius, acclama Marie mère de Dieu, ©eotôxoç, définissant dans l'unité de la personne du Fils la gloire incomparable de la Mère. Oui, non loin du temple détruit de la Diane d'Éphèse, et appuyés peutêtre contre les colonnes mêmes qui l'avaient orné, les Pères de l'Église saluèrent une autre femme, non pas déesse, ce n'était qu'une simple créature, mais, par la grâce d'en haut, Mère d'un fils qui était Dieu, et dès lors puissante comme une mère auprès de ce fils tout-puissant, compatissante comme une mère vis-à-vis de sa fille, l'humanité prévaricatrice. Artémis était, pour les païens, la force qui donnait la vie à la nature, Marie est pour nous la femme qui, après avoir
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donné le salut au monde, coopère encore par sa médiation, non pas nécessaire, mais obligeante, à la résurrection des âmes. Où est Artémis? Vous, ô Marie, vous êtes sur toute lèvre, dans tout cantique d'amour, dans tout cri du pécheur, dans le premier murmure de l'enfant et dans la prière émue du vieillard. Éphèse, la gardienne ou la balayeuse du temple, vtwxo'poç, comme tu t'appelais, tu n'as gardé ni le temple, ni la déesse, ni Marie, ni Jésus-Christ, ni toi-même. Quel effort surhumain il faudrait pour te ressusciter! Le temps et les hommes, lasses de tes folies, de ton immoralité, de tes crimes, malgré tes vieilles gloires, t'ont jetée à la fosse. Tu ne feu relèveras plus.
Barba-Nicola nous ramèuo :\ la station. L'hôtelier Karpouza veut voir notre nom sur son fameux registre. Le train nous emporte. Quelle bonne journée!
Bmyrne, vendredi i mai.
Notre enthousiasme d'hier nous a t'ait commettre une lourde faute. Au lieu do nous complaire dans le souvenir de ce que nous avions \ u,
il fallait surtout songer à ce qui nous restait à voir. N'étions-nous pas au cœur de cette province d'Asie dont le pôle fut si considérable dans l'histoire des origines chrétiennes?
Au lieu de rentrer à Smyrne, nous aurions dû prendre le train pour Balaohik, y coucher, et do là voir, le lendemain, Magnésie près du Méandre.