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casquettes de cuir, passaient en haut tout à l'heure, sans parler de ceux qui passent avec rien. On a dit que c'était ici le grand pèlerinage des nations, et c'est vrai, car toutes les langues de la terre s'y font entendre, et chacun suit sa route, sans se préoccuper ni de l'étrange spectacle où il joue un rôle, ni des curieux qui, comme nous, s'amusent à le contempler.
Quittons maintenant le pont pour monter vers la Sublime-Porte, — un nom bien solennel pour une construction fort médiocre, — le plus étrange silence se fait aussitôt devant nous. Il devient même si universel, qu'on se croirait transporté dans une ville déserte et qu'on serait tenté d'avoir peur. Derrière les fenêtres grillées qui surplombent l'étroit carrefour, certainement quelque œil curieux nous observe, mais nous ne voyons ni n'entendons personne. La consigne est de l'aire le mort, et nul n'y manque dans le quartier Si, à l'angle d'une place déserte, quelque Turc fume, couché sous un figuier ou prés de la fontaine, il cherche à se faire oublier et ferme à moitié yeux comme Miraut, mon chien de garde, quand il dort, au bout do l'allée, à l'ombre des grands pins. Cet homme ne veut pas avoir l'air de nous voir passer.
Au reste, nous ne venons pas pour lui, mais pour la vieille ville des empereurs, qui fut ici avant cello des sultans. J'avoue qu'en principe je déteste ceux-ci, et n'ai jamais guère estimé ceux-là. A ma légitime curiosité se mêle donc un sentiment d'hostilité pour les Turcs et de pro-
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fonde pitié pour ces princes du Bas-Empire, sacristains ou histrions, sans cesse mêlés aux questions religieuses ou aux luttes du cirque, imposant leurs caprices à des patriarches tantôt indignes, tantôt héroïques, distribuant leurs faveurs au gré d'un cocher et selon le mérite d'un cheval, sacrifiant leurs meilleurs capitaines à la mauvaise humeur de leurs femmes, sans respect de l'humanité, cruels, fourbes, lâches, frivoles, et, à deux ou trois exceptions près, incapables de mouvements généreux, ne se défendant des barbares que parce que les Balkans et quelques places fortes les protégeaient, esclaves et tyrans de leurs peuples, trompant la loyauté des Croisés nos pères qui leur portaient secours, maintenant leur autorité par les plus vils moyens et méritant, comme suprême flétrissure, d'être désignés dans leur lamentable succession par deux mots qui hurlent ensemble, disant l'un l'autorité et l'autre l'avilissement. Pour mon compte, je ne prononce jamais sans dégoût ce mot de Bas-Empire. Et cependant il était chrétien.
Le seul grand prince qu'il ait eu, en dehors de Constantin et de Théodose, qui n'en font pas partie, c'est Justinien Tr, fils d'un cultivateur de Dardanie. Il a fait çà et là de belles œuvres, mais, n'eût-il qu'élevé Sainte-Sophie, il aurait suffisamment prouvé que son âme n'était pas vulgaire, car Sainte-Sophie est la réalisation d'une pensée sublime. C'est le seul monument sérieux de Constantinople. Mais quel monument
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que celui-là! Nous venons d'y entrer, et nous ne contenons pas notre enthousiasme, bien qu'une émotion douloureuse ait brisé nos cœurs en le voyant aux mains des fils de l'Islam. Oui, sous l'antique narthex, il nous a fallu revêtir des chaussures turques et payer le baghchicli ré mentaire pour pouvoir entrer dena le vieux temple chrétien. Constantin l'avait bâti en l'honneur de la Sainte Sagesse. Saint Chrysostome y avait parlé. Dans une émeute, à l'occasion de l'exil de ce grand orateur, il fût bridé. On le restaura pour l'incendier encore dans la lutte des Victoriats. C'est alors que Justinien fit construire l'incomparable église (pie nous venons admirer.
Extérieurement elle ne dit rien, entourée qu'elle est par des contreforts, quelques tombeaux, des bains, des écoles et des édifices de toute sorte, badigeonnée de blanc et de PO flanquée de quatre minarets et d'un croissant doré sur sa coupole. Mais lorsque, ayant franchi l'immense péristyle orné de marbres el de mosaïques sur soixante mètres de long et dix mètres de large, le visiteur se présente au seuil de l'ancienne Porte-Royale, d'où, à travers l'ensemble le plus harmonieux de demi-coupoles suspendues en l'air, de pilastres, d'arcs, do colonnes, de tribunes, de fenêtres, il croil voir un vide sans fin dans un simple rectangle de soixante-quinze mètres sur soixante-dix mètres sans l'abside, il demeure en extase et se demande; si, ici comme devant le panorama de Constan-
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tinople, il ne doit pas se contenter de regarder sans entrer, pour n'avoir pas de désillusion. Mais non, il n'a rien à craindre, car la beauté de Sainte-Sophie n'est pas, comme celle de la grande ville, rien que dans des effets de lumière; elle résulte de la perfection de l'œuvre elle-même. Nous ne sommes pas ici devant l'apparence du beau, mais devant sa réalité. Tant que ces courbes demeureront échafaudées au-dessus de terre, quand même les Turcs badigeonneraient, pilleraient, mutileraient tout ce qui les décore, l'homme de goût ne cessera de de s'écrier : « Dieu, que c'est beau! » L'œuvre d'Anthémius de Tralles et d'Isidore de Milet sera à jamais la gloire de ses auteurs.
Justinien s'était proposé de faire un sanctuaire digne de la Sainte Sagesse, et on peut dire que, dans les limites de la puissance humaine, il y a réussi. Partout où il trouva des colonnes des marbres, des métaux précieux, à Ephèse, à Athènes, à Héliopolis, à Cyzique, à Délos, en Egypte, il les fît recueillir. A Rhodes, on pétrit des briques d'une telle porosité, qu'elles purent lutter de légèreté avec la pierre ponce et permettre d'élever, sans se préoccuper de son poids, l'immense coupole. A travers les assises on plaça par couches des reliques de saints. L'autel d'or, d'argent et de platine fut couvert de diamants. Le ciborium était plus riche encore. Des peintures et des mosaïques ornaient les murs. Les chapiteaux et les corniches furent polychromes; les candélabres, les vases sacrés et
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vingt-quatre grands évangiles étaient d'or massif. L'ambon, le trône du patriarche, les sièges des sept prêtres avaient été sculptés avec un art infini. Quand l'empereur, ouvrant la marche triomphale, pénétra dans l'enceinte étincclante de richesses, d'harmonie et de lumières, il s'écria : « Gloire à Dieu ! Salomon, je t'ai vaincu! » Et le peuple poussa des cris de triomphe.
Neuf siècles plus tard, le même peuple, cent mille citoyens, princes, esclaves, vieillards, enfants, jeunes vierges que la frayeur avait chassées de leurs monastères, prêtres, moines, seigneurs, étaient là enfermés, la pâleur au front, sans mot dire, attendant l'intervention d'un ange sauveur ou la mort, tandis que les bataillons Turcs se rapprochaient en jetant dans l'air des cris de triomphe. Bientôt leurs trompettes retentirent dans l'atrium, et les portes d'airain tombèrent sous l'effort des soldats. Quand les bêtes fauves se trouvèrent face à face de cette foule immobile de terreur et tristement suppliante, sous la voûte du temple orné de tant de trésors, elles jugèrent que la proie était belle, et rien ne les arrêta. Les hommes furent massacrés, les vierges violées, les enfants écrasés contre les colonnes du temple, l'autel luise, les vases saints profanés. Or, tandis qu'ils se disputaient les trésors, les victimes et les esclaves, tout à coup un grand silence se fit. Mahomet, à cheval, s'avançait solennel et terrible. Quand il fut arrivé dans le chœur, so dressant fièrement sur ses
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étriers, il appliqua sa main sanglante sur la colonne où la trace se voit encore, en criant d'une voix formidable : « Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète . » La légende dit qu'un prêtre, emportant le saint ciboire, entra par une porte miraculeusement ouverte dans un pilier de la vieille basilique, pour n'en sortir qu'au jour où l'islamisme sera chassé d'ici et jeté à la mer. Dieu veuille que ce soit bientôt.
Les mosaïques qu'on n'a pu détruire ont été en partie badigeonnées; le trône du patriarche a l'ait place au mihrab, et sur le member, chaquo vendredi, le khétib se présente un sabre nu à la main, pour lire à l'assistance quelques maximes du Coran. Mais comme ces hommes, ce culte, ces prostrations, ces préjugés fanatiques, ce formalisme de l'islam, jurent dans la lumineuse enceinte ! Le temple a été fait sur une autre mesure que celle d'une religion humaine. Ce barbarisme ne saurait durer toujours.
Après cela, je suis peu disposé à écouter les sornettes que nous racontent les gardiens de la mosquée, et je les prie de nous laisser à notre recueillement et à notre tristesse. Du fond du cœur, j'ai crié à Dieu : Attende, Domine et miserere ! Ajouterai-je qu'une larme est tombée de mes yeux? Quelle âme chrétienne ne serait émue devant un si navant spectacle ? Hélas ! voilà la conséquence d'une série de fautes et d'une décadence nationale qu'un mauvais garnement se plut à précipiter. Quand on amuse le peuple à des spectacles, pour le désintéresser de sa li-